dimanche 19 décembre 2010

"L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement" (La Semaine des familles, 1853)

L'Oncle Tom au théâtre, vu par Cham (Le Charivari, 1853).

« La Cabane de l'oncle Tom fait fureur depuis un an dans les deux Mondes […] D'abord, L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement. Mme Beecher-Stowe est plus qu'un romancier ; c'est un apôtre. A tort ou à raison, voilà deux faits incontestables. […]

A peine éclos dans un coin de l'Amérique, L’Oncle Tom fait explosion d'un hémisphère à l'autre. On en suit les éditions à une traînée de larmes et de bravos. On le tire et on le répand par centaines de mille exemplaires. Tous les journaux le publient et le traduisent. L'Angleterre donne le branle à l'Europe. Pas un magasin de Londres, où ne brille le titre prestigieux : Uncle Tom's cabin !

En France, c'est un critique du Journal des Débats, M. John Lemoinne, qui s'écrie le premier : "Voici un petit livre qui contient, en quelques centaines de pages, tous les éléments d'une révolution. Ce livre, plein de larmes et plein de feu, fait en ce moment le tour du globe, arrachant des pleurs à tous les yeux qui le lisent, faisant frémir toutes les oreilles qui l'entendent, et trembler toutes les mains qui le tiennent; c'est le coup le plus profond peut-être qui ait jamais été porté à cette institution impie : l'esclavage, et ce coup a été porté par la main d'une femme. C'est une note aiguë et perçante qui traverse l'air comme une flèche, et fait frissonner toutes les cordes sensibles de l'humanité. Ce livre est une suite de tableaux vivants, de tableaux de martyrs qui se lèvent l'un après l'autre en montrant leurs blessures et leur sang et leurs chaînes, et qui demandent justice au nom du Dieu mort pour eux comme pour nous. Mme Stowe a élevé les esclaves au rang des créatures humaines ; elle a prouvé qu'ils avaient une âme, comme il fallut le prouver autrefois, dit-on, pour la femme ; elle les a fait parler le même langage, éprouver les mêmes sentiments que les maîtres ; elle a montré qu'il y avait chez les noirs des pères, des mères, des enfants, des maris, des femmes, absolument comme chez les blancs. Je sais bien qu'on l'avait dit depuis longtemps, mais on ne l'avait pas encore fait voir d'une manière aussi saisissante. Quand elles s'en mêlent, les femmes sont de terribles révolutionnaires. Il n'y a qu'elles pour trouver le chemin des cœurs et le secret des passions. Nous avons tous entendu parler de ces êtres spécialement doués, qui devinent la place des sources sous la terre avec une simple baguette de coudrier. Les femmes possèdent aussi cette sorte de divination magnétique ; elles savent où sont les sources cachées ; elles ont la baguette magique qui ouvre le mystérieux réservoir des larmes. C'est là ce qui fait d'elles des instruments irrésistibles de propagande."

Les feuilletons de quatre ou cinq grands journaux parisiens, une vingtaine d'éditions dans tous les formats et à tous les prix, un million d'exemplaires dévorés en quelques semaines, un drame palpitant à l'Ambigu-Comique, un drame larmoyant à la Gaîté, un vaudeville sentimental au Gymnase, des parodies sur les petits théâtres, telle a été la réponse de la France au signal donné par M. Lemoinne. […]

Mme Stowe, malgré l'ardeur de son prosélytisme et la pureté de ses intentions, est-elle bien sûre […] que la portée donnée à L’Oncle Tom par elle-même sans le savoir, et volontairement par les abolitionnistes et les socialistes, ne sera pas plus funeste qu'utile à la cause des esclaves noirs?

Sans doute l'esclavage en soi est une chose odieuse, absurde, barbare, insoutenable. Il n'est pas même besoin d'être chrétien, il suffit d'être homme, pour délester et combattre une institution antireligieuse et antihumaine... Mais l'esclavage existant comme fait, et servant de base sociale à la moitié des Etats-Unis, comment abolir cet usage de plusieurs siècles, comment réparer ce crime de plusieurs générations ? Est-ce en excitant les noirs contre les blancs, les esclaves contre les maîtres, par des tableaux, nécessairement exagérés, des vertus et des souffrances des uns, des vices et des cruautés des autres ?...

Quand L’Oncle Tom soulèverait le monde entier pour l'abolition de l'esclavage, cette abolition en serait-elle plus facile et plus praticable en l'état des choses? Cela donnerait-il à tous les nègres la sagesse et la piété de Tom, l'intelligence et le courage de George, la tendresse et l'héroïsme d'Elisa, l'habileté économique et industrielle des cinq ou six noirs affranchis, cités par Mme Stowe, comme ayant fait fortune dans le commerce et les métiers de la civilisation ?

L'auteur sait, aussi bien que personne, qu'elle a peint l’exception et non la règle ; elle sait que les trois quarts des esclaves des Etats-Unis ne sont pas en mesure de recevoir la liberté ; elle sait que les affranchir, tels qu'ils sont, ce serait les jeter en proie à la misère, à la faim, au meurtre et au brigandage ; elle sait que leur sort, malgré l'impiété de l'esclavage, est vingt fois préférable à celui de la plupart des ouvriers libres des fabriques anglaises et américaines; elle sait que l'intérêt des dix-neuf vingtièmes des maîtres les force de jour en jour à rendre le joug de leurs esclaves aussi léger que possible ; elle sait enfin ce que sont réellement les nègres, soit qu'on les examine à l'état sauvage, soit qu'on les juge au point de vue de la civilisation.

Ceci est de l'évidence frappante, de l'histoire incontestable. La race noire est la seule au monde qui se refuse en masse au progrès, depuis l'origine de l'humanité. Reléguée au centre de l'Afrique, avec les monstres de la création, au milieu d'une nature aride ou désordonnée ; marquée au front du signe réprobateur de Cham, selon la tradition rabbinique ; chaînon intermédiaire entre l'homme et l'orang-outang, selon quelques physiologistes, cette race n’a jamais eu véritablement d'autre architecture que la hutte de houe et de feuillage, d'autre religion que le fétichisme le plus stupide, d'autre art que le tatouage et le collier de coquilles, d'autre luxe que la pommade de beurre fondu sur les cheveux, et les anneaux de verroterie aux narines ; d'autre langue et d'autre littérature que le bégayement de l'enfance ; d'autre esprit de famille que celui de sacrifier ses fils à Moloch, ou de les vendre contre une bouteille d'eau-de-vie ou une poignée de clous ; d'autre droit des gens que celui de s'exterminer de peuplade à peuplade, de s'échanger contre quelques charges de poudre, ou de se faire rôtir à la broche et de se manger à belles dents, avec des gambades imitées des singes et des macaques. Toutes les races blanches se sont élevées de la barbarie à la civilisation ; la race noire seule a résisté aux missionnaires, aux conquérants, aux législations divines et humaines, aux comptoirs du commerce, aux efforts de l'industrie, aux merveilles de la science, aux miracles de la foi ; elle n'a ni un saint, ni un poète, ni un guerrier, ni un artiste, ni un prophète... Toussaint-Louverture et Dessalines, outre qu'ils n'étaient plus des noirs purs, n'ont été que des héros monstrueux, moitié hommes et moitié bêtes féroces, et n'ont profité de la civilisation que pour se retourner contre elle. Voilà les nègres sur leur sol natal, à l'état de liberté et de nation. Qui oserait nier un fait aussi universellement attesté par les voyageurs, les annalistes et les témoins de tout genre ?

Comment un certain nombre de noirs sont-ils sortis de cette barbarie incurable? Par l'esclavage, et par l'esclavage seulement ! Cela est aussi vrai que triste à dire. Mais la destinée humaine, depuis la chute d'Adam, a ses lois fatales et ses expiations séculaires.

L'esclavage est une de ces lois et une de ces expiations, comme la guerre, la peste, la maladie et la mort. Hélas ! l'enfantement lui-même est une douleur. Les nègres sont évidemment enfantés à la civilisation par l'esclavage. Un critique éloquent le disait hier : "Rude est l'apprentissage, sévère est le maître, coupante est la lanière du fouet ; mais des élèves qui ne suivaient que les classes du lion, de l'hippopotame et du serpent boa ont la tête et la peau dures. Les charmants noirs de Mme Stowe, en les admettant tels qu'elle les peint, s'ils n'avaient pas été amenés du Congo ou de la côte de Guinée par des négriers philanthropes sans le savoir, ne liraient pas si pieusement la Bible, et danseraient une bomboula effrénée autour d'un quartier d'ennemi cuisant à petit feu."

Est-ce à dire qu'il faille consacrer et défendre l'esclavage et les vices de la législation américaine ? A Dieu ne plaise ! Mais ce n'est ni Mme Stowe, ni L’Oncle Tom, ni les fanatiques de l'un et de l'autre, qui adouciront ou abrégeront l'épreuve des esclaves. Ils l'aggraveraient et la prolongeraient plutôt par leurs excitations et leurs illusions les mieux intentionnées. Témoin la conflagration morale que L’Oncle Tom et sa vogue ont allumée aux Etats-Unis. L'esclavage — ses fruits en sont la preuve — doit se détruire par lui-même et disparaître dans la série de progrès que la Providence, celte véritable amie des blancs et des noirs, dirige et gouverne de là-haut par la main des hommes et la force des événements. Ce travail est lent, comme tous les travaux de la société.

Il n'a pas fallu moins de huit siècles pour accomplir, même imparfaitement, la fusion des races saxonne et normande en Angleterre, des races latine, franque et gauloise en France. Souhaitez que la fusion des maîtres et des esclaves, des blancs et des noirs, dure moins longtemps. Faites pour cela tout ce que commandent la sagesse, l'humanité, la religion. Mais surtout évitez les exagérations, les violences, les erreurs et les fausses routes de la passion, de la colère, de l'impatience, et même de la bonne volonté irréfléchie !

Ceux qui ont érigé L’Oncle Tom en événement social et en machine de guerre pour les noirs contre les blancs, se sont jetés, nous le croyons, dans une de ces fausses routes. Un grand nombre s'en sont aperçus trop tard, et ne savent plus comment rentrer dans le véritable chemin. Pour arriver à l'abolition de l'esclavage, les maîtres et les esclaves ont, chacun de leur côté, un apprentissage pénible à faire. Aidez-les dans cet apprentissage de conciliation, au lieu de les aigrir et de les armer les uns contre les autres.

Qu'en reconnaissant réciproquement la nécessité, l'utilité relative et momentanée de l'esclavage, le blanc et le noir s'avancent peu à peu vers sa suppression, d'autant plus certaine qu'elle sera mieux graduée. Que le premier — c'est l'urgent et l'essentiel — par la religion, par la loi, par l'intérêt, devienne de jour en jour un maître plus humain ; que le second soit élevé par l'éducation, autant que possible, à la dignité de chrétien, de père, de mère, de frère, de fils et d'homme ; qu'une fois amenée à celte hauteur morale, la famille nègre ne puisse plus être séparée légalement par une vente ; enfin que la transformation successive conduise les deux partis à un état meilleur, et non à un état pire, ce qui arriverait infailliblement dans une abolition hâtive. […]

Quant à nous, convaincus de l'impuissance des nègres par eux-mêmes, frappés de leur résistance à se civiliser, même au milieu de la civilisation, nous voyons leur émancipation écrite pour l'avenir, non pas dans les bibles, les romans et les prédications de Mme Stowe, mais dans la loi de charité qui s'applique au noir comme au blanc, et au maître comme à l'esclave, c'est-à-dire qui les rapproche pour l'accomplissement du bien commun, au lieu de les diviser par le tableau du mal respectif.

Nous voyons surtout cette émancipation dans la destruction du préjugé cruel qui pèse encore si injustement sur les sang-mêlé. Car, il faut le dire, sauf les rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, le nègre ne deviendra un homme complet qu'en se mariant au blanc. Voyez l'intelligence et les qualités du mulâtre, à côté de l'ignorance et des vices du noir pur ! Quelle différence dès la première génération ! Et combien le progrès serait rapide, sans la haine fatale qui poursuit la race métisse jusque dans la liberté, la fortune, le talent et la vertu ! C'est donc là qu'est le vrai mal, l'obstacle terrible, et voilà ce qu'il faut attaquer par l'exemple et l'action plutôt que par la théorie !

En résumé — et c'est là que nous en voulions venir— c'est là notre conviction profonde: l'esclavage des nègres ne s'effacera entièrement qu'avec les nègres eux-mêmes... La race inférieure ou dégénérée disparaîtra — en Afrique, par l'isolement et l'extermination, résultant de sa propre barbarie — en Amérique, comme en Europe, par l'absorption du sang des noirs dans le sang des blancs, comme les ténèbres de la nuit s'absorbent dans la lumière du jour. Et le monde civilisé n'aura plus qu'une race blanche, véritable race humaine, au milieu de laquelle les derniers nègres se perdront dans les restes de la servitude, comme les ombres du crépuscule dans les recoins des vallons, que le soleil, cet œil de la nature, n'a pas encore pénétrés de ses rayons vivifiants... Mais ce ne sera pas là certes — on le comprend de reste — l'œuvre d'un roman, d'une société biblique, d'un meeting de ladies, ni d'une session législative !

S'il nous était permis de donner un conseil à Mme Stowe, nous lui dirions franchement : "Vous êtes une femme de cœur, vous avez le plus beau génie, le génie du bien. Vous voulez et préparez sincèrement le salut des esclaves noirs. Eh bien ! faites dans ce but admirable quelque chose de plus efficace et de plus décisif que L’Oncle Tom et ses millions d'exemplaires arrosés des larmes des populations ! Vous avez quatre ou cinq enfants qui hériteront de vos vertus, de votre dévouement, de votre mission, de votre considération, de votre gloire. Mariez-les à autant de nègres et de négresses libres, ou du moins de mulâtres et de mulâtresses, choisis parmi les plus pures et les plus nobles victimes du préjugé américain. Dites à tous les abolitionnistes : "Que ceux qui aiment réellement les noirs suivent mon exemple !" Et vous aurez ainsi, madame, donné au monde cette vraie Clef de la case de l'Oncle Tom, que vos éditeurs annoncent si pompeusement. Et vous aurez fait pour la réhabilitation des nègres, par vous-même et par votre postérité, plus que tous les prédicants, que tous les législateurs, que tous les écrivains, et que tous les séides de votre ouvrage !" »

Pitre-Chevalier, "L'Oncle Tom, par Harriet Beecher-Stowe",
Musée des familles. Lectures du soir. 2e série, t. X, 1852-1853.

"La guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique" (A. Wolff, 1871)

"Noir !... Rien ne va plus", dessin satirique de Cham paru dans Le Charivari, 1870.











« Les journaux allemands […] donnèrent, sur la composition de l’armée française, des renseignements qui ne manquèrent pas d’épouvanter le peuple.

L’armée d’Afrique allait venir avec ses zouaves et ses turcos ; ses turcos surtout, ces monstres noirs qui, suivant la superstition répandue en Allemagne, coupaient les oreilles de l’ennemi après l’avoir tué. "Quoi ! se disait-on, pour nous faire la guerre, on va chercher, en Afrique, ces hordes d’assassin !" Oh ! ces turcos ! on ne se figure pas quelle influence ils eurent sur le mouvement patriotique en Allemagne. La guerre, on s’y fût aisément résigné, d’autant plus que, depuis des années, on l’avait vue venir. Mais les turcos ! les turcos ! Rien qu’en y pendant, l’on frémissait d’horreur et d’épouvante ! D’un bout à l’autre du pays on se disait : "Vous savez qu’on fait venir les turcos d’Afrique !" Et l’on s’en allait pas la ville en criant : "ils vont venir les turcos, c’est la guerre à outrance !"

Les turcos ! Mais les fameux Croates de Benedek, si redoutés qu’ils furent en 1866, paraissaient des anges à côté de ces nègres africains ! Le commandement militaire vit un danger dans la terreur que le seul mot de "turcos" propageait dans le pays ; il se dit que cette terreur, se répandant dans l’armée, pourrait démoraliser le soldat à l’heure où il se trouverait en face de cet adversaire inconnu ; et l’état-major prussien, toujours en éveil, résolut de conjurer le danger. A cet effet, il publia un opuscule qu’il fit tirer à 1.500.000, et dont chacun soldat reçut un exemplaire. Cette brochure contenait la composition de l’armée française, la description de la coupe et des couleurs de ses uniformes, et la façon de combattre de chaque arme ; les zouaves y étaient et les turcos aussi ; mais afin de familiariser le soldat avec ces derniers, on orna cette brochure d’une image représentant des turcos plus laids que nature, ce qui eut pour résultat qu’à Woerth, où il aperçurent pour la première fois ces nègres redoutés, les soldats allemands les trouvèrent moins féroces d’aspect qu’ils ne l’avaient supposé.

Cette terreur des turcos, d’ailleurs, n’envahit que les soldats des campagnes lointaines ; la partie éclairée de l’armée, comprenant les jeunes gens des villes, les volontaires, les étudiants, les négociants, les magistrats et les industriels, ne la partagea point ; se sentant blessés d’avoir à combattre des nègres, ils propageaient dans les rangs le plus complet mépris pour ces êtres infimes auxquels ils se considéraient supérieurs par leur éducation et leur volonté ; ils en conçurent une haine profonde contre les soi-disant soldats d’Afrique, haine tellement violente que chacun se promit tout bas de ne pas faire merci à un seul de ces monstres noirs que la France venait déchaîner contre eux, hommes de la civilisation européenne.

C’est que l’Allemagne, ordinairement si bien renseignée, ne savait point que ces turcos, en somme, étaient des soldats comme les autres, qui, en temps de paix, promenaient les enfants aux Tuileries, tout comme un simple sapeur français. Elle pensait que le gouvernement français ne se servait de ces tirailleurs indigènes que pour combattre les tribus arabes, et qu’on les avait fait venir tout exprès d’Afrique pour donner à la guerre contre l’Allemagne un caractère essentiellement féroce. Elle ne vit en eux que des sauvages appelés à poursuivre de l’autre côté du Rhin une œuvre de destruction qui répugnait au Français civilisé. On se disait : "si nous n’exterminons pas cette race maudite d’Afrique jusqu’au dernier homme, elle violera nos femmes, incendiera nos maisons, mangera nos enfants. Donc, il faut détruire les turcos."

Avant le premier coup de fusil, la guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique, ce qui fait que dès son début, cette guerre devait prendre un caractère tout particulièrement odieux. »

Albert Wolff (1835-1891), Deux empereurs (1870-1871), Bruxelles, Lebègue & Cie, 1871.

vendredi 17 décembre 2010

"La girafe n'est pas l'un des plus beaux animaux" (Journal des Débats, 1827)


"La girafe nubienne" offerte à Charles X par Méhémet Ali, peinture de Jacques-Laurent Agasse (1767-1849). The Royal Collection, Windsor Castle.











« La girafe arrivée à Paris samedi soir a fait hier matin sa seconde apparition devant le public de Paris. MM. les administrateurs du Jardin des Plantes ont choisi, à cet effet un emplacement très commode pour les spectateurs : déjà des milliers de Parisiens en savent plus sur cette merveille des déserts que n'en ont jamais su Pline, Aristote et Buffon.

Au temps de ce dernier, les doctes eux-mêmes ne connaissaient encore la girafe que par les récits peu d'accord entre eux, et tous plus où moins inexacts des voyageurs. "La girafe, dit Buffon, est un des premiers, des plus beaux, des plus grands animaux, et qui, sans être nuisible, est en même temps l’un des plus inutiles. La disproportion énorme de ses jambes, dont celles de devant sont une fois plus longues que celles de derrière, fait obstacle à l'exercice de ses forces ; son corps n'a pas d'assiette, sa démarche est vacillante, ses mouvements sont lents et contraints… Sa peau est tigrée comme celle de la panthère, et son col est long comme celui du chameau, etc."

Si comme on en est d’accord la beauté pour l'animal consiste dans la proportion entre les parties qui le composent et la juste mesure de chacune d'elles relativement aux fonctions qu'elle a à remplir dans la souplesse et l'harmonie des mouvements, dans le caractère de force, de vélocité, d'adresse, de puissance quelconque, la girafe n'est pas l'un des plus beaux animaux ; elle est un des plus laids ; le plus laid sans contredit des grands quadrupèdes.

Celle que nous avons eue ce matin sous les yeux, bien qu'elle n'ait pas encore pris toute sa croissance, a dix à douze pieds de hauteur, depuis les pieds de devant jusqu’au sommet de la tète, laquelle est perpendiculaire au garrot, au moyen d'un long col dont la principale articulation est à sa naissance, qui semble à peu près inflexible du reste, et n'a de commun avec celui du chameau que cette longueur, qui paraît ici bien plus encore que dans le chameau, démesurée. La tête dont est surmonté ce col est proportionnellement beaucoup plus petite que celle du chameau, semble tout osseuse, et a quelque ressemblance avec l'autruche.

Le corps de l'animal long de cinq à six pieds au plus, et dont le système musculaire est mou à la vue et peu apparent, s'atténue vers la croupe, qui, par là surtout, se trouve de beaucoup plus basse que le garrot. Il n'est pas vrai que la disproportion soit énorme entre les jambes de derrière et celles de devant, et que celles-ci soient une fois plus longues que les autres. La différence entre elles nous a paru être d'un sixième tout au plus. Ces jambes longues, comme le corps à peu près (cinq à six pieds), sont assez amplement fournies, mais grossièrement formées. Elles se terminent par un pied fourchu d'assez bonne perfection. Le mouvement qu'elles impriment à l'animal n'est ni si vacillant, ni si contraint que semble l'indiquer la description de Buffon. L'allure naturelle de la girafe est l'amble ; sa vitesse, sans qu'on fit, ce nous a semblé, aucun effort pour la retarder ni l'accélérer, est celle de la marche ordinaire d'un homme.

La peau de la girafe ne ressemble aussi que de fort loin à celle des panthères ce n'est quant à la moucheture, ni la même disposition ni la même forme ni surtout les mêmes tons vigoureux de couleur qu'on se figure plutôt un fond fauve-pale, sur lequel s'étendrait un réseau blanc, à mailles larges, fortes, et irrégulièrement carrées.

Enfin, si, par sa masse, son port, son allure la girafe est comparable à quelque chose, c'est beaucoup moins à aucun des animaux vivants que nous connaissons qu'à l'espèce de mannequin qui figure au théâtre les chameaux de la Caravane, lorsque ce mannequin est porté par un seul homme et que le col de l'animal n'est figuré que par un bâton revêtu d'une manche en toile.

Bien que la girafe nous parût fort douce, comme elle l'est en effet, et qu'elle ne semblât disposée à aucun mouvement désordonné, on la promène maintenue par quatre longes, deux desquelles se rattachent à un collier sur le garrot, et les deux à un licol comme celui des chameaux. Deux Africains tenaient lâches les longes du licol ; celles du collier étaient tenues, de inouïe, par deux garçons de ménagerie, un peu en arrière. Le motif de ces précautions nous a été expliqué par un mouvement assez brusque, comme celui d'un cheval qui se cabre que fit l'animal à l'instant où on le rentrait dans la vaste orangerie qui lui sert provisoirement de demeure. La girafe est tenue dans un état de propreté remarquable : elle a le poil brillant, et paraît en bonne santé. Voilà ce que nous avons vu.

Quant aux particularités concernant les habitudes et les mœurs de la girafe, nous n'en savons encore rien que nos lecteurs ne puissent apprendre, comme nous, en ouvrant les auteurs qui en out écrit sans en savoir grand’ chose. Depuis les conquêtes des Romains, aucune girafe vivante n'était parvenue en Europe. Aussi s'accorde-t-on sur ce point, qua les girafes sont fort rares même sous le climat où le ciel les a fait naître ; rien de plus vraisemblable ! Ce qu'on a peine à concevoir, c'est, qu'un animal si dénué de défense si embarrassé de sa personne, pour ainsi dire, et qu'aucun motif d'utilité n'a engagé l'homme à amener à l'état de domesticité, se perpétue au milieu des déserts, dans le formidable voisinage des tigres et des lions.

Le public est admis tous les jours à la voir, de dix heures à midi. »

Le Journal des Débats, 5 juillet 1827.

"Cette unification [allemande] effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe" (Lubanski, 1862)


"En voilà assez que tu grandisses..." (dessin de Cham, 1870). 












« La race allemande jusqu'à nos jours est au comble de la démence, permettant qu'on la déchire en tant de morceaux ; qu'on la parque comme un misérable troupeau, autour de tant de roitelets, qui, riant dans leur barbe de cette division, continuent à tirer profit chacun de son troupeau pour leur propre compte. A l'instar des maîtres, des favoris, des courtisans, des parasites de toutes couleurs, hauteurs et dénominations, leurs familles, et à son tour, leurs favoris, courtisans, etc., en un mot une chaine de parasites, traient ces dociles vaches, auxquelles leurs superbes maîtres donnent le nom de fidèles sujets, bons sujets — par exemple — de S. M. Bavaroise, ou Hanovrienne, ou Saxonne, etc. Et comme ils sont magnanimes ces maîtres, laissant ses plus que dociles sujets supporter toutes les charges par lesquelles ils sont grevés !... […]

Autrefois la politique de la France servait à merveille les intérêts des maîtres-couronnés et mitres, gouverneurs du peuple allemand ; favorisait les délimitations des terrains occupés par la race allemande, en un échiquier politique, et il semblait pour la France un intérêt le plus évident, pour que ce bon peuple, voisin de ses frontières du Nord et de l'Est, était continuellement divisé en une quantité des petits Etats, rivaux, adversaires, même ennemis entre eux, jusqu'à tel point, jusqu'où peuvent arriver les choses humaines... Parmi les gouvernements d'Allemagne ont éclaté tant de fois des guerres acharnées : partout et toujours s'est vue la main de la politique française qui versait l'huile sur le feu, au lieu de l'éteindre ; et une pareille politique a été tenue, quelque quatorze années auparavant aussi à l'égard de l'Italie...

Aujourd'hui, la politique de l'héritier du grand nom est tout à fait opposée à celle qui prédominait jadis : aujourd'hui, à l'instar des Italiens, toutes les souches du peuple allemand, doivent chez soi retrouver leur Victor-Emmanuel, leur Garibaldi, leur Mazzini, leur Cavour ; doivent toutes s'unir pour constituer un grand Etat, dont les limites assignées par la nature-même, se présentent les plus normales: au Nord-Ouest le littoral de la mer d'Allemagne; à l'Ouest la rive droite du Rhin; au Sud les revers septentrionaux des Alpes centrales ; au Sud-Est la rive gauche de la rivière de l'Emis; à l'Est les monts de la Forêt de Bohème, la rive gauche dit Bober et de l'Oder après la jonction du premier avec le second ; et enfin au Nord les côtés de la Baltique, le chenal Eyder et de nouveau la mer d'Allemagne. Voilà les frontières véritablement naturelles et invulnérables de l'Allemagne.

A une combinaison pareille, toute l'Europe libérale et l'alliance anglo-française devraient prêter de bonne grâce leur concours efficace pour y coopérer activement, et alors personne n'aura des inquiétudes pour un tel ordre de choses dans le centre d'Europe, parce que cette combinaison évoquera des autres tant sur les rives du Rhin, que sur celles de l'Oder, qui équivaudraient une semblable agglomération de la race allemande autour de l'unique trône constitutionnel, du nouvel empereur des Allemands, des Germains ou des Teutons. C'est une allusion à la cession de la rive gauche du Rhin à l'empire français et à l'idée d'établir un autre Etat composé des pays limités par l'Oder, le Bober, les monts Carpates, le Dniestr, le Dniepr, la Duna, le golfe de Riga et le littoral de la Baltique. Cet Etat servirait de balance à l'Est pour le nouvel empire Constitutionnel des Germains, qui se priveraient de leur suprématie sur les pays Slaves. […]

A l'unification de l'Allemagne sous les auspices des Hohenzollern il ne faut pas même penser : la politique de cette maison est si titubante, si indolente, qu'il ne vaut pas la peine de s'en intéresser. Le Duc de Saxe Cobourg-Gotha, drapeau du parti libéral, a révoqué toutes ses idées et tendances libérales ; donc reste à examiner quels résultats pouvait obtenir le parti libéral allemand par l'unification des Allemands avec les Hollandais, en un empire-république sous les auspices de la maison d'Orange.

Un tel empire constitutionnel aurait de, la population seulement en Europe plus de 38 millions de citoyens, auxquels adjoignant les habitants des colonies, on arriverait au chiffre de 56 millions d'habitants. Quelles innombrables débouchés et nouveaux marchés se présenteraient aux produits de l'industrie et du commerce des Allemands, dont la flotte mercantile dépasserait celle de France; dont la flotte de guerre compterait tout d'un coup plus que 500 bâtiments des différentes dimensions et qualités, armés de quelque quatre ou cinq mille de bouches à feu. […]

De cette courte exposition le lecteur se convaincra que le statu quo en Allemagne ne doit et ne peut pas durer. Dans ce tableau c'est l'Autriche, proprement dite, qui représente l'arbre aux fruits les plus mauvais, qui doit être coupé et brûlé... Oui, le nom de cette puissance doit être rayé de la carte de l'Europe ! Toutes les provinces qu'elle a volées et qu'elle s'est adjointes, par la force, doivent recevoir leur autonomie. Le gouvernement autrichien, qui a fait fouetter et pendre en public, des femmes coupables de patriotisme, qui a fait fusiller ou massacrer des milliers de patriotes Hongrois, Polonais, Italiens ; ce gouvernement qui en ce moment aiguise de nouveau les haches de ses bourreaux pour égorger des nouvelles victimes; ce gouvernement, pour ainsi dire, excommunié par la voix de la raison, de la justice et de la révolution, ouvertement et partout prononcée, ce gouvernement doit avoir sa fin, comme le plus grand obstacle à l'unification et au bien-être de la race germanique. De même il n'y a pas de raison de conserver les noms des Prussiens, des Bavarois, des Saxes, etc. ; le glorieux nom DES GERMAINS sonne le mieux.

Cette unification effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe, parce qu'après la disparition pour toujours de l'Autriche, les champs de batailles et les gibets de ce gouvernement ne boiront plus le sang des victimes humaines. De mon côté je soutiens, de même que M. Proudhon, qu'un temps viendra où les nations, éclairées sur le but de leur destinée par une instruction répandue parmi toutes les classes de la société, qu'en ce même temps les nations réunies par la concorde, libres — par la raison et par l'influence de la concorde, fortes — en vertu de la liberté, de la concorde, et par l'obéissance aux justes lois, et enfin enrichies par la possession incontestée des produits de leur travail, que telles nations travailleront en commun au grand œuvre du bien-être général ; mais pour y arriver il faut en finir une fois avec l'Autriche, car ce sera le premier pas vers l'unification, premier degré de l'échelle récemment dessinée pour monter au temple du bien-être général.»

Henry Grimala Lubanski, La vérité sur les lettres de M.J. Proudhon, Paris, Impr. de Compositeurs-typographes, 1862.

mercredi 15 décembre 2010

"L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé" (Dictionnaire des Sciences médicales, 1822)

"Promenades aériennes. Jardin Baujon (sic)
honoré de la présence de sa Majesté, le 2 août 1817."
(lithographie, 1817, coll. Brown Univ.)

« … Le génie des carrossiers, autrefois tout occupé à rendre les chars brillants d'or, d'ivoire et d’étain, s'étudie de nos jours à prouver, par l'élasticité des ressorts et la souplesse des soupentes, jusqu'à quel point il est capable de servir notre mollesse. Les lois de l'hygiène ne sont plus comptées pour rien, la délicatesse a fait entendre sa voix, et l'industrie la plus nuisible a prévalu pour dégrader le physique de l'homme. Ce raffinement est porté si loin, que non-seulement les chocs reçus par les roues ne transmettent plus à nos organes aucune répercussion de mouvement, mais encore, que les balancements les plus doux arrivent à peine jusqu'à nous. Les ressources thérapeutiques se sont-elles accrues par ces industrieux raffinements ? […] Quelle utilité peut-il avoir pour rétablir une constitution énervée par la mollesse, les voluptés ou les travaux de cabinet ? Quel bien-être éprouveront les parenchymes de nos organes atrophiés, quand nous aurons quitté nos sofas, nos divans et nos bergères, pour aller nous étendre sur les sièges ouatés de nos élégantes calèches ? Cette manière de prendre l'exercice de la voiture n'est propre qu'à accroître cette susceptibilité dite nerveuse, tant à la mode de nos jours, qu'à nous mettre hors d'état de résister aux plus légers froissements, qu'à nous rendre plus attentifs encore sur les nuances les plus légères des sensations désagréables. Le médecin qui prescrit l'exercice de la voiture doit donc avoir égard à la manière dont celle-ci est construite, au terrain sur lequel on doit la faire rouler, au degré de vitesse avec lequel elle est traînée. Les anciens portaient encore leur attention plus loin : ils allaient jusqu'à spécifier quelle était la position que l'on devait garder dans la voiture.

La réflexion des chocs étant en raison indirecte de l'élasticité des ressorts, et directe du degré de tension des soupentes, les cabriolets ou chariots dans lesquels les ressorts sont le moins élastiques, et les soupentes le plus fortement tendues, me paraissent être les plus convenables ; car, si d'un côté la colonne de mouvement doit être assez rompue pour épargner les rudes commotions qu'occasionne la charrette; de l'autre elle ne doit pas l'être assez pour annuler les légères secousses qui constituent précisément les avantages de ce genre d'exercice.

Le degré de vitesse communiqué à la voiture doit être dans un rapport indirect avec l'inégalité du terrain, car les chocs sont d'autant plus répétés dans un temps donné, que les roues auront rencontré sur le sol plus d'éminences et d'enfoncements.

L'exercice de la voiture donnant plus de vigueur à nos organes, sans ajouter à l'activité de leurs fonctions ; facilitant l'assimilation d'une plus grande quantité de matériaux, sans occasionner de pertes ; jouissant en un mot dans le degré le plus élevé de tous les avantages départis aux exercices passifs (1) ; nous pouvons ici dire, par anticipation, qu'il convient à tous les âges, particulièrement aux deux extrêmes de la vie ; qu'il sera très favorable au rétablissement des convalescents, et mis en usage avec beaucoup de succès par ces constitutions sèches, irritables, douées d'une trop grande activité sensitive, pourvu, je le répète encore, que leur délicatesse, contraire aux vues du médecin , ne leur fasse pas rejeter ce qu'il y a de vraiment salutaire dans cet exercice, parmi les bons effets duquel on doit compter encore le renouvellement continuel de la masse d'air et la distraction qu'il procure. »

Dr. Charles Londe, Gymnastique médicale ou l'exercice appliqué aux organes de l'homme d'après les lois de la physiologie, de l'hygiène et de la thérapeutique, Paris, Croullebois, 1821.
______________
(1) Si la voiture n'est pas suspendue, il existe une contraction de quelques parties chez la personne soumise à cet exercice. Elle semble, à chaque choc, faire un effort en sens contraire, pour empêcher la somme de mouvement qui vient d'être transmise à la charpente osseuse de son corps d'être réfléchie sur ses organes intérieurs.
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« Sous le rapport médical, on peut désigner sous le nom de voiture toute espèce de machine qui sert à transporter les malades d'un lieu dans un autre. Ainsi le brancard, la chaise à porteur, le fauteuil à roulette, sont des voilures pour l'impotent, le paralytique qui s'en servent. L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé ; les secousses qu'elles produisent, le mouvement qu'elles impriment aux parties, la fatigue qui résulte de leur usage suppléent, jusqu'à un certain point, à l'exercice, pour ceux qui ne peuvent en faire que de très-borne. Certaines fonctions s'exécutent mieux, telles que la circulation, la défécation, l'écoulement des urines, etc., lorsque l'on va en voiture. Les individus qui ont des embarras des premières voies, des engorgements, des obstructions des viscères, se trouvent bien des secousses qu'elles produisent. Les hypocondriaques, les mélancoliques surtout, en retirent de l'avantage ; nous avons guéri un homme de lettres accablé d'hypocondrie, en le faisant secouer deux heures par jour dans une charrette sur un pavé bien dur.

Il n'est pas indifférent d'user de telle ou telle voiture. Les maladies douloureuses exigent des voitures douces, bien suspendues, surtout si on est affecte d'anévrysme, de grossesse, etc., et demandent souvent que l'on aille au pas. Les affections qui sont exemptes de douleur veulent des voitures sans ressort, des charrettes, des charabans ; la patache est même préférable dans quelques cas, comme plus désobstruante. Elle secoue prodigieusement, et dans les premiers instants, il est presque impossible de l'endurer. La voiture non suspendue remplace le cheval pour ceux qui ne peuvent s'en servir.

Un des effets bien marqués des voitures, c'est de faire passer avec rapidité dans un air nouveau, et conséquemment de au poumon un aliment plus vif, plus oxygéné. Aussi la circulation est-elle activée, la respiration plus fréquente; plus vive, par leur usage. C'est un bon procédé à employer dam l'atonie pulmonaire, dans l'inertie et la langueur de la respiration, pour réveiller par un stimulus plus marqué l'organe engourdi. C'est surtout sous ce rapport que les courses rapides en char, connues sous le nom de Montagnes russes, peuvent être conseillées, à part les accidents que ce genre d'exercice peut occasionner. Elles procurent des espèces de douches aériennes, qui peuvent être utiles dans quelques circonstances (Voyez Promenades aériennes, par Cotterel, Paris 1817).

L'usage des voitures augmente l'appétit, facilite la digestion ; il fait monter le sang à la tête, colore le visage, augmente la chaleur générale, constipe s'il est porté trop loin, comme lorsque l'on est plusieurs jours en diligence. Il y a des personnes qui ne peuvent aller en voiture sans en éprouver des accidents, des vomissements, comme dans le mal de mer, et qui sont aussi inexplicables que dans celui-ci. D'autres ne se sentent indisposées que si elles vont à reculons ; d'autres enfin ne peuvent ni manger, ni dormir en voiture; mais le contraire a lieu pour le plus grand nombre des individus.

On voit donc que la voiture peut être employée dans plusieurs occasions avec avantage. Elle est pour beaucoup dans les bons effets des voyages. Celle qui n'est pas suspendue est très-convenable pour les individus apathiques, moroses, dont la digestion est difficile; celle qui est suspendue peut être utile dans quelques lésions de la respiration, comme l'asthme vrai, l'affaiblissement du tissu pulmonaire. C'est au praticien à approprier l'espèce dont il convient de se servir aux cas à traiter. »

Collectif, Dictionnaire des sciences médicales,
Volume 58, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1822.


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« JARDIN BEAUJON.
 
Vous devez être bien curieuse, Madame, d'avoir des détails sur le merveilleux établissement qui s'est formé près d'une de nos barrières, et dont je vous ai déjà dit quelques mots. Je ne sais quel nom lui restera : il est désigné par plusieurs qui, en paraissant le multiplier, lui donnent ne air plus magique. On l'appelé Jardin Beaujon, Promenades aériennes, Montagnes égyptiennes, Montagnes françaises, etc. Remarquez qu'on met le mot montagnes au pluriel, quoiqu'il n'y ait qu'une montagne, mais il convenait sans doute qu'on ne parût pas, même par le nom, inférieur aux Montagnes russes qui sont dans le voisinage.

N'étant point en état de satisfaire moi-même curiosité que je vous suppose, parce que je n'ai pas été dans ce célèbre jardin depuis que les chars sont en activité, je ne peux mieux faire aujourd'hui que de vous envoyer ce que, dans son enthousiasme, un jeune homme vient de m'en écrire.

"Pour arriver là, me marque-t-il, j'ai eu à traverser une foule immense qui remplissait les avenues. Une file de voitures élégantes bordait le chemin depuis la place Louis XV jusqu'à la barrière de l'Etoile. L'entrée du jardin dispose à l'admiration. Je ne vous dis rien du vaste amphithéâtre qui étonne la vue au premier aspect ; vous le connaissez. Les chars roulaient avec une facilité étonnante. Afin de les voir de plus près, j'ai été me placer dans la galerie circulaire qu'on a pratiquée sur les rampes où trois chars devaient à la fois être en mouvement. On en a retranché un pour l'avantage des spectateurs. J'ai eu beaucoup de peine à parvenir jusqu'au belvédère d'où partent les chars ; mais si la continuelle circulation des curieux y cause de l'embarras, on peut en 'être dédommagé par un plaisir d'un autre genre, puisque Paris et la campagne vous offrent la plus magnifique perspective.

Et moi aussi j'ai roulé : vous ne pouvez vous faire d'idée d'une pareille jouissance. C'est un air céleste qu'on respire. Les mouvements sont doux ; les sensations ont quelque chose de voluptueux, surtout lorsqu'on est dans le char, comme j'y étais, avec une jolie femme qui m'avait permis de l'accompagner. Un aimable docteur a eu raison de prétendre que rien n'est plus favorable à la santé, et qu'il n'y a aucun danger dans cet exercice. La tête ne se trouble que dans les premiers moments. On peut faire sa promenade aérienne sans que les nerfs les plus délicats en souffrent, sans que la respiration soit plus gênée, et la digestion plus difficile.

Lorsque je fus descendu, je me trouvai au sein d'une réunion composée de ce que Paris a de plus distingué. Ma belle dame applaudit au goût avec lequel on a orné le pavillon où s'est établi le restaurateur : nous avons été aussi agréablement surpris de la beauté du café placé sous la rampe droite par laquelle remontent les chars ; mais on regrette que le peu de largeur de la salle, dont la longueur est extraordinaire, nuise à la commodité et à la promptitude du service. Nous jouîmes longtemps du plaisir de la promenade dans ce vaste jardin, pour l'établissement duquel l'art et la nature se sont réunis. Des concerts formés par d'habiles artistes ajoutent encore au charme de ce beau lieu, à la prospérité duquel rien n'a manqué jusqu'ici, puisque le Roi a daigné l'honorer de sa visite et de son auguste suffrage." »

Jacques Lablée, La revue, ou Chronique parisienne, politique, morale, littéraire et théâtrale, juillet 1817.

"La présence d'un canton monarchique en Suisse choque le bon sens" (A. de Gasparin, 1857)


"Soldats suisses, aux armes !" (lithographie, 1856, coll. Brown Univ.)


« Détachera-ton Neu-châtel de la Suisse ? Dotera-ton la Prusse ou son roi d'une principauté excentrique serrée entre la France souvent méfiante, et la Confédération mutilée par un tel changement ? […] Démembrer la Suisse, ouvrir sa ligne de frontières, compromettre essentiellement sa neutralité, placer les Prussiens à cheval sur nos limites orientales, ce n'est pas une petite opération, et l'on réunirait sans doute beaucoup de congrès avant de lui procurer une sanction générale. Et à supposer cette sanction obtenue, les difficultés intérieures subsisteraient : cette population républicaine, l'exporterait-on ? la mitraillerait-on ? Faudrait-il que l'Europe vint recommencer périodiquement l'œuvre qu'on lui propose aujourd'hui, l'œuvre des restaurations monarchiques et légitimes ? […]

La présence d'un canton monarchique en Suisse choque le bon sens. Qui ne l'a senti, et depuis longtemps ? Un tel état de choses n'est pas fait pour durer, il amènera forcément des catastrophes et aboutira non moins forcément à l'une de ces deux conséquences, ou la principauté se transformera en république, ou la confédération des républiques helvétiques cessera elle-même d'exister à titre de puissance respectée et indépendante. […] Pour l'honneur de notre temps, pour le triomphe de la justice, pour l'intérêt pressant de mon pays, pour le salut des principes qui constituent le monde moderne, j'espère que Neuchâtel demeurera république. Mon avis peut se formuler en ces mots forts simples : Il faut laisser la Suisse aux Suisses, et l'Allemagne aux Allemands. […]

Quoiqu'elle ait fléchi depuis quelque temps, cependant [la Suisse] est telle encore que le seul bruit d'une attaque dirigée contre [elle] alarme et froisse l'opinion publique. Il se trouve qu'à l'heure du péril la Confédération a des amis et des alliés sur lesquels elle ne comptait pas.

Mais qu'elle n'ait garde de s'y tromper, si des mouvements anarchiques venaient compromettre la pureté de sa résistance actuelle, si cette résistance cessait un seul moment d'être un mouvement national pour revêtir l'apparence d'une manœuvre de parti, alors la Suisse succomberait matériellement et moralement ; alors elle serait bien réellement morte, parce qu'elle semblerait donner raison à ceux qui la calomnient aujourd'hui. En voyant ce qu'on fait pour la perdre, elle doit comprendre ce qu'il faut faire pour se sauver.

Quelle est la thèse des journaux qui se sont donné mission de l'attaquer ? — La Suisse est un foyer de démagogie ; il faut l'étouffer, afin de garantir ses voisins et peut-être l'Europe entière ! La résistance aux réclamations prussiennes est l'œuvre exclusive du radicalisme ! — Ces imputations ont déjà reçu un premier démenti ; la fermeté unanime de la nation a répondu. Mais cela ne saurait suffire ; il faut encore un second démenti, et celui-là, la sagesse non moins unanime de la nation le donnera. On va voir à l'œuvre la patriotique vigilance de tous les Suisses dévoués à leur pays ; à l'envi les uns des autres, ils écarteront les actes désordonnés, les démonstrations compromettantes. Rien ne peut empêcher sans doute qu'une grande prise d'armes ne soit accompagnée de quelques écarts, rien ne peut empêcher que les mauvaises passions ne cherchent à exploiter ceci, et que les partis, qui n'ont pas souvent de telles chances, ne s'efforcent de confondre la cause de la Suisse avec la leur ; ce qu'on peut empêcher, c'est qu'un dessein si funeste ne semble réussir un seul instant. Sur la bannière fédérale il n'y a que ces mots : "Indépendance nationale." Faites qu'on n'y écrive pas autre chose, et je vous promets que les armées prussiennes ne la feront pas reculer.

J'en ai pour garant cet élan enthousiaste qui éclate dans tous les cantons. Au premier signal, chacun s'est retrouvé à son poste ; les absents se hâtent de rentrer; on quitte les écoles, les travaux, les vocations diverses, afin de répondre à l'appel du pays. Les élèves des universités et des collèges demandent à servir ; on forme partout des compagnies de volontaires et de tirailleurs ; les officiers en retraite reprennent leurs épées; les anciens dissentiments sont oubliés; l'âge est oublié; il n'est personne qui ne tienne à figurer sur les cadres et à exposer sa poitrine aux balles de l'ennemi.

Je n'ai jamais contemplé plus noble spectacle. Le courage du soldat me touche profondément, et je suis de ceux dont le cœur a battu d'un patriotique orgueil en voyant les merveilles de notre armée devant Sébastopol; mais le courage du milicien a je ne sais quoi de plus émouvant encore : ces pères de famille, ces jeunes gens qui laissent là leurs affections les plus chères, leur gagne-pain, leurs jouissances, pour courir à la frontière ; ces hommes habitués au luxe, qui vont faire une campagne d'hiver ; ces sacrifices énormes accomplis sans hésiter, sans sourciller, avec entrain, presque gaiement ; on sent là quelque chose qui élève l'âme et qui fait venir les larmes aux yeux. Non, un peuple qui est capable de tels actes ne périra pas : il sortira de la crise agrandi et fortifié, plus estimé et meilleur. Aujourd'hui, en Suisse, il y a des sentiments généreux dans l'air ; cela ne se respire pas en vain. […]

L'armée suisse a fait ses preuves, et, si on l'y force, elle les fera de nouveau. Ses miliciens ne sont pas des gardes nationaux, ce sont des soldats ; ses volontaires ont tous manié le mousquet et la carabine, ont tous appris à supporter le froid de la tente et à obéir à des chefs. Maintenant, si, outre la charge à douze temps, outre l'habileté technique, outre une bonne discipline et une bonne artillerie, les Suisses ont encore dans leurs gibernes le patriotisme et le bon droit, et il me semble que cela ne gâtera rien.

Ils s'avanceront sans forfanterie. Ils peuvent être battus, ils le savent ; mais ce qu'ils savent aussi c'est que la défaite de Saint-Jacques les a autant servis que la victoire de Morgarten ou celle de Senipach. A tomber noblement, on ne succombe pas. La Suisse a plusieurs lignes de défense, et les défilés de ses montagnes défieraient l'ennemi qui aurait forcé la frontière du Rhin.

Ceci est une lutte nationale, c'est-à-dire une lutte acharnée, obstinée, renaissant de ses cendres, et qu'on ne termine pas avec une bataille rangée ; après les plaines, on trouverait les montagnes ; après les régiments, les tirailleurs ; après l'armée, le peuple ; tant qu'il y aurait un peuple, on ne pourrait arracher à la Suisse ni le désaveu de son indépendance, ni l'abandon du droit d'un de ses cantons.

Il est vrai qu'on tient, dit-on, en réserve deux moyens d'empêcher que la guerre ne prenne ce caractère de suprême gravité. Si je rappelle de telles rumeurs, ce n'est pas que je les suppose fondées ; c'est afin qu'elles soient désavouées hautement, pour l'honneur de la Prusse et pour celui des autres puissances.

Le premier moyen consisterait à ne pas pénétrer au cœur de la Suisse. Après avoir fait blanc de leur épée, les Prussiens se contenteraient glorieusement de saisir comme gage quelques positions excentriques : Schaffouse, les faubourgs de Bâle, ou les plaines des bords du Rhin ! Cela même ne sera pas facile. En tout cas, cela n'est pas sérieux ; d'abord parce que la Suisse pourrait aussi saisir des gages et prendre Constance qui appartient à un État agissant contre elle par le passage qu'il donne à la Prusse, ensuite parce qu'une campagne aux bords du Rhin ne saurait rien décider. Neuchâtel n'en demeurerait pas moins république, et les royalistes n'en resteraient pas moins en prison. La Prusse refusant de s'engager sur le vrai champ de bataille ne serait nullement victorieuse, et la Suisse serait encore entière aux yeux de tout le monde, puisqu'elle n'aurait fait que se replier vers sa véritable ligne de défense.

Aussi compterait-on beaucoup plus sur le second moyen, que de lâches ennemis de la Suisse se sont chargés de suggérer. Il s'agirait d'entrer sur son territoire de partout à la fois. La France peut-elle admettre que les Prussiens y pénètrent, sans y pénétrer aussi de son côté! Ne doit-elle pas occuper les cantons français, dans l'intérêt de la Suisse elle-même !

Superbe raisonnement dont la vraie conclusion devrait être d'interdire l'invasion armée de la Prusse, et non de s'y associer, en conviant du même coup l'Autriche à pénétrer aussi par sa frontière dans le but de surveiller ses intérêts. Que deviendrait alors la défense nationale? La Suisse envahie, écrasée, étouffée, serait dépouillée de son libre arbitre. Jamais assassinat plus indigne n'aurait été commis sur un peuple. […]

Si cette guerre éclate, guerre impie autant qu'absurde, guerre sans motif et sans prétexte, si l'Europe le permet, si la diplomatie passe son temps à s'incliner devant les fétiches et à adorer son protocole déchiré par une insurrection royaliste, au lieu de tenir à la Prusse un ferme langage, si l'on trouve bon que le canon se tire sur le Rhin, alors il faudra désespérer de notre bon sens, et, par conséquent, de notre avenir. Nous nous serons mis, le sachant et le voulant, à courir les aventures. Alea jacta est.

Je ne m'adresserai pas même à notre probité publique, je parlerai à ce qu'il y a de plus éveillé aujourd'hui, à notre intérêt. L'Europe se sent-elle si bien portante, qu'elle ne redoute pas pour elle les conséquences d'une telle crise? […] En tous cas, on en conviendra, ceux qui affectent d'assimiler le radicalisme et la Suisse, ceux qui ne veulent voir dans sa noble résistance que la manifestation prétendue de l'esprit démagogique, risquent d'ouvrir à cet esprit de bien autres perspectives de succès ! A supposer qu'il ne finisse pas par s'infiltrer au sein même du mouvement patriotique de la Suisse, à supposer (et j'y compte) que la sainte influence du drapeau suffise pour l'éloigner, il n'en demeurera pas moins certain que l'Europe sera exposée à ce double fléau : la guerre générale et la révolution. »

Agénor Gasparin (comte de), La question de Neuchâtel, Paris, J. Cherbuliez, 1857.

dimanche 12 décembre 2010

"La torture, chaque commissaire, chaque geôlier a sa manière propre de l'appliquer" (Ch. M. de la Varenne, 1860)

"La chambre des horreurs. La prison de Monreale en Sicile",
gouache de John James Story (1827-1900), 1860 (coll. Brown University).

« TORTURE EN SICILE.

A Monsieur Adolphe Guéroult, rédacteur en chef de L'Opinion Nationale.

Monsieur,

L'Opinion nationale d'hier publiait une lettre contenant les plus tristes détails sur la situation actuelle de la Sicile, ainsi que sur les atrocités dont les autorités napolitaines se rendent coupables envers les infortunés habitants de cette lie, jadis si florissante et si heureuse, et qui, depuis 1849 surtout, semble être hors la loi de l'humanité. Ces faits ne sont malheureusement que trop vrais. J'ai habité la Sicile, et il m'est resté de ce séjour des relations qui me permettent, non seulement de confirmer tout ce que vous écrivait votre correspondant, mais encore de placer sous les yeux de vos lecteurs de nouveaux actes de férocité de la police du roi de Naples, dont je puis garantir l'authenticité, sans crainte d'être démenti.

C'est dans les prisons de Monreale, près Palerme, que le directeur de la police Maniscalco, véritable vice-roi de Sicile, puisqu'il a tous pouvoirs et qu'il correspond directement avec le ministère de Naples, renferme les nombreux suspects arrêtés par ses ordres ; c'est derrière les épaisses murailles de ces cachots qu'on renouvelle à leur égard des cruautés qui semblaient à tout jamais oubliées dans notre Europe. Le jeûne, l'obscurité, la torture par la corde et par le bâton, tel sont les traitements infligés aux détenus politiques siciliens, et le plus souvent, non pas même pour leur arracher l'aveu de complots imaginaires, mais pour satisfaire la soif d'arbitraire et de sang dont leurs persécuteurs sont animés. Tout récemment encore, un vieillard, prétendu correspondant des proscrits, et une jeune femme, sa fille, enceinte de cinq mois, périssaient sous le fouet. D'autres faits non moins monstrueux ont lieu chaque jour. En voici un échantillon :

Un nommé Salvatore La Licata, intendant de la comtesse de San Marco, poursuivi par la police, sur l'inculpation de sentiments insurrectionnels, se réfugie dans le village de Bagheria, chez de fidèles amis. Les sbires finissent par apprendre la chose, et, un beau jour, ils envahissent la maison. Les fouilles ne produisent aucun résultat. L'un d'eux, un ancien assassin, appelé Le Corso, fait part au commissaire d'une idée que celui-ci accueille avec empressement. Les coups, les brutalités de toutes sortes n'avaient pu ouvrir la bouche au ménage hospitalier. On le conduit dans la rue, et là, en présence du mari, on commence à dépouiller la femme, jeune et belle, de ses vêtements, en lui annonçant qu'elle restera exposée nue jusqu'à ce qu'elle ait parlé. La pudeur, l'effroi, la rage qu'elle lit sur les traits de son mari, à mesure que l'opération avance, l'emportent chez la victime, et La Licata est livré !

Conduit aux prisons, il y est soumis aux plus violentes tortures, et le bruit de sa mort se répand. A forces d'instances, des parents décident le procureur général Pasciuta à intervenir. Ce haut fonctionnaire se rend aux prisons et demande à voir le détenu. Une première fois on lui refuse l'entrée, sous le prétexte que La Licata est prisonnier de la police et non de la justice. Finalement, et après mille difficultés, M. Pasciuta finit par être introduit, et il trouve le malheureux au lit, exténué, qui lui raconte les tourments endurés, lui montre les plaies dont son corps est couvert, et que deux médecins appelés déclarent en danger de mort. L'indignation l'emporte d'abord sur la prudence, le magistrat dresse procès-verbal des faits ; mais la police le contraint bientôt à le déchirer. […]

Vincent Laporta, de Palerme, âgé de 40 ans, fabricant de pâtes, domicilié rue Bottegarelli, est mis à la torture dans les prisons de Monreale, comme suspect de conspiration. L'accusation était tellement absurde qu'on finit par le remettre en liberté. Le malheureux avait perdu entièrement, l'usage des deux bras dont les articulations étaient brisées. Ruiné, incapable de tout travail, il mendie maintenant son pain par les rues de Palerme.

Dans un village voisin de la capitale, un jeune homme appelé Scaduti, interpellé on ne sait pourquoi par des sbires auprès desquels il passait, prend peur et se sauve. Un coup de fusil lui est tiré, qui le tue roide, et cet assassinat reste parfaitement impuni.

Il y a des centaines d'infamies de ce genre à citer. Elles ne sauraient, du reste, étonner ceux qui se rappellent que, lors de la révolution de 1848, le peuple, envahissant les commissariats de police, y découvrit des chambres de torture où des cadavres mutilés pourrissaient sur le sol, à côté de squelettes de victimes plus anciennes. Tels ont été les procédés des autorités napolitaines envers l'île de Sicile, depuis 1815, comme récompense sans doute de ce que, pendant l'Empire français, elle avait offert à la dynastie l'hospitalité la plus large et la plus dévouée. […]

Quant à la torture, chaque commissaire, chaque geôlier a sa manière propre de l'appliquer. On se révoltera contre ces détails ; mais ils sont malheureusement exacts et constatés par des pièces officielles. Le fameux Pontillo doit sa réputation au genre de torture qu'il applique dans le local même de son commissariat, en faisant asseoir le patient dans un fauteuil à claire-voie, garni de lames de rasoirs, et sous lequel est placé un réchaud de charbons ardents.

L'inspecteur Louis Maniscalco, l'homonyme du directeur général, applique aux accusés des menottes de fer avec une vis de pression ; cela s'appelle, en langage de sbire, l'instrument angélique. Le geôlier Bruno, du commissariat de police de l'odieux Carrega (il y a une prison dans chaque commissariat), donne la torture en faisant dépouiller la victime de ses vêtements et en lui liant la tête entre les jambes. D'autres emploient le supplice du tourniquet : serrant avec une corde, dans laquelle est passé un bâton, le crâne du prévenu jusqu'à ce que les yeux lui sortent de la tête et que la peau se fende. D'autres encore ont recours au jeûne, aux coups de bâton, à la privation de lumière et d'air respirable.

Mais celui des satellites du directeur général qui dépasse tous les autres, c'est évidemment le fameux capitaine d'armes Chinnici, né paysan du village de Belmonte, voleur de profession, et aujourd'hui officier de police et riche propriétaire. Envoyé par Maniscalco dans la ville de Nicosia, afin d'y rechercher l'assassin d'un certain Gorgone, capitaine d'armes de ce district, tué à la suite d'excès de férocité incroyables, parmi trente individus jetés en prison sur les plus vagues soupçons d'avoir trempé dans ce crime ; Chinnici en choisit deux au hasard pour faire un exemple et assouvir sa soif de tourments. Ces deux infortunés étaient Rosario Chimera, de Valle d'Olmo, et Pizzolo. Ils subirent les plus atroces traitements, tels que la coiffe du silence, l’instrument angélique, la faim, la bastonnade à outrance, sans vouloir confesser une action qu'ils n'avaient point commise.

L'homme de la police s'en prit alors à la femme de Chimera, jeune et belle personne de vingt-deux ans. Après l'avoir accablée d'horribles violences, il la fit lier nue sur un banc et la livra à la brutalité de ses sbires. Elle resta trois jours dans cet état, sans manger, jusqu'à ce qu'à demi morte, la malheureuse déposât "que son mari lui avait dit jadis qu'il voulait tuer le capitaine d'armes Gorgone."

Cette déposition, arrachée de telle manière, est aussitôt reçue par un juge mandé à cet effet, et Chinnici, joyeux de tenir un commencement de preuves, retourne au cachot des deux infortunés leur apprendre l'aveu de la femme de Chimera. Et comme ils persistent encore dans leurs dénégations, il a recours cette fois à une torture d'une obscénité tellement monstrueuse qu'il est impossible de la décrire. Les patients cèdent bientôt et confessent tout ce que l'on veut. Chinnici les fait alors traîner, avec tout l'apparat possible, sur le lieu où a été commis le crime, afin d'y renouveler au juge d'instruction et devant la foule qui se presse autour du cortège, l'aveu de leur culpabilité, la désignation de l'endroit où ils se sont placés pour tirer le coup de feu. Mais, en se retrouvant au soleil de Dieu, en présence de leurs concitoyens, un reste d'énergie revient aux deux martyrs. Ils redressent la tête, et d'une voix faible mais assurée, ils se proclament innocents et dénoncent les infâmes moyens employés à leur égard. Un cri d'horreur s'élève, et les sbires, se jetant sur eux, .les ramènent bâillonnés à la prison.

La même torture a une nouvelle fois raison d'eux. Chimera et Pizzolo confirment leur première confession, et ils sont conduits à Catane, chef-lieu de la province. Là, la grande cour criminelle, en présence des marques trop évidentes de toutes les tortures qu'ils ont endurées, reçoit leurs explications, ordonne qu'ils soient visités par une commission de médecins, dont le rapport constate courageusement la triste vérité, et, au risque de se faire eux-mêmes une très-mauvaise affaire avec la police, les juges "annulent l'aveu fait par les prétendus coupables, et, procédant à une nouvelle instruction plus régulière, par sentence du 20 décembre 1859, déclarent innocents les deux accusés, et ordonnent qu'ils soient mis de suite en liberté." Eh bien ! malgré cet arrêt solennel, ces malheureux sont toujours retenus en prison par la volonté du directeur Maniscalco. La police ne peut avoir tort ! […]

A Palerme, le roi s'appelle Maniscalco ; à Naples, Ajossa. Le gouvernement, c'est la police, sans responsabilité comme sans frein. Étonnez-vous donc de ce qui se passe ! […]

"A tout cela, écrivait L’Opinione, de Turin, François II ne veut ou ne peut porter remède. Élevé à l'école de son père, inspiré par la reine veuve et par la cour d'Autriche, entouré de gens inertes ou pervers, manquant des connaissances nécessaires pour régner, il se croit la personnification de l'État, et il marche à sa fantaisie, sans s'apercevoir du nuage qui va se condensant de plus en plus autour de son trône et qui pèse sur sa tête. Il n'y a pas encore un an qu'il tient le sceptre, et déjà il est trempé du sang et des pleurs de ses sujets, comme celui qu'a porté pendant trente années Ferdinand II !"

Au résumé, c'est une lutte à mort qui s'engage entre bourreaux et victimes. Nous verrons bien si les premiers auront toujours raison ! »

Charles Mathon de la Varenne, La torture en Sicile. Lettres au journal L'Opinion nationale, Paris, Dentu, 1860.

samedi 11 décembre 2010

"La prétendue insurrection de la rue Saint-Denis était tout simplement une provocation de la police" (L. Canler, 1862)


"Suppots de l'amour unamine dans l'exercice de leurs fonctions"  par Auguste Bouquet (lithographie, 1ère moitié du XIXe siècle).










« Le 17 novembre 1827, des élections générales avaient lieu ; le soir, on se disait tout bas que le ministère de M. de Villèle touchait à sa fin, que cette fois le parti libéral obtiendrait une immense majorité. Le 18 au matin, on commença à recevoir partiellement les nouvelles du résultat des élections ; les listes arrivèrent, incomplètes à la vérité ; mais comme tout faisait présager un succès formidable, les habitants des quartiers Saint-Martin et Saint-Denis s'empressèrent, à la chute du jour, de garnir leurs croisées de lumières ; des flots de clarté célébrèrent le triomphe qui paraissait assuré.

Le 19, les journaux de la capitale annoncèrent aux provinces que, la veille, les rues de Paris avaient été spontanément illuminées, et que le soir les illuminations recommenceraient. [...] La préfecture de police, informée que les habitants de la capitale, et notamment des quartiers limitrophes des halles, devaient, pendant la soirée, célébrer par une illumination générale le succès des élections, avait envoyé des agents sur tous les points de la capitale, principalement dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Quant à moi, on m'envoya en observation dans la rue Saint-Denis, et, mêlé à la foule qui circulait avec peine, je pus saisir à droite et à gauche bien des lambeaux de conversation, mais pas une seule, je l'avouerai, n'était à la louange du gouvernement.

Tout Paris semblait s'être porté dans ces deux rues ; ceux qui avaient vu la veille voulaient revoir; ceux qui n'avaient pas vu voulaient voir pour la première et dernière fois ; enfin, les bourgeois venaient sur la chaussée pour juger de l'effet que produiraient leurs fenêtres illuminées. Ce qu'il y avait de plus curieux à voir, c'était la rue Guérin-Boisseau et autres ruelles de ce genre, où les deux rangs de maisons, présentant peu d'écartement, paraissaient ne s'être séparés que pour donner passage à un fleuve de feu. Pendant ce temps, les enfants se promenaient par bandes, demandant des lampions et brûlant, avec les pétards et les fusées dont ils étaient porteurs, la figure et les vêtements des passants.

Vers huit heures du soir, je me trouvais non loin du passage du Grand Cerf, lorsque je vis apparaître dans la rue Saint-Denis, et venant du côté de la place du Châtelet, une troupe d'hommes en guenilles, commandés par un individu armé d'un bâton ; ils se mirent à crier à tue-tête : Des lampions ! des lampions ! Il y en avait partout, que pouvaient-ils désirer de plus ? Ils continuèrent leur route, et bientôt l'homme au bâton leur désigna une maison dont plusieurs fenêtres n'étaient pas illuminées. A ce signal s'élevèrent des cris forcenés de mort aux villélistes ! mort aux jésuites ! mort aux bigots ! avec l'accompagnement obligé des lampions! qui, cette fois, était répété en fausset par les gamins.

Le gamin de Paris est essentiellement imitateur : il avait entendu crier, il cria ; puis, comme à un autre signal de leur chef les mêmes hommes se trouvèrent les mains pleines de pierres et se mirent en devoir de casser les carreaux de cette maison, le gamin fut bientôt armé des mêmes projectiles et il aida efficacement ses professeurs ; au bout de quelques secondes, un grand nombre de vitres furent cassées. Les habitants, craignant une invasion de la populace, s'empressèrent d'illuminer les fenêtres, au milieu des huées et des sifflets des spectateurs.

L'homme au bâton et sa troupe remontèrent encore la rue, mais toutes les croisées étaient garnies de lumières, et celles qui en manquaient, ou dont les lampions s'étaient éteints, étaient immédiatement éclairées ; cela ne faisait pas l'affaire de cette bande de braillards.

Ils redescendirent vers la Seine ; arrivés près du passage du Grand-Cerf, ils s'arrêtèrent devant une maison en construction, et l'homme au bâton s'écria : Aux barricades ! A ces mots, tous ses acolytes se jetèrent sur le bâtiment, enlevèrent matériaux, échafaudages, et en un instant, aidés d'une vingtaine de commis de boutique, ils eurent bientôt édifié une barricade formidable qui fut suivie d'une seconde. L'élan était donné, et le public circulait tant bien que mal au milieu de ce tumulte, riant des différentes scènes qui se produisaient à chaque pas. Je m'approchai alors de l'homme au bâton que je reconnus avec surprise pour être un ancien forçat attaché comme auxiliaire à la brigade de sûreté commandée par Coco Lacour ; un autre de la bande était un forçat en rupture de ban, que j'avais moi-même arrêté quelque temps auparavant en flagrant délit de vol au Temple. Cette troupe n'était formée que d'individus on ne peut plus mal famés, tenant sur la voie publique, et sous la protection de la brigade de sûreté, des jeux de hasard.

Pendant que tout ceci se passait, j'avais rencontré plusieurs commissaires de police, entre autres MM. Roche, Boniface, Galton et Foubert ; et, chose étrange, bien que la préfecture fût à deux pas et qu'un piquet de gendarmerie stationnât sur la place du Châtelet, aucun de ces messieurs n'avait cherché à faire arrêter ces misérables provocateurs ! Ce ne fut qu'à dix heures du soir, lorsque la barricade était entièrement terminée et occupée, qu'un détachement de troupe de ligne, commandé par M. B***, capitaine d'état-major de la place, se montra rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Grenelat ; à son approche, les agents provocateurs et leurs dupes s'empressèrent de prendre la fuite ; malgré celte retraite précipitée, le commandant n'en crut pas moins devoir ordonner à ses soldats de faire feu ; plusieurs des fuyards et des imprudents furent tués ou blessés. Plus loin, des charges de cavalerie furent exécutées le sabre à la main par la gendarmerie ; l'infanterie de la même arme s'avança également en faisant le coup de feu.

Je fis à M. Barré, mon officier de paix, un rapport détaillé de ce que j'avais vu et des individus que j'avais remarqués ; je le lui remis pour qu'il en rendît compte à qui de droit.

Dans la soirée du 20, les mêmes scènes recommencèrent et cette fois le feu, commandé par le colonel F***, fut non seulement dirigé sur les barricades, mais encore sur les fenêtres des maisons environnantes ; aussi quelques-unes des victimes furent-elles atteintes dans leur domicile. Cette seconde fusillade mit fin à cette échauffourée regrettable. Le lendemain 21, comme j'étais fort étonné de ne point avoir entendu parler de mon rapport, je profitai de la visite que je faisais à M. Barré, chaque jour, à deux heures de l'après-midi, pour lui en demander des nouvelles.

— Votre rapport ? me dit-il, il y a longtemps qu'il est déchiré, et même je vous conseille dans votre intérêt de ne jamais ouvrir la bouche à qui que ce soit de ce que vous avez vu.

La prétendue insurrection de la rue Saint-Denis était tout simplement une provocation de la police. La congrégation, qui sentait le pouvoir lui échapper, avait espéré, par une collision entre le peuple et l'armée, amener le roi à prendre des mesures de rigueur et à dissoudre la chambre nouvelle. Les individus qui avaient parcouru les rues en appelant leurs frères aux armes étaient des agents occultes que j'avais parfaitement reconnus ; seulement, on avait retiré à tous ces émissaires leurs cartes d'agents, afin que, s'ils étaient arrêtés, ils ne pussent pas compromettre la police.

On a vu comment tout cela avait fini : par du sang ! Dans la nuit du 20 novembre, à deux heures du matin, des cadavres furent relevés sur la chaussée Saint-Denis et dans le passage du Grand-Cerf ; on les mit dans des fiacres qui les transportèrent à la Morgue. Parmi eux se trouvait l'homme au bâton, l'ex-forçat B***, qui avait eu l'épine dorsale brisée par une balle, en cherchant sans doute à s'esquiver après avoir accompli son exécrable mission. Agent provocateur, ayant fait un criminel trafic de la vie des citoyens, il devait tomber lui-même pendant le combat, parmi les victimes de sa propre provocation, et cela sans avoir eu le temps de recevoir le prix du sang qu'il avait fait répandre. »

Louis Canler (1797-1865), Mémoires de Canler, ancien chef du service de sûreté, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, éditeurs, Bruxelles, 1862.

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Le quartier des halles à Paris, théâtre des émeutes de novembre 1827
 (gravure, milieu XIXe siècle).

« La nuit et la plus grande partie de la journée du 19 se passèrent tranquillement. Vers deux heures de relevée, on reçut au quartier des ordres du palais de Rivoli, et il se fit immédiatement une distribution extraordinaire de vin, d'eau-de-vie et de cartouches. […] ... comme je me pique de voir ordinairement plus loin que le commun des bons gendarmes, et que j'ai d'ailleurs une expérience qui manque à la plupart des camarades, je me dis à part qu'il y avait quelque chose là-dessous je soupçonnai qu'il s'agissait d'un coup de main tel, que le grand maître de l'hôtel Rivoli jugeait prudent, avant de l'entreprendre, de retremper convenablement notre valeur, et je fus bientôt convaincu que, ainsi que cela m'arrive toujours, j'avais deviné juste.
 
Quatre heures venaient de sonner, le jour baissait, presque tous les réverbères du quartier jetaient de pâles clartés sur les armes des sentinelles, lorsque tout à coup le rappel battit sur tous les points. On court, on se rassemble notre commandant réclame le silence et d'une voix forte prononce le discours suivant : "Bons gendarmes l'ennemi fier d'un succès passager, et comptant trop sur ses forces et sur votre découragement, se livre en ce moment à l'ivresse de la joie audacieux partisans des lumières, c'est à la lueur d'une multitude de lampions séditieux et félons qu'ils célèbrent leurs victoires, et c'est par de l'hôtel Rivoli. (A ce nom révéré, tous les bons gendarmes portent spontanément la main à leur chapeau). Mais c'est bien ici le cas de dire que tel rit le malin, qui pleurera le soir. Ces farouches partisans de la tranquillité, ces barbares qui osent soutenir que le ventre n'est pas une partie noble, ces féroces électeurs qui veulent que tout le monde vive ces furieux enfin osent chanter leur victoire jusque sous les balcons de nos maîtres ! Bons gendarmes, prouvons-leur que comme Annibal s'ils ont vaincu, ils ne savent pas profiter de la victoire. Montrez à la France que deux jours de station sur le pavé de la capitale et deux retraites successives n'ont pas émoussé le courage dont vous avez naguère encore donné des preuves si éclatantes. Une manœuvre hardie peut nous assurer la victoire main-basse sur les lampions, main-basse sur les pékins ! L'heure du triomphe va sonner. Aux armes et que bientôt la plus profonde obscurité signale votre vaillance !"
 
A cet énergique et superbe discours succédèrent les cris mille fois répétés de A bas les lumières ! et vive le ventre ! Le tambour bat ; chacun prend ses armes ; le commandement par le flanc droit et par file à gauche se fait d'abord entendre puis on se forme par sections en ligne, et c'est ainsi qu'on s'avance en bon ordres jusqu'à la rue Saint-Denis, où l'on prend immédiatement position. Bientôt, à la lueur des feux de joie, on aperçoit dans toutes les directions des bandes nombreuses, portant pour uniforme des tabliers et des bonnets de coton. Pleins d'audace, les individus composant ce corps passèrent à plusieurs reprises devant nous, jusqu'à la portée du coup de poing, criant comme des enragés : Des lampions ou la mort ! et brisant à coups de pierres les croisées ténébreuses. A la vue de ces gens, quelques uns des nôtres, impatients de signaler leur courage, firent un mouvement ; mais il fut promptement réprimé par un ordre supérieur. Je tiens pour certain qu'il n'y eut pas dix bons gendarmes par compagnie qui comprirent le but de cet ordre ; mais cela ne pouvait m'échapper à moi, qui, ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire au lecteur, ai l'avantage de voir ordinairement plus loin que mon nez. Je sentis tout de suite où l'on en voulait venir, et j'essayai de le faire comprendre à mon chef de file en lui disant Les amis de nos amis... – suffit, c'est clair et nous allons voir beau jeu ! Mais, me dit-il, il me semble que si l'on cernait ces tapageurs... – A la bonne heure, repris-je, je sais bien que rien n'est plus facile ; mais ce n'est pas le plan si on les empoigne, la victoire est manquée.

Effectivement, j'avais bien deviné que les tapageurs en bonnet de coton n'étaient que des insurgés pour rire. Quand ils eurent cassé une honnête quantité de vitres selon l'ordonnance, ils se retirèrent, et les pékins, qui nous avaient vexés d'une manière conséquente pendant les deux jours précédents, arrivèrent bientôt en foule pour voir de quoi il s'agissait c'était là qu'on les attendait ! Dès qu'ils furent réunis en nombre suffisant nous fîmes un à gauche, on se forma par pelotons, et le feu commença.

Un grand homme qui je crois s'appelait Cicéron, disait qu'il n'avait jamais entendu le bruit du canon sans éprouver un tremblement involontaire ; j'avoue donc que aux premiers coups de fusil, je ressentis le même mouvement ; et cependant, loin de nous résister, l'ennemi dans les rangs duquel se trouvaient beaucoup de femmes et d'enfants, fuyait de toutes parts. Mais, malgré l'agilité de nos adversaires et le trouble dont je ne pus me défendre, je ne tardai pas à m'apercevoir que nos balles allaient beaucoup plus vite qu'eux. A la troisième décharge, les environs du marché des Innocents et du passage du Grand-Cerf étaient jonchés de morts et de blessés. Ceux qui échappaient à notre feu cherchaient à se réfugier le long des maisons ; mais, par une manœuvre habile et digne des plus grands éloges, nous ouvrîmes les rangs pour laisser passer notre cavalerie, qui se distingua par des charges d'autant plus brillantes qu'elles furent exécutées à la lueur des feux de joie allumés par l'ennemi. A mesure que nous gagnions du terrain, des tirailleurs étaient envoyés dans les rues latérales, où ils eurent un égal succès; et l’affaire paraissait terminée, lorsque les choses changèrent de face tout à coup. Un grand nombre d’insurgés, refoulés sur tous les points par des décharges continuelles, se précipitèrent dans la rue Saint-Denis ; et là, s'apercevant qu'ils étaient enveloppés, ils prirent la barbare résolution de se défendre. Aussitôt les échafaudages de plusieurs maisons en constructions furent jetés en travers de la rue, des charrettes furent accumulées, et l'ennemi, retranché derrière des barricades se fit des armes de tout ce qui se trouva sous sa main.

Malgré l'ardeur qui nous animait, nous reconnûmes promptement le danger. On fit halte à portée de pistolet et, malgré le feu d'écailles d'huîtres bien nourri que les assiégés faisaient pleuvoir sur nous, nous gardâmes notre position sans reculer d'une demi-semelle, attendant le renfort qu'un trompette, fait aide-de-camp postiche sur le champ de bataille, était allé chercher.

Sur ces entrefaites, un particulier s'approcha de notre commandant. "Monsieur, lui dit-il, n'oubliez pas que vous êtes destinés à protéger les citoyens, et non à les tuer, réfléchissez, je vous prie. – Apprends, faquin, répondit notre commandant, qu'un bon gendarme ne réfléchit jamais, et que, si ces canailles que nous tenons bloquées ne se rendent pas sur-le-champ, je ferai fusiller jusqu'au dernier."

Au moment où il achevait cette belle et énergique réponse plusieurs coups de feu se firent entendre nous ripostâmes par un feu de file et le combat s'engagea. Mais bientôt le cri de ralliement, A bas les pékins ! nous apprit que c'était aux nôtres que nous avions affaire. Le renfort demandé avait fait une manœuvre si habile qu'il arrivait sur les derrières des insurgés, qui se trouvèrent ainsi pris entre deux feux. Alors un vieux bourgeois, ayant mis sa tête à la fenêtre, s'écria : "C'est affreux ! Avez-vous bien le cœur de tirer aussi sur le peuple ? – Qu'appelles-tu peuple, vieille ganache ? répondit un brigadier : ne vois-tu pas que ce sont des maçons ? Retire-toi, dit à son tour un camarade, retire-toi, pékin, ou je te descends." Il allait effectivement le mettre à l'ombre, mais déjà un autre avait mis en joue le braillard, auquel il coupa la parole d'un coup de fusil.

Cependant l'assaut venait d'être ordonné ; nous marchions au pas de charge, tambours derrière. Ce fut alors que la mêlée devint terrible : les écailles d'huîtres tombaient comme la grêle ; il y en eut une qui ne passa pas à plus de six pouces de mon oreille droite, et une autre frappa si violemment le chapeau d'un brigadier, que son galon d'argent en reçut une forte contusion. D'un autre côté, les insurgés des maisons voisines, montés dans les mansardes, nous accablaient de bûches, de pots, et autres objets capables de couper la respiration aux plus robustes d'entre nous.

Le combat dura jusqu'à une heure du matin ; mais comme il est écrit que tout doit finir ici-bas, cette glorieuse affaire se termina et cela par plusieurs excellentes raisons : d'abord nous n'avions plus sur le champ de bataille d'ennemis vivants ; en second lieu les barricades avaient été emportées d’assaut, et enfin des cinq paquets de cartouches qui avaient été distribués à chacun de nous, il ne restait pas de quoi faire une fusée. Nous retournâmes donc au quartier, où une nouvelle distribution de liquide nous fut faite, et, en vérité, cette fois nous ne l'avions pas volée. […]

Le lendemain 20, la journée commença de manière à nous faire pressentir de nouveaux événements. […] Vers le soir, les briseurs de vitres, héros en bonnets de coton, dont nous avons parlé, furent lancés. En même temps nous sortîmes divisés en plusieurs colonnes. Bientôt les bonnets de coton disparurent au signal convenu, et les pékins, attirés de nouveau sur le terrain, furent obligés de se défendre. Mais cette fois la victoire nous coûta plus cher : nous comptâmes presque autant de morts que l'ennemi ; le sang coula de toutes parts ; je reçus simultanément trois coups de savate et deux coups de poing, et je tombai évanoui sur le tambour de la compagnie... »

Anonyme. Histoire de la bataille électorale de 1827 (16-20 novembre), rédigée par un gendarme ; avec des notes, par un tambour de la compagnie, Paris, Imp. de Guiraudet, 1827.

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