Affichage des articles dont le libellé est Etats-Unis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Etats-Unis. Afficher tous les articles

dimanche 19 décembre 2010

"L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement" (La Semaine des familles, 1853)

L'Oncle Tom au théâtre, vu par Cham (Le Charivari, 1853).

« La Cabane de l'oncle Tom fait fureur depuis un an dans les deux Mondes […] D'abord, L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement. Mme Beecher-Stowe est plus qu'un romancier ; c'est un apôtre. A tort ou à raison, voilà deux faits incontestables. […]

A peine éclos dans un coin de l'Amérique, L’Oncle Tom fait explosion d'un hémisphère à l'autre. On en suit les éditions à une traînée de larmes et de bravos. On le tire et on le répand par centaines de mille exemplaires. Tous les journaux le publient et le traduisent. L'Angleterre donne le branle à l'Europe. Pas un magasin de Londres, où ne brille le titre prestigieux : Uncle Tom's cabin !

En France, c'est un critique du Journal des Débats, M. John Lemoinne, qui s'écrie le premier : "Voici un petit livre qui contient, en quelques centaines de pages, tous les éléments d'une révolution. Ce livre, plein de larmes et plein de feu, fait en ce moment le tour du globe, arrachant des pleurs à tous les yeux qui le lisent, faisant frémir toutes les oreilles qui l'entendent, et trembler toutes les mains qui le tiennent; c'est le coup le plus profond peut-être qui ait jamais été porté à cette institution impie : l'esclavage, et ce coup a été porté par la main d'une femme. C'est une note aiguë et perçante qui traverse l'air comme une flèche, et fait frissonner toutes les cordes sensibles de l'humanité. Ce livre est une suite de tableaux vivants, de tableaux de martyrs qui se lèvent l'un après l'autre en montrant leurs blessures et leur sang et leurs chaînes, et qui demandent justice au nom du Dieu mort pour eux comme pour nous. Mme Stowe a élevé les esclaves au rang des créatures humaines ; elle a prouvé qu'ils avaient une âme, comme il fallut le prouver autrefois, dit-on, pour la femme ; elle les a fait parler le même langage, éprouver les mêmes sentiments que les maîtres ; elle a montré qu'il y avait chez les noirs des pères, des mères, des enfants, des maris, des femmes, absolument comme chez les blancs. Je sais bien qu'on l'avait dit depuis longtemps, mais on ne l'avait pas encore fait voir d'une manière aussi saisissante. Quand elles s'en mêlent, les femmes sont de terribles révolutionnaires. Il n'y a qu'elles pour trouver le chemin des cœurs et le secret des passions. Nous avons tous entendu parler de ces êtres spécialement doués, qui devinent la place des sources sous la terre avec une simple baguette de coudrier. Les femmes possèdent aussi cette sorte de divination magnétique ; elles savent où sont les sources cachées ; elles ont la baguette magique qui ouvre le mystérieux réservoir des larmes. C'est là ce qui fait d'elles des instruments irrésistibles de propagande."

Les feuilletons de quatre ou cinq grands journaux parisiens, une vingtaine d'éditions dans tous les formats et à tous les prix, un million d'exemplaires dévorés en quelques semaines, un drame palpitant à l'Ambigu-Comique, un drame larmoyant à la Gaîté, un vaudeville sentimental au Gymnase, des parodies sur les petits théâtres, telle a été la réponse de la France au signal donné par M. Lemoinne. […]

Mme Stowe, malgré l'ardeur de son prosélytisme et la pureté de ses intentions, est-elle bien sûre […] que la portée donnée à L’Oncle Tom par elle-même sans le savoir, et volontairement par les abolitionnistes et les socialistes, ne sera pas plus funeste qu'utile à la cause des esclaves noirs?

Sans doute l'esclavage en soi est une chose odieuse, absurde, barbare, insoutenable. Il n'est pas même besoin d'être chrétien, il suffit d'être homme, pour délester et combattre une institution antireligieuse et antihumaine... Mais l'esclavage existant comme fait, et servant de base sociale à la moitié des Etats-Unis, comment abolir cet usage de plusieurs siècles, comment réparer ce crime de plusieurs générations ? Est-ce en excitant les noirs contre les blancs, les esclaves contre les maîtres, par des tableaux, nécessairement exagérés, des vertus et des souffrances des uns, des vices et des cruautés des autres ?...

Quand L’Oncle Tom soulèverait le monde entier pour l'abolition de l'esclavage, cette abolition en serait-elle plus facile et plus praticable en l'état des choses? Cela donnerait-il à tous les nègres la sagesse et la piété de Tom, l'intelligence et le courage de George, la tendresse et l'héroïsme d'Elisa, l'habileté économique et industrielle des cinq ou six noirs affranchis, cités par Mme Stowe, comme ayant fait fortune dans le commerce et les métiers de la civilisation ?

L'auteur sait, aussi bien que personne, qu'elle a peint l’exception et non la règle ; elle sait que les trois quarts des esclaves des Etats-Unis ne sont pas en mesure de recevoir la liberté ; elle sait que les affranchir, tels qu'ils sont, ce serait les jeter en proie à la misère, à la faim, au meurtre et au brigandage ; elle sait que leur sort, malgré l'impiété de l'esclavage, est vingt fois préférable à celui de la plupart des ouvriers libres des fabriques anglaises et américaines; elle sait que l'intérêt des dix-neuf vingtièmes des maîtres les force de jour en jour à rendre le joug de leurs esclaves aussi léger que possible ; elle sait enfin ce que sont réellement les nègres, soit qu'on les examine à l'état sauvage, soit qu'on les juge au point de vue de la civilisation.

Ceci est de l'évidence frappante, de l'histoire incontestable. La race noire est la seule au monde qui se refuse en masse au progrès, depuis l'origine de l'humanité. Reléguée au centre de l'Afrique, avec les monstres de la création, au milieu d'une nature aride ou désordonnée ; marquée au front du signe réprobateur de Cham, selon la tradition rabbinique ; chaînon intermédiaire entre l'homme et l'orang-outang, selon quelques physiologistes, cette race n’a jamais eu véritablement d'autre architecture que la hutte de houe et de feuillage, d'autre religion que le fétichisme le plus stupide, d'autre art que le tatouage et le collier de coquilles, d'autre luxe que la pommade de beurre fondu sur les cheveux, et les anneaux de verroterie aux narines ; d'autre langue et d'autre littérature que le bégayement de l'enfance ; d'autre esprit de famille que celui de sacrifier ses fils à Moloch, ou de les vendre contre une bouteille d'eau-de-vie ou une poignée de clous ; d'autre droit des gens que celui de s'exterminer de peuplade à peuplade, de s'échanger contre quelques charges de poudre, ou de se faire rôtir à la broche et de se manger à belles dents, avec des gambades imitées des singes et des macaques. Toutes les races blanches se sont élevées de la barbarie à la civilisation ; la race noire seule a résisté aux missionnaires, aux conquérants, aux législations divines et humaines, aux comptoirs du commerce, aux efforts de l'industrie, aux merveilles de la science, aux miracles de la foi ; elle n'a ni un saint, ni un poète, ni un guerrier, ni un artiste, ni un prophète... Toussaint-Louverture et Dessalines, outre qu'ils n'étaient plus des noirs purs, n'ont été que des héros monstrueux, moitié hommes et moitié bêtes féroces, et n'ont profité de la civilisation que pour se retourner contre elle. Voilà les nègres sur leur sol natal, à l'état de liberté et de nation. Qui oserait nier un fait aussi universellement attesté par les voyageurs, les annalistes et les témoins de tout genre ?

Comment un certain nombre de noirs sont-ils sortis de cette barbarie incurable? Par l'esclavage, et par l'esclavage seulement ! Cela est aussi vrai que triste à dire. Mais la destinée humaine, depuis la chute d'Adam, a ses lois fatales et ses expiations séculaires.

L'esclavage est une de ces lois et une de ces expiations, comme la guerre, la peste, la maladie et la mort. Hélas ! l'enfantement lui-même est une douleur. Les nègres sont évidemment enfantés à la civilisation par l'esclavage. Un critique éloquent le disait hier : "Rude est l'apprentissage, sévère est le maître, coupante est la lanière du fouet ; mais des élèves qui ne suivaient que les classes du lion, de l'hippopotame et du serpent boa ont la tête et la peau dures. Les charmants noirs de Mme Stowe, en les admettant tels qu'elle les peint, s'ils n'avaient pas été amenés du Congo ou de la côte de Guinée par des négriers philanthropes sans le savoir, ne liraient pas si pieusement la Bible, et danseraient une bomboula effrénée autour d'un quartier d'ennemi cuisant à petit feu."

Est-ce à dire qu'il faille consacrer et défendre l'esclavage et les vices de la législation américaine ? A Dieu ne plaise ! Mais ce n'est ni Mme Stowe, ni L’Oncle Tom, ni les fanatiques de l'un et de l'autre, qui adouciront ou abrégeront l'épreuve des esclaves. Ils l'aggraveraient et la prolongeraient plutôt par leurs excitations et leurs illusions les mieux intentionnées. Témoin la conflagration morale que L’Oncle Tom et sa vogue ont allumée aux Etats-Unis. L'esclavage — ses fruits en sont la preuve — doit se détruire par lui-même et disparaître dans la série de progrès que la Providence, celte véritable amie des blancs et des noirs, dirige et gouverne de là-haut par la main des hommes et la force des événements. Ce travail est lent, comme tous les travaux de la société.

Il n'a pas fallu moins de huit siècles pour accomplir, même imparfaitement, la fusion des races saxonne et normande en Angleterre, des races latine, franque et gauloise en France. Souhaitez que la fusion des maîtres et des esclaves, des blancs et des noirs, dure moins longtemps. Faites pour cela tout ce que commandent la sagesse, l'humanité, la religion. Mais surtout évitez les exagérations, les violences, les erreurs et les fausses routes de la passion, de la colère, de l'impatience, et même de la bonne volonté irréfléchie !

Ceux qui ont érigé L’Oncle Tom en événement social et en machine de guerre pour les noirs contre les blancs, se sont jetés, nous le croyons, dans une de ces fausses routes. Un grand nombre s'en sont aperçus trop tard, et ne savent plus comment rentrer dans le véritable chemin. Pour arriver à l'abolition de l'esclavage, les maîtres et les esclaves ont, chacun de leur côté, un apprentissage pénible à faire. Aidez-les dans cet apprentissage de conciliation, au lieu de les aigrir et de les armer les uns contre les autres.

Qu'en reconnaissant réciproquement la nécessité, l'utilité relative et momentanée de l'esclavage, le blanc et le noir s'avancent peu à peu vers sa suppression, d'autant plus certaine qu'elle sera mieux graduée. Que le premier — c'est l'urgent et l'essentiel — par la religion, par la loi, par l'intérêt, devienne de jour en jour un maître plus humain ; que le second soit élevé par l'éducation, autant que possible, à la dignité de chrétien, de père, de mère, de frère, de fils et d'homme ; qu'une fois amenée à celte hauteur morale, la famille nègre ne puisse plus être séparée légalement par une vente ; enfin que la transformation successive conduise les deux partis à un état meilleur, et non à un état pire, ce qui arriverait infailliblement dans une abolition hâtive. […]

Quant à nous, convaincus de l'impuissance des nègres par eux-mêmes, frappés de leur résistance à se civiliser, même au milieu de la civilisation, nous voyons leur émancipation écrite pour l'avenir, non pas dans les bibles, les romans et les prédications de Mme Stowe, mais dans la loi de charité qui s'applique au noir comme au blanc, et au maître comme à l'esclave, c'est-à-dire qui les rapproche pour l'accomplissement du bien commun, au lieu de les diviser par le tableau du mal respectif.

Nous voyons surtout cette émancipation dans la destruction du préjugé cruel qui pèse encore si injustement sur les sang-mêlé. Car, il faut le dire, sauf les rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, le nègre ne deviendra un homme complet qu'en se mariant au blanc. Voyez l'intelligence et les qualités du mulâtre, à côté de l'ignorance et des vices du noir pur ! Quelle différence dès la première génération ! Et combien le progrès serait rapide, sans la haine fatale qui poursuit la race métisse jusque dans la liberté, la fortune, le talent et la vertu ! C'est donc là qu'est le vrai mal, l'obstacle terrible, et voilà ce qu'il faut attaquer par l'exemple et l'action plutôt que par la théorie !

En résumé — et c'est là que nous en voulions venir— c'est là notre conviction profonde: l'esclavage des nègres ne s'effacera entièrement qu'avec les nègres eux-mêmes... La race inférieure ou dégénérée disparaîtra — en Afrique, par l'isolement et l'extermination, résultant de sa propre barbarie — en Amérique, comme en Europe, par l'absorption du sang des noirs dans le sang des blancs, comme les ténèbres de la nuit s'absorbent dans la lumière du jour. Et le monde civilisé n'aura plus qu'une race blanche, véritable race humaine, au milieu de laquelle les derniers nègres se perdront dans les restes de la servitude, comme les ombres du crépuscule dans les recoins des vallons, que le soleil, cet œil de la nature, n'a pas encore pénétrés de ses rayons vivifiants... Mais ce ne sera pas là certes — on le comprend de reste — l'œuvre d'un roman, d'une société biblique, d'un meeting de ladies, ni d'une session législative !

S'il nous était permis de donner un conseil à Mme Stowe, nous lui dirions franchement : "Vous êtes une femme de cœur, vous avez le plus beau génie, le génie du bien. Vous voulez et préparez sincèrement le salut des esclaves noirs. Eh bien ! faites dans ce but admirable quelque chose de plus efficace et de plus décisif que L’Oncle Tom et ses millions d'exemplaires arrosés des larmes des populations ! Vous avez quatre ou cinq enfants qui hériteront de vos vertus, de votre dévouement, de votre mission, de votre considération, de votre gloire. Mariez-les à autant de nègres et de négresses libres, ou du moins de mulâtres et de mulâtresses, choisis parmi les plus pures et les plus nobles victimes du préjugé américain. Dites à tous les abolitionnistes : "Que ceux qui aiment réellement les noirs suivent mon exemple !" Et vous aurez ainsi, madame, donné au monde cette vraie Clef de la case de l'Oncle Tom, que vos éditeurs annoncent si pompeusement. Et vous aurez fait pour la réhabilitation des nègres, par vous-même et par votre postérité, plus que tous les prédicants, que tous les législateurs, que tous les écrivains, et que tous les séides de votre ouvrage !" »

Pitre-Chevalier, "L'Oncle Tom, par Harriet Beecher-Stowe",
Musée des familles. Lectures du soir. 2e série, t. X, 1852-1853.

vendredi 10 décembre 2010

"Quels sauvages ! que ces messieurs les Osages..." (P.-E. Dubraux, 1827)

"Les Six Indiens osages arrivés du Missouri au Havre le 27 juillet 1827 et à Paris le 13 août même année". Estampe, 1827, Coll. B.n.f.




 
« LES OSAGES (1827)

Quels sauvages ! (bis)
Que ces messieurs les Osages
Quels sauvages!
Ça
N'entend ni hu ni dia.

Celui d'entre ces gaillards
Qui tranche du despotisme
N'a point par le cagotisme
Remplacé les goûts paillards.
Voulût-il, des lois écrites
Faisant un vrai casse-cou,
Que des troupeaux de jésuites
Se pendissent à son cou.

Quels sauvages ! etc.

De ces Socrate en jupons
A tel point va l'arrogance,
Qu'à leurs yeux toute la France
N'est que dupes ou fripons.
C'est en vain qu'ils se redressent
Dans leurs habits chamarrés,
Nos vizirs ne leur paraissent
Que des laquais bien dorés.

Quels sauvages! etc.

Croirait-on que ces intrus,
Dans leur naïve jactance,
Méconnaissent l'importance
De nos bons grippe-jésus ?
Exempts de trouble et d'alarme,
Ces coquins-là, sans façon,
Vous décoiffent un gendarme
Sans lui demander pardon.

Quels sauvages ! etc.

Au milieu de ses bouquins
Lorsqu'ils ont vu de Corbière,
Ils ont, pour fuir sa poussière,
Trotté comme des lapins.
On fait si bien à la grappe
Mordre ce peuple innocent,
Qu'il a pris pour une attrape
L'honorable trois pour cent.
Quels sauvages ! etc.

Ils ont pris monsieur Franche!
Pour un sombre janissaire ;
Ils ont pris un commissaire
Pour un lâche et plat valet.
Pour un sceau de contrebande
Ils ont pris mons Peyronnet,
Et Frayssinous et sa bande
Pour des piliers de gibet.

Quels sauvages ! etc.

Enfin las de voir les rois
Par la main de leurs ministres
Couvrir de haillons sinistres
Et notre France et ses droits,
Ils ont pris pour passer outre,
Dans leur jugement fougueux,
Villèle pour un j...-f…
Et Ch.... pour un pl...-g…

Quels sauvages!
Que ces messieurs les Osages,
Quels sauvages !
Ça
N'entend ni hu ni dia. »

Paul-Emile Debraux (1798-1831), Chansons complètes, vol. 1, Paris, Imp. de Baudouin, 1836.
__________________
 
"Les Indiens de la tribu des Osages arrivant en fiacre à Paris"
par Jean Joseph François Tassaert (1765-1835). Estampe, vers 1827, Coll. B.n.f..

« ...nous avions à Paris, à notre honte éternelle pour l'effet qu'ils y produisirent, une famille de monstres sauvages qu'on appelait les Osages. Ils étaient hideux ; ils ont pourtant attiré l'attention plus qu'aucun des princes étrangers que nous ayons vus jusqu'alors à Paris... C'est à notre honte, je le répète, car ils étaient stupides. Ils vinrent à Versailles un jour pour admirer le château, quoique le sens admiratif ne soit pas très développé chez eux. J'étais malade et je ne pus aller au spectacle où ils furent le soir ; j'en fus bientôt dédommagée. Quelques jours après, j'étais allé voir M. de Forbin à son atelier du Louvre ; les Osages visitaient les tableaux et les statues. Je demandai et obtins la permission non seulement de les voir, mais de leur parler par interprète. Je le fis par signe et m'en trouvai mieux. On prétend qu'ils ont un sens parfaitement complet, qui est celui de l'ouïe ainsi que celui de l'odorat, mais l'ouïe surtout est exquise, dit-on. Ils m'ont paru stupidement brutes ; le vieux surtout, celui qui porte la hache, est un homme qui, selon moi, est absurde et hors de tout ce qui se peut comprendre comme sauvage ; il est endormi constamment, ferme à demi les yeux, et parait une sorte de bête échappée du Jardin des Plantes. Les statues lui firent faire de grands éclats de rire ; cependant quand je lui ai demandé pourquoi, il a fait comme s'il ne pouvait me l'expliquer lui-même... ce mouvement, on sait, en s'éloignant les deux bras du corps en même temps et inclinant la tête... Oh ! les Osages!... J'ai eu peur cette fois-là du prince Bas-Breton. »

M. la duchesse d'Abrantles, Mémoires sur la Restauration, ou souvenirs historiques sur cette éepoque, la Révolution du Juillet et les premières années du règne de Louis-Philippe Ier, Vol. 6, Paris, J. d'Henry éd., 1836.

vendredi 1 octobre 2010

"En Amérique, le chemin de fer est le pionnier de la civilisation" (O. Comettant, 1864)

American Express Train, lithographie Currier & Ives (1864)


« Les chemins de fer en Amérique ont une physionomie essentiellement originale. Les convois ne sont point formés, comme en Europe, de wagons de différentes classes. L'égalité la plus parfaite règne en chemin de fer aussi bien que dans les théâtres américains, où d'ordinaire il n'y a qu'une seule catégorie de places. Le train que nous prîmes se composait de quatre à cinq longues caisses posées sur des essieux à pivot, portant chacun quatre roues. Ce genre d'essieux est indispensable là-bas, parce qu'il permet au convoi les courbes nombreuses et souvent très brusques qu'on rencontre un peu partout. Ces grandes caisses renferment des stalles à dossier de bois, nullement rembourrées, mais qui tournent sur elles-mêmes, de manière à donner au voyageur la possibilité d'aller à son gré, en avant ou en arrière. Ces caisses, communiquant entre elles, permettent au voyageur de se promener dans toute la longueur du train, et de changer de place en route, si bon lui semble. En hiver, un calorifère chauffe tout le convoi.

On trouve en outre dans ces voitures un cabinet séparé contenant un divan à la disposition du premier occupant, et deux autres cabinets : l'un est un cabinet de toilette qui renferme une fontaine d'eau glacée avec un gobelet y attaché ; sur la porte de l'autre cabinet, on lit : Water-closet. En route, le conducteur laisse monter de jeunes garçons qui circulent d'un bout à l'autre du train, débitant des gâteaux, des journaux, des livres, des cigares. On les voit descendre à la station suivante pour exploiter un nouveau train, et ainsi de suite toute la journée. Les voies américaines n'ont pas d'enclos. Aussi rencontre-t-on souvent des bestiaux couchés sur les rails. Pour les faire déguerpir de là, le conducteur de la machine donne quelques vigoureux coups de sifflet. Si l'animal persiste à rester sur la voie, le convoi ne s'arrête pas pour cela. Le cas est prévu, et toutes les locomotives américaines portent à l’avant une sorte de tablier pointu et incliné verticalement à droite et à gauche, qu'on appelle du nom significatif de chasse-vache. La vache est en effet chassée si elle reste sourde à l’avertissement du sifflet, et si bien chassée, qu'elle n'y revient plus. De temps à autre le voyageur, en mettant la tête au vasistas de son wagon, aperçoit une vache en l'air, qui retombe inerte les cornes pendantes. C'est le chasse-vache qui vient de faire son office. Aucune secousse ne se fait sentir, et rien n'est changé en Amérique : il n'y a qu'une vache imprudente de moins. Ces sortes d'accidents sont si fréquents, qu'il a fallu décider qu'aucun propriétaire de bestiaux ne pourrait réclamer d'indemnité aux Compagnies pour les vaches chassées par les trains. C'est aux vaches à bien se tenir. […]

Les convois de chemin de fer vous réservent des surprises assez originales en Amérique. Au milieu d'un désert véritable, où nous n'apercevons pas même une vache imprudente à chasser, le train s'arrête, et un homme de service prononce le nom d'une station. Le colonel et moi nous regardons curieusement autour de nous, cherchant l'indice d'une habitation quelconque.
— mais, dit sir James en s'adressant à Arthur, je ne vois ici aucune station.
— il n'y en a pas en effet, répondit notre guide, mais il y en aura peut-être une plus tard. En attendant, le convoi s'y arrête, on la nomme du nom qu'on a l'intention de lui donner un jour ; personne n'y descend, bien entendu, et jamais on n'y prit âme qui vive ; mais cela fait bon effet sur les cartes de géographie.
— décidément, dit le colonel en partant d'un éclat de rire, le peuple américain est pétri d'agréments, et je suis bien heureux de faire sa connaissance.
— ne riez pas, colonel, reprit Arthur, cela est moins ridicule que vous ne paraissez le croire. En Amérique, le chemin de fer est le pionnier de la civilisation. Il pénètre dans les déserts, et les déserts se peuplent à sa suite. Il est arrivé souvent que les buffets, créés et entretenus par les Compagnies en pleines solitudes, soient devenus le noyau de villages transformés comme par miracle en villes d'une importance considérable. C'est un grand peuple que le peuple américain, il ne faut pas s'y tromper. »

Oscar Comettant, L'Amérique telle qu'elle est: voyage anecdotique de Marcel Bonneau dans le Nord et le Sud des États-Unis; excursion au Canada, Paris, A. Faure, 1864.  

lundi 2 août 2010

"Quand le pétrole remplacera la houille, on accomplira des voyages d'une durée double..." (L. Figuier, 1868)


Page de L'Illustration annonçant le lancement du yacht impérial Le Puebla en 1863.


« Une expérience très-importante a été faite au mois de juin 1868, sur le yacht le Puebla, dont la famille impériale se sert pour ses promenades sur la Seine. On a fait l'essai du chauffage de la chaudière de ce petit yacht au moyen de l'huile de pétrole. L'amiral Rigault de Genouilly, ministre de la marine, le général Lebœuf, quelques officiers d'ordonnance de l'Empereur et de l'Impératrice ; M. Dupuy de Lôme. directeur du matériel du ministère de la marine; M. Sainte-Claire Deville, professeur de chimie à la Sorbonne, que l'Empereur a chargé de s'occuper de cette question au point de vue chimique, et le commandant, M. Lefèvre, se trouvaient à bord du Puebla, accompagnant l'Empereur et l'Impératrice. L'expérience a été aussi longue et aussi décisive qu'on pouvait le désirer. Pendant quatre heures le Puebla a descendu et remonté la Seine, du pont Royal à Boulogne, et les résultats constatés, tant pour la vitesse de la marche que pour l'absence de la fumée et la régularité de la combustion, n'ont rien laissé à désirer.

Chacun comprend a priori les avantages qu'amènerait la substitution du pétrole à la houille, comme moyen de chauffage industriel ; mais on n'apprécie pas bien d'avance par quelles dispositions pratiques on peut se flatter de brûler, sans danger, de l'huile de pétrole dans un foyer, sous une chaudière à vapeur. Nous donnerons donc tout de suite la description de l'appareil que MM. Sainte-Glaire Deville et Dupuy de Lomé appliquent à la chaudière du Puebla, et qui pourrait s'adapter facilement à des bateaux à vapeur et à des navires de tout tonnage.

L'huile de pétrole dont on fait usage n'est point de ces huiles légères dont la grande volatilité exposerait à des dangers énormes ; c'est de l'huile lourde, d'une densité de 1.04, et qui ne peut s'enflammer spontanément, mais seulement quand elle est chauffée à une température assez élevée. Cette huile est contenue dans un réservoir, d'où elle descend, par son propre poids, dans un tuyau, muni d'abord d'un seul robinet placé au-dessus de la grille du foyer. Arrivé en ce point, le tuyau se divise en treize petits tubes, munis chacun d'un robinet, et qui déversent un filet d'huile le long de chaque barreau d'une grille de fer, disposée verticalement dans le foyer. Le grand robinet sert a modérer ou à arrêter le débit de l'huile ; les treize petits robinets servent à régler l'écoulement des petits filets du liquide combustible.

L'huile coule donc le long des barreaux de la grille verticale posée au milieu du foyer, et elle y brûle régulièrement. L'intérieur du foyer est composé de briques formant une voûte. Au milieu est une espèce d'autel en briques, destiné à augmenter la surface de chauffe. Cette surface de chauffe est sur le Puebla de 13 mètres carrés.

Pour mettre le foyer en train, alors qu'il n'existe encore aucun tirage, et pour amener le volume d'air nécessaire à la combustion, on fait marcher, à bras d'homme, un ventilateur, qui insuffle l'air nécessaire au commencement de la combustion. Pour produire en même temps un appel d'air à l'intérieur de la cheminée, on dirige dans cette cheminée le jet de vapeur qui sort des cylindres de la machine à vapeur, ainsi qu'on le fait pour les locomotives. Quand la combustion est établie, le tirage se fait naturellement, et le ventilateur devient inutile. […] … le chauffage avec le pétrole se fait tout aussi simplement et aussi régulièrement que le chauffage à la houille. Ce système a, en outre, le grand avantage de ne produire aucune fumée, ce qui n'est jamais indifférent, pas plus pour la machine d'un bateau à vapeur que pour une machine fixe d'usine.

L'expérience du 8 juin a mis parfaitement en évidence l'identité de force de la machine du Puebla, que la chaudière soit chauffée avec de l'huile minérale ou avec de la houille. On s'était assuré que la chaudière du Puebla faisait développer à la machine une force de 63 chevaux, mesurée sur le piston, avec 240 tours du volant par minute, sous une pression de cinq atmosphères et demie. Avec le pétrole, la machine du Puebla a développé une force de 65 chevaux, en tournant 240 fois par minute.

L'expérience a donc été de tous points satisfaisante, et elle sera, à n'en pas douter, le point de départ d'un grand nombre d'applications à bord des bateaux à vapeur.

L'essai dont nous venons de faire connaîtra les résultats n'est d'ailleurs que la suite et l'application de beaucoup de tentatives antérieures. On a réuni dans une synthèse pratique intelligente les diverses études faites jusqu'à ce jour pour l'emploi de l'huile minérale comme combustible. Il y a sept ou huit ans que des essais de ce genre se poursuivent en Amérique, en Angleterre et en France. Aux États-Unis, les essais ont porté non-seulement sur des bateaux à vapeur, mais sur des locomotives et des chaudières de machines fixes d'usines.

Ce serait une très-longue tâche d'énumérer tous les essais que l'on a faits en Amérique pour l'application des huiles minérales au chauffage des machines à vapeur. […] Nous ne surprendrons personne en disant que sur les lieux mêmes où on retire le pétrole, c'est-à-dire dans les districts du nord de l'Amérique, presque toutes les usines ont remplacé la houille par l'huile minérale, recueillie sur place et à bas prix. Sur une locomotive de chemin de fer de Warren à Franklin, chemin qui traverse une partie de la contrée pétrolifère de Venango, on a tenté d'employer le pétrole à la place du charbon. L'huile minérale, chauffée dans des tubes, venait brûler à l'extrémité du bec terminant ce tube. La flamme servait ainsi tout a la fois à distiller le pétrole et à chauffer la chaudière. Mais on comprend tous les dangers d'une pareille disposition. Pendant l'automne de 1867, des appareils beaucoup mieux entendus ont été adaptés à bord d'un navire de guerre, le Palos, dans le port de Boston. […]

C'est seulement à l'occasion de l'Exposition universelle de 1867 que l'on s'est occupé sérieusement en France du chauffage au moyen du pétrole. M. Sainte-Claire Deville fut, à cette époque, chargé par l'Empereur d'établir les appareils nécessaires pour l'étude de cette question, et l'on a pu voir dans le laboratoire de chimie de l'Exposition du Champ de Mars, et plus tard à l'Ecole normale, un appareil pour cette application industrielle. M. Sainte-Claire Deville avait installé, dans la cour de l'École normale, une chaudière qui pouvait être chauffée tour à tour avec du charbon ou avec du pétrole. Une petite pompe aspirait l'huile dans le réservoir où elle se trouvait contenue et la refoulait dans un tuyau qui l'amenait dans sept petits tubes, armés de robinets, par lesquels elle s'écoulait goutte à goutte dans le foyer. Un ventilateur établissait le courant d'air, lorsqu'il fallait commencer à chauffer le foyer.

Cet appareil, on le voit, n'est autre que celui qui est installé à bord du Puebla, et qui a été soumis, le 8 juin 1868, à une expérience décisive. Ses dispositions principales n'ont pas été modifiées ; on les a seulement adaptées à ce milieu nouveau ; et, comme nous l'avons dit, les résultats constatés font concevoir pour l'avenir de grandes espérances.

Quant aux avantages qui résulteraient de l'emploi général du pétrole comme agent de chauffage, il est facile de le comprendre. Ce combustible nouveau brûle sans fumée et ne laisse pas de cendres. Le chauffage d'une grande chaudière de navire ou d'une machine fixe s'exécute aussi simplement, avec autant de propreté, que se fait dans un laboratoire le chauffage d'un ballon de verre ou de métal sur une lampe à esprit-de-vin. Le travail si pénible du chauffeur est ainsi supprimé. Le combustible s'introduit de lui-même, sans que l'on ait à ouvrir la porte du foyer, sans que l'on ait à se débarrasser des cendres formant le résidu de la combustion.

Le pétrole produit en brûlant deux fois plus de chaleur que la houille à poids égal, et il occupe moitié moins de place dans les magasins où on le conserve, ou dans la cale des navires. Ces deux considérations assurent d'avance l'adoption du nouveau combustible à bord des navires à vapeur. Quand le pétrole remplacera la houille, on accomplira des voyages d'une durée double de ceux qu'on exécute aujourd'hui avec le même chargement de charbon. Dans l'hypothèse d'une guerre, la substitution du pétrole au charbon aurait des avantages particuliers. Le nouveau combustible brûle sans fumée, avons-nous dit. Par conséquent un navire de guerre ne serait pas signalé, comme il l'est aujourd'hui, a d'énormes distances, par son panache de fumée noire.

Nous ajouterons qu'une expérience faite au mois de septembre 1868 au chemin de fer du Nord, avec une locomotive, a prouvé que le pétrole pouvait parfaitement remplacer le charbon pour le chauffage du foyer d'une locomotive. Cette expérience intéressante s'est faite sous les yeux de l'Empereur. Bien plus, l'Empereur lui-même s'était placé près du chauffeur pendant la marche ; et l'on n'a pas été peu surpris de voir, à l'arrivée du train, le souverain descendre du tender, comme un simple mortel qui exercerait les fonctions de chauffeur de machines. »

Louis Figuier, Émile Gautier, L'année scientifique et industrielle (treizième année, 1868), Paris, L. Hachette et Cie., 1869.

samedi 26 juin 2010

"La conquête pacifique de l'Amérique russe" (R. Laboulaye, 1867)

Sitka, ou "New Archangel", capitale de l'ancienne Russie américaine
(dessin extrait de : Frederick Whymper, Travel and adventure in the territory of Alaska..., J. Murray, 1868)


« Les Américains viennent d'augmenter leurs possessions déjà si vastes par la conquête pacifique de l'Amérique russe. Ils l'ont achetée du gouvernement russe, le 28 mars dernier, au prix de 7.200.000 dollars (37.000.800 francs). Peu de personnes connaissent l'Amérique russe, et pour beaucoup, je le crois, ce pays, perdu dans les régions polaires, ne paraît pas devoir inspirer grand intérêt. […]
L'Amérique russe a été découverte en 1728, sous le règne de Catherine, veuve de Pierre le Grand, par le célèbre navigateur danois Behring, alors au service de Russie, dont le nom est resté attaché à la mer qui baigne les côtes de cette contrée. A ce premier voyage, il ne fit que reconnaître les îles Aléoutiennes, et ce fut seulement en 1741, qu'il aperçut pour la première fois le continent américain. […] Plusieurs autres expéditions ont été faites dans le courant du siècle dernier et au commencement de celui-ci, sur les côtes de l'Amérique russe. La dernière, en 1826, est celle de l'amiral russe Lutke, qui a fait, en français, une description intéressante de ce pays si mal connu même de ses possesseurs ; il n'était habité, en effet, à cette époque, que par quelques milliers d'Esquimaux, dont on connaissait mal les mœurs, puisque personne n'avait pénétré dans l'intérieur, et par une compagnie de chasseurs de fourrures. C'est dans ces dernières années seulement qu'on y a fondé une compagnie nouvelle et assez florissante pour l'exploitation de la glace.

Depuis 1826, il faut le dire, la situation ne s'est guère améliorée ; ce pays, extrêmement éloigné du centre de l'Empire russe, n'en reçoit aucune impulsion civilisatrice, et manque absolument de vitalité; il n'y a pas d'industrie, pas de commerce, pas même de maisons, seulement des huttes de chasseurs ou de pécheurs. Tout est resté stationnaire, et la rudesse du climat n'en est pas la seule cause, pas plus que l'éloignement de la capitale ; presque tous les écrivains sont d'accord pour reconnaître que l'administration russe, par sa cruauté et son inintelligence, a augmenté encore la misère des habitants et la désolation du pays. Et cependant ces régions glaciales offrent les ressources de tout genre dans une abondance incroyable pour la latitude où elles se trouvent, et le jour où elles seront exploitées par des hommes actifs et persévérants comme les Américains, les richesses qu'elles contiennent seront utilisées, les déserts seront peuplés, et l'on perdra bientôt le souvenir de l'époque où un pays plus grand de moitié que la France, soumis depuis cent cinquante ans à une grande puissance européenne, possède à peine cinquante mille habitants, et n'a que quatre écoles et deux hospices, pas d'autres maisons, excepté celle du gouverneur.

Dès 1859, M. Givin, sénateur de Californie, représentant officieux du président Buchanan, allait trouver le ministre de Russie à Washington, et lui faisait observer que son gouvernement était trop loin et trop occupé des affaires d'Europe et d'Asie, pour tirer grand parti de ces possessions d'Amérique, que les États-Unis, au contraire, bien plus rapprochés de ces possessions que la Russie, seraient plus à même d'en utiliser les ressources, qu'ils ne doutaient pas d'y réussir, si l'on voulait leur céder l'Amérique russe, et qu'enfin ils en donneraient volontiers 5 millions de dollars. Le président confirma bientôt ces propositions, et l'on s'entendait déjà avec la Russie, sinon sur le prix qu'elle trouvait trop peu élevé, du moins sur le fait même de la cession qu'elle acceptait en principe, lorsque la révolte du Sud éclata; il ne fut plus question d'autre chose jusqu'en 1866,où la législature du territoire de Washington (ce territoire se trouve sur la côte du Pacifique tout auprès de l'île de Vancouver, à cent lieues de l'Amérique russe) présenta un mémoire au président Johnson, pour demander la liberté de la pêche en tous temps, sur toutes les côtes des possessions russes, où, disaient les signataires du mémoire, il y a abondance de saumon, et de morue d'excellente qualité. A ce mémoire vint s'en joindre un autre de M. Colo, sénateur de Californie, qui vint demander à la Russie, au nom des Américains, le privilège de la Compagnie anglaise, pour la chasse des fourrures connue sous le nom de Hudson Bay Company ; cette compagnie célèbre avait acquis de l'ancienne compagnie russe son privilège qui devait expirer en juin 1857. L'administration de cette Compagnie n'avait pas été entièrement satisfaisante, et le prince Gortschakow ne tenait pas à renouveler son privilège. Devant les propositions de l'Amérique, il n'hésita plus, et poussé d'autre part par le grand-duc Constantin, il remit sur le tapis la question d'une cession pure et simple de l'Amérique russe aux États-Unis. M. de Stoëckl, ministre de Russie à Washington, se rendit, en octobre 1866, à Saint-Pétersbourg, pour prendre les ordres de son gouvernement, et à son retour, le 30 mars 1867, le traité fut signé par lui au nom de l'Empereur de Russie, et par M. Seward, au nom des États-Unis. La cession était consentie moyennant un prix de 7.200.000 dollars en or. […]

Ainsi […] l'Amérique vient d'acquérir une contrée d'une étendue de 570.000 milles carrés dont le climat est infiniment plus doux que celui des latitudes correspondantes dans les autres parues du monde, dont la végétation est magnifique, et peut fournir aux Etats-Unis, pendant de longues années, ses plus beaux bois de construction. Ajoutez que ce pays renferme des métaux précieux : le cuivre et le charbon surtout en grande quantité. Ajoutez les fourrures qui ont été le principal objet de convoitise des premiers habitants du pays, et les pêcheries d'une richesse véritablement miraculeuse dans cette partie du globe, et vous aurez une idée de la valeur considérable de la nouvelle acquisition des Américains. Leur courage et leur persévérance vont transformer bientôt ce pays où tout est à faire. Le génie anglo-saxon va en tirer des valeurs inconnues aux Russes, race stationnaire et stérile qui peut bien conquérir d'immenses territoires, mais qui ne sait pas civiliser ceux qu'elle a vaincus. Quel contraste avec ces Américains, qui ne s'agrandissent qu'en apportant avec eux l'instruction et la liberté. »

René Laboulaye, "L'Amérique russe cédée aux Américains", La Revue nationale et étrangère, 2 série, vol. 1, n° 6, samedi 7 septembre 1867.


Indien d'Alaska (d'après Frederick Whymper, op. cit.) 

dimanche 20 juin 2010

"Blondin est un mythe" (Dictionnaire de la conversation et de la lecture, 1864)

Jean-François Gravelet, dit "Charles Blondin" (né à Saint-Omer, en 1824 - mort à Londres en 1897).

« Blondin est un mythe, Blondin n'est qu'un canard. D'abord, il a passé la rivière, et comme le dit la chanson : les canards l'ont bien passée. Il est vrai que la rivière de Blondin c'étaient les chutes du Niagara. Un nageur intrépide avait déjà voulu traverser ce fleuve à la nage, mais il s'était fait attacher à un bateau ; un autre prétendait traverser les rapides qui précèdent les cataractes sur des échasses de fer, mais il avait disparu sans dire s'il reviendrait pour exécuter son projet. C'est alors, en 1859, qu'un journal américain raconta que Blondin, acrobate français, dont personne n'avait encore entendu parler, venait de traverser d'un bord à l'autre le Niagara en marchant sur le câble en fil de fer d'un pouce de grosseur qui est tendu entre les deux tours du pont suspendu, à 10 pieds au-dessus de tons les autres câbles. Les compliments qu'il avait reçus pour ce haut fait l'avaient porté, continuait le journal, à faire mieux, et l'idée lui était venue de traverser d'une rive à l'autre, sur une corde posée en aval des chutes, à moitié chemin à peu près des cataractes au pont.

Le Times de New-York s'étonna que, les magistrats n'eussent rien fait pour empêcher un pareil acte de témérité. Le Courrier des États-Unis prit la peine de rassurer son confrère : Blondin avait fait quelque chose de bien plus difficile en passant cette corde elle-même au moyen d'un faible grelin. Le surlendemain Le Courrier des États Unis raconta qu'à l'heure dite Blondin avait traversé le Niagara, offrant galamment de porter un voyageur sur son dos, proposition que personne n'avait acceptée. Blondin, disait-il, était en maillot rosé, il s'est avancé le front haut et sans balancier. En le voyant danser sur son câble, qui à celte hauteur avait l'apparence d'un fil, les respirations étaient suspendues. Tantôt il se balançait sur un seul pied, tantôt il bondissait, tantôt il se couchait sur le dos, s'allongeait le long de la corde, tournait, retournait, se mettait à califourchon. Arrivé au milieu de la corde, Blondin s'est placé debout, dans la position d'un homme qui avance la tète hors d'une fenêtre, et se penchant légèrement sur l'abîme, il a tiré de sa poche une ficelle qu'il a déroulée lentement. Un petit vapeur cet venu sous le câble, a attaché au bout de la ficelle une bouteille de vin que Blondin a remontée, et, saluant l'aimable société, il l'a bue à la santé de ceux qui le regardaient, a jeté la bouteille au diable, et a repris le chemin du Canada, où il est arrivé dix-neuf minutes après son départ de la rive américaine : des hourras, des bravos retentirent de toutes parts. Les Canadiens le retinrent une demi-heure, et Blondin est revenu a son point de départ en 8 minutes. Les spectateurs placèrent alors le petit Français sur leurs épaules et le portèrent en triomphe jusqu'à une voiture.

Tel fut le premier récit de ces voyages merveilleux qui ne pouvaient manquer de se reproduire. La seconde fois le journal accusait 10,000 spectateurs, c'était 2,000 de moins que la première. Blondin se couvrit la tête d'un sac épais qui l'empêchait de lien voir, mais il s'aida d'un balancier. Puis il passa le Niagara avec une brouette ; puis il le passa ayant sur le dos un individu, M. Colcord, qui devint son agent à New York; puis il recul dans son chapeau une balle que lui envoya le capitaine du petit steamer stationnaire sur le fleuve; puis il traversa le fleuve la nuit, au milieu des feux d'artifice. Il avait attaché quantité de lanternes de couleurs différentes aux deux extrémités de son balancier; malheureusement la moitié de ces lumières tomba dans le gouffre, ce qui diminua l'effet. Arrivé au milieu, il se posa sur la tête. Ses lumières s'éteignirent, et il atteignit la rive canadienne, dans l'ombre, avec autant de facilité que si la lune eût éclairé. Il revint entouré d'un cercle de fer d'où partaient des chandelles romaines ; au milieu il se suspendit encore par les pieds et revint dans l'obscurité la plus complète. Enfin Blondin emporta un fourneau et des œufs, et se mit à faire au milieu de sa corde des omelettes qu'il envoyait au capitaine du steamer. C'était, comme on dit, incroyable, et quelques journaux américains déclaraient que vraiment cela valait l'argent qu'on dépensait pour se transporter à ce surprenant spectacle. »

Dictionnaire de la conversation et de la lecture: inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables a tous, offrant le résumé des faits et des idées de notre temps, Vol. 1, Firmin Didot Frères, Fils et Cie., 1864.

____________________
 
 
« Besoin d'émotion.
 (Londres, 25 juin 1861)


II a été donné à Blondin de se faire ici une place importante dans le domaine des préoccupations publiques. Cet homme... Est-ce bien là le mot ? Je n'en sais trop rien, ma foi ! A le voir se tenir debout, s'asseoir, marcher ; à l'entendre parler, etc., etc., rien, assurément, n'indique qu'il appartienne à une autre espèce que vous et moi, c'est-à-dire à la catégorie des êtres que le philosophe grec, si bien réfuté par Diogène, définissait "un animal à deux pieds et sans plumes". Mais ce qui est sûr, c'est qu'à tous les attributs d'un animal pensant il joint ceux du singe le plus agile qu'ait jamais produit la création. II faut le voir courir avec la vélocité d'Hippomène — pour employer des comparaisons plus nobles — sur une corde longue de cinq cents pieds, placée à deux cents pieds du sol, et cela la tête couverte d'un sac qui fait la nuit autour de lui ! ll faut le voir se tenir renversé au centre de cette corde, la tête en bas, les pieds en l'air, les bras étendus ! L'autre jour, au Cristal-Palace, ne s'est-il pas avancé sur la corde roide, chargé d'un énorme appareil de cuisine, et ne s'est-il pas assis sur cette corde — à une hauteur de 150 pieds, n'oubliez pas ceci — pour faire une omelette, opération qu'il a menée à bonne fin, à travers tous les procédés requis ? Et vous figurez-vous un homme capable d'exécuter sur la corde le saut périlleux, avec un abîme béant au-dessous de lui, et monté sur des échasses ? Quel prodige de précision mathématique peut le sauver de la mort, lorsque, entre la mort et lui, il y a moins que l'épaisseur d'un cheveu ? Mystère !

Le succès qu'il a eu en Angleterre, vous le devinez. Exprimé en chiffres, il revient à ceci : Blondin a été engagé au Cristal-Palace pour douze représentations, elles actionnaires se trouvent avoir conclu un excellent marché, en ne lui offrant comme salaire que... 30,000 fr. Tout récemment, à Bradford, deux exhibitions de ses hauts faits gymnastiques lui ont valu 6,250 fr. Jugez du reste !

Une singulière querelle s'est élevée, à Bradford, entre lui et le comité du parc, qui l'avait engagé. Le comité, par des motifs de sagesse financière aisés à comprendre, ne voulant pas qu'on pût jouir du spectacle sans payer le droit d'entrée, avait fait placer la corde à une hauteur calculée de manière à ce qu'elle n'excédât pas celle des murs d'enceinte. Blondin arrive. Et comment rendre son indignation à la vue d'une corde qui n'était guère qu'à cent pieds du sol ! On a eu toutes les peines du monde a le consoler. Nul doute cependant qu'une hauteur de cent pieds ne fût tout ce qu'il lui était permis d'exiger raisonnablement pour se rompre le cou.

On avait fait courir le bruit que Blondin offrait 2,500 fr. (100 liv. st.) à quiconque consentirait à être porté par lui, dans ses promenades sur la corde. Ce bruit est sans fondement. Ce qui est vrai, et ce qui a été par lui-même raconté à un de mes amis, c'est qu'un beau jour il a reçu une lettre ainsi conçue : "Monsieur, on assure que vous offrez 100 liv. st. à quiconque se laissera porter dans vos bras. Je suis à votre disposition, et me contenterai même de 50 liv. st., à condition toutefois que si, par impossible, vous veniez à commettre quelque erreur, — a mistake, — la somme serait remise à ma mère." A Bradford, on m'affirme qu'un gentleman s'est proposé pour rien, par pur amour de l'art ! Ceci est à ajouter au chapitre des excentricités anglaises. Un fait assez amusant à constater est celui-ci : Au temps de la guerre de Crimée, et, plus tard, pendant la guerre d'Italie, lorsqu'il n'était bruit en Europe que des exploits de nos zouaves, nombre d'Anglais tenaient absolument à ce que les zouaves fussent des Arabes : eh bien, le même sentiment pousse nombre d'Anglais à prétendre que Blondin est un Canadien. Il a beau être de Saint-Omer ; il a beau n'avoir rien de commun avec le Canada, que d'y avoir fait un voyage, je connais des Anglais qui refuseront à Blondin le privilège d'être de son pays, jusqu'à ce qu'il leur ait montré son acte de naissance. Et même alors, je ne suis pas bien sûr qu'ils se rendent.

Pour compléter ces détails, j'aurais à vous représenter l'incomparable acrobate poussant devant lui, sur la corde roide, sa propre fille, assise dans une brouette ; et l'enfant— car ce n'est qu'une enfant—faisant pleuvoir sur le public, du haut de son trône mobile, une pluie de fleurs lancées çà et là avec une grâce à vous faire dresser les cheveux sur la tête, et la mère, là, en face, assistant à ce formidable spectacle, d'un air parfaitement rassuré ; et la Chambre des Communes finissant par dire : "Ah! pour le coup, c'est trop fort!" Mais cette circonstance, vous l'avez déjà mentionnée vous-même, et elle a donné lieu, de votre part, à un court commentaire auquel je m'associe du fond du cœur. C'est peu; s'il faut vous dire toute ma pensée, je trouve immoral qu'on laisse ainsi un homme faire profession de jouer publiquement avec la mort, pour le plus grand amusement des désœuvrés, des hommes blasés et des petites-maitresses auxquelles il faut des émotions fortes. C'est une horrible éducation donnée au public que celle de ces jouissances féroces. Il est très-intéressant, j'en conviens, de voir jusqu'à quel point l'organisation physique du corps de l'homme est merveilleuse, et il ne l'est pas moins de pouvoir juger de la puissance illimitée de l'habitude, dont on a coutume de dire que "c'est une seconde nature", et dont il serait plus juste de dire, que "c'est la première". Par malheur, là n'est point la vraie source de l'intérêt qui s'attache à ces sortes de spectacles. Le danger que court l'acteur, voilà ce qui en constitue, pour le plus grand nombre, le charme affreux. S'il en était autrement, quelle nécessité de placer la corde à 200 pieds du sol ? Or, que devient, avec de semblables exhibitions, ce respect de la vie humaine, qui est une des plus essentielles vertus de l'homme civilisé? Il y a en ce moment, à Londres, un autre de nos compatriotes, nommé Léotard, dont les exercices gymnastiques sont aussi une merveille ; mais lui vous enchante, sans vous donner le frisson ; on peut admirer sa prodigieuse souplesse, sans que la pâleur vous monte au visage. Hélas ! J’ai bien peur qu'à cause de cela même, Léotard ne soit moins couru que Blondin. »

Louis BLANC, Lettres sur l’Angleterre, vol. 1, Paris, Lacroix, Verboeckhoven & cie, 1866.


samedi 12 juin 2010

"L'expédition du Mexique est une des pages les plus glorieuses, les plus utiles de notre histoire" (Prince de Valori, 1864)


Prise de Puebla, 20 mars 1863, imagerie d'Epinal.


« En 1861, la France, l'Espagne et l'Angleterre décidèrent d'intervenir militairement dans les affaires du Mexique. La France et l'Espagne fournissaient un contingent de soldats à l'expédition, l'Angleterre donnait des transports et des marins.

La France ne s'engageait pas dans la lutte pour venger seulement le sang de ses nationaux assassinés, l'honneur de son drapeau outragé ; pour protéger ses capitaux menacés, ses intérêts commerciaux en souffrance : elle prenait les armes pour un dessein encore plus grand, celui de fonder un empire qui pût servir de barrière aux envahissements de la race anglo-saxonne, qui, à la limite du catholicisme et du polysectisme protestant, fût un champ ouvert à toutes les aspirations politiques et religieuses de la race latine en Amérique. Certes, c'était là le plus beau côté de l'entreprise. On eut la maladresse de ne pas confesser une glorieuse arrière-pensée. On laissa travestir la pensée mère du gouvernement.

D'une question de principes on fit une question de chiffres. L'opinion publique fourvoyée n'aperçut dans toute cette affaire que les douanes de la Vera-Cruz et de Tampico. Les perspectives éblouissantes d'un avenir certain de prépondérance religieuse, politique et commerciale dans le Nouveau-Monde disparurent dans les brouillards répandus à plaisir par ceux qui avaient tant d'intérêt à les dissiper.

Pendant que la diplomatie française préparait un trône américain à la descendance de Charles-Quint, et que l'épée des vainqueurs de Solferino forgeait une couronne pour l'ancien gouverneur de la Lombardie, dans les coulisses et à la Bourse on chuchotait sur la créance Jecker. […]

Ce n'était donc pas une aventure que la France allait courir au Mexique ; elle exécutait un projet conçu depuis longtemps, mûri par un échange continuel de communications diplomatiques, par une étude approfondie de la position dans laquelle se trouvait alors la société mexicaine. […]

La question du Mexique embrasse dans son ensemble la question de races, la question politique, la question économique, la question internationale, la question religieuse.

La question de races consiste dans la suprématie que l'Union américaine prétend s'arroger dans le Nouveau Monde et sur les mers par l'introduction d'un nouveau droit public incompatible avec les intérêts des grandes puissances. Ce nouveau droit, Monroë l'a formulé. La doctrine de Monroë, c'est la loi de Moïse pour les Anglo-Saxons. Lorsque les États-Unis démembraient le Mexique en s'annexant le Texas et la Californie; lorsque, par le Yucatan, ils jetaient déjà leurs regards sur la Havane, ils appliquaient la doctrine de Monroë.

Si l'Europe ne renverse pas cette muraille de Monroë qui, comme celle de la Chine, la menace d'isolement, qu'arrivera-t-il? "Au milieu de l'incertitude de l'avenir, il y a au moins un événement qui est certain. A une époque, que nous pouvons dire prochaîne, puisqu'il s'agit de la vie des peuples, les Anglo-Américains couvriront seuls tout l'espace compris entre les glaces polaires et les tropiques ; ils se répandront des grèves de l'océan Atlantique jusqu'aux rivages de la mer du Sud" (Tocqueville, De la démocratie en Amérique). […]

Qu'arrivera-t-il donc lorsque cent cinquante millions d'hommes appartenant à la même famille, parlant la même langue, professant la même religion, sachant se battre comme vous savez, régneront depuis le détroit de Behring jusqu'à l'isthme de Panama?

Et, admettons pour un moment que, contrairement à nos intérêts, contrairement aux intérêts de la civilisation, cette guerre effroyable de l'Amérique se termine au bénéfice des États du Nord. Né de la violence et de la conquête, un gouvernement dictatorial remplacera forcément le pouvoir exécutif tel qu'il existe aujourd'hui. Toute puissance qui devient militaire tend vers la monarchie. L'Empire romain est né des César et des Pompée. Alors une unité militaire formidable, compacte, homogène, composée de ces hommes taillés avec du fer, se dressera contre l'Europe. Elle commencera par lui imposer commercialement son tarif comme elle a voulu l'imposer aux États confédérés, et si l'Europe résiste, elle prendra les armes et attendra avec un million de soldats les armées européennes aux rivages de ses deux Océans, sur le bord de ses lacs immenses, de ses fleuves infranchissables, dans les profondeurs de ses forêts impénétrables. Or l'Europe, pour lutter contre l'unité américaine, devra se constituer en unité. […]

Le jour où la race anglo-saxonne eût possédé toute l'Amérique septentrionale, depuis le Canada jusqu'aux trois isthmes de Tehuantepec, de Nicaragua et de Panama, ce jour-là elle aurait été maîtresse du golfe des Antilles et de tout le commerce de l'Asie. A l'aide d'un tarif différentiel d'une part et des métaux précieux arrachés aux entrailles du Mexique et de la Californie d'autre part, les Anglo-Américains excluraient de leur marché tous les produits de l'Europe. Ils fabriqueraient toutes les matières premières dont ils inonderaient les deux mondes. Que deviendrait l'industrie de l'Europe et que deviendrait sa marine, qui ne prospère que par l'industrie et les importations des matières premières ?

Le prolétariat se trouverait affamé et les gouvernements aux prises avec des millions d'ouvriers qui, comme en 1832, à Lyon, demanderaient du pain en travaillant ou la mort en combattant. Quels ne seraient pas les embarras des gouvernements européens! […]

L'expédition du Mexique est une des pages les plus glorieuses, les plus utiles de notre histoire : les événements qui se sont précipités le démontrent ; les siècles à venir l'affirmeront. […] L'empereur Maximilien règne à Mexico, et avec lui une ère de régénération va s'ouvrir pour le Mexique et pour l'Amérique du Nord. L'opinion publique se calme, les passions s'apaisent. Hier on ne pouvait méconnaître ni la valeur ni la hardiesse de l'entreprise, aujourd'hui on ne peut douter du succès. »

Henri François de Valori-Rustichelli (prince de Valori), L'expédition du Mexique, réhabilitée au triple point de vue religieux, politique et commercial, Paris, E. Dentu, 1864

mercredi 26 mai 2010

"...de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale" (A. Assolant, 1856)


William Walker (1824-1860), président du Nicaragua de 1856 à 1857.


« Le Nouveau-Monde a ses héros comme l'ancien. Des deux côtés de l'Atlantique, on se tue glorieusement, mais avec des résultats bien différents. Pendant que quatre ou cinq cent mille hommes se disputaient en Crimée les ruines d'une ville écrasée sous les bombes, cinq cents Américains des États-Unis, sous la conduite de Walker, s'emparaient du Nicaragua, c'est-à-dire d'un pays qui est presque aussi vaste que l'Angleterre et le pays de Galles, et qui sera dans quelques années le centre des communications de la Chine, des Iles de la Sonde, de Java, de Bornéo, des Iles Sandwich et de l'Australie avec les États-Unis, le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Brésil et l'Europe. Mais qui se souciait en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, de Walker et du Nicaragua ? L'Angleterre seule s'en émut. Dès qu'une nation voisine ou éloignée s'agrandit de quelque côté que ce soit, elle est sûre d'attirer l'attention inquiète du gouvernement anglais. Aucune nation ne parle plus souvent et plus haut de sa philanthropie et de sa tendresse pour tous les autres peuples, et cependant aucune nation peut-être ne rencontre moins de sympathies dans le monde entier. D'où vient ce désaccord apparent? d'où vient que tant d'ingratitude récompense tant de dévouement? C'est qu'au milieu de ses protestations libérales, on sent toujours chez la race anglo-saxonne un fonds d'égoïsme et d'avidité qui est un de ses caractères, et qui l'entraîne à exercer une surveillance jalouse d'un bout à l'autre du monde.

Selon les journaux anglais, Walker est un brigand digne de la potence; ses soldats sont des assassins et des bandits, et les banquiers qui font les frais de l'entreprise, des spéculateurs avides qui trafiquent du sang et de la liberté des peuples. Il y a bien, il faut l'avouer, quelque chose de vrai dans ce portrait peu flatté; mais la jalousie nationale en a tracé les principaux traits. On verra bientôt ce qu'il en faut croire. D'un autre côté, suivant les journaux de New-York, du Kentucky et de la Louisiane, Walker est un héros, martyr de son enthousiasme pour la liberté. Ses amis, l'élite des honnêtes gens du Nouveau-Monde, n'ont en vue que le bonheur des hommes et la prospérité de l'Amérique centrale. Ils se partaient, dit-on, les meilleures terres du Nicaragua et le contenu des caisses publiques; mais ne faut-il pas que le prêtre vive de l'autel ? Enfin c'est à leurs efforts qu'on devra le percement si désiré de cet isthme qui est le seul obstacle au commerce de quatre continents et aux progrès de la civilisation.

Parmi ces assertions contradictoires et affirmées de chaque côté avec une chaleur égale, il est assez difficile de se décider. Jusqu'ici cependant, dans l'opinion de l'Europe, les Anglais ont l'avantage; mais cet avantage vient principalement de ce qu'ils ont seuls la parole dans le débat. Très peu de gens en Europe lisent les journaux américains. Ceux qui les lisent sont prévenus contre la presse yankee par les habitudes d'exagération et de criaillerie communes à toutes les républiques démocratiques, et ne réfléchissent pas que, pour mentir avec des formes plus polies et plus sociables, on ne ment pas avec moins d'impudence dans les monarchies. Aussi voit-on s'établir sans contradiction l'opinion que les Yankees sont une race de gens sans aveu ni scrupule, qui ne connaissent d'autre droit que la force et d'autre loi que leur bon plaisir. Pour nous, qui malheureusement sommes trop désintéressés dans la querelle, nous pouvons, sans flatter personne, suivre les traces de la vérité parmi ces témoignages divergens. A cette distance, l'histoire est impartiale. L'espace a, comme le temps, la propriété de mettre les objets à leur vrai point de vue. Il importe peu à l'Europe que le canal qui doit percer l'Amérique centrale et servir à la communication des deux Océans appartienne à l'Angleterre ou aux États-Unis, si l'usage de ce canal devient un monopole aux mains de ceux qui l'auront construit. Le Nicaragua ne doit être ni une colonie anglaise ni une colonie américaine, mais une grande route ouverte à tous les peuples. Quiconque veut confisquer à son profit exclusif une entreprise qui est la propriété du genre humain est l'ennemi de toutes les nations. [...]

Les dernières dépêches du Nicaragua sont pleines d'obscurité. D'un côté, Walker a été élu président à l'unanimité, comme on devait s'y attendre ; de l'autre, Patricio Rivas, son prédécesseur, a pris les armes contre lui, l'a chassé de Léon, et tient la campagne avec quinze cents hommes. Qu'on joigne à cela le manque d'argent et de renforts, l'alliance des quatre autres états de l'ancienne confédération guatémalienne, dont les troupes s'avancent en ce moment même dans le Nicaragua, l'hostilité de l'Angleterre, l'indifférence des États-Unis, et l'on conclura avec nous que si la ruine de Walker n'est déjà consommée, elle paraît au moins imminente.

Qu'il vive ou qu'il meure, peu importe. De tels héros sont célèbres, honorés, glorieux, tant qu'ils ont pour eux la force, car la force est toute-puissante et admirable. La force est vraie, la force est équitable; elle est sensée, judicieuse; elle a du génie, du bonheur, et même de la vertu. C'est la seule divinité qui ne se trompe jamais. Que ceux qu'elle tient par la main et qui n'ont foi qu'en elle ne la quittent pas! Plus ils tombent de haut, plus leur chute est mortelle. L'histoire ramasse leurs débris avec mépris et dégoût et les jette à la postérité. Avant peu, Walker en fournira peut-être un éclatant exemple. Quoi qu'il arrive, ne désespérons pas de l'avenir du Nicaragua. Aux États-Unis, les plus honnêtes gens, sans approuver en principe la conduite de Walker, croient la justifier en disant que l'arbre, quoique mauvais, portera de bons fruits; que la race hispano-américaine est indolente, sans capitaux, sans intelligence et surtout sans énergie; que l'invasion de Walker lui donnera une vie nouvelle; qu'après ces aventuriers, qui ne connaissent que le revolver et le bowie-knife, viendra la masse des émigrants laborieux, industrieux, soumis aux lois. Il faut, disent-ils, que ce continent s'ouvre pour laisser passage aux hommes; il faut qu'avant cinquante ans les communications deviennent par là aussi fréquentes entre la Chine et l'Europe qu'elles le sont aujourd'hui entre l'Angleterre et la France. Dans les grandes luttes industrielles, parmi de grands biens généraux, il y a toujours beaucoup de maux particuliers. Après la bataille, chaque parti enterre ses morts, et les vivants font alliance. Le fort n'a-t-il pas toujours dévoré le faible? Les Grecs détruisirent les Pélasges, les Romains détruisirent les Grecs, les barbares du nord, les Romains. Toutes les races s'éteignent successivement. Qui se souvient du mammouth et des animaux antédiluviens? Qui se souvient des Onnontagués et des Tsounonthouans si célèbres au Canada ? Qui regrette les Abénaquis de l'Acadie, les Papous de Van-Diémen ? La grande unité des races qui se prépare n'est pas, à proprement parler, la fusion des races humaines, mais la disparition des autres races devant la race anglo-saxonne, qui doit dans quelques siècles couvrir le monde entier.

Ainsi parlent avec un naïf orgueil beaucoup de Yankees, très honnêtes gens, chauds patriotes, mais mauvais raisonneurs. J'aime mieux le discours d'un Espagnol de mes amis, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qui disait un jour : "Laissons ces gens à leur folie. Ils sont nés d'hier, et déjà l'orgueil de vivre leur a tourné la cervelle. Proscrits de toutes les races, ils se croient l’élite de l'humanité. Ils aspirent à la domination. Qu'ont-ils donné au monde pour avoir le droit de le gouverner ? De quels grands hommes sont remplies leurs annales ? De Washington, honnête homme, égoïste et médiocre; de Jackson, soldat brutal et perfide, vrai troupier; de Cooper, le plus ennuyeux des romanciers. Avec eux, si par malheur leur rêve se réalise, s'établira par toute la terre un système d'égoïsme, de cant, d'hypocrite religieuse, de bavardage politique, d'oppression industrielle, de tristesse immense et universelle. Quel monde mélancolique que celui où tous les soirs, à la même heure, on prendra d'un pôle à l'autre du thé et des sandwiches, où ou lira la Bible tous les dimanches après avoir vendu toute la semaine du bœuf salé et du coton ! Non, les races ne sont pas condamnées à périr. Laissons ces Yankees fanfaron vanter leurs comptoirs remplis de marchandises et d'acheteurs, leurs tonneaux qui regorgent de bière, leurs coffres d'où l'or ruisselle, leurs villes pleines d'habitants jusqu'aux bords. C'est la richesse, c'est la force matérielle, ce n'est pas le bonheur. Ils sont condamnés à la mort lente du travail sans espérance et sans fin. Qu'ils regardent au midi. Parmi ces peuples qu'ils méprisent parce que le vin et le soleil leur tiennent lieu de pain et de liberté, en est-il de plus misérables qu'eux-mêmes ? Dieu a châtié leur orgueil et leur avidité. Ils travaillent, et ils ne recueilleront pas le fruit de leur travail."

Je l'interrompis : "Vous les haïssez parce qu'ils vous succèdent ; mais avouez que ces Yankees sont un grand peuple. — Je les hais, me dit-il, non parce qu'ils nous succèdent, mais parce qu'ils nous haïssent, nous et toutes les autres nations. Lisez leurs journaux et ceux des Anglais, qui ne valent pas mieux. Vous croyez toujours entendre la prière du pharisien : Seigneur, abaisse tes regards sur ton serviteur. J'ai pratiqué la justice et l'aumône, j'ai fui l’iniquité. Ce publicain pèche tous les jours contre loi. Le laisseras-tu, Seigneur, entrer avec moi dans ton paradis ? Des deux larrons entre lesquels fut crucifié le Sauveur, l'un était sûrement Anglais, l'autre Yankee." Cette boutade nous fit rire. Pour moi, je suis fort éloigné de haïr mon prochain, fût-il pharisien, et je trouve le jugement de l'Espagnol trop sévère. Il faut pardonner quelque chose aux vaincus. Ce qui est vrai, c'est que de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale. Tous les efforts de l'Angleterre et de quelques hommes courageux ne pourront que retarder cet événement. Walker sera chassé sans doute; mais peut-on chasser les marchands, les industriels, les colons ? Peut-on arrêter ce flot irrésistible qui pousse les populations de l'Europe vers les États-Unis, et celles des Etats-Unis vers l'Océan-Pacifique ? Le genre humain tourne, comme le globe terrestre, d'orient en occident. C'est un mouvement aussi lent, aussi régulier que celui des astres. Pourquoi le hâter ou le retarder par la violence ? Les forces humaines, bornées par leur nature même, ne peuvent vaincre l'invincible Providence. Le but vers lequel nous marchons est inconnu, mais la route est marquée; le chemin que nous avons fait indique assez celui que nous devons faire encore. Si les astronomes calculent la marche des planètes, pourquoi ne calculerions-nous pas celle du genre humain ? Toute science repose sur des principes fixes, mais inconnus, et qui ne se Iaissent découvrir aux hommes qu'après des siècles d'observation patiente et réfléchie. »

Alfred Assolant (1827-1886), "Walker au Nicaragua", Revue des Deux Mondes, XXVIe année, t. 4, 1er juillet 1856.

jeudi 13 mai 2010

"Les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses..." (Le Semeur, 1850)

« … les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses et des biens les plus merveilleux. Leur imagination était exaltée au delà de toute mesure. Ils croyaient que l'égalité, la fraternité, la communauté allaient produire des miracles, et qu'ils jouiraient d'un bonheur tel, qu'il n'y a pas eu de félicité semblable depuis que le monde est monde. Or, c'est une loi du cœur humain de s'irriter d'autant plus qu'on a plus espéré, quand la réalité ne correspond point à l'idéal, et de considérer tout par le mauvais côté précisément parce qu'on l'avait vu trop en beau dans ses rêves. Si l'on eût dit aux Icariens, avant leur départ, qu'ils auraient de nombreux obstacles à vaincre, de longues peines à supporter, des privations de toute espèce à endurer, avant de pouvoir recueillir les fruits de leur colonisation, il est probable — qu'ils ne seraient pas partis, , interrompra quelque lecteur. — C'est vrai ; mais s'ils étaient partis, ils ne se plaindraient pas tant à l'heure qu'il est, et n'auraient pas été si vite découragés. M. Cabet, séduit le premier par son système, a eu le tort de leur faire trop attendre de son Icarie, et il expie durement aujourd'hui ses malheureuses illusions.

Voilà déjà des causes qui servent à expliquer la mauvaise issue de l'entreprise. Pourtant elles ne suffiraient pas, à elles seules, à rendre compte d'un si grave échec. Le vrai nœud de la question doit se chercher dans le fond même de la théorie communiste.

M. Cabet a été frappé, comme Thomas Morus, Campanella, Iean-Jacques Rousseau, Louis Blanc, Fourier, et une foule d'autres, de l'inégalité des conditions. Il a vu quelques hommes qui vivaient dans l'abondance, et des millions de leurs semblables qui gémissaient dans la misère. Il s'est [senti pris] d’une compassion profonde pour les déshérités de la fortune, et a pensé qu'il fallait apporter un remède héroïque à un si triste état de choses. Quel remède? Rien de plus facile à trouver pour un esprit qui marchait en ligne droite, ou plutôt pour un cœur sympathique et compatissant qui ne se donnait pas la peine d'interroger l'intelligence. Proclamons la fraternité comme la règle souveraine et absolue, comme la seule règle qui doive présider à l'organisation des sociétés humaines! Arrière la personnalité, l'individualité, qui a engendré tant de maux et de souffrances, qui fait des millionnaires et des mendiants, qui loge les uns dans des palais et les autres dans des galetas infects, qui donne trop à ceux-là, et pas assez à ceux-ci ! Dieu n'aime-t-il pas également tous les hommes ? Ne veut-il pas qu'ils soient tous heureux ? Et ses créatures n'accompliront-elles pas sa volonté en ayant tout en commun ?

Ce système exigeait peu de frais d'invention, peu d'efforts de génie, et aussi longtemps que M. Cabet se contenta de l'exposer dans des livres et des journaux, ses maximes semblaient admirables. Le papier souffre tout, dit un proverbe, et il était fort aisé de reproduire sous mille formes séduisantes la grande loi de la fraternité d'où sortait logiquement, selon le nouveau réformateur, la loi de la communauté. M. Cabet composa son roman d'Icarie, où il se promenait dans la sphère indéfinie de l'idéal. II fit encore le Vrai christianisme suivant Jésus-Christ, qui, à côté de quelques remarques justes, en contenait un très grand nombre qui ne l'étaient point. Les petits, les pauvres surtout s'abandonnèrent aux utopies de M. Cabet. Quand on souffre, on est si prompt à receveur des chimères pour des réalités, et de trompeuses espérances pour d'infaillibles axiomes! Jusque-là tout allait bien. Aux arguments des écrivains anticommunistes, M. Cabet répondait par ceux du communisme. La guerre soulevée dans le domaine de la logique et de l'abstraction pouvait continuer de longues années, sans victoire décisive de part ni d'autre. Mais le jour de l'expérience est venu. […]

… après les premiers jours de ferveur et d'enthousiasme, on ne travaillera qu'avec une mollesse extrême, si même on ne se croise pas complètement les bras. Ce qui fait agir l'homme, ce qui l'engage à se lever matin pour entreprendre un pesant labeur, et à ne le quitter que lorsque ses mains tombent de fatigue, c'est la pensée qu'il travaille pour lui, pour sa femme et ses enfants qui sont encore lui, et que chacun de ses efforts sera productif pour son avantage propre. Ordonnez-lui de travailler pour cinquante, pour cent ou mille individus, dont plusieurs sont fainéants ou incapables, et vous lui ôtez aussitôt la meilleure part de son courage et de ses forces. Il ne s'intéressera plus au succès de son œuvre les moindres fardeaux lui deviendront insupportables; il s'arrêtera devant les difficultés qu'il aurait combattues et vaincues dans une position différente, et bientôt vous le verrez aussi oisif que les plus paresseux. Ce sera une fainéantise universelle. Qu'est-ce qu'on peut objecter de raisonnable à cela ? C'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Nos utopistes pensent que la société irait mieux autrement. C'est possible; mais enfin il faut vouloir ce que Dieu veut, puisque nul n'a le don de refondre et de transformer la nature de l'homme. Déjà M. Robert Owen l'avait éprouvé dans ses établissements d'Ecosse et d'Amérique. Les phalanstériens, quoi qu'ils en disent, ont recommencé l'expérience à Condé-sur-Vesgres, et ont échoué par les mêmes causes. M. Cabet vient d'essayer à son tour ; et ayant acquis la conviction, sans doute, que s'il ne prenait la dictature et les moyens les plus énergiques de commandement, sa colonie aurait une fin misérable, il s'est fait despote. L'égalité existe à Nauvoo, mais la liberté est perdue. La communauté se maintient, mais c est une communauté de servitude et de misère.

Que les socialistes de bonne foi reconnaissent donc le vice radical de leur théorie, et qu'ils tâchent de restituer au principe de la personnalité la place qui lui appartient ! Sinon, ils ne feront que tromper le peuple et le repaître de dangereuses chimères. Ils ne pourront pas, ils n'oseront pas réaliser leurs systèmes ; ou, s'ils le tentent, ils n'offriront que le triste spectacle d'un échec de plus. Est-ce à dire que tout soit bien dans notre société actuelle, et qu'il n'y ait pas d'utiles réformes à y introduire ? Non, nous croyons que la fraternité doit grandir dans nos institutions et dans nos mœurs; mais ce n'est pas en mutilant l'être humain qu'on y réussira; c'est en le prenant tout entier, et en maintenant dans un juste équilibre toutes les forces vives qu'il a reçues de Dieu. »

Article anonyme, Le Semeur, journal philosophique et littéraire, t. XIX, n° 18, 1er mai 1850.