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mercredi 2 février 2011

"Dix hommes furent attachés à la bouche des canons..." (The Lahore Chronicle, 1857)

Cipayes attachés à la bouche des canons pour être exécutés. 
Gouache originale d'Orlando Norie (1832-1901). Coll. Brown Univ.

« Les Cipayes insurgés de l'Inde ont commis, comme on sait, d'abominables atrocités. Ils ont massacré non-seulement leurs officiers, mais encore des femmes et des enfants, avec d'odieux raffinements de barbarie. Ces atrocités méritent assurément une répression sévère. Mais cette répression doit-elle être empruntée à la vieille et barbare loi du talion ? Parce que les Cipayes ont déployé la férocité du tigre révolté contre ses gardiens, les Anglais sont-ils autorisés à déployer à leur tour, une férocité égale ? Aux appétits sanguinaires du tigre de l'Inde peuvent-ils opposer sans scrupule ceux du bouledogue britannique ? Cela paraît être assez l'avis du Times et du Morning Post qui, oubliant sans doute de quels anathèmes ils ont flétri la conduite barbare du colonel Pélissier, enfumant des tributs arabes dans les grottes de Dahra comme des renards dans un terrier, recommandent aux autorités de l'Inde de se montrer impitoyables envers les Cipayes révoltés. Les autorités de l'Inde ne paraissent malheureusement que trop disposées à suivre ces conseils en s'abandonnant à des représailles implacables. Voici le récit d'une exécution atroce qui a eu lieu à Lahore, et qui a du singulièrement réjouir le cœur des écrivains, nous allions dire des bouledogues, du Times et du Morning Post :

"Ce matin, dit le Chronicle de Lahore, douze des révoltés du 45e régiment d'infanterie indigène ont été pendus. Toutes les troupes disponibles avaient été convoquées pour assister au châtiment. Les condamnés, au nombre de vingt-quatre, furent conduits au centre du carré des troupes ; un d'eux dut y être porté parce qu'il venait de subir l'amputation du bras gauche, par suite d'une blessure qu'il avait reçue durant la lutte.

Le lieutenant Hoogan, par ordre du brigadier Hinnes, donna lecture de l'arrêt de la cour martiale qui avait jugé les insurgés. Il annonça ensuite une commutation de peine en faveur de ceux qui consentiraient à faire des révélations. Une douzaine sortirent des rangs et furent conduits derrière l'artillerie. Ils devront indiquer les meneurs et divulguer les causes et le but des troubles.

Les douze condamnés restants, parmi lesquels se trouvait l'homme au bras amputé, montèrent l'échelle d'un pas ferme et sans manifester la moindre émotion. Le malheureux qui n'avait qu'un bras, se balança pendant quelques minutes dans une agonie affreuse : le nœud coulant auquel il était suspendu avait été mal attaché.

Dix rebelles furent ensuite amenés devant les canons. Pendant qu'on leur enleva leurs chaînes, quelques-uns criaient : "Ne sacrifiez pas les innocents pour les coupables !" Deux des assistants répondirent : "Taisez-vous, mourez en hommes et non en poltrons ; vous avez défendu votre religion ; pourquoi donc avez-vous peur de mourir ?"

Ces dix hommes furent attachés à la bouche des canons. Le commandant X... ordonna ensuite d'allumer les mèches, puis-il cria : "Prêt ! feu !" et le drame était fini.

Ce fut là un horrible spectacle, j'en fus terrifié, et tous mes voisins n'étaient pas moins émus. Tous tremblaient comme des feuilles. J'ai la confiance que la leçon ne sera pas perdue. Les hommes qui entouraient les pièces étaient inondés de sang. Un d'eux, entre autres, fut un instant étourdi d'un coup violent qu'il reçut d'un bras arraché, lancé sur lui."

Ces abominations, qui font les délices du Times et du Morning Post, ne rencontrent pas, hâtons-nous de le dire, une approbation unanime en Angleterre. Voici, par exemple, de quelle façon M. Bright, l'éminent orateur de la Ligue, auquel les électeurs de Birmingham viennent de restituer son siège au parlement, s'exprime sur les affaires de l'Inde, et avec quel esprit élevé de justice et d'humanité il manifeste l'espoir que la répression sera pure de tout esprit de vengeance et de cruauté.

"Il y a en ce moment une question qui occupe et absorbe l'attention publique: la révolte de l'Inde. Tout en déplorant ce terrible événement avec le reste de mes concitoyens, j'en suis peut-être moins surpris que la plupart d'entre eux. Depuis douze ans je me suis beaucoup occupé de l'Inde.

Deux fois j'ai entretenu le Parlement de ce pays : une fois pour demander la nomination d'une commission spéciale ; une autre, pour proposer une commission royale d'enquête ; j'ai pris, en outre, une part active à la discussion du bill récemment volé, qui a continué les pouvoirs de la Compagnie des Indes orientales et précédé des meetings publics dans plusieurs de nos plus grandes villes, en vue d'appeler l'intérêt public sur la grande question du gouvernement de l'Inde.

Le succès de l'insurrection serait l'anarchie de l'Inde, à moins que quelques grands hommes, sortant du chaos, ne fondent un nouvel empire sur la base de la puissance militaire. Je ne suis pas disposé à défendre les mesures par lesquelles l'Angleterre a obtenu la domination de l'Inde; mais, par considération pour les intérêts de l'Inde et de l'Angleterre, je ne puis combattre les mesures qui seront jugées nécessaires pour supprimer les désordres existants.

Rétablir l'ordre dans l'Inde c'est travailler dans l'intérêt de ce pays; mais nous serions gravement coupables si nous négligions ensuite les mesures qui doivent contribuer au bien-être de son immense population.

J'espère que les actes du gouvernement seront purs de cet esprit de vengeance et de cruauté que l'on remarque dans un grand nombre île lettres publiées par les journaux, et que lorsque la crise actuelle sera passée, lous les hommes d'affaires on Angleterre combineront leurs efforts pour réparer le mal par tout le bien possible."

Nous sommes heureux de pouvoir ajouter d'après un journal français, que Lord Paumure, ministre de la guerre, a blâmé l'exécution sauvage de Lahore et donné des ordres pour que de pareilles atrocités ne se renouvellent point. »

L’Economiste belge. Journal des réformes économiques et administratives
(publié par G. de Molinari), 3e année, n° 24, 20 août 1857.

vendredi 21 janvier 2011

"La France est la seule puissance... qui n'ait aucune possession dans l'extrême Orient" (P. Douhaire, 1857)


John Arrowsmith, The London Atlas of Universal Geography, London, 1842, David Rumsey Historical Map Collection.










« Au moment où l'extrême Asie, impuissante à maintenir son isolement séculaire, a cessé d'être impénétrable, où la Chine voit sa politique ébranlée au dedans par l'insurrection, menacée au dehors par une expédition a laquelle nous prenons part, le souverain de l'empire annamite dont la dynastie doit à la France son trône se déclare l'ennemi de l'Europe et du nom français, affiche son mépris pour nous, repousse nos navires, verse à grands flots le sang de nos missionnaires, et vient de nous jeter pour défi la tête d'un évêque.

Depuis soixante-dix ans ce pays répond à nos bienfaits par des outrages ou par des crimes. Notre longanimité sert d'encouragement à une insolence, tour à tour hypocrite ou sanguinaire, que la force seule peut réprimer par un châtiment trop différé et trop mérité. "Les Français aboient comme des chiens et fuient comme des chèvres." C'est par cette phrase, devenue proverbiale, que l'ingrate dynastie de Gia Laong caractérise nos bontés et brave nos représailles. […]

En septembre 1856, M. de Montigny, chargé par le gouvernement français de négocier un traité avec l'empire annamite, fit porter à Touranne une lettre par le Catinat, commandé par M. Lelieur de Ville-sur-Arce. Les mandarins de Touranne et ceux d'Hué, la métropole, refusèrent de la recevoir. Ils se portèrent sur le rivage avec mille démonstrations de haine et de mépris. En même temps les batteries de Touranne se garnirent d'artilleurs et se préparèrent à ouvrir leur feu contre les Français. Le commandant Lelieur se contenta de faire débarquer une compagnie d'infanterie qui pénétra dans le fort, encloua soixante pièces, noya la poudre ; les mandarins vinrent alors Caire d'humbles excuses ; ils les ont renouvelées au capitaine Collier, arrivé sur la Capricieuse. Ils ont reconnu l'insolence inouïe de leurs actes et ont humblement demandé pardon au grand empereur des Français. La lettre, précédemment refusée, fut acceptée avec respect et transportée pompeusement à la capitale.

Le Moniteur de la Flotte, en rendant compte de ces faits, ajoutait ces mots : “nos relations avec les Cochinchinois sont maintenant des meilleures, et notre influence ici n'a plus rien à désirer. Nos pauvres missionnaires en profiteront, car on n'osera plus les maltraiter si facilement à l'avenir.”

Mais, selon le proverbe oriental, les mandarins n'ont fait que baiser ta main qu'ils ne pouvaient couper. Leur humiliation accrut leur fureur. A peine les pavillons français s'étaient-ils éloignés, que, comme dans des occasions précédentes, la réaction s'opéra violente. Enfin, à cette heure dernière, la nouvelle du martyre d'un évoque dominicain, monseigneur Diaz, vicaire apostolique du Tonkin central, décapité le 20 juillet dernier, à Nan-Ting, vient, en quelque sorte, sommer l'Europe de mettre un terme a cette longue série d'attentats commis contre tout ce qui vient d'elle.

La France surtout est mise en demeure d'agir. Ses missionnaires, massacrés par centaines, son pavillon plusieurs fois insulté, les répressions restées sans effets, comme de vaines démonstrations ; les commerçants vexés ou chassés ; toutes les promesses violées par des redoublements de persécution dont six cent mille chrétiens sont victimes; un traité solennel déchiré : voilà les remerciements de la dynastie annamite envers la nation qui la replaçait sur son trône par la main d'un évêque, en 1787. Tels sont les droits, tels sont les griefs de la France. Son devoir parle assez haut. L'heure est venue d'intervenir. Mais dans quelle mesure, par quels moyens?

Disons-le tout d'abord sans hésiter. Si les faits que nous avons exposés contiennent une leçon, c'est qu'une demi-mesure, une promenade militaire, un bombardement, une occupation incomplète, resteront absolument sans effet, ou plutôt auront pour effet certain d'amener, après de menteuses promesses, un redoublement de persécution. Ou bien ne faisons rien, laissons un des derniers peuples du monde tromper, insulter, frapper la France; ou bien, ayons la résolution, comme nous en avons la force et le courage, d'accomplir une conquête. Notre honneur ne parlerait pas, que notre intérêt politique nous commanderait impérieusement cette conduite.[…]

La France est la seule puissance maritime importante qui n'ait aucune possession dans l'extrême Orient. Les Russes ont au nord le Kamchatka et toute la côte de la Sibérie qui borde la mer d’Okhotsk. Ils viennent de reprendre une partie de la Mandchourie et de s'emparer de tout le cours de l'Amour. Ce fleuve immense, dont les eaux descendent de l'Altaï, dont le cours est de plus de huit cents lieues, et qui peut être remonté à une grande distance par les navires du plus fort tonnage, met en communication toute la Sibérie avec la mer de Tartarie. La politique russe convoitait depuis longtemps ce débouché précieux pour son commerce. Pierre le Grand s'en était emparé, Catherine avait été obligée d'y renoncer. Au milieu des préoccupations de la guerre de Crimée, le czar n'a pas hésité à s'en ressaisir. Cette facile conquête a porté immédiatement ses fruits ; elle a offert aux frégates russes un abri contre les forces combinées de la France et de l'Angleterre. Cet abri a été si sûr, que, malgré leur supériorité, les marines alliées ont dû renoncer a toute tentative d'attaque. Ceux-là seuls qui ont visité la partie méridionale de la Sibérie et chez lesquels se sont dissipées les idées fausses que nous nous en faisons peuvent juger de l'avenir de cet établissement.

Aux Philippines nous trouvons les Espagnols. Du jour où un peu de calme se rétablira dans la mère-patrie la marine espagnole reprendra le rang qu'elle doit occuper, et des flottes entières peuvent s'abriter dans l'immense rade de Manille et commander les mers de Chine.

Les Hollandais, avec leur persévérance inflexible, ont fait de Java la plus belle des colonies du monde. Leur marine militaire, nombreuse et bien armée, fait la police de toute la Malaisie. Ils dominent surtout un immense archipel; et les derniers journaux nous apprennent qu'ils vont ajoutera ces possessions la Nouvelle-Guinée, terre à elle seule plus grande que les Iles Britanniques.

Faut-il parler de l'Angleterre ? Tout le monde sait assez ce qu'est sa marche envahissante. Les routes de l'Inde et de la Chine lui appartiennent. Une insurrection peut bien avoir éclaté dans une partie de son immense empire; mais qui connaît l'énergie persévérante du peuple anglais ne peut douter qu'elle ne soit bientôt comprimée. Nous voyons chaque jour la Grande-Bretagne accroître ses possessions. […] Pour les Américains, la colonisation de la Californie et de l'Orégon, la possession morale des îles Sandwich, augmentent chaque jour leurs intérêts dans les affaires de l'extrême Orient. Ils ont résolu de se faire ouvrir les portes du Japon et viennent de conclure un traité avec cet empire.

Les Portugais eux-mêmes, malgré leur décadence complète, possèdent encore Macao, et nous, qui nous prétendons la première puissance maritime après l'Angleterre, et qui même supportons cette infériorité avec quelque peine, nous n'avons rien, absolument rien.

Nous entretenons une station dans ces mers. C'est sur elle que s'appuie notre influence. Mais que la guerre maritime éclate demain, que deviendraient les navires qui en font partie ? où peuvent-ils s'abriter, se ravitailler, trouver des vivres et des munitions ? Nulle part, et leur position devient précaire.

Depuis la transformation de notre marine, un établissement de ce genre devient plus indispensable encore. Il est peu de navires de guerre qui ne soient pourvus aujourd'hui de moteurs mécaniques. Dans quelques années, grâce aux mesures prises, il n'y en aura plus un seul. Mais un navire a vapeur ne peut porter avec lui qu'un petit approvisionnement de combustible, et cet approvisionnement est d'autant plus restreint que la machine est plus forte et donne plus de puissance au navire. Le charbon est peut-être maintenant plus nécessaire à la guerre maritime que la poudre. Un navire doit toujours avoir à sa portée un lieu où ses soutes vides puissent être remplies ; sans cela, il n'est plus, au bout de peu de temps, qu'un mauvais bâtiment à voiles, proie facile offerte aux croiseurs mieux approvisionnés de l'ennemi.

Il faut donc renoncer à faire flotter notre pavillon dans ces parages, si nous ne voulons pas y créer d'établissement maritime. Par suite, il faut renoncer aussi à toute influence, a toutes nos anciennes traditions politiques, à la défense de nos nationaux et de notre commerce, abandonner ce noble rôle de protecteur de tous les intérêts religieux, qui est évidemment la mission de notre patrie. […]

L'importance d'un établissement serait peut-être plus grande encore au point de vue commercial. […] … les montagnes [sont] couvertes de forêts superbes. Elles fournissent les bois de rose, de fer, d'ébène, de sapan, le santal, surtout le bois d'aigle et le calambac, qui se vendent en Chine au poids de l'or. "Les trois provinces qui constituent la haute Cochinchine possèdent, au pied de ces montagnes, d'abondantes mines de zinc, de cuivre, en exploitation. C'est de là qu'on tire la quantité considérable de zinc versé dans la circulation sous forme de monnaie. Les mines d'or, d'argent et de cuivre du Phu-yen méritent une mention particulière ; mais les produits qu'on en retire vont grossir le trésor amassé par l'empereur dans les caves de son palais" (Itier, Voyage en Chine, IIIe vol., p. 113).

Il ne faut pas oublier non plus les mines de cuivre blanc et de cuivre rouge qui sont dans les environs de Saigon, dans la province du Quang-nam et dans celle de Quang-diu ou de Hué. Dans des mains plus habiles, ces mines seraient d'un grand revenu.

"Les plaines, souvent inondées à l'époque des pluies, produisent une immense quantité de riz dont on fait double récolte, et ne coûte pas un sou la livre. On y trouve encore du maïs, du millet, plusieurs espèces de lèves et de citrouilles, tous les fruits de l'Inde et de la Chine, une grande quantité de cannes a sucre, des noix d'arec, des feuilles de bétel, du coton, de la soie de bonne qualité et de l'indigo. […] Le thé de la Cochinchine serait excellent si la récolte en était mieux soignée, et la plante nommée dinaxany ou l’indigo vert ferait à elle seule la fortune d'une colonie." (Malte-Brun, Géographie universelle, t. V, p. 380)

Est-il sous les tropiques un pays qui possède à lui seul une plus grande variété de richesses? On a envie, ce me semble, de finir, comme le père Alexandre de Rhodes, un des premiers voyageurs en Cochinchine, qui terminait une énumération semblable en s'écriant : "Et dîtes que ce n'est pas un bon pays !"

N'avons-nous pas intérêt à développer toutes les ressources de ce bon pays, surtout en considérant que, pour presque toutes les denrées que la nature y prodigue, nous sommes en général tributaires de l'étranger.

En 1856, une valeur de 22 millions de francs de riz a été achetée par nous dans l'Inde, et le commerce de celte substance alimentaire a créé l'importance d'Akiab dans le Birman, port qui n'était rien il y a quelques années. Nous achetons à l'Hindoustan pour 19,600,000 francs d'indigo, que la Cochinchine fournirait tout aussi bien et à tout aussi bon compte.

Notre production de soie, même dans les années les plus prospères, n'a jamais suffi aux besoins de notre fabrique. C'est au Levant, à l'Italie et à l'Inde que nous en avons toujours demandé le complément. Mais, dans ces derniers temps, la maladie des vers, l'anéantissement d'une partie des récoltes, nous a forcés a nous adresser a la Chine. Nos navires ont apporté à Marseille les soies grèges chargées à Shang Hai et payées non-seulement en numéraire, mais en argent seulement, parce que les Chinois ne veulent pas de la monnaie d'or. Ces achats considérables figurent au nombre des causes principales assignées à la disparition de l'argent monnayé. Ne serait-il pas de la plus extrême importance d'avoir à notre disposition un pays produisant en grande masse l'élément indispensable de l'une de nos premières industries ?

Ce qui est vrai de la soie l'est peut-être plus encore du coton. Ce sont les Etats-Unis presque exclusivement qui alimentent maintenant notre marché ; mais chacun sent l'intérêt qu'il y a pour nos filatures à ne pas dépendre uniquement de l'Amérique. On espère que plus tard l'Algérie pourra les approvisionner en partie; mais le climat de notre possession d'Afrique est moins favorable au coton que celui des tropiques, et il se passera longtemps avant que la main-d'œuvre y soit à un prix qui permette la concurrence. Les Anglais, pour se délivrer du joug commercial que l'Amérique leur impose, font de grands efforts pour développer la culture du coton dans l'Inde. Que l'insurrection se calme, et ils redoubleront ces efforts. La Cochinchine produit le coton comme l'Hindoustan; qu'elle soit française, et elle nous fournira bien vite une grande partie de ce que réclament les fabriques de Rouen et de Mulhouse. […]

Mais, pour toutes les cultures coloniales, il est une question maintenant qui domine toutes les autres : c'est celle des travailleurs. Qu'on puisse se procurer des bras a bon marché, et il est peu de points de la zone torride où l'on ne soit assuré de réussir. Nous en avons une preuve convaincante dans ce qui se passe à Bourbon et à nos Antilles. […] Le Cochinchinois, plus doux que le Malais, moins apathique que le Tagal, ne demande aussi qu'à travailler. La journée d'un laboureur annamite se paye 25 centimes, celle d'un engagé indien, à Bourbon, représente environ 1 fr. 40. La Cochinchine proprement dite et le Cambodge cochinchinois sont moins peuplés que le Tonkin, qui renferme quinze millions d'habitants, et dont les gros villages de deux à trois mille âmes se touchent.

Les bras ne feront donc jamais défaut ; mais, en fût il ainsi, l'empire d'Annam fût-il complètement inhabité, il trouverait toutes les ressources nécessaires à son développement dans le voisinage de la Chine, où la population surabonde, où l'infanticide est journalier, où souvent des milliers d’hommes meurent de faim, faute de travail. On sait avec quelle facilité les Chinois émigrent. Les Espagnols de Cuba trouvent avantage à les faire venir à grands frais pour leurs plantations. En Cochinchine, plus du tiers de ces frais serait évité, on n'aurait pas de transport à payer. Les Chinois viendraient sur leurs propres jonques, comme ils y viennent déjà, comme ils vont à Manille, Singapour et Batavia. Ils travailleraient à la tâche, comme ils en ont l'habitude et le goût; ils feraient comme à Singapour, fondé seulement en 1819, et à Penang où, en quelques années, ils ont fait disparaître la plus grande partie des forêts vierges, et créé par leur travail la richesse de ces deux iles aujourd'hui si florissantes. […]

Ajoutons qu[e la Cochinchine] a par sa position de nombreux débouchés autres que le marché français, car tous ces pays qui bordent l'océan Pacifique commencent ii s'ouvrir à la civilisation et ont de nouveaux besoins qui doivent être satisfaits. Le Céleste Empire, en ce moment, consomme la plus grande partie du sucre cochinchinois. Cette production est peu de chose actuellement ; mais qu'elle se développe, et la Chine, qui ne peut rester éternellement fermée, en prendra davantage encore. Il est à croire que la Sibérie, par l'Amour, la Californie et l'Oregon qui se peuplent avec tant de promptitude ; le Chili, seul Etat prospère de ce côté de l'Amérique du Sud, achèteront aisément ce qu'elle pourrait fournir. L'émigration anglaise, si activement conduite, transforme rapidement l'Australie, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande. L'île Maurice, qui produit maintenant immensément plus qu'elle ne le faisait autrefois, n'envoie plus en Europe qu'une petite partie de ses produits : elle expédie principalement dans ces nouvelles colonies. La Cochinchine est pour cela au moins aussi bien placée. Elle a, ce qui passe en première ligne dans toute cette question industrielle ou commerciale, des consommateurs assurés pour ses produits. »

P. Douhaire, « Les droits et les devoirs de la France en Cochinchine »,
Le Correspondant, t. 42, Paris, Charles Douniol, 1857.

samedi 12 juin 2010

"La France doit renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite" (Lasnavères, 1865)

Jean-Adolphe Beaucé, Napoléon III en Algérie,
Musée national du Château de Compiègne.


« Rapport adressé à son Excellence Monsieur le Maréchal Comte Randon, Ministre de la guerre.

Toulon, le 21 janvier 1865.

... Nous avons dit […] que les fièvres intermittentes et le fanatisme musulman étaient les deux ennemis qui attendaient nos colons sur cette possession africaine qui a été, jusqu'a présent, une calamité pour la métropole. M'opposerez-vous que si le Gouvernement français s'attachait à mettre en relief, dans des publications populaires écrites en français et en arabe, les nombreux points de contact qui existent entre notre religion et le Koran, le rapprochement deviendrait facile et les préjugés religieux tomberaient d'eux-mêmes ? Ce sont là de belles théories qui ne peuvent naître qu'à Paris, mais qui ne pourraient fructifier de l'autre côté de la Méditerranée. Devrions-nous imiter les Russes qui, de nos jours, chassèrent une population d'environ un demi-million d'âmes des montagnes du Caucase et de faire des provinces d'Oran, d'Alger et de Constantine une véritable solitude à l'imitation de la Géorgie, de la Circassie et de la Mingrélie ? Ou bien de refouler les Arabes quelque part, dans le désert, par exemple, et de les détruire par la famine comme les Américains du Nord ont anéanti les Indiens par l'abus de l'eau-de-vie?

Les sauterelles naissent dans le sable et peu de jours après elles viennent déborder sur le Tell pour pourvoir à leur subsistance ; mais les Arabes auraient cela de particulier qu'expulsés de la terre labourable ils se maintiendraient dans les sables. Vous ne pourriez les contraindre ni a se diriger vers l'ouest de l'empire du Maroc, ni à l'est vers le royaume de Tunis. Les Russes ont, en quelque sorte, jeté dans la mer Noire les montagnards du Caucase, mais vous ne pourriez pas précipiter les Arabes de l'Algérie dans la mer Méditerranée. Par la force des choses vous êtes contraints de vivre avec eux, malgré eux et malgré vous, car, outre les 500 millions que ces barbares ont enfouis depuis notre présence, ne voulant et ne pouvant pas dire depuis notre conquête, et qui ne rentreront jamais dans la circulation, nous dépensons annuellement pour cette colonie 70 millions, sans compter les dépenses imprévues; qu'enfin, d'autre part, ils ne laissent aucun repos à notre armée; et c'est en présence d'une pareille situation des esprits, situation qui ne variera jamais tant que des chrétiens se trouveront en présence des musulmans et de l'insalubrité de l'atmosphère, a part les montagnes de la Kabylie, que vous voudriez créer de l'autre côté de la Méditerranée, une nouvelle France. Si tel est votre projet, je vous préviens que nul ne vous y suivra. D'abord, ne comptez ni sur des Irlandais ni sur des Suisses, et encore moins sur des Français. Quel est le colon qui, à chaque instant du jour et de la nuit, voudrait se trouver en présence d'une coalition si réfractaire à son existence à lui et à celle de sa femme et de ses enfants ?

Et cependant nous ne pouvons quitter volontairement cette terre maudite parce que cet abandon déverserait sur la France la perte d'une grande considération parmi les puissances européennes, et c'est là, avouons-le en famille, le seul mobile de notre ténacité à ne pas rembarquer nos troupes. Je considère ce point comme fondamental, attendu que depuis l'invention des bateaux a vapeur et la création des vaisseaux cuirassés. Alger, comme point stratégique, a énormément perdu de son importance. Comme port de commerce, sa valeur se réduit a bien peu de chose malgré vos illusions; que voulez-vous importer chez un peuple qui ne veut rien de vos produits, qui se plaît à vivre sans chemise, dont la tempérance est un ordre impérieux de la nature comme instinct de conservation, qui se plaît à n'avoir pour toiture qu'une mauvaise tente et bien souvent que le ciel, qui ne porte ni bas ni chaussure, qui, jouissant du bénéfice de l'acclimatement, bénéfice inconnu à nos soldats, ne connaît ni les fièvres intermittentes ni la dysenterie. A l'exportation, ses hordes ne peuvent rien fournir, puisque, constamment en insurrection, elles ne cultivent pas les champs, perdent d'innombrables troupeaux, n'exploitent ni les forêts, ni les mines. Bien plus, elles incendient les bois de chênes lièges attendu que ceux-ci vous donneraient quelques bénéfices. Ces fanatiques ne feront jamais rien entre nos mains, et ils nous empêcheront de faire quoi que ce soit. Je me trompe, ils nous feront quelque chose, c'est la guerre, une guerre acharnée, et pendant tout ce temps, une nation, l'Angleterre, que nous proclamons hautement l'intime amie de la France, leur fournira des armes et des munitions de guerre venant de trois grands entrepôts, savoir : de Gibraltar au nord-ouest, de Livourne au nord-est, et de Malte à l'est.

[…] La France doit donc renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite, et puisque l’amour-propre national nous impose malheureusement la nécessité de la conserver, contentons-nous de la gouverner militairement. C'est là le conseil que ma conscience, mes lumières sur cette question me font un devoir de donner à mon Gouvernement, bien que celui-ci paraîtrait émettre une opinion diamétralement opposée. […] »

Dr Jean-Joseph-Maximilien Lasnavères (chirurgien de la Marine en retraite), De l'impossibilité de fonder des colonies européenes en Algérie, Paris, E. Thunot et cie., 1866.

lundi 12 avril 2010

La destruction de l'armée britannique en Afghanistan (Lieutenant V. Eyre, 1842)

Combattants afghans
 (coll. British Museum)










« 8 janvier. — Les cruels Afghans recommencèrent de très bonne heure à nous tourmenter de leur feu. Plusieurs de leurs pelotons se dirigèrent vers le sud de notre camp, comme pour l'attaquer. Dans l'attente d'un combat, nos troupes furent rangées en bataille. Le major Thain, se mettant à la tête du 44e d'infanterie, après une allocution adressée aux soldats, les conduisit intrépidement à l'attaque; mais l'ennemi, ne jugeant pas à propos d'attendre le choc de nos baïonnettes, effectua au plus vite sa retraite. Je me sens heureux de pouvoir déclarer que dans cette affaire le 44e d'infanterie de sa Majesté se conduisit avec une résolution et une bravoure dignes de soldats anglais, et qu'il prouva glorieusement que, guidé par un chef habile, il pouvait encore réhabiliter sa réputation ternie.

Le capitaine Skinner alla conférer de nouveau avec Mahomed Akber, qui exigea que le major Pottinger et les capitaines Lawrence et Mackenzie se rendissent à l'instant auprès de lui ; ces officiers l'allèrent trouver, et les hostilités furent encore suspendues. Le sirdar promit d'envoyer en avant quelques hommes influents afin de faire retirer du défilé les nombreux Ghildjis qui s'y étaient portés et y attendaient notre approche. La masse vivante des hommes et des animaux fut encore une fois mise en mouvement. A l'entrée du défilé, on essaya de séparer les troupes valides des non-combattants, ce qui ne réussit qu'en partie et occasionna un très grand retard. Il est difficile de concevoir avec quelle rapidité ces deux nuits passées à la gelée avaient désorganisé l'armée. Le froid avait glacé les mains et les pieds des hommes les plus robustes, au point de leur ôter toute espèce d'énergie et de les rendre impropres au service. Les cavaliers eux-mêmes, qui avaient moins souffert que les autres, étaient obligés de se faire hisser sur leurs chevaux. Il ne restait réellement que quelques centaines d'hommes en état de combattre.

L'idée de franchir l'étroit défilé que nous avions devant nous et cela, à la face de toute une population armée et avide de carnage, embarrassés comme nous l'étions par une multitude immense et désordonnée, était bien faite pour nous saisir d'effroi. Le spectacle qu'offrait alors cette mer ondoyante d'êtres animés qui allaient être, dans quelques heures, transformés sur ce chemin en une ligne prolongée de cadavres, dont les ossements serviraient plus tard à guider le voyageur; ce spectacle, dis-je, ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui en ont été les tristes témoins. Nous avions été tant de fois trompés par les promesses des Afghans, que nous ne croyions plus guère à la sincérité de la trêve ; aussi était-ce avec un sentiment de crainte indéfinissable que nous nous engagions dans ce redoutable passage. La longueur du défilé est d'environ cinq milles ; il est bordé des deux côtés par une suite de rochers à pic, entre lesquels se glissent rarement, surtout en hiver, quelques rayons de soleil ; au fond de la gorge bouillonne un torrent échappé des montagnes : la rigueur du froid, bien qu'excessive, n'avait pu captiver ses flots tumultueux, mais ses bords étaient couverts de glaçons épais et de monceaux de neige, qui en rendaient l'accès bien difficile à des animaux exténués de fatigue. Nous eûmes à traverser ce torrent vingt huit fois. Comme nous poussions en avant vers un point où le défilé se rétrécissait graduellement, nous aperçûmes un grand nombre de Ghildjis qui se hâtaient de couronner la hauteur. Un feu nourri fut aussitôt ouvert sur notre avant-garde, où se trouvaient plusieurs dames : voyant qu'un mouvement rapide était leur unique chance de salut, elles mirent soudain leurs chevaux au galop, dépassèrent toute la colonne, et, affrontant les balles qui sifflaient par centaines à leurs oreilles, elles ne s'arrêtèrent qu'après avoir atteint le bout du défilé. Par une bonté de la Providence, toutes échappèrent au danger, à l'exception de lady Sale, qui fut légèrement blessée au bras par une balle morte. Je dois dire cependant que plusieurs des chefs adhérant à la cause de Mahomed Akber, précédant l'avant-garde, s'étaient courageusement lancés en avant pour tâcher de faire suspendre le feu; mais rien ne pouvait retenir les Ghildjis acharnés sur leur proie. Bientôt la foule fut au milieu du feu, et ce ne fut plus qu'un carnage épouvantable. La panique, en un instant, devint universelle; des milliers d'infortunés prirent la fuite, se pressant vers le front de la colonne, abandonnant bagages, munitions, femmes, enfants même, ne songeant plus qu'à sauver leur vie.

L'arrière-garde, composée du 44e de sa majesté et du 54e indigène, souffrit considérablement; les soldats, voyant à la fin que tout retard était une mort certaine, suivirent l'exemple général, et firent de leur mieux pour gagner la tête du convoi. Un autre canon de l'artillerie à cheval fut abandonné et tous ses canonniers mis en pièces. La fille aînée du capitaine Anderson et le plus jeune fils du capitaine Boyd tombèrent aux mains des Afghans. On évalue à 3,000 le nombre des personnes qui périrent dans ce défilé : on compte parmi ces victimes le capitaine Paton, assistant au quartier-maître général, et le lieutenant Saint-Georges du 37e indigène; le major Griffiths du 37e indigène, le major Scott du 44e de sa majesté le capitaine Bott du 5e de cavalerie, le capitaine Troup, major de brigade de l'armée du shah, le docteur Cardew et le lieutenant Sturt, ingénieur, y furent blessés. Ce dernier, jeune officier du plus grand mérite, dont la blessure était mortelle, ne fut frappé qu'à l'extrémité du défilé. Il eût été mis en pièces par les Ghazees, qui, poussant l'arrière-garde, en faisaient un affreux carnage, sans le généreux dévouement du lieutenant Mein du 13e régiment d'infanterie légère de sa Majesté. Ce noble jeune homme revint sur ses pas pour le secourir, et, au risque imminent d'être tué, resta près de Sturt pendant plusieurs minutes, conjurant, mais en vain, tous ceux qui passaient de lui prêter secours. Aidé enfin par le sergent Deane des sapeurs, il parvint à traîner Sturt sur une^couverture jusqu'à la sortie du défilé ; une fois là, il réussit à le placer sur un poney et à le conduire en sûreté au lieu du campement où, le malheureux officier languit jusqu'au matin : ce fut le seul homme de toute l'armée qui reçut une sépulture chrétienne. Le lieutenant Mein souffrait lui-même, à ce moment, d'une grave blessure qu'il avait reçue au mois d'octobre dernier ; son héroïque oubli de lui-même et son dévouement à son ami, à l'heure du danger, méritent une place dans les annales de la valeur et de la générosité anglaise.

Campement de l'armée anglaise près de Kaboul (1839-1842)

Quand l'armée eut atteint Khoord-Caboul, la neige avait commencé à tomber, et depuis elle avait à peine cessé. On n'avait pu sauver que quatre tentes, qui avaient été réservées aux dames et aux enfants, ainsi qu'aux malades. Une foule de malheureux blessés, privés de tout abri, errèrent donc pendant la nuit dans le camp, et moururent pour la plupart faute de secours; on n'entendit de tous côtés que des gémissements, des plaintes et des cris de détresse. Nous avions gagné un pays plus froid encore que celui que nous laissions derrière nous, et nous étions sans tentes, sans feu, sans nourriture : personne n'avait d'autre lit que la neige; quantité d'infortunés avant le jour y trouvèrent leur linceul. On doit s'étonner même que quelques-uns aient pu survivre à cette effroyable nuit. »

Sir Vincent Eyre, Retraite et destruction de l'armée anglaise dans l'Afghanistan en janvier 1842. Journal du lieutenant V. Eyre de l’artillerie du Bengale, sous-commissaire d’ordonnance à Caboul, suivi de : notes familières écrites pendant sa captivité chez les afghans (traduit de l’anglais par Paul Jessé), Paris, Corréard, 1844.

mardi 23 mars 2010

Les "honteuses habitudes" des Algériens dénoncées par un Français (1853)


Un Maure, par Jean-Léon Gérôme (1824-1904).

« Ceux qui connaissent les mœurs [des] Arabes savent combien ils sont adonnés à la sodomie.

[…] Le dernier dey d'Alger avait ses mignons ; presque tous ses beys et un grand nombre de ses officiers imitaient son exemple. Un an après notre arrivée en Afrique (1831), cet usage honteux existait encore. Ceux de nos soldats qui étaient doués d'une jolie figure eurent à repousser les propositions dégoûtantes des Algériens.

Quelques peuplades du Sahara algérien ont encore conservé ces honteuses habitudes. A Ouargla (cf. Le Sahara Algérien, par le lieutenant-colonel Daumas, 1845, un vol. in-8°, p. 78), par exemple, les mœurs de la population entière sont fort dissolues. Non seulement on retrouve près des murs de la ville et sous la tente ces espèces de lupanars qui se recrutent des belles filles du désert ; mais on y trouve des mignons qui font métier et marchandise de leurs débauches. Ce sont de très jeunes gens qui vivent à la manière des femmes, se teignent comme elles les cheveux, les ongles, les sourcils ; ils sont, il est vrai, généralement méprisés et relégués dans la classe des filles publiques, mais ils vivent, ce qui prouve que leurs compatriotes, avec leurs dédains affectés, sont, en secret, plus qu'indulgents.

A certaines époques de l'année, Ouargla a d'ailleurs ses saturnales, son carnaval avec ses débauches, ses mascarades et son laisser-aller nocturne. Mais ce qui prouve bien le relâchement général des mœurs de ce pays, c'est que la femme adultère qui, d'après la loi musulmane, doit être battue de lanières et lapidée, est beaucoup moins sévèrement punie à Ouargla que dans les autres parties du territoire arabe. Elle y est seulement répudiée et châtiée par son mari.

Le goût prononcé des Arabes pour cet acte bestial est toujours le même ; ce sont des faits notoires et des plus connus à Alger. Il paraît même que les Français y sont assez enclins.

Une mulâtresse, nommée Zohra, racontait devant moi, au dispensaire, qu'un soir, vers minuit, un coup frappé à sa porte l'avait réveillée; qu'elle s'était levée et avait introduit dans sa chambre un individu très bien mis, accompagné, à son grand étonnement, d'un jeune Maure. Interrogé par elle, le visiteur s'expliqua et accompagna sa réponse de deux pièces de cinq francs qui levèrent les scrupules de Zohra. Il en résulta un double et monstrueux accouplement accompli simultanément.

Dernièrement la Cour d'appel d'Alger eut à juger une affaire des plus scandaleuses, celle de la rue des Marseillais. La chose était organisée en grand. Des enfants allaient, le soir, sous les arcades de la rue Bab-el-Oued, recruter des amateurs qui, une fois amenés dans le repaire, étaient, bon gré mal gré, forcés de s'exécuter. Il paraît que des objets très compromettants pour leurs propriétaires ont été saisis dans cette maison pendant le cours de l'instruction.

Un des spectacles les plus pénibles pour l'observateur, c'est surtout le scandale de celle dépravation anticipée de la jeunesse et de l'enfance. A Alger, ce ne sont pas seulement des femmes qui exercent le honteux métier de la prostitution ; à chaque pas, sur la place même du Gouvernement (promenade de la ville), et à chaque coin de rue, vous rencontrez des enfants, des petits garçons de dix et douze ans qui vous adressent les provocations les plus tenaces et vous font les propositions les plus obscènes.

Nous sommes fort porté, dit le docteur Jacquot, à attribuer ces rapprochements animaux à ce que, en Orient, les femmes, presque toujours renfermées, ne sortent que voilées : les désirs des sens ne trouvant point d'aliment dans la vue de ces masses informes de draperies ambulantes, se trompent d'objets, et s'adressent à tout ce qui présente, sans voile, des formes arrondies et une peau délicate. C'est la séquestration trop absolue des femmes qu'il faut en accuser. Plus les passions sont vives dans ces climats, et plus on a gêné les femmes ; c'est pour les garder qu'on a mutilé des hommes, qu'enfin on a inventé des eunuques.

On doit peut-être chercher la cause d'une pareille dépravation, qui pervertit et dégrade l'instinct naturel du sexe masculin, dans le mépris qu'inspire aux Maures et aux autres peuples orientaux la faiblesse d'un sexe qui, leur accordant ses faveurs sans leur opposer assez de résistance, doit nécessairement, par celle soumission passive à leurs moindres velléités, loin d'exciter et d'aiguillonner leurs désirs, leur inspirer bientôt la satiété et le dégoût. »

Edouard Adolphe Duchesne, De la prostitution dans la ville d'Alger depuis la conquête, Paris, J.B. Baillière, Garnier frères, 1853.