mercredi 9 juin 2010

Le pillage du palais des Tuileries le 24 février 1848 (1ère partie)


"La salle du trône aux Tuileries", lithographie de Victor Adam et Jean-Baptiste Arnout, 1848.

« Louis-Philippe et tous les membres de la famille royale venaient à peine de quitter les Tuileries, que les troupes assez nombreuses, artillerie et infanterie, massées autour de ce palais, et le général qui les commandait, quittèrent la place et regagnèrent leurs quartiers ou leurs casernes, abandonnant ainsi la demeure royale aux fureurs de l'émeute. Les serviteurs du roi et des princes, paralysés par la terreur, sans chefs, sans ordres, ne pouvaient opposer aucune résistance. Rien ne fut plus facile aux vainqueurs armés qui s'étaient aventurés jusqu'à la place du Carrousel, à la multitude de curieux dont les flots allaient toujours grossissant, que de s'avancer timidement d'abord, puis bientôt résolument, jusqu'aux grilles et aux portes du palais, puis enfin d'en franchir les diverses entrées.

Sous le règne de Louis-Philippe, la plupart des rues étroites qui entouraient le Palais-Royal et les Tuileries servaient d'habitation à la population la plus immonde. Aujourd'hui, que le Louvre, achevé par Napoléon III, étend ses splendeurs monumentales sur une partie des terrains occupés par ces rues étroites ; aujourd'hui que la nouvelle rue de Rivoli a rendu l'air et la lumière à cet amas de cloaques dont les noms mêmes sont déjà oubliés, on aura peine à comprendre cet envahissement si subit de l'antique demeure de nos rois; on aura peine à comprendre que ce fut surtout une population de prostituées et d'hommes sans aveu qui, poussé par l'espoir du désordre et du butin, se précipita dans les appartements royaux sur les traces des combattants armés, que préoccupait alors une seule pensée, celle d'enlever le trône pour le briser, et pour en brûler les débris sur la place de la Bastille. C'est à cette honteuse population du voisinage que revient le triste honneur de ces orgies, de ce pillage dont le récit restera toujours au-dessous de la vérité.

La tourbe triomphante se rue d'abord dans les appartements du rez-de-chaussée, dans le cabinet du roi, dans sa chambre à coucher, dans les salons de la reine, dans les appartements des princes, des dames d'honneur ; dans les entresols. Puis elle gravit les escaliers du premier étage. Le flot grossit toujours : les portes d'entrée ne se trouvent plus assez larges, les fenêtres du rez-de-chaussée sont escaladées. Dans sa curiosité et dans son étonnement, cette foule se contente d'abord de regarder, d'admirer avec convoitise ; mais une main coupable ouvre un meuble, se saisit d'objets précieux, et donne ainsi le signal de la destruction et du pillage : linge, vêtements, armes, uniformes, livres, dessins, correspondances, manuscrits, tout est bouleversé, saccagé, pollué. On pénètre même dans les cuisines et dans les caves. Trois mille bouteilles de différents vins, bourgogne, bordeaux et Champagne, furent bues, volées ou brisées [note : M. de Montalivet, dans son livre sur la liste civile, évalue celle perte en argent à la somme de 7,300 fr.]. On vit bientôt de longues files de pillards sortir du palais des Tuileries chargées de batteries de cuisine, d'instruments de ménage et de comestibles. L'envahissement fut si rapide, que l'émeute put achever le déjeuner commencé à dix heures du matin par le roi et la famille royale.

Au milieu du bruit et du désordre, de robustes et habiles gaillards détachent le marteau de l'horloge du dôme des Tuileries, et, à l'aide de ce pesant morceau de fer, qui venait de sonner la dernière heure de la monarchie de juillet, il n'y a plus de secrétaires, de commodes, d'armoires, qui ne soient brisés par cette horde à moitié ivre. Tout lui devient dépouilles opimes.

Saint-Lazare avait ouvert ses portes aux pensionnaires que lui confie la police correctionnelle, et ces femmes vinrent grossir le nombre de celles qui, déjà maîtresses des appartements du palais, y buvaient, y chantaient, y dansaient, à la clarté éblouissante de milliers de bougies inondant de flots de lumière ces hideuses saturnales. Un jeune homme élégamment vêtu, d'un grand nom, d'un nom célèbre surtout dans les annales historiques de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième, tenait le piano et jouait tour à tour, aux applaudissements de cette multitude avinée, la Marseillaise, des galops et des polkas. Tout ce personnel féminin des carrefours et des coins de rues s'était jeté sur les robes des princesses, des dames d'honneur, de la reine elle-même : elles en coupaient le corsage, le jetaient au feu et cachaient de magnifiques jupes de soie, de velours, sous les haillons qu'elles portaient en sortant de prison.

[…] Que de bruit, que de mouvement, que d'ivresse, que de scènes incroyables, dans cette vaste demeure où, la veille, se discutaient avec anxiété, mais avec calme, les destinées de la France et de la royauté ! Plus de douze cents individus s'y installèrent résolument comme dans un bivouac, s'organisant par compagnies, par sociétés, dans chacun des appartements. Ils couchaient tout habillés et tout armés sur les tapis, sur les divans que recouvraient les plus riches étoffes. On faisait la soupe dans le foyer d'élégantes cheminées, revêtues du marbre le plus précieux, et plus d'une tasse, plus d'une soucoupe de porcelaine de Sèvres et de Saxe servirent d'assiettes. […]

Cette foule en délire régnait et gouvernait au milieu de ce palais ; tout était tombé en son pouvoir. On ne peut raconter les honteuses indignités qui s'y commirent. Un misérable s'était emparé d'un magnifique volume du Coran, imprimé sur peau de vélin, relié en maroquin rouge, doré sur tranche : il l'ouvrit pour le souiller en y déposant des ordures. Quelques-uns se livrèrent au plaisir de crever les yeux de plusieurs portraits, ceux de la reine d'Espagne et de la duchesse de Montpensier; d'autres dessinaient sur les murs des saletés, des infamies, y inscrivaient des vers, des sentences et des menaces de mort contre plus d'un nom respecté ; des mains noires et calleuses feuilletaient les plus riches albums, fouillaient les papiers les plus intimes.

Une autre bande d'oiseaux de proie s'était aussi abattue sur le palais des Tuileries : c'étaient les amateurs de curiosités, les revendeurs, les receleurs de tous étages. Plus d'un a fait des razzias dont les produits sont encore cachés dans des tiroirs, dans des bibliothèques, jusqu'à ce qu'on puisse les montrer au grand jour, ou les vendre avec sécurité. Les commissaires du gouvernement durent même bien plus surveiller ces redingotes noires que les blouses. Beaucoup de gens du peuple étaient au comble de la joie quand ils avaient pu passer un gilet ou un pantalon princier; mais les redingotes noires avaient l'œil et mettaient la main sur les armures, sur les tableaux, sur les dessins, sur les cachets, sur les bagues d'un grand prix. De tous côtés, des affiches disaient : Mort aux voleurs! Plusieurs fripons furent arrêtés; mais, à leur arrivée à la préfecture de police, ils étaient tous mis en liberté.

[...] Dans la chambre à coucher du roi et de la reine était placé un prie-Dieu d'un beau travail et contenant les reliques les plus précieuses pour le cœur de la reine : on y avait enfermé le masque moulé sur le cadavre du duc d'Orléans et le suaire de la princesse Marie. Une femme en furie allait lacérer, briser ces saintes reliques, lorsqu'une main vigoureuse arrêta cette profanation en renversant brusquement et à l'improviste cette femme sur le tapis.

Dans la chambre à coucher, dans le salon et dans la salle de bain de la reine, de petites armoires, des placards, échappèrent aux regards et à la dévastation ; on y recueillit, pour les restituer à la famille royale, les papiers les plus secrets, les plus intimes, du roi et de la reine. Un volume contenait une correspondance entre Louis-Philippe et la princesse Marie-Amélie, correspondance qui datait de leurs jeunes années.

Tous ces hôtes nouveaux de la demeure royale s'étaient organisés ; des commandants avaient été élus par eux, des postes nombreux avaient été établis à l'extérieur et à l'intérieur. On pouvait voir quelques-uns de ces factionnaires affublés des costumes les plus bizarres : l'un portait un costume de général, l'autre se drapait dans la robe de chambre de Louis-Philippe, celui-ci s'était paré d'un habit brodé à la française. Un manœuvre, croyant sans doute faire honneur à la république naissante, avait endossé la grande livrée du roi.

Au milieu d'un des appartements envahis, on trouva dans sa cage un perroquet d'assez vulgaire apparence, mais qui obtint tout à coup les honneurs de la popularité et les joies d'une ovation. Il répétait avec la plus nette prononciation : A bas Guizot ! C'était à qui gorgerait cet orateur de l'opposition, ce révolutionnaire qui exprimait si bien les haines aveugles du moment, de sucre, de friandises, pour l'entendre crier : A bas Guizot ! Le bruit se répandit que ce perroquet avait eu pour précepteur en politique le prince de Joinville. Ce propos prit tout de suite le caractère sérieux d'un fait historique. »

Docteur Louis Désiré Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, vol. 4, Paris, Imprimerie de la Librairie Nouvelle, 1857.

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"Comme on fait son lit, on se couche : chambre à coucher du Roi,
du 24 au 25 février 1848", lithographie par Franz Teichel.

« Ce fut à une heure et demie de l'après-midi que, le 24 février, le flot populaire fit irruption dans ce palais des rois, qui allait bientôt après devenir le théâtre des plus dégoûtantes orgies. Voici en quels termes est racontée l'entrée du peuple souverain, par l'homme le moins suspect d'avoir cherché à diminuer sa gloire, et qui eût été le mieux placé pour dire la vérité, si le besoin de la cause qu'il avait chaudement embrassée n'avait dû le contraindre à adoucir beaucoup de teintes, à excuser ou à passer sous silence bien des faits :

Le premier mouvement des hommes, désappointés de n’avoir pas à se battre, était, eu entrant dans ces salons non défendus, de se jeter "sur les fauteuils et les canapés, et de s'y bercer avec délices, pour compenser la contrariété d'une victoire trop facile." (Le Drame des Tuileries, par le citoyen Saint-Amant, commandant supérieur du palais, breveté du gouvernement provisoire.)

Pourquoi, hélas ! l'a-t-on rendue si facile, cette prétendue victoire ? La moindre résistance eût éloigné la canaille, refoulé les pillards. Les honnêtes gens, entraînés par la simple curiosité, ne leur auraient pas prêté l'appui de leur présence; je suis même certain que si on leur eût fait un loyal et énergique appel, ils ne seraient pas restés sourds à la voix qui les aurait rassemblés pour la défense de l'ordre public, si gravement compromis; pour celle de la société, menacée dans sa base comme dans son sommet !

Il n'y eut donc pas de prise des Tuileries : le roi quitta volontairement et le peuple occupa purement et simplement le palais; mais avec cette circonstance, essentielle à remarquer, que l'occupant dévasta, cassa, brisa et pilla, dans l'espace de quelques heures, presque tout ce que la famille royale avait pu réunir, en dix-sept ans et demi, au prix d'immenses sacrifices d'argent et de soins assidus, en objets rares et précieux, attestant un goût éclairé dans les sciences, dans les arts et dans l'industrie.

[…] On a recueilli, aux Tuileries et au Palais-Royal, vingt-cinq mille kilogrammes de fragments de glaces et de cristaux, n'ayant plus que la valeur de la matière brute à jeter au creuset; et il en a sans doute été perdu davantage encore en parcelles broyées. Dix tombereaux ont été chargés des débris des plus belles porcelaines de Sèvres. Telle était leur valeur matérielle, qu'on a pu retrouver encore pour plus de vingt mille francs de l'or dont elles étaient ornées. Quant à la valeur artistique, on conçoit qu'elle était immense. Le nombre des pièces de cristaux de table brisées, s'élève seul à 23.000 ; celui des pièces de porcelaine excède 45.000 !

Les riches tentures des Gobelins et de Beauvais furent impitoyablement trouées, déchiquetées, effilées; les velours et les soieries de Lyon, qui brillaient d'un si bel éclat aux expositions de l'industrie, où elles avaient presque toutes figuré, ont été découpées en lanières pour faire des écharpes, des ceintures, ou discrètement emportées pour de plus utiles usages.

Le palais des Tuileries a cependant été moins maltraité que le Palais-Royal, et surtout que le château de Neuilly, principalement en ce qui touche aux chefs-d'œuvre de nos artistes les plus célèbres. De honteuses mutilations sont à regretter, sans doute; mais beaucoup d'objets précieux y sont restés intacts, ce qui peut s'expliquer par diverses causes. Et d'abord, c'est aux Tuileries que l'invasion populaire a commencé. Calme et paisible au début, elle n'est devenue désordonnée qu'un peu plus tard, et c'est vers le soir qu'elle avait atteint son paroxysme. A ce moment, un agent du gouvernement provisoire est venu prendre le commandement du palais, et il faut reconnaître que son intervention, puissamment aidée par le zèle de plusieurs serviteurs dévoués, a obtenu quelques heureux résultats. »

Louis Tirel (ex-contrôleur des équipages du Roi Louis-Philippe), La république dans les carrosses du roi : triomphe sans combat. Curée de la liste et du domaine privé. Scènes de la révolution de 1848, Paris, Comptoir des imprimeurs, 1850.

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