vendredi 18 juin 2010

"Les femmes socialistes ne sont pas encore mortes sous le ridicule..." (Alex. Dumas, 1849)


Honoré Daumier, "L'émancipation des femmes par des femmes déjà furieusement émancipées", lithographie parue dans Le Charivari, 12 octobre 1848 (série : Les Divorceuses).


« Les femmes socialistes ne sont pas encore mortes sous le ridicule. Elles vivent encore, elles se réunissent encore dans des banquets. Nous en avons eu un aujourd'hui à la salle de la Fraternité, rue Martel, où tout s'est passé d'une façon assez froide. Le petit nombre de convives semblait causer quelque désappointement aux organisateurs, qui avaient sans doute compté sur les affiches placardées dans les divers quartiers pour augmenter ce nombre.

La salle n'avait reçu aucune décoration supplémentaire à l'intérieur ; mais à l'extérieur de la porte d'entrée on voyait de chaque côté une affiche bleue faisant un appel aux électeurs en faveur d'une candidature pour la prochaine Assemblée législative : cette candidature d'une espèce nouvelle est celle de Mme Jeanne Deroin, l'une des dames socialistes qui avaient organisé le banquet. Voici la circulaire électorale :

« Aux électeurs du département de la Seine.

Citoyens, je viens me présenter à vos suffrages par dévouement pour la consécration d'un grand principe : l'égalité civile et politique des deux sexes.

C'est au nom de la justice que je viens faire appel au peuple souverain contre la négation de principes qui sont la base de notre avenir social.

Si, usant de votre droit, vous appelez la femme à prendre part aux travaux de l'Assemblée législative, vous consacrerez dans toute leur intégrité nos dogmes républicains : liberté, égalité, fraternité, pour toutes comme pour tous.

Une Assemblée législative entièrement composée d'hommes est aussi incompétente pour faire les lois qui régissent notre société, composée d'hommes et de femmes, que le serait une Assemblée composée de privilégiés pour discuter les intérêts des travailleurs, ou une assemblée de capitalistes pour soutenir l'honneur du pays.

JEANNE DEROIN, Directrice du journal L'Opinion des femmes. »


Nous nous bornons à reproduire celle circulaire ; les électeurs la jugeront. Revenons au banquet. Une autre dame socialiste qui ne s'est pas encore, que nous sachions, présentée aux suffrages des électeurs, a porté le premier toast : Aux souffrants ! M. Hervé a porté un autre toast : A l'hospitalité ! Dans ses développements, faisant allusion aux désirs d'affranchissement des femmes socialistes, il a dit : "Que les femmes nous laissent faire, qu'elles ramassent les blessés qui resteront sur le bord du chemin ; leur lâche est assez belle. Le prolétaire n'est pas affranchi, la femme ne doit venir qu'après ; qu'elle attende, son heure viendra." II s'est élevé aussi contre l'expulsion de France du quelques étrangers.

On a entendu ensuite les toasts suivants : par M. Jean Macé, au respect de la dignité humaine ! par Mme Brasier : à la Pâque ! en mémoire de celui qui mourut sur la croix pour racheter le monde ! à la Pâque des travailleurs ! à la communion de l'intelligence ! Frères et sœurs, communions avec l'humanité, mais de cœur et non de bouche seulement. A la Pâque, banquet de tous, fête d'égalité, premier signe des temps pour les socialistes !

Mme Jeanne Deroin, candidat à la députation, a porté un toast à l'avènement social de la femme ! Elle a cherché à réfuter l'un des précédents orateurs, et s'est élevée contre les questions d'inopportunité et d'ajournement qu'on oppose toujours à la femme quand, après avoir vu transformer son esclavage en servitude, elle demande son affranchissement. La femme doit marcher avec les hommes comme citoyenne ; si elle demande à agrandir le cercle de ses devoirs, ce n'est pas par une pensée mesquine, pour une question personnelle ; il ne s'agit ni de mariage ni de divorce, mais d'une grande question politique.

Mme Jeanne Deroin, après être entrée dans quelques développements sur le dernier paragraphe de sa circulaire électorale, a terminé en disant qu'on avait commis une grande faute, en février, en ne prononçant pas l'affranchissement de la femme. "Vous avez crié alors, a-t-elle ajouté, après ceux qui voulaient garder leurs privilèges, et vous faites tout ce qui dépend de vous pour garder les vôtres ! La femme est une amie ; elle protège sans l'opprimer l'enfant qu'elle élève, et vous, vous ne voulez accorder aucune protection à la femme !..."

M. Gamet a répondu a Mme Deroin ; il a déclaré qu'en sa qualité d'homme il ne pouvait accepter la responsabilité qu'elle voulait faire peser sur la société ; il s'est livré à une courte, mais assez mordante digression sur un certain nombre de femmes qui, donnant plein essor a leurs penchants naturels, ne s'occupent nullement d'affranchissement ni de politique, mais passent des semaines entières pour savoir quelles toilettes elles mettront pour écraser ou éclipser madame une telle.

Le torrent des folies de ce siècle n'est pas encore passé ! Il y a des femmes pour assister à ces banquets, des femmes pour prononcer des discours, des compères pour leur répondre ; et tous ces gens-là se couchent contents le soir, croyant sans doute avoir remué le monde. Où sont les mots qui expriment le dégoût, le mépris, avec le plus de virulence, pour les jeter à la tête de ces mégères échappées du foyer domestique ou plutôt des cabanons de Bicêtre ! »

Alexandre Dumas, Le Mois. Revue historique et politique jour par jour de tous les événements qui se produisent en France et à l’étranger depuis Février 1848, 2e année, n° 17, 1er mai 1849.

2 commentaires:

  1. J'ai réalisé une expo sur le thème "les luttes féministes de 1848 à 1936 vues à travers la presse" et votre article m'a vivement intéressé.

    sylviefch@aol.com

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  2. Cette exposition est-elle visible quelque part ?

    Je suis ravi de découvrir que cet article (dont je ne suis naturellement pas l'auteur, mais simplement le "transcripteur") vous a plu. D'autres textes concernant les femmes au XIXe siècle figurent sur ce blog.

    Cordialement,
    A. F.

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