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jeudi 24 février 2011

"La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie ?" (F. de Lasteyrie, 1858)


Alexandre Dumas Père en 1855, par Nadar (1820-1910).

« La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie toute matérielle, qui se borne à quelques préparations chimiques plus ou moins adroitement accomplies ?

La question est discutable sans doute ; aussi a-t-elle déjà donné lieu à d’assez vives controverses. Il va sans dire que les artistes en général ne veulent voir dans la photographie qu’un métier indigne d’eux, et que les photographes, au contraire, repoussant énergiquement l’humiliante qualification donnée à cette merveilleuse invention, y voient un art nouveau qu’ils placent presque au niveau des autres.

Comme il arrive toujours en pareil cas, il y a évidemment exagération des deux parts. Mais, à choisir entre les préventions des artistes et les prétentions des photographes, nous serions bien tentés, quant à nous, de prendre fait et cause pour ces derniers.

Non, sans doute, la photographie n’est pas un art comme les autres. L’invention lui manque : ce n’est pas un art créateur. On ne saurait y reconnaître l’œuvre directe et absolue de la main de l’homme, et celui-ci ne saurait, par conséquent y revendiquer une part de gloire égale à celle qui lui revient dans les arts graphiques proprement dits.

Mais ce n’est pas non plus, et encore bien moins, un métier ; car le succès ne dépend pas uniquement de la bonne exécution de quelques manipulations chimiques, et le résultat, pour être satisfaisant, exige de la part de l’opérateur un tact, un instinct du pittoresque, une délicatesse de goût, une intelligence de la nature, une appréciation des effets d’ombre et de lumière, qui, tous réunis chez une seule et même personne, constituent précisément ce qu’on appelle le sentiment de l’art. On peut être photographe de beaucoup de talent sans savoir dessiner ; mais on ne peut certainement pas le devenir si l’on n’est doué du sens artistique.

Il n’y a plus un mur, à Paris ou en province, qui ne soit encombré d’épreuves daguerriennes offertes à la curiosité des passants. Là est le métier. Après huit jours de leçons, tout homme un peu intelligent arrive à produire une image sur sa petite plaque ou sur son papier ciré ; innocente industrie qui rend le soleil complice, bon gré, mal gré, d’erreurs de goût dont j’aime à penser qu’il rougit sous ses rayons.

Mais combien sont-ils ceux qui, par les mêmes procédés chimiques, arrivent à reproduire la nature dans toute son harmonie, les monuments de l’art dans toute leur puissance et leur éclat ? Ceux-là on les compte ; il y a plus, on les reconnaît ; car chacun d’eux sait donner à ses productions un cachet personnel, résultat évident de la de la manière dont il comprend la nature. Ici, par contre, le métier disparaît et l’art commence.

Déjà la photographie a ses classiques et ses romantiques ; les premiers poursuivant la vérité dans le fini des détails et la netteté des lignes ; les autres, amoureux des nuages et des jeux de la lumière, et négligeant à dessein ce qu’ils appellent des minuties pour saisi la nature dans ses plus larges effets. Peu à peu les écoles se forment et se caractérisent ; ainsi, dès à présent, l’œil d’un amateur tant soit peu exercé reconnaîtra sans peine les photographies anglaises ou italiennes de celles qui se font en France. Tout cela, nous le demandons, n’est-il pas, dans une mesure quelconque, le fait d’un art proprement dit – art dépouillé, j’en conviens encore une fois, des facultés créatrices qui sont le plus bel attribut du génie de l’homme, mais amplement pour vu des facultés reproductives par lesquelles l’homme s’approprie à son gré tous les objets extérieurs – art secondaire, je le veux bien, mais qui pourtant mérite, dès aujourd’hui, de prendre sa place à la suite des autres ?

Réunions fréquentes, exposition permanente, lectures de mémoires, conférences familières, publication d’un bulletin mensuel, tels sont les moyens que la Société française de photographie a mis en œuvre, et ils ont bien réussi, si l’on en juge par les résultats déjà obtenus. Aujourd’hui la société compte dans son sein la presque totalité des photographes de quelque renom […]. La cotisation de ses membres forme la dotation principale de la société, qui s’enrichit en outre par les généreuses offrandes de la plupart de ses membres, lesquels veulent bien mettre habituellement à sa disposition un certain nombre d’épreuves de choix de leurs productions les plus remarquables. Chaque année, on en fait une vente. […]

Une […] chose nous a frappé dans la dernière vente de la Société française : c’est le discernement, le goût épuré dont a fait preuve le public acheteur. Ai-je besoin de dire que les grandes planches monumentales de MM. Baldus et Bisson ont été enlevées la plupart au double de leur valeur marchande ? Ces photographes éminents n’avaient envoyé là que leurs œuvres de choix. Près d’elles, les épreuves de M. de Noailles ne pâlissaient pourtant pas. Il est vrai que celui-ci avait eu pour coopérateur le soleil d’Afrique, à l’aide duquel il était allé reproduire les merveilleuses ruines romaines enfouies dans la régence de Tunis. […]

Le paysage était abondamment représenté à la vente. Français et étrangers, amateurs et photographes de profession, figuraient pêle-mêle dans la lice, et le public paraît avoir vivement goûté leurs œuvres. Entre celles qui ont obtenu le plus beaux succès aux enchères, il faut citer d’abord les vues de Suisse, de M. P. Périer, si fines, si bien éclairées, si harmonieuses, si spirituelles en un mot ; les bords de rivières si calmes et aux reflets si purs de M. Aguado ; les effets de mer si surprenants de M. Legray ; les admirables vues d’Ecosse de M. Fenton, le photographe anglais, avec lointains vaporeux et diaphanes dont lui seul a le secret ; les paysages si riants et si vrais de M. Pesme ; ceux de MM. Mailand, Fortier, Fierlants et Davanne ; et, par-dessus tout peut-être, les vues de Hollande de M. Jeanrenaud, qui semble s’être inspiré, non seulement de la nature qu’il avait à reproduire, mais aussi et en même temps du sentiment le plus exquis de cette grande école de paysagistes dont la Hollande fut le berceau.

Quant à la figure, tout le monde souriait à un ami ou saluait une connaissance en feuilletant les portraits si vivants, si animés de M. Nadar, le vrai Nadar, le Nadar dont la signature bien connue couvre à elle seule un arpent de muraille place du Havre. A quoi bon cependant tant de réclames, quand on a pour enseigne et pour répondants tous ces visages épanouis où la nature est si bien prise sur le fait ? Regarde, bon public, reconnais tes amis : voici Janin avec sa bonne et spirituelle humeur ; voici Dumas qui te sourit d’un air un peu moqueur en t’annonçant son prochain départ pour un nouveau voyage de découvertes ; et celui, avec sa bonhomie pleine de finesse où le génie cherche en vain à se dissimuler, n’as-tu pas reconnu Rossini ? Mais au milieu du joyeux cénacle, quelle est cette figure austère dont les traits âprement ciselés semblent plutôt une face moulée en plâtre qu’une image empruntée aux rayons du jour ? Taisons son nom. Ici le succès a fait défaut. M Nadar a la main trop légère pour de pareils sujets. Qu’il laisse à son heureux émule M. G. Legray le soin de reproduire les grandes figures de la politique et les mâles visages de nos soldats ! »

Ferdinand de Lasteyrie, « La société française de photographie »,
Le Siècle, vendredi 25 juin 1858.

mercredi 19 janvier 2011

"Les élèves de l'École des Beaux-Arts ne voulaient point de Viollet-le-Duc" (Maxime Du Camp, 1882)


Eugène Viollet le Duc (1814-1879), éphémère professeur d'esthétique et d'architecture à l'Ecole nationale de Beaux-Arts. Photographie de Nadar. Strasbourg, musée d'art moderne et contemporain.


« La journée du 29 janvier 1864 est restée légendaire dans les annales de l'École des Beaux-Arts ; selon le langage de l'endroit, ce fut un "chahut babylonien". Le comte de Nieuwerkerke, en qualité de surintendant des Beaux-Arts, était venu installer le nouveau professeur il était accompagné de Mérimée, qui jouait le personnage du fidus Achates, et de Théophile Gautier, chargé de rendre compte dans Le Moniteur officiel du succès de la première leçon. On redoutait des murmures, peut-être même quelque protestation mais on ne s'attendait pas au plus formidable des charivaris qui jamais eussent accueilli un maître de l'enseignement. A peine Viollet-le-Duc fût-il assis dans sa chaire et eut-il ouvert la bouche pour dire : "Messieurs" – ce fut le seul mot qu’il put prononcer – que le tumulte commença.

Dans la salle du grand amphithéâtre, décoré par Paul Delaroche, les élèves se pressaient en nombre anormal, les gradins, les couloirs et tous les abords étaient occupés ; nulle place libre les combattants avaient été fidèles au rendez-vous donné. L'exclamation fut énorme, composée de toutes sortes de vociférations chants de coq, barrissements d'éléphant, rugissements de lion, gloussements de poule, braiments d'âne, hennissements de cheval, miaulements de chat, rauquements de tigre, glapissements de renard, jappements de chien, tous ces cris se mêlèrent dans une tempête au milieu de laquelle se pressaient les injures. Nieuwerkerke était debout et gesticulait, Viollet-le-Duc tenait bon et continuait à vouloir parler peine inutile, on n'entendait qu'une immense clameur. Deux jours après, Mérimée racontait la scène en ma présence chez la comtesse de Nadaillac et disait : "Les poumons de cette jeunesse sont d'une vigueur remarquable je ne me suis jamais tant amusé."

Viollet-le-Duc, lui, ne s'amusait pas, Nieuwerkerke non plus ; les hurlements ne suffisaient pas à ces gamins affolés par leur propre bruit on lança contre le professeur la provision de projectiles que l'on avait eu soin d'apporter des pommes, des œufs, des boulettes de papier mâché et jusqu'à des gros sous. Au bout d'une demi-heure, Nieuwerkerke se retira, suivi de Viollet-le-Duc et de son escorte d'amis. Tout le monde battit des mains la victoire était complète et les rapins triomphaient derrière le groupe qui entourait Nieuwerkerke, ils sortirent en rang, quatre par quatre, silencieux cette fois, comme s'ils eussent fait cortège à un haut personnage, et traversèrent ainsi les cours de l'École des Beaux-Arts. Au moment où Nieuwerkerke allait franchir la grille, il se retourna, et toute la bande, éclatant de rire, lui fit un salut dérisoire. La sottise dont son âme était pleine ne put se contenir ; il leva un doigt menaçant vers ces jeunes gens dont le nombre même assurait l'impunité et leur cria : "Je vous retrouverai, vous autres." A l'instant la manifestation changea d'objet ; elle abandonna Viollet-le-Duc, qui, disait-on, avait "son paquet" ; elle ne s'adressa plus qu'à Nieuwerkerke et devint, par allusion, personnelle au-delà de l'insulte.

Nieuverkerke n'essaya pas de faire tête, mais il ne se déroba point. Toujours accompagné de Viollet-le-Duc, de Mérimée, de Théophile Gautier, de quelques fonctionnaires de l’Ecole, il rentra à son logement du Louvre à pied, par la rue des Beaux-Arts, le quai Malaquais, la place de l'Institut et le pont des Arts. A dix pas derrière lui, marchaient les élèves, auxquels se joignaient les curieux. On eût dit que l'on s'était distribué les rôles et que l'on en avait faît une répétition préalable, tant l'esprit rapide et moqueur du Français – du Parisien avait rapidement improvisé "une scie" qui était la plus sanglante des ironies. Un groupe chantait le premier vers de l'air fameux de Guillaume Tell :

Ô Ciel ! tu sais si Mathilde m'est chère!

Un second groupe répondait immédiatement par une parodie injurieuse :

A sa Mathilde, ô ciel qu'il coûte cher !

puis la chanson était interrompue, et, après un instant de silence, tous en chœur criaient : "Ohé Castor !" et l'on reprenait la romance de Rossini. Nieuwerkerke se pencha vers Théophile Gautier, qui me l'a raconté, et lui dit : "Ohé ! Castor ! Qu'est-ce que cela veut dire ?" Gautier, qui n'était point en reste de malice, qui avait eu bien des charges d'atelier sur la conscience et qui excellait à comprendre à demi mot, baissa le nez et répondit : "Je ne sais pas." C'était en effet difficile à expliquer, si difficile que j'y renonce ici, en faisant appel à la sagacité des lecteurs. Tout ce que je puis leur dire, c'est que Nieuwerkerke avait récemment fait bâtir une maison vers le parc Monceau et qu'ils trouveront dans les traités d'histoire naturelle la façon dont le castor bat la terre molle dont sa hutte est construite.

La manifestation, toujours chantant et toujours criant, entra au Louvre, derrière Nieuwerkerke, dans la cour des Musées. La police avertie était accourue on se gourma, les élèves décampèrent, saluant une dernière fois le surintendant du nom de Castor et, comme il est de bon exemple que force reste à la loi, on arrêta Théophile Gautier, qui fut conduit au poste, où il commençait à mûrir un projet d'évasion, lorsqu'il fut délivré par Viollet-le-Duc, Mérimée et Nieuwerkerke lui-même. On dit au brigadier des sergents de ville : "Pourquoi avez-vous arrêté monsieur ?" Le brigadier répondit : "A la longueur de ses cheveux, je l'ai pris pour un insurgé." Bien souvent, depuis, Gautier a raconté, de la façon la plus plaisante du monde, ce qu’il appelait son "temps de captivité" ?

Lorsque le rapport de cette échauffourée fut fait à l'Empereur, il se mit à rire, leva les épaules et ne dit mot. La princesse Mathilde fut outrée et parla "de ce peuple qui avait traîné sa réputation dans la boue." Elle reçut fort mal Eugène Giraud un de ses familiers plein d'esprit, qui la voulait calmer et lui dit : "Émilien n'y perdra rien." En effet, Émilien, c'est-à-dire le comte de Nieuwerkerke, fut nommé sénateur peu de temps après, et la princesse dit sérieusement : "on lui devait bien cette compensation." […]

Cette manifestation, qui s'adressait à un surintendant des Beaux-Arts, grand officier de la Légion d'honneur, amant avoué, sinon déclaré d'une princesse du sang, personnage de quelque importance, quoique secondaire, est la première qui se produisit dans la rue. Il fallait sévir, ce qui eût été excessif, ou en comprendre la signification. En somme, les élèves de l'École des Beaux-Arts ne voulaient point de Viollet-le-Duc ils le renvoyaient à son gothique aux fêtes de Compiègne, aux restaurations des édifices diocésains, et ils demandaient un autre professeur ; ils l'eurent. Par arrêté du 26 octobre 1864, Taine prit possession de la chaire d'esthétique ; l'ovation qu'on lui fit prouva que l'opposition n'avait rien de systématique et qu'elle ne s'était adressée qu'à une individualité dont les titres étaient trop discutables. Je ne suis pas certain que Viollet-le-Duc n'ait gardé rancune de sa mésaventure à l'Empire. Peu d'hommes ont été plus comblés que lui par Napoléon III et par l'Impératrice après les heures néfastes, il fit plus que de l'oublier il se souvint sans doute que Nestor Roqueplan a dit : "L'ingratitude est l'indépendance du coeur." Il fut indépendant jusqu'à l'héroïsme. »

Maxime Du Camp, Souvenirs d’un demi-siècle, t. 1,
Paris, Hachette, 1949 (ouvrage rédigé en 1882).

vendredi 14 janvier 2011

"Le voyage de l'Empereur... montre bien l'union intime de la nation et du souverain" (Ch. Robin, 1856)

William Bouguereau, L'Empereur visitant les inondés de Tarascon,
huile sur toile (1856), Hôtel-de-Ville de Tarascon.

« Le voyage de l'Empereur a une haute signification et une grande portée. Il montre bien l'union intime de la nation et du souverain qu'elle s'est librement choisi ; il assure à Napoléon III le dévouement de tous, et détruit dès aujourd'hui jusqu'à la dernière trace des partis désorganisés.

Nous ne pouvons mieux faire, pour donner à tous une idée de la façon dont l'Empereur a été accueilli par les populations du Midi, que de reproduire la lettre suivante, écrite de Tarascon, le 4 juin, par M. Adolphe Dumas, sous la pression des événements.

"Les journaux de Paris dans trois jours, et l'histoire de France dans des siècles, raconteront le voyage que l'Empereur vient d'accomplir au milieu des désastres de la Provence, et l'admiration étonnée des Provençaux pour un aussi grand caractère et un aussi grand cœur.

Je suis témoin oculaire de tout cet enthousiasme, qui veille sur les portes des maisons une partie de la nuit pour s'entretenir de cette apparition, comme d'une légende. En attendant un récit plus long, permettez-moi d'attester ce qu'on dit, ce que j'entends et ce que je vois.

Je le dois à mes chers et malheureux compatriotes d'Avignon, de Tarascon et d'Arles, qui ont besoin d'une voix pour dire à l'Empereur leur reconnaissance, qui va jusqu'à l’exaltation la plus extraordinaire.

Vous savez nos malheurs, si vous n'en savez pas encore le nombre. L'Empereur a quitté les Tuileries, à ce qu'il paraît, dimanche matin, avec un frac militaire, un sabre au ceinturon, un képi d'officier, et sa suite, composée de six personnes. Voilà le grand monarque qui vient défaire la guerre d'Orient et la paix religieuse et politique du monde.

L'Empereur est, à Paris, Napoléon III, la tête des conseils de l'Europe, tout le monde l'a vu à l'œuvre. Mais nous ne l'avons pas vu, comme à Lyon, à cheval et dans l'eau jusqu'à la ceinture, donnant la main pleine d'affection et pleine d'or à des femmes et à des enfants bloqués dans leurs maisons, et qui lui tendent la main des fenêtres.

Nous ne l'avons pas vu, comme à Avignon, dans une barque, avec Monseigneur, le maire et un rameur, pour ne pas trop charger l'embarcation, parcourant les rues les plus petites, les plus populeuses et les plus pauvres, et dirigeant lui-même les distributions et le sauvetage.

Nous ne l'avons pas vu, comme à Tarascon, et dans la, campagne submergée, au milieu d'un bivouac de paysans réfugiés avec leurs familles au pied des Alpilles, vidant ses poches et ses mains, à côté de la marmite de ces braves cultivateurs, hier riches fermiers, et ce matin à l'état de bohémiens.

Quand il est arrivé là, devant cette nappe d'eau qui s'étend jusqu'à Arles, et devant cette belle vallée de Tarascon dont il ne voyait plus que la cime des arbres, il n'a pas dit un seul mot, tant il était consterné.

Il a joint les deux mains, me dit une bonne femme, et il a fait : Ô mon Dieu !

Il était encore séparé de Tarascon par une lieue d'eau, de mûriers à fleur d'eau, de granges ruinées, et qui apparaissaient à la surface comme autant d'écueils ; il a sauté (c'est le mot) dans un batelet comme un soldat, de marine, et ne voulait que le batelier. Six hommes des cent-gardes étaient à terre et voulaient le suivre; l'Empereur a levé la main et montré trois doigts ouverts ; ce qui voulait dire qu'il n'y avait de place que pour trois. C'est ainsi qu'est parti l'Empereur au secours de Tarascon et d'Arles, à travers les courants d'eau et une forêt d'arbres." […]

L'Empereur avait, par sa fermeté, sa politique vigoureuse, forcé l'Europe à reconnaître l'influence française ; il avait porté notre puissance au degré élevé où l'avait placée son oncle. Comme lui il avait su en quelques jours effacer un triste passé et dix-huit années de faiblesse, et les déchirements intérieurs, les troubles civils s'étaient évanouis devant les actes admirables de son administration.

En conquérant pour le pays la place légitime qui lui était due dans le conseil des nations, il n'avait pas négligé le but plus pratique et si important des relations commerciales. Nos échanges s'étaient accrus, notre commerce relevé, et le chiffre des transactions, comme leur importance, avait pris des proportions considérables. L'industrie, vigoureusement appuyée, prenait une large part dans cette amélioration générale des grands intérêts du pays. Jamais à aucune époque elle n'avait été plus prospère, et son action vivifiante s'était étendue sur toutes les branches de la production.

L'Empereur, en sachant se concilier les sympathies de l'Europe, préparait au pays une ère nouvelle de grandeur et de puissance. Les Etats nos alliés avaient enfin reconnu et la supériorité de ses conseils et la sagesse de sa politique. La marche vigoureuse imprimée aux opérations stratégiques ; l'impulsion puissante qu'il avait su donner aux chefs de l'armée; sa rare intelligence des choses de la guerre ; son coup d'oeil sûr ; la promptitude de ses décisions, tout cela avait créé naturellement à notre profit une incontestable supériorité, dont l'Europe acceptait enfin l'ascendant.

Le peuple qui nous avait été le plus opposé était lié avec nous par une de ces unions puissantes qu'une même gloire avait cimentée, que l'accord des deux souverains rendait si éclatante. Et l'Angleterre, dans ce moment même, tait bien voir, à l'occasion des inondations funestes qui sont venues dévaster nos provinces, combien elle a de sympathies pour la France.

La souscription ouverte à Londres pour venir au secours des inondés prend les proportions d'une manifestation nationale ; et le généreux concours que nous prêtent nos voisins d'outre-Manche, depuis la reine et les hautes sommités de l'aristocratie, de la finance et du commerce, jusqu'à l'artisan le plus humble, viennent apposer au traité moral et politique conclu entre les deux nations un sceau indélébile, et montrer à quel haut degré de sympathie et d'estime mutuelles sont parvenus les deux peuples.

Seuls, les vieux partis tentaient encore de vains efforts pour rassembler leurs tronçons épars. Efforts inutiles comme la suite l'a prouvé; toutefois ces incitations sourdes, ces ténébreuses menées, jetaient dans la foule un malaise qui n'allait point jusqu'au doute, mais qui pouvait empêcher les affections nouvelles, les dévouements d'hier, d'être mieux affermis dans leur foi.

Eh bien, cette pierre d'achoppement, cet atome ténu qui pouvait peut-être servir d'appui aux mauvaises passions, est dès à présent anéanti !

L'Empereur, et il semble que la Providence ait dirigé ses pas, a été au-devant de ceux-là mêmes qui avaient le plus ouvertement méconnu son autorité, le principe d'ordre qu'il représente, en même temps que la volonté si hautement manifestée par l'immense majorité de la nation ; il s'est présenté dans ce grand appareil si rarement revêtu par le souverain ; il est venu non point comme le chef d'un grand État, mais comme le père de la nation. Il avait effacé de son coeur le souvenir des offenses, et il n'y avait sur ses lèvres que des paroles de commisération, d'encouragement, dans ses mains que des bienfaits, dans son âme que pitié et qu'amour.

Aussi, on peut le dire, l'Empereur a fait à nos yeux une conquête mille fois plus précieuse que celles qui résultent du choc des armées. Il a conquis des coeurs que de perfides conseils, que des convictions fâcheuses tenaient éloignés de lui. Dans le grand désastre que vient d'éprouver si cruellement la France, il existe comme une marque tracée par la volonté divine, comme un jalon placé par la Providence, qui semble convier tous les enfants du sol à une communion générale et sincère.

Les débris des anciens partis que la vérité éclatante n'avait pu vaincre, que la logique puissante des faits accomplis n'avait pu convertir sont aujourd'hui réunis à la fortune, de celui qu’ils considéraient comme l'ennemi de la chose publique. Ce que l'intérêt bien entendu du pays exigeait d’eux, ce que les voix éloquentes de la raison, de la justice, du progrès constant et réel, n'avaient pu faire, un homme l'a accompli.

Au lieu de s'adresser à l'action décisive, mais lente, de la raison, au lieu d'appeler à son aide les résultats, éclatants déjà, de son oeuvre nouvelle, au lieu de faire plaider pour lui les fruits déjà mûris de ses grands labeurs, Napoléon III a mieux fait : il s'est adressé aux sentiments généreux de la nation ; il a fait vibrer les cordes du dévouement et du courage ; il a compris qu'aux cœurs simples il fallait de grands actes ; qu'aux natures vives les grands mouvements étaient sympathiques ; qu'aux âmes ardentes il fallait montrer de bouillantes ardeurs.

Il a fait cela ; et désormais le peuple est pour lui. Et désormais ce ne seront plus seulement les majorités qui l'acclameront. Mais de toutes les poitrines, de toutes les bouches, sortira ce cri, brûlant d'enthousiasme et d'affection, qui vient de retentir avec tant d'unité sur les bords de la Loire et du Rhône, comme le 14 juin, des Tuileries à Notre-Dame : Vive l’Empereur ! »

Charles Robin, Inondations de 1856. Voyage de l’Empereur,
Paris, Garnier Frères, 1856.

dimanche 19 décembre 2010

"L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement" (La Semaine des familles, 1853)

L'Oncle Tom au théâtre, vu par Cham (Le Charivari, 1853).

« La Cabane de l'oncle Tom fait fureur depuis un an dans les deux Mondes […] D'abord, L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement. Mme Beecher-Stowe est plus qu'un romancier ; c'est un apôtre. A tort ou à raison, voilà deux faits incontestables. […]

A peine éclos dans un coin de l'Amérique, L’Oncle Tom fait explosion d'un hémisphère à l'autre. On en suit les éditions à une traînée de larmes et de bravos. On le tire et on le répand par centaines de mille exemplaires. Tous les journaux le publient et le traduisent. L'Angleterre donne le branle à l'Europe. Pas un magasin de Londres, où ne brille le titre prestigieux : Uncle Tom's cabin !

En France, c'est un critique du Journal des Débats, M. John Lemoinne, qui s'écrie le premier : "Voici un petit livre qui contient, en quelques centaines de pages, tous les éléments d'une révolution. Ce livre, plein de larmes et plein de feu, fait en ce moment le tour du globe, arrachant des pleurs à tous les yeux qui le lisent, faisant frémir toutes les oreilles qui l'entendent, et trembler toutes les mains qui le tiennent; c'est le coup le plus profond peut-être qui ait jamais été porté à cette institution impie : l'esclavage, et ce coup a été porté par la main d'une femme. C'est une note aiguë et perçante qui traverse l'air comme une flèche, et fait frissonner toutes les cordes sensibles de l'humanité. Ce livre est une suite de tableaux vivants, de tableaux de martyrs qui se lèvent l'un après l'autre en montrant leurs blessures et leur sang et leurs chaînes, et qui demandent justice au nom du Dieu mort pour eux comme pour nous. Mme Stowe a élevé les esclaves au rang des créatures humaines ; elle a prouvé qu'ils avaient une âme, comme il fallut le prouver autrefois, dit-on, pour la femme ; elle les a fait parler le même langage, éprouver les mêmes sentiments que les maîtres ; elle a montré qu'il y avait chez les noirs des pères, des mères, des enfants, des maris, des femmes, absolument comme chez les blancs. Je sais bien qu'on l'avait dit depuis longtemps, mais on ne l'avait pas encore fait voir d'une manière aussi saisissante. Quand elles s'en mêlent, les femmes sont de terribles révolutionnaires. Il n'y a qu'elles pour trouver le chemin des cœurs et le secret des passions. Nous avons tous entendu parler de ces êtres spécialement doués, qui devinent la place des sources sous la terre avec une simple baguette de coudrier. Les femmes possèdent aussi cette sorte de divination magnétique ; elles savent où sont les sources cachées ; elles ont la baguette magique qui ouvre le mystérieux réservoir des larmes. C'est là ce qui fait d'elles des instruments irrésistibles de propagande."

Les feuilletons de quatre ou cinq grands journaux parisiens, une vingtaine d'éditions dans tous les formats et à tous les prix, un million d'exemplaires dévorés en quelques semaines, un drame palpitant à l'Ambigu-Comique, un drame larmoyant à la Gaîté, un vaudeville sentimental au Gymnase, des parodies sur les petits théâtres, telle a été la réponse de la France au signal donné par M. Lemoinne. […]

Mme Stowe, malgré l'ardeur de son prosélytisme et la pureté de ses intentions, est-elle bien sûre […] que la portée donnée à L’Oncle Tom par elle-même sans le savoir, et volontairement par les abolitionnistes et les socialistes, ne sera pas plus funeste qu'utile à la cause des esclaves noirs?

Sans doute l'esclavage en soi est une chose odieuse, absurde, barbare, insoutenable. Il n'est pas même besoin d'être chrétien, il suffit d'être homme, pour délester et combattre une institution antireligieuse et antihumaine... Mais l'esclavage existant comme fait, et servant de base sociale à la moitié des Etats-Unis, comment abolir cet usage de plusieurs siècles, comment réparer ce crime de plusieurs générations ? Est-ce en excitant les noirs contre les blancs, les esclaves contre les maîtres, par des tableaux, nécessairement exagérés, des vertus et des souffrances des uns, des vices et des cruautés des autres ?...

Quand L’Oncle Tom soulèverait le monde entier pour l'abolition de l'esclavage, cette abolition en serait-elle plus facile et plus praticable en l'état des choses? Cela donnerait-il à tous les nègres la sagesse et la piété de Tom, l'intelligence et le courage de George, la tendresse et l'héroïsme d'Elisa, l'habileté économique et industrielle des cinq ou six noirs affranchis, cités par Mme Stowe, comme ayant fait fortune dans le commerce et les métiers de la civilisation ?

L'auteur sait, aussi bien que personne, qu'elle a peint l’exception et non la règle ; elle sait que les trois quarts des esclaves des Etats-Unis ne sont pas en mesure de recevoir la liberté ; elle sait que les affranchir, tels qu'ils sont, ce serait les jeter en proie à la misère, à la faim, au meurtre et au brigandage ; elle sait que leur sort, malgré l'impiété de l'esclavage, est vingt fois préférable à celui de la plupart des ouvriers libres des fabriques anglaises et américaines; elle sait que l'intérêt des dix-neuf vingtièmes des maîtres les force de jour en jour à rendre le joug de leurs esclaves aussi léger que possible ; elle sait enfin ce que sont réellement les nègres, soit qu'on les examine à l'état sauvage, soit qu'on les juge au point de vue de la civilisation.

Ceci est de l'évidence frappante, de l'histoire incontestable. La race noire est la seule au monde qui se refuse en masse au progrès, depuis l'origine de l'humanité. Reléguée au centre de l'Afrique, avec les monstres de la création, au milieu d'une nature aride ou désordonnée ; marquée au front du signe réprobateur de Cham, selon la tradition rabbinique ; chaînon intermédiaire entre l'homme et l'orang-outang, selon quelques physiologistes, cette race n’a jamais eu véritablement d'autre architecture que la hutte de houe et de feuillage, d'autre religion que le fétichisme le plus stupide, d'autre art que le tatouage et le collier de coquilles, d'autre luxe que la pommade de beurre fondu sur les cheveux, et les anneaux de verroterie aux narines ; d'autre langue et d'autre littérature que le bégayement de l'enfance ; d'autre esprit de famille que celui de sacrifier ses fils à Moloch, ou de les vendre contre une bouteille d'eau-de-vie ou une poignée de clous ; d'autre droit des gens que celui de s'exterminer de peuplade à peuplade, de s'échanger contre quelques charges de poudre, ou de se faire rôtir à la broche et de se manger à belles dents, avec des gambades imitées des singes et des macaques. Toutes les races blanches se sont élevées de la barbarie à la civilisation ; la race noire seule a résisté aux missionnaires, aux conquérants, aux législations divines et humaines, aux comptoirs du commerce, aux efforts de l'industrie, aux merveilles de la science, aux miracles de la foi ; elle n'a ni un saint, ni un poète, ni un guerrier, ni un artiste, ni un prophète... Toussaint-Louverture et Dessalines, outre qu'ils n'étaient plus des noirs purs, n'ont été que des héros monstrueux, moitié hommes et moitié bêtes féroces, et n'ont profité de la civilisation que pour se retourner contre elle. Voilà les nègres sur leur sol natal, à l'état de liberté et de nation. Qui oserait nier un fait aussi universellement attesté par les voyageurs, les annalistes et les témoins de tout genre ?

Comment un certain nombre de noirs sont-ils sortis de cette barbarie incurable? Par l'esclavage, et par l'esclavage seulement ! Cela est aussi vrai que triste à dire. Mais la destinée humaine, depuis la chute d'Adam, a ses lois fatales et ses expiations séculaires.

L'esclavage est une de ces lois et une de ces expiations, comme la guerre, la peste, la maladie et la mort. Hélas ! l'enfantement lui-même est une douleur. Les nègres sont évidemment enfantés à la civilisation par l'esclavage. Un critique éloquent le disait hier : "Rude est l'apprentissage, sévère est le maître, coupante est la lanière du fouet ; mais des élèves qui ne suivaient que les classes du lion, de l'hippopotame et du serpent boa ont la tête et la peau dures. Les charmants noirs de Mme Stowe, en les admettant tels qu'elle les peint, s'ils n'avaient pas été amenés du Congo ou de la côte de Guinée par des négriers philanthropes sans le savoir, ne liraient pas si pieusement la Bible, et danseraient une bomboula effrénée autour d'un quartier d'ennemi cuisant à petit feu."

Est-ce à dire qu'il faille consacrer et défendre l'esclavage et les vices de la législation américaine ? A Dieu ne plaise ! Mais ce n'est ni Mme Stowe, ni L’Oncle Tom, ni les fanatiques de l'un et de l'autre, qui adouciront ou abrégeront l'épreuve des esclaves. Ils l'aggraveraient et la prolongeraient plutôt par leurs excitations et leurs illusions les mieux intentionnées. Témoin la conflagration morale que L’Oncle Tom et sa vogue ont allumée aux Etats-Unis. L'esclavage — ses fruits en sont la preuve — doit se détruire par lui-même et disparaître dans la série de progrès que la Providence, celte véritable amie des blancs et des noirs, dirige et gouverne de là-haut par la main des hommes et la force des événements. Ce travail est lent, comme tous les travaux de la société.

Il n'a pas fallu moins de huit siècles pour accomplir, même imparfaitement, la fusion des races saxonne et normande en Angleterre, des races latine, franque et gauloise en France. Souhaitez que la fusion des maîtres et des esclaves, des blancs et des noirs, dure moins longtemps. Faites pour cela tout ce que commandent la sagesse, l'humanité, la religion. Mais surtout évitez les exagérations, les violences, les erreurs et les fausses routes de la passion, de la colère, de l'impatience, et même de la bonne volonté irréfléchie !

Ceux qui ont érigé L’Oncle Tom en événement social et en machine de guerre pour les noirs contre les blancs, se sont jetés, nous le croyons, dans une de ces fausses routes. Un grand nombre s'en sont aperçus trop tard, et ne savent plus comment rentrer dans le véritable chemin. Pour arriver à l'abolition de l'esclavage, les maîtres et les esclaves ont, chacun de leur côté, un apprentissage pénible à faire. Aidez-les dans cet apprentissage de conciliation, au lieu de les aigrir et de les armer les uns contre les autres.

Qu'en reconnaissant réciproquement la nécessité, l'utilité relative et momentanée de l'esclavage, le blanc et le noir s'avancent peu à peu vers sa suppression, d'autant plus certaine qu'elle sera mieux graduée. Que le premier — c'est l'urgent et l'essentiel — par la religion, par la loi, par l'intérêt, devienne de jour en jour un maître plus humain ; que le second soit élevé par l'éducation, autant que possible, à la dignité de chrétien, de père, de mère, de frère, de fils et d'homme ; qu'une fois amenée à celte hauteur morale, la famille nègre ne puisse plus être séparée légalement par une vente ; enfin que la transformation successive conduise les deux partis à un état meilleur, et non à un état pire, ce qui arriverait infailliblement dans une abolition hâtive. […]

Quant à nous, convaincus de l'impuissance des nègres par eux-mêmes, frappés de leur résistance à se civiliser, même au milieu de la civilisation, nous voyons leur émancipation écrite pour l'avenir, non pas dans les bibles, les romans et les prédications de Mme Stowe, mais dans la loi de charité qui s'applique au noir comme au blanc, et au maître comme à l'esclave, c'est-à-dire qui les rapproche pour l'accomplissement du bien commun, au lieu de les diviser par le tableau du mal respectif.

Nous voyons surtout cette émancipation dans la destruction du préjugé cruel qui pèse encore si injustement sur les sang-mêlé. Car, il faut le dire, sauf les rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, le nègre ne deviendra un homme complet qu'en se mariant au blanc. Voyez l'intelligence et les qualités du mulâtre, à côté de l'ignorance et des vices du noir pur ! Quelle différence dès la première génération ! Et combien le progrès serait rapide, sans la haine fatale qui poursuit la race métisse jusque dans la liberté, la fortune, le talent et la vertu ! C'est donc là qu'est le vrai mal, l'obstacle terrible, et voilà ce qu'il faut attaquer par l'exemple et l'action plutôt que par la théorie !

En résumé — et c'est là que nous en voulions venir— c'est là notre conviction profonde: l'esclavage des nègres ne s'effacera entièrement qu'avec les nègres eux-mêmes... La race inférieure ou dégénérée disparaîtra — en Afrique, par l'isolement et l'extermination, résultant de sa propre barbarie — en Amérique, comme en Europe, par l'absorption du sang des noirs dans le sang des blancs, comme les ténèbres de la nuit s'absorbent dans la lumière du jour. Et le monde civilisé n'aura plus qu'une race blanche, véritable race humaine, au milieu de laquelle les derniers nègres se perdront dans les restes de la servitude, comme les ombres du crépuscule dans les recoins des vallons, que le soleil, cet œil de la nature, n'a pas encore pénétrés de ses rayons vivifiants... Mais ce ne sera pas là certes — on le comprend de reste — l'œuvre d'un roman, d'une société biblique, d'un meeting de ladies, ni d'une session législative !

S'il nous était permis de donner un conseil à Mme Stowe, nous lui dirions franchement : "Vous êtes une femme de cœur, vous avez le plus beau génie, le génie du bien. Vous voulez et préparez sincèrement le salut des esclaves noirs. Eh bien ! faites dans ce but admirable quelque chose de plus efficace et de plus décisif que L’Oncle Tom et ses millions d'exemplaires arrosés des larmes des populations ! Vous avez quatre ou cinq enfants qui hériteront de vos vertus, de votre dévouement, de votre mission, de votre considération, de votre gloire. Mariez-les à autant de nègres et de négresses libres, ou du moins de mulâtres et de mulâtresses, choisis parmi les plus pures et les plus nobles victimes du préjugé américain. Dites à tous les abolitionnistes : "Que ceux qui aiment réellement les noirs suivent mon exemple !" Et vous aurez ainsi, madame, donné au monde cette vraie Clef de la case de l'Oncle Tom, que vos éditeurs annoncent si pompeusement. Et vous aurez fait pour la réhabilitation des nègres, par vous-même et par votre postérité, plus que tous les prédicants, que tous les législateurs, que tous les écrivains, et que tous les séides de votre ouvrage !" »

Pitre-Chevalier, "L'Oncle Tom, par Harriet Beecher-Stowe",
Musée des familles. Lectures du soir. 2e série, t. X, 1852-1853.

samedi 4 décembre 2010

"Aujourd'hui Monsieur Prudhomme est presque partout" (X. Aubryet, 1869)


« MONSIEUR PRUDHOMME.

SYNTHESE DE LA SOTTISE.

L'existence officielle de MONSIEUR PRUDHOMME date de vingt-cinq ans. Auparavant il était, sans nul doute, mais il n'était qu'à l'état de chaos. Rudis indigestaque moles, il attendait son créateur : le limon dont Henri Monnier forma le premier Prudhomme fut un employé de ministère qui lui tomba un jour sous la main, chez un feuilletoniste célèbre logé dans une maison entre cour et jardin ; l'employé arriva et dit gravement :

"Vous habitez un Edenne, monsieur, un véritable Edenne."

Dans ce vagissement incertain, Henri Monnier trouva l'éloquence de son type.

MONSIEUR PRUDHOMME n'a été longtemps que l'élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux, mais ce modeste calligraphe répondait à des personnifications si complexes, que sa contagion de vérité gagna tout de suite les milieux environnants et enfin tous les corps d'état. Aujourd'hui MONSIEUR PRUDHOMME est presque partout, ce qui prouve qu'il est une large réalité, et non pas un étroit idéal de bourgeois, imaginé par un rapin mécontent. Chaque sphère sociale contient plus ou moins son Prudhomme; les artistes ont le leur, ainsi que les gens de lettres; il y en a dans l'industrie, dans la magistrature, dans la finance, dans les hommes d'épée ; on ne peut donc pas accuser ce nom si répandu d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres ; seulement l'épanouissement entier de ce type demande surtout la petite aisance, la fortune pénible, l'éducation commune ; les hommes de travail ont trop peu de temps, les gens de haut loisir ont trop de temps pour tomber dans le Prudhomisme.

MONSIEUR PRUDHOMME n'est donc pas une individualité, c'est une famille, un genre, une race; créature aussi parisienne que départementale, tout le monde l'a rencontré, la police de l'observation, même indifférente, a son signalement. On le reconnaît à la mise, au regard, à l'attitude, à la parole, à l'intonation de la voix. La définition morale de ces types sans commencement ni fin est assez difficile. Définir, c'est borner, et à mesure qu'on croit avancer sur ce terrain où l'alluvion est perpétuelle, la limite recule ; nous essayerons pourtant de donner la carte du domaine spirituel de ce Carabas roturier.

MONSIEUR PRUDHOMME, c'est toute cette incarnation collective : la nullité auguste ; la verbosité solennelle ; la critique à rebours ; l'impression triviale de toute idée noble, et vice versa ; la propriété dans le lieu commun ; l'imposance dans le saugrenu ; la bonhomie aigre ; la fleur de rhétorique dans l'inepte ; l'emportement dans la platitude ; l'égoïsme doucereusement brutal ; la consolation qui désespère ; la gaieté qui navre ; le scepticisme bête ; l'hilarité vulgaire ; le sérieux dans la futilité. Il a forcément le port décisif, le geste magistral, le son de voix raisonneur et la physionomie délibérante.

MONSIEUR PRUDHOMME est le plus radical incurable de cette maladie des intellectualités médiocres que le vocabulaire dérobé de l'art a nommé le Poncif. Le Poncif, c'est la formule de style, de sentiment, d'idée ou d'image qui, fanée par l'abus, court les rues avec un faux air hardi et coquet.

Le Poncif est la cérémonie du banal. Exemples : La voir, l'atteindre, la saisir, la sauver, fut pour notre héros l'affaire d'un instant.C'est plus qu'un bon livre, c'est une bonne action. — To be or not to be, comme dit Hamlet.On ne remplace pas une mère. — Le plus beau fleuron de sa couronne. — Un pareil fait n'a pas besoin de commentaires.La plus franche cordialité n'a pas cessé de régner pendant le banquet. Le courage du lion et la prudence du serpent.L'horizon politique se rembrunit, etc. Le Poncif est encore la pépinière des substantifs tout adjectivés : le meilleur des pères, l’aventure la plus piquante, la mâle fierté, les intraitables convictions, les bons et simples habitants des champs.

Enfin, à un point de vue plus élevé, l'élément Prudhomme, ce sont les petites misères des riches d'esprit, les défaillances courtes des intelligences les plus sûres d'elles-mêmes, et, pour les trouveurs les mieux exercés, la rencontre fatale du mot ou du sentiment qui ne sont pas ceux de la situation. L'organisation la plus épurée a peut-être dans sa composition un peu de Prudhomisme à l'état d'alliage : parmi les fées qui viennent vous douer au jour de votre naissance, la fée Carabosse ne se glisse-t-elle pas toujours ? Henri Monnier lui-même a parlé par la bouche de son héros, lorsqu'il s'est appelé dans la Famille improvisée : Joyeux artiste observateur. On prétend même, calomnie vraisemblable, qu'à force de se mettre dans la peau de MONSIEUR PRUDHOMME, Henri Monnier a fini par y rester : vengeance risible ! le créateur remanié par sa création; le bourreau qui devient sa victime; l'homme chassé de lui-même par son propre type !

MONSIEUR PRUDHOMME est donc l'étiquette d'un ordre de faits et d'idées plus saillant dans la basse classe, plus circonspect dans la classe moyenne, presque effacé dans la haute classe. C'est en effet à la petite bourgeoisie que commence et à la grande bourgeoisie que finit ce type laborieux ; nous avons dit pourquoi ni le peuple ni l'aristocratie ne comprennent guère de Prudhommes. Maintenant que nous avons essayé de définir MONSIEUR PRUDHOMME, tâchons de le faire agir et parler. Pour ne pas prendre un milieu trop criard, c'est lui qui, à propos d'un amiral mort dans son lit, s'écrie, avec le soupir rassis des gens qui philosophent :

"Voyez ce vaillant capitaine; pendant vingt ans il a affronté le courroux des cléments déchaînés et l'horreur des batailles, et il vient de décéder comme un simple particulier ! Ce que c'est que de nous !..."

C'est encore lui qui laisse entendre que la cathédrale de son choix serait celle qui réunirait : la nef d'Amiens, le portail de Reims, le chœur de Beauvais et la flèche de Strasbourg. En attendant, il cite avec orgueil l'architecture de Saint-Sulpice. En parlant des artistes, il ne dit plus : Ce sont des meurt-faim, mais il déclare poliment que jamais sa fille n'épousera un artiste. […] Il confond, avec la frivolité de l'homme sérieux, tous les rangs de l'art contemporain : il y a des talents supérieurs dont il ne saura jamais le nom ; mais ces expressions voltigent toujours sur ses lèvres avec un sourire admiratif : le pinceau de Zeuxis, — le ciseau de Praxitèle. […] Quant à la poésie, qu'il prononce pouahsie, quand il vous a révélé que c'est de la viande creuse, il ajoute : "Eh mon Dieu ! des vers ! qui n'en a pas fait !... Moi aussi, dans mon temps, je versifiais très-joliment !..." Expliquez maintenant pourquoi il a un baromètre en forme de lyre ? D'un autre côté, aperçoit-il un poète qui déjeune à la fourchette, il lui dit avec un sourire de dédain : "Savez-vous que ce que vous faites là n'est pas très-poétique !" Il aime les petits motifs coulants, auxquels on peut hocher la tête, et qui se retiennent aisément. [...]

En religion, lorsqu'il est entre quatre yeux, il vous dira en clignant de l'œil, et parlant des gens qui communient, qu'il ne prise pas beaucoup ces mangeurs de pains à cacheter. C'est encore lui qui vous riposte quand vous vous plaignez du froid : Si vous étiez en Sibérie, qu'est-ce que vous feriez ? N'avez-vous que vingt-cinq ans, et êtes-vous fatigué d'avoir monté sept étages, il vous dit ironiquement : Un jeune homme ! Ses idées sur le mariage consterneraient George Sand : Après tout, décrète-t-il, une femme est une femme, la beauté est un don éphémère. Quant à l'esprit, il ne sert qu'à faire des sottises ; aussi épouse-t-il une femme qui est à la fois un zéro et un épouvantail. Quant à l'amour, il hausse les épaules en en parlant, et il ajoute : J'aime mieux qu'un jeune homme aille voir les filles que d'avoir une maîtresse ; au moins il ne se ruinera pas. Des romans de Balzac, il prétend qu'ils farcissent l'imagination. D'un homme qui, en dehors du mariage, aura aimé dix ans la même femme, il dira qu'il s'adonne à la débauche. Ses enfants construisent un château de cartes : le château fond ; il leur dit en levant les yeux au ciel : Voilà l'image de la vie ! Il répand partout que sa dame ne lit pas, et un compère lui réplique : Vous êtes bien heureux ! C'est lui enfin qui, en wagon, lorsqu'on lui demande si la fumée ne l'incommode pas, répond magistralement : Non, monsieur, elle me rappelle la gloire ! […]

Économiste, il croit devoir démontrer la légitimité de la propriété, et il tire ses arguments de l'exemple des castors, ces industrieux animaux qui possèdent réellement… […] Le mobilier de MONSIEUR PRUDHOMME varie suivant la position sociale; quelques généralités suffiront; il a beaucoup aimé l'acajou, il le trahit maintenant pour l’imitation d'écaille ; de même qu'il avait abandonné les vases de fleurs artificielles pour les produits de la potichomanie ; il a un petit jardinier en bois colorié au fond de son parterre, et dans son cabinet il entretient sous un globe de verre un Napoléon en chocolat. ll vénère le ruolz ; il met de fausses manches pour faire aller sa chemise un jour de plus.

MONSIEUR PRUDHOMME est de tout. Il compose studieusement sa future épitaphe, et attache à sa personne un tas de petits titres dérisoires et abstraits, comme on attache des grelots au cou d'un épagneul : Président du comité de surveillance des intérêts locaux, secrétaire-archiviste du comité central de désinfection publique, correspondant honoraire de l'athénée du Beauvaisis, délégué cantonal, rapporteur, commissaire, etc. Nul n'est plus heureux que lui quand il peut dire, en parlant de lui-même, à sept ou huit personnes qui bâillent : Votre président, messieurs, ne se dissimule pas, etc. Enfin le signe de l'honneur aidant, avec la cravate blanche, et la calvitie, bien entendu, il arrive à être un homme considérable ; c'est alors qu'il se donne le plaisir de prononcer quelques discours sur la tombe de ses amis., dernièrement on enterrait Lefébure, un de ses pairs; MONSIEUR PRUDHOMME, qui tient à la vie, s'est écrié d'un ton pathétique :

"Puisqu'il nous est défendu de te suivre, ô Lefébure,
adieu, nous nous reverrons dans un monde meilleur."

[…] MONSIEUR PRUDHOMME est passé maintenant dans les intermédiaires reçus, dans les éléments de classification, dans les termes de comparaison. On sait à qui renvoyer telle sensation, tel jugement, telle manière d'être. Le cervelet de Prudhomme est devenu le foyer sacré d'une famille d'idées ; pour ces types d'une capacité inouïe, le plagiat, en effet, n'est pas à craindre ; à leur insu, les contrefaçons ajouteraient à l'œuvre ; depuis le Prudhomme primordial, il en a été créé cent autres, beaucoup plus complets et qui rentrent tous dans le premier. Ce que le crayon, la plume, la causerie, ont fait pour populariser et diversifier ce type, serait incalculable. Pour notre part, c'est à nous qu'a été dit, et c'est nous qui avons répandu ce mot fameux : Napoléon Ier était un ambitieux : s'il avait voulu rester simple officier d'artillerie, il se serait marié, il aurait eu des enfants, il vivrait peut-être encore tranquille. Prudhomme a naturellement porté à son avoir cette inspiration de sa judiciaire, et malgré les continuateurs, quoique l'idée première du type ait été bien remaniée, Henri Monnier n'en reste pas moins le glorieux créateur de l'immortel MONSIEUR PRUDHOMME.

Voici les armes parlantes que nous proposons pour l'auguste élève de Brard et de Saint-Omer : Une Lutécienne à voiles sombrant dans un cratère, avec cette devise dont le texte étourdissant est emprunté à son répertoire des fêtes carillonnées : Le char de l'Etat navigue sur un volcan ! »

Xavier Aubryet, "Monsieur Prudhomme" in (coll.), Le Diable à Paris. Paris et les parisiens : à la plume et au crayon, Vol. 4, Paris, J. Hetzel, 1869.



mercredi 1 décembre 2010

"Notre gloire peut-elle s'accroître d'une victoire comme celle de Mentana ?" (A. de Calonne, 1867)

Bivouac des troupes garibaldiennes à Nerola, dans les Etats de l'Eglise.
Dessin de Filippo Liardo, The London Illustrated News, 9 novembre 1867.

« Notre gloire peut-elle s'accroître d'une victoire comme celle de Mentana ? Notre vaillante armée a-t-elle besoin du pauvre laurier qu'elle y a cueilli ? Comment ne voit-on pas, au contraire, que c'est porter atteinte à sa dignité que d'exagérer outre mesure les obstacles qu'elle a rencontrés, et prêter un peu au ridicule que de prendre [...] 3.000 volontaires mal armés, mal équipés, mal pourvus, mal nourris, mal commandés, pour 10.000 foudres de guerre ? Nous allons essayer de donner, d'après nature, un croquis de l'armée garibaldienne ; il ne sera pas flatté et montrera par là que nous ne penchons pas précisément pour elle ; mais il fera voir en même temps que Le Moniteur devrait bien garder ses airs vainqueurs pour une meilleure occasion.

Qu'on se figure cinq à six mille gaillards, de tous les âges et de toutes les tailles, des hommes faits, des jeunes gens, des enfants de douze à seize ans en assez grand nombre, la plupart le visage hâve et le regard famélique. Quelques-uns bien vêtus et armés de carabines de luxe, jeunes gens de bonne famille, le képi rouge et vert sur l'oreille, la guêtre de cuir à la jambe, l'œil ardent, l'air déterminé : voilà la fleur. Si vous en avez cinq cents de cette espèce, c'est tout ce que vous pouvez compter. Il en mourra beaucoup, de ces braves jeunes gens, le jour du combat. Le gros de l'armée est là, grelottant sous une couverture de laine grise qui sert de manteau ; les uns sont coiffés d'un feutre gris de forme indescriptible, les autres de casquettes usées ; quelques-uns se sont fait des coiffures de fantaisie avec des petits chapeaux de femme; une plume d'autruche flétrie flotte sur leur dos, comme le panache de don César de Bazan. Leurs guenilles peuvent rivaliser avec les siennes. La moitié à peu près ont des fusils, mais quels fusils ? armes inoffensives des gardes nationales italiennes, armes de tous les calibres, pour lesquelles il faudrait des munitions aussi variées que les costumes de ceux qui les portent; fusils de 10 fr. quand ils étaient neufs, quelques-uns partant par la culasse ; mais qu'importe, puisqu'on épargne les munitions et qu'on fait surtout usage de la baïonnette ! Ceux qui n'ont pas de fusils ont des bâtons, des lances, des piques. J'ai vu des baïonnettes fixées à l'extrémité d'un manche à balai avec des cordes. Les plus heureux étaient ceux qui avaient ramassé les armes de leurs adversaires sur le champ de bataille. Un petit nombre avait des sabres, sabres de cavalerie, sabres d'infanterie ; c'étaient des chefs. Toutes les couleurs de l'arc-en-ciel figuraient dans l'accoutrement, mais la chemise rouge était rare et paraissait une marque de commandement. La cavalerie se composait de trente chevaux au moins, et les bagages de vingt voitures au plus. L'artillerie […] : Garibaldi avait apporté les trois petites pièces de son yacht, des canons à tirer des salves, de deux centimètres de calibre : on les avait montés sur de petits affûts peints en bleu, qui en faisaient de charmants jouets d'enfants. Il est vrai que cette batterie formidable s'était enrichie, à la journée de Monte-Rotondo, de deux canons rayés de quatre, pris avec leurs caissons aux pontificaux. Une fois les approvisionnements des deux caissons épuisés, ces deux canons devaient devenir une gêne plus qu'un utile instrument de combat. C'étaient deux canons de l'ancienne armée napolitaine. Celui que Garibaldi, malgré sa déroute, a ramené sur le territoire italien, portait la date du 7 mars 1860 et l'inscription de la fonderie royale de Naples.

Pour compléter le tableau de l'armée garibaldienne, j'ajouterai que l'ordre n'y régnait pas précisément, et que la discipline laissait beaucoup à désirer. La moitié environ était composée d'anciens soldats braves et aguerris ; le dixième de jeunes gens de bonnes familles, résolus mais téméraires, peu habitués à obéir, toujours prêts à se jeter en avant, soldats dangereux en face d'un ennemi habile à la manœuvre. Le reste n'était pas tout vauriens, mais il y en avait quelques-uns, et cela suffisait pour engendrer le désordre et compromettre l'armée si elle était entamée. Enfin le maniement des armes était aussi capricieux que l'uniforme : les bataillons ne savaient ni marcher ni évoluer, et dans les conversions ils étaient sujets à se jeter les uns sur les autres.

Voilà, sans la flatter, l'armée qui devait essuyer la première l'épreuve du fusil Chassepot. Propre à exécuter un coup de main, ou à former des guérillas, elle était incapable de résister à quelques bataillons réguliers et bien commandés. Garibaldi avait déjà congédié la moitié de ses soldats le jour de la bataille ; s'il n'en avait gardé que mille bien choisis, il eût fait certainement meilleure figure.

Les bandes garibaldiennes étaient en marche lorsqu'elles rencontrèrent devant elles les troupes pontificales. Le combat s'engagea sur les hauteurs de la Mentana, et dura quatre heures, suivant le rapport français. Une partie des garibaldiens s'était retranchée dans les murailles du village fortifié, et y soutenait le principal effort de l'attaque avec succès, lorsque le gros de l'armée, qui s'éclairait seulement sur la droite, se vit tout à coup attaqué sur la gauche par les bataillons français, qui avaient tourné la position. Coupée en deux par cette attaque soudaine, l'armée garibaldienne était dans une situation critique. Le général donna aussitôt le signal de la retraite ; mais, en se repliant sur Monte-Rotondo, il se trouva pris de flanc par une grêle de projectiles ; c'était un bataillon français armé de fusils Chassepot, qui était là posté au coin d'un bois. La confusion se mit dans les rangs garibaldiens, les lignes furent rompues, et la déroute commença. Un noyau, au centre duquel se trouvait Garibaldi, fit pourtant bonne contenance, et inspira une certaine retenue au commandant français qui, croyant rencontrer des forces nouvelles à Monte-Rotondo, résolut d'attendre au lendemain pour s'en emparer. Il commençait à faire nuit, et l'on craignait les embuscades. Evidemment les chefs de l'armée française ignoraient que six mille garibaldiens avaient déjà, la veille et l'avant-veille, repassé la frontière. Il est permis de supposer que, s'ils eussent cru n'avoir affaire qu'à une poignée d'hommes battant en retraite, ils eussent hésité à engager le drapeau français dans cette pitoyable lutte, et renoncé à enfoncer avec le chassepot une porte ouverte.

Cependant, le village de la Mentana tenait toujours. Un bataillon garibaldien, le premier, le seul qui fût parfaitement organisé, s'était dévoué pour couvrir la retraite. Il y réussit à ce point qu'il resta maître de la position pendant toute la nuit. Le lendemain matin, il se rendit aux Français; il avait d'ailleurs épuisé toutes ses munitions. La résistance, malgré la disparité des forces, avait paru si opiniâtre à nos officiers qu'ils avaient pu croire de bonne foi avoir affaire à toute l'armée garibaldienne ; de leur côté, les garibaldiens ne savaient pas qu'ils eussent devant eux les Français. Garibaldi l'ignorait encore le lendemain matin, et quand il l'apprit il exprima le regret d'avoir soutenu le combat.

Les troupes franco-pontificales, en entrant le 4 au matin dans Monte-Rotondo, trouvèrent la ville évacuée, ce qui eût été impossible si le jour du combat Garibaldi avait eu avec lui 10.000 hommes, ainsi que le prétend le rapport officiel. Garibaldi passa la nuit avec une partie de ses bandes désorganisées sur le territoire pontifical, à l'Albergo del Grillo; le lendemain matin seulement, il franchit la frontière avec ses trente chevaux, les deux petits canons de son yacht et l'un des deux canons rayés qu'il avait quelques jours auparavant enlevés à l'armée pontificale. Il laissait derrière lui près de 500 cadavres, 6 à 700 blessés et un millier de prisonniers. Telle avait été la funeste issue de son aventureuse entreprise.

Quelque bravoure que l'on suppose aux bandes garibaldiennes, quelque excellente que fût leur position retranchée à la Mentana, on a peine à se figurer qu'elles aient pu soutenir pendant quatre heures, avec leurs mauvaises armes et leurs maigres munitions, l'effort de 6.000 soldats réguliers, munis d'une artillerie formidable, de cavalerie et de fusils perfectionnés, dont les détonations rapides "déchiraient la toile", comme disent les soldats, à tous les coins de l'horizon. On s'étonne davantage encore que ces troupes éprouvées et bien commandées ne soient pas parvenues dès le soir même à occuper la Mentana et Monte-Rotondo, et même à couper complètement la retraite à Garibaldi et au reste de ses soldats. Si le commandant en chef de l'armée franco-pontificale avait mieux connu l'état des choses, s'il s'était mieux rendu compte des intentions véritables de son adversaire, il se serait assurément épargné le regret d'une inutile boucherie, soit en informant Garibaldi de la présence devant lui du drapeau français et accompagnant cette information d'une sommation en règle, soit en lui coupant les chemins vers l'intérieur du pays et en ne lui laissant ouverte que la route de la retraite. On savait que le camp garibaldien était sans approvisionnements, qu'il lui était très difficile de se ravitailler, même lorsque toute la plaine lui était ouverte, et qu'il lui serait impossible de tenir plus de vingt quatre heures s'il se trouvait bloqué. On n'eût pas eu à enregistrer dans nos annales la victoire du 3 novembre, mais les droits de l'humanité n'y eussent point perdu. […]

L'intervention des fusils Chassepot dans le combat n'est pas la moindre faute que nous ayons commise, et c'est quelque chose de pire si l'on songe aux six cents pauvres diables qu'ils ont, sans nécessité, jetés sur le carreau. On a par là déposé dans tous les cœurs italiens un germe d'animosité qui portera de méchants fruits plus tard ; on s'est inhabilement substitué à l'Autriche dans la haine du peuple italien. N'eût-il pas mieux valu laisser aux troupes pontificales tout l'honneur de cette misérable victoire ? Les Italiens disent aujourd'hui qu'ils ont été victimes d'un guet-apens, et que toutes les représailles leur sont désormais permises. Etait-il d'une sage politique de fournir aux passions patriotiques, déjà trop surexcitées, un pareil aliment ? N'était-ce pas assez de barrer le chemin de Rome, sans y faire inutilement couler un flot de sang ? […]

En couchant par terre six cents garibaldiens sur le champ de bataille de Mentana, le fusil Chassepot, dit-on, a fait merveille, et l'on croit avoir mis le Saint-Siège à l'abri de la révolution. La plus grande merveille du fusil Chassepot n'apparaîtra que plus tard : on verra qu'il a tué le pouvoir temporel et blessé le pouvoir spirituel bien grièvement. Qu'on dise l'office des morts à la chapelle Sixtine, mais qu'on n'y chante pas le Te Deum. »

Alphonse de Calonne, "Les merveilles du fusil Chassepot", Revue contemporaine, 15 novembre 1860.

"Le populaire ne connaît qu'une chose : le fricot" (A. Delvau, 1860)

La "Californie" ("cette immense et sordide mangeoire" selon A. Delvau). 
Gravure de Léopold Flameng.


« Quand ont sort de Paris par la barrière Montparnasse, cet ancien chemin des "escholiers", on a devant soi une Gamaches permanente, c'est-à-dire une collection aussi variée que nombreuse de cabarets, de popines, de gargotes et autres buvettes : les Mille Colonnes, Richefeu, les Deux-Edmond, le Grand Vainqueur, etc., etc.

En prenant le boulevard, à droite, on longe rapidement quelques maisons jaunes, à persiennes vertes, à physionomie malsaine et débraillée, qui remplacent par de gigantesques numéros le classique dieu des jardins ; puis on arrive à une allée boueuse, bordée d'un côté par un jeu de Siam, et de l'autre côté par une rangée de vieilles femmes qui débitent, moyennant un sou la tasse, une façon de brouet noir qu'elles voudraient bien faire passer pour du café. C'est l'Estaminet des pieds humides, ainsi nommé parce que les gens qui le hantent ont l'habitude de s'asseoir perpendiculairement, comme des I et non comme des Z.

Au bout de cette boue est la Californie, c'est-à-dire le réfectoire populaire et populacier de cette partie de Paris.

La Californie est enclose entre deux cours. L'une, qui vient immédiatement après le passage dont nous venons de parler, et où l'on trouve des séries de tables vermoulues qui servent aux consommateurs dans la belle saison. On l'appelle orgueilleusement "le jardin", je ne sais trop pourquoi, à moins que ce ne soit à cause des trognons d'arbres qu'on y a jetés à l'origine, il y a une dizaine d'années, et qui se sont obstinés à ne jamais verdoyer. L'autre cour sert de vomitoire à la foule qui veut s'en aller par la chaussée du Maine.

Le réfectoire principal est une longue et large salle, au rez-de-chaussée, où l'on ne pénètre qu'après avoir traversé la cuisine, où trône madame Cadet, la femme du propriétaire de la Californie. Là sont les fourneaux, les casseroles, les marmites, tous les engins nécessaires à la confection de la victuaille.

Avant d'aller plus loin, avant de faire connaissance avec les mangeurs, disons un mot des mangés, c'est-à-dire de la consommation de cet étrange établissement.

Parlons en chiffres […]. C'est plus éloquent que des phrases. Il est inutile de faire observer que la Californie n'a pas les ressources culinaires et gastronomiques des Frères Provençaux, et que l'agréable y est sacrifié à l'utile. Les chateaubriands y sont aussi inconnus que la purée-Crécy, la purée d'ananas et les saumoneaux du Rhin. La cuisine de la Californie a affaire à des estomacs robustes et à des palais ferrés, et non à des gourmets et à des délicats. Tels gens, tels plats. Le populaire ne connaît qu'une chose : le "fricot". On lui sert du fricot, sous les espèces du bœuf, du veau, du mouton et des pommes de terre.

Voici donc ce qu'on consomme à la Californie :
5.000 portions par jour, découpées dans un bœuf, dans plusieurs veaux et dans plusieurs moutons.
8 pièces de vin, pour aider ces 5.000 portions à descendre là où faire se doit.
1.000 setiers de haricots par an.
2.000 setiers de pommes de terre, 132 kilogr. au setier.
55 pièces de vinaigre d'Orléans—ou d'ailleurs.
55 pièces d'huile à manger, dans la composition de laquelle le fruit de l'olivier n'entre absolument pour rien. […] Le reste est à l'avenant.

Que si, maintenant, vous me demandez en quoi consistent ces portions et si elles sont appétissantes, je vous enverrai expérimenter la chose vous-même, parce qu'il est assez délicat de se prononcer en pareille matière. Que si, cependant, vous me poussiez trop vivement, je vous répondrais que pour entrer dans ces hôtelleries de bas étage, il faut avoir nécessite bien urgente de se repaître, c'est-à-dire avoir les dents aiguës, le ventre vide, la gorge sèche et l'appétit strident. J'ai vu des gens se lécher les doigts et se pourlécher les lèvres après avoir ingéré le fameux plat Robert, qui n'est pas autre chose qu'un "arlequin" à la sauce piquante, un satura lanx haut en saveur. Mais aussi j'ai vu d'autres gens sortir de là comme on sort du souper de madame Lucrèce Borgia, et jurer tous leurs dieux qu'on ne les y reprendrait plus. Faites un choix à présent ! En tout cas, on ne saurait se montrer exigeant— vu la modicité du prix des plats. Savez-vous que pour huit sous on peut dîner—et même copieusement—à la Californie ?...

D'ailleurs aussi les convives de la Californie ne sont pas ceux du palais de Trimalchion. […] Il y a là, en effet, — en train de lever le coude et de jouer des badigoinces, — la plus riche collection de porte-haillons, de loqueteux et de guenillons qu'il soit possible d'imaginer. Rembrandt et Callot en eussent tressailli d'aise. Ce sont les malandrins, les francs-mitoux, les truands, les mercelots, les argotiers, les sabouleux et autres "pratiques" du XIXe siècle. Société mêlée s'il en fut jamais ! Le pauvre honnête y coudoie le rôdeur de barrières, l'ouvrier laborieux y fraternise avec le "gouâpeur", le soldat y trinque avec le chiffonnier, l'invalide avec le tambour de la garde nationale, le petit rentier avec la grosse commère, le cabotin avec l'ouvreuse de loges. C'est un tohu-bohu à ne pas s'y reconnaître, un vacarme à ne pas s'y entendre, une vapeur à ne s'y pas voir ! Diogène, ce sont tes fils, ces gueux !

Les physionomies y sont aussi incohérentes que les costumes, — et la langue qu'on y parle est à la hauteur du "fricot" qu'on y mange. C'est là que j'ai appris, entre autres bizarreries, les dix ou douze manières d'annoncer la mort de quelqu'un : "Il a cassé sa pipe, — il a claqué, — il a fui, — il a perdu le goût du pain, — il a avalé sa langue, — il s'est habillé de sapin, — il a glissé, — il a décollé le billard , — il a craché son âme, etc., etc." Montaigne eût aimé cet argot pittoresque, cette langue expressive et imagée, lui qui disait : "Le parler que j'aime, tel sur le papier qu'à la bouche, c'est un parler succulent et nerveux, court et serré ; non tant délicat et peigné, comme véhément et brusque ; plutôt difficile qu'ennuyeux ; déréglé, décousu et hardi : chaque lopin y fasse son corps ; non pédantesque, mais plutôt soldatesque, comme Suétone appelle celui de Jules César." Montaigne eût été content d'entendre "balancer le chiffon rouge" dans la grande salle de la Californie — mais je doute fort qu'il eût été content d'autre chose. Le pittoresque a son charme — à distance !

Dans toutes ces conversations qui se croisent comme des feux de pelotons, et qui entrent autant dans les assiettes que dans les oreilles, il y a des notes malhonnêtes et des accents obscènes, qui détonnent au milieu des clameurs générales, de même que, quelquefois, certaines notes honnêtes, certains accents candides détonnent au milieu de ce diabolique charivari. Cela dépend des jours et des heures. Avec un lambeau d'une de ces conversations-là, on reconstruirait facilement un des individus qui y prennent part, tant le style sent l'homme, tant la caque sent le hareng, tant la parole se ressent du métier que l'on fait !

Ne croyez pas que j'exagère à plaisir et que j'embrunisse à dessein le tableau. All is true — comme dit le vieux Shakespeare, qui, lui non plus, n'aurait pas dédaigné cette truandaille pour la placer dans ses drames, parmi ses gueux enluminés d'eau-de-vie et ses filles de joie enluminées d'amour, les uns en pourpoints de drap couleur de misère et les autres en robes de taffetas couleur de feu. S'il y a là des chômeurs du lundi, des rigoleurs, des amis des franches lippées, des ouvriers pour devrai, de braves artisans à calus et à durillons, en train de se désaltérer un brin, il y a aussi de faux ouvriers, des artisans en paresse, des misérables qui laissent pousser, le plus long qu'ils peuvent, le poil qu'ils ont dans la main. Gibier d'hôpital peut-être, les uns ; gibier de prison, à coup sûr, les autres.

Ainsi, il n'est pas rare de voir arriver dans cette bruyante hôtellerie, toujours pleine, un patron en quête d'ouvriers. Il croit, il a le droit de croire qu'il en trouvera là, au milieu de cette plèbe bariolée qui se paffe de ce vin bleu et se gave de "fricot". Il s’avance, il s'arrête devant une table, puis devant une autre, et crie à plusieurs reprises, de sa voix la plus claire, de façon à dominer la tempête : "Qu'est-ce qui veut travailler, ici ?" PERSONNE NE REPOND — parce qu'au lieu de s'embaucher, ces aimables fainéants aiment mieux se débaucher...

Je serais mal venu, assurément, d'essayer d'esquisser, après Léopold Flameng, les types multiples qui composent cette foule. La plume, malgré sa prolixité, est moins éloquente que le crayon. Un coup de pointe sur le cuivre, et voilà une physionomie d'esquissée, et à côté de celle-là cinquante autres — qui, toutes, ont leur valeur, leur accent, leur originalité. Je ne puis que constater l'exactitude de son dessin et la véracité de son récit. Il raconte bien ce qu'il a vu et ce qui est visible tous les jours à l'œil nu, depuis neuf heures du matin jusqu'aux dernières heures de la journée. Allez-y demain, allez-y après-demain — vous y rencontrerez les mêmes acteurs jouant la même pièce : elle est encore au répertoire pour longtemps !

Mais avant de laisser là cette question de tabernis, cauponis et popinis, je veux signaler à Flameng un type qu'il a oublié et qui existe parmi les habitués de la Californie. C'est ce petit voyou — "jaune comme un vieux sou" — qui se faufile entre les jambes des consommateurs et guette le moment où une assiette vient d'être abandonnée pour en vider les reliefs dans sa blouse. Quand il a suffisamment de rogatons sans forme et d'épluchures sans nom, il reprend son chemin avec les mêmes précautions, et s'en va sur le boulevard extérieur rejoindre des compagnons — auxquels il VEND son butin. Comprenez-vous?

Hélas ! la graine de gueux pousse encore plus vite que la graine de niais, à Paris ! Le ciel nous garde d'en avoir dans notre jardin, vous et moi, amis lecteurs inconnus ! »

Alfred Delvau, Les Dessous de Paris, Paris, Poulet-Malassis et de Broise, 1860.

vendredi 15 octobre 2010

"Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel..." (J.-B. Boichot, 1867)

« Il est 7 heures : un rayon de soleil pénètre dans ma cellule ; les moineaux piaillent et sautillent dans l'embrasure de la lucarne ; leurs silhouettes se dessinent capricieusement sur les murs. Allez, gais compagnons, courez, voltigez, mais revenez tous les matins donner votre gentille sérénade au nouveau prisonnier.

Chaque jour, pour me conformer au règlement, je fais mon ménage. Je roule le matelas, je plie les draps, j'enlève le hamac, je nettoie mes effets. Ma pensée, concentrée, repliée sur elle-même, acquiert une grande force et perce les murailles de cet affreux séjour ! Malgré la souffrance, ma raison brille comme une étoile au-dessus de la tempête !

8 heures. — Le soleil me quitte, mon cachot s'assombrit, des nuages couvrent le ciel, le froid me saisit et je grelotte comme si j'étais en plein hiver... Un bruit sourd se fait entendre dans le corridor ; qu'est-ce donc ? Le chariot qui apporte des vivres aux prisonniers... On ouvre le guichet, le gardien pose une gamelle et du pain. C'est avec répugnance que je touche à ce déjeuner, car le manque d'exercice m'enlève l'appétit ; je digère mal et ce matin j'ai des nausées, des envies de vomir, des frissons qui me traversent le corps comme des traits de feu.

10 heures. — Ma tête se brouille, il faut marcher. Impossible de méditer, de fixer ma pensée sur des objets sérieux ; mes idées flottent en désordre. Un malaise indéfinissable s'empare de mon être, mais heureusement ma volonté combat avec force et me soutient dans ces rudes épreuves.

11 heures. — En un instant, j'ai fait vingt fois le tour de mon cachot. Les bêtes féroces, au Jardin des plantes, ont des loges immenses en comparaison de mon étroit réduit. […]

Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel ; le soleil est radieux, les nuages se sont dissipés. La campagne doit être éclatante de lumière, de fleurs et de verdure ! Qu'il y a loin de ma solitude morne, sépulcrale, à la solitude embaumée et riante, peuplée par les oiseaux, les arbres et les torrents, asiles doux et mystérieux où l'âme se retrempe et se vivifie, où l'homme contemple de plus près la nature et observe mieux sa propre conscience. […]

J'entends le son d'une cloche fêlée : c'est le signal de notre promenade. Toutes les minutes un verrou grince, une porte s'ouvre, un prisonnier sort et se rend au pas de course à l'endroit qui lui est désigné.

Le temps continue d'être superbe. La cour où je me trouve placé, donne sur un petit carré rempli de verdure. Je ne saurais rendre l'impression agréable que j'éprouve à l'aspect de ce coin de terre qui offre à mes yeux l'image d'une oasis dans un désert. […] Que d'attraits, que de charmes dans la nature, et combien sa magique influence apaise la douleur et calme l'âme agitée !

2 heures. — Après ma promenade qui a duré une heure, j'ai fait quinze cents fois le tour de mon cabanon ; je marquais chaque centaine de pas sur le mur au moyen d'un point noir. C'était à en devenir fou ! Souffrances indicibles ! Il y avait des moments où la douleur devenait si intense, que j'étais tenté de me briser le crâne contre les murs du cachot. Pour faire diversion, je me suis permis de fredonner quelques couplets en dépit de la consigne qui défend de chanter; j'essayai aussi de siffler, mais les sons expiraient sur mes lèvres

4 heures. — J'ai fait un peu de tout, ce qui n'empêche pas que les deux dernières heures ne m'aient paru longues comme des siècles. Si je marche trop longtemps, le vertige me saisit ; il me semble que les murs s'écroulent, tout s'élance et tournoie autour de moi. Il faut alors m'asseoir sur l'escabeau et y rester cloué jusqu'à ce que le corps brisé, les reins courbaturés, les membres endoloris, m'obligent à recommencer mes exercices d'écureuil !....

9 heures. — Voici la nuit qui tombe, mon supplice va s'accroître; une violente et funeste réaction se fait sentir, j'ai la tête en feu ; mes facultés physiques et morales se trouvent pour ainsi dire suspendues. Je frissonne à l'idée de passer de longues nuits dans ce tombeau !.... Une lueur fugitive colore en rouge la voûte de ma cellule. D'où vient cette lumière ? Elle est produite par le reflet de la lanterne qui éclaire la ronde du soir. Les cloches des Quinze-Vingt sonnent à grande volée l’Angélus ; ma prière à moi, c'est une ardente invocation à la République, une promesse solennelle de combattre sans cesse la tyrannie, l'oppression, et de consacrer mes forces au triomphe de la liberté !

9 heures 1/2. — La journée est close, qu'elle a été affreuse ! Les hommes forts qui ne connaissent point les terreurs de l'isolement peuvent rire et mépriser cette espèce de mise en scène que renferment souvent les récits des prisonniers. Mais là où l'homme libre n'éprouve que de légères émotions, le captif meurt ou devient fou. »

Jean-Baptiste Boichot, Souvenirs d'un prisonnier d'Etat sous le Second Empire, C. Mucquardt, Leipzig, 1867.


mercredi 6 octobre 2010

"Il y a toujours eu des pauvres et des riches, et... il y en aura toujours" (J. Lecomte, 1861)

"Voici pour soulager vos pauvres", gravure sur bois, Pellerin, 1857.


« Ce qui frappe [...], c'est l'inégale répartition de la richesse ; pour les uns, d'immenses fortunes accumulées ; pour les autres, le dénûment le plus complet. Ce qui attriste, c'est l'incomparable différence qui existe dans le niveau du bonheur ; ici, le plaisir et toutes ses jouissances, le luxe et toutes ses superfluités ; là, l'indigence avec son présent de labeurs et de privations, devant un horizon d'anxiétés. Ce qui inquiète, enfin, c'est la population divisée en deux classes, auxquelles la société semble dire : toi, jouis, ta destinée est d'être heureuse; toi, travaille, ta destinée est de souffrir... Voilà, en effet, ce que rencontre le regard superficiel qui se fixe sur notre société.

Serait-ce donc là l'héritage reçu du passé ? La morale chrétienne n'aurait-elle transformé le monde antique que pour le faire choir dans ces misères morales : l'égoïsme et l'envie ?

Heureusement il n'en est point ainsi ! Ce sont d'autres sentiments que l'esprit nouveau a développés dans les cœurs depuis dix-huit siècles de constants progrès. Si l'égoïsme des uns et l'envie des autres avaient dû se partager l'âme des sociétés modernes, leur existence eût été en perpétuel danger, car il eût suffi du plus léger accident pour provoquer la dissolution violente dont elles renfermaient toutes les forces explosibles!

La rapidité avec laquelle les sociétés se raffermissent sur leurs bases naturelles, après les plus violentes secousses, ne prouve-t-elle pas, au contraire, qu'elles se trouvent dans des conditions d'équilibre plus stables, et que ces puissances de destruction ne menacent pas leur avenir ?

C'est que cette inégalité de répartition de la richesse, et cette apparente différence dans le niveau du bien-être, sont des nécessités inhérentes à la nature humaine, et qu'on les retrouve dans tous les temps comme dans tous les pays. […] C'est qu'il y a toujours eu des pauvres et des riches, et qu'il y en aura toujours,  parce qu'il y aura toujours des hommes plus ou moins forts, plus ou moins intelligents, plus ou moins sobres, plus ou moins laborieux.

Voilà ce que la civilisation, quelque parfaite qu'on la rêve, n'empêchera jamais, et nous en avons pour garant une voix qui confirme, par son infaillibilité, les démonstrations de l'expérience et de la raison : Pauperes semper habebitis inter vos — "Vous aurez toujours des indigents parmi vous."

Mais si la civilisation ne peut supprimer ces inégalités, au moins peut-elle les adoucir, et c'est là le but des lois sociales ; elle peut en prévenir ou en tempérer les conséquences funestes, et c'est là l'objet des institutions de bienfaisance.

Disons-le cependant, cette intervention collective de la société, née elle-même dans les temps modernes, et sous l'empire tout spécial de la loi chrétienne, serait loin de pouvoir prévenir tous les excès produits par ces nécessités fatales et d'adoucir toutes les misères qui en naissent, si une charité plus ardente, plus active, plus universelle, n'assumait spontanément cette mission, si des mains plus nombreuses ne s'ouvraient continuellement pour répandre plus abondamment les secours de toute espèce sur des souffrances de toute nature. […]

Si les sociétés humaines offrent de tristes et navrants spectacles dans les nécessités fatales de leur nature, elles en offrent aussi de nobles et profondément consolants. On dirait qu'une infortune n'y apparaît que pour y appeler un dévouement, qu'un désordre n'y éclate que pour y faire briller une vertu.

Quoi de plus admirable que de voir, de ces hautes sphères sociales, où la satisfaction de tous les besoins, la réalisation de tous les vœux semblaient isoler leurs heureux privilégiés dans les jouissances de l'égoïsme, quoi de plus touchant, disons-nous, que de voir au contraire descendre sur les classes inférieures, non seulement les secours, mais les soins les plus affectueux ; assistance généreuse qui porte le bien-être dans le dénuement, la guérison dans la maladie, la consolation dans le désespoir, la dignité dans l'abjection ! Aussi, voyez à quel ensemble merveilleux d'institutions, ou pour conserver à ces créations de la charité leur désignation spéciale, à quel ensemble merveilleux d'Œuvres, en sont arrivées ces associations ! Tel est l'admirable réseau de secours dont elle enveloppe les classes souffrantes, qu'il n'est pas un seul instant de la vie du peuple sur lequel ne plane cette ingénieuse charité. […]

La noble terre de France a toujours été le sol privilégié des vertus généreuses ; et si quelqu'un pouvait en douter, il suffirait de lui ouvrir les documents publiés par le bureau de la statistique générale de France, au ministère de l'agriculture et du commerce, c'est-à-dire le relevé des dons faits depuis le commencement du siècle, par la charité privée, aux établissements de bienfaisance, et dont l'acceptation a été autorisée par l'État. A quelle somme pensez-vous que se soit élevé le capital de ces dons, de l'an IX au 31 juillet 1855 ? — A 163 MILLIONS ET DEMI ! »

Jules LECOMTE, La Charité à Paris, Paris, A. Bourdilliat & Cie, 1861 .