vendredi 27 avril 2012

"Si j'étais Président, je ne reculerais devant aucun danger..." (L.-N. Bonaparte, 1848)


« A mes concitoyens.


Pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé Représentant du peuple. A la veille d'élire le premier Magistrat de la République, mon nom se présente à vous comme symbole d'ordre et de sécurité.

Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, e le sais, bien plus à ce nom qu'à moi-même qui n'ai rien fait encore pour mon pays ; mais plus la mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos suffrages, plus je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes. Il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre vous et moi.

Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives. Élevé dans des pays libres, à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages.

Si j'étais Président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée, à l'affermissement d'une République sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes.

Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli.

Quel que soit le résultat de l'élection, je m'inclinerais devant la volonté du peuple, et mon concours est acquis d'avance à tout Gouvernement juste et ferme, qui rétablisse l'ordre dans les esprits comme dans les choses ; qui protège efficacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social; qui provoque les réformes possibles, calme les haines, réconcilie les partis, et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain.

Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insuffisance passagère des ressources, restaurer les finances, ranimer le commerce.

Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement.

Protéger la propriété, c'est maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux; c'est garantir l'indépendance et la sécurité de la possession, fondements indispensables de la liberté civile.

Quant aux réformes possibles, voici celles qui me paraissent les plus urgentes :

Admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les services publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises, qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent, en France et en Algérie, donner du travail aux bras inoccupés ; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles les modifications qui tendent non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous.

Restreindre, dans de justes limites, le nombre des emplois qui dépendent du Pouvoir, et qui, souvent, font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs. Éviter cette tendance funeste qui entraîne l'État à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts est dans la nature du despotisme. La nature de la République repousse le monopole.

Enfin, préserver la liberté de la presse des deux excès qui la compromettent toujours: l'arbitraire et sa propre licence.

Avec la guerre, point de soulagement à nos maux. La paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première Révolution, a été guerrière, parce qu'on l'a forcée de l'être. A l'invasion, elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain.

Songer à la dignité nationale, c'est songer à l'armée, dont le patriotisme si noble et si désintéressé a été souvent méconnu. Il faut, tout en maintenant les lois fondamentales, qui font la force de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Il faut veiller au présent et à l'avenir, non-seulement des officiers, mais aussi des sous-officiers et des soldats, et préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée.

La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir : aussi, moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où ma patrie pourra, sans danger, faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles.

Telles sont, mes chers concitoyens, les idées que j'apporterais dans l'exercice du pouvoir, si vous m'appeliez à la Présidence de la République.

La tâche est difficile, la mission immense, je le sais; mais je ne désespérerais pas de l'accomplir en conviant à l'œuvre, sans distinction de parti, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité.

D'ailleurs, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir.

LOUIS-NAPOLEON BONAPARTE.
27 novembre 1848. »

lundi 11 avril 2011

"Comprendre l'animal dans le cercle des devoirs... qui nous sont imposés, c'est améliorer l'homme lui-même" (Lamartine, 1858)


"Monsieur de Lamartine avec ses chiens", par Henri Decaisne, 1839. Musée Lamartine, Mâcon. 
















« Paris, 25 juin 1858.

Messieurs, je recevrai, comme la décoration des bons naturels, la médaille d'or ou de cuivre que la Société protectrice des animaux veut bien m'offrir. Je ne la mérite pas par mes œuvres, mais je m'honore de la mériter par mes sentiments. J'en suis digne du moins pour ma respectueuse estime pour cette Société des bons cœurs et des esprits justes. On a déclaré une fois que j'avais bien mérité de la patrie; cette médaille déclarera aujourd'hui que j'ai bien mérité de la nature. Daignez agréer mes remerciements.

Ma profession de foi est la vôtre ; qu'importent la forme, l'organisme, le nom des êtres animés ? Tout ce qui pense a une intelligence ; tout ce qui sent a un sentiment; tout ce qui aime a droit d'être aimé ; tout ce qui souffre a un titre à la pitié. Il ne manque aucun échelon à l'échelle des créatures sensibles qui s'élève, dans son ascension graduée, de la brute à l'homme. L'homme est au sommet, sans doute, sur cette terre, mais au-dessous de lui il a une famille inférieure d'êtres adoptifs, ses compatriotes ici-bas : l'homme en est le roi, mais il ne doit pas en être le tyran. La justice n'est pas seulement un rapport divin de l'homme à l'homme, elle est un rapport de l'homme avec toute la création. Blesser la justice, c'est blesser Dieu.

Quand nous n'abusons pas de notre prééminence et de notre souveraineté sur les animaux, nous avons, en eux, des serviteurs et des amis ; quand nous en abusons, nous n'avons en eux que des victimes, et comme il arrive toujours, en pareil cas, la tyrannie pervertit le tyran. De la brutalité envers l'animal à la férocité envers l'homme, il n'y a que la différence de la victime. Comprendre l'animal dans le cercle des devoirs et des miséricordes qui nous sont imposés, c'est améliorer l'homme lui-même.

Laissez ricaner le vulgaire de ces égards philosophiques et pratiques que vous voulez, avec tant de sagesse, témoigner envers toute la création ; les esprits supérieurs et progressifs sourient de cœur à votre institution de charité universelle. Les êtres que vous protégez vous serviront mieux, car ils vous aimeront davantage. Dieu lui-même bénira votre pensée car elle l'honore dans la partie sensible de sa nature ; vous faites dire un mot de plus à l'amour, cette loi des lois. Vous êtes les évangélistes de la sympathie !

Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments dévoués. »

Alphonse de Lamartine, Le Siècle, n° 8492, 1er juillet 1858. 

"Quel était le but officiel de la guerre d'Italie ?" (E. Veuillot, 1866)

Rencontre des empereurs français et autrichien le 11 juillet 1859
(lithographie autrichienne de 1859)

« Quel était le but officiel de la guerre d'Italie ? Il s'agissait d'enlever à l'Autriche ses possessions italiennes et d'assurer ainsi l'indépendance, non pas de l'Italie, selon l'acception révolutionnaire du mot, mais des différents États italiens. "Nous respecterons, disait l'Empereur, les territoires et les droits des puissances neutres ; nous n'allons pas en Italie pour y fomenter le désordre ; nous voulons délivrer ce pays de la pression étrangère qui pèse sur lui et contribuer à y fonder l'ordre sur des intérêts légitimes satisfaits" (Proclamation du 3 mai 1859).

Ce programme était celui de l'entrée en campagne. Il promettait d'exclure complètement l'Autriche du territoire italien, mais il acceptait tous les autres souverains de la Péninsule et maintenait implicitement l'idée de la Confédération italienne, déjà émise dans la brochure officieuse Napoléon III et l'Italie et dans les bases d'arrangement proposées précédemment à l'Autriche. Ces bases portaient (art. 4) qu'il conviendrait de "substituer aux traités entre l'Autriche et les duchés une confédération des Etats de l'Italie entre eux, pour leur protection mutuelle tant intérieure qu'extérieure" (Moniteur du 19 avril 1859). Si cette proposition, qui conservait à l'Autriche ses provinces italiennes, était dépassée, le projet de confédération subsistait toujours. La France et l'Europe savaient donc que le succès de nos armes devait substituer une Italie confédérée à l'Italie semi-autrichienne dont les cris de douleur nous avaient attendris.

Au fond, nous engagions une lutte d'influence contre l'Autriche. C'était une nouvelle phase de la vieille querelle poursuivie depuis des siècles entre la France et l'Allemagne dans le double but de posséder une partie du sol italien, et d'exercer une action plus ou moins grande sur les destinées politiques de toute la Péninsule.

Il n'y avait là rien que de très-avouable. Personne en France ne pouvait trouver mauvais que Napoléon III voulut prendre de ce côté, comme il l'avait déjà fait en Crimée, une revanche des traités de 1815. Les intérêts politiques les plus sérieux pouvaient, d'ailleurs, retirer d'une semblable guerre de très légitimes et très fécondes satisfactions. C'était quelque chose d'écarter l'Autriche de l'Italie, de l'amoindrir sans lui faire perdre son rang comme puissance allemande, et, surtout, sans fortifier d'une façon inquiétante aucun autre Etat. Le Piémont agrandi de nos conquêtes et déchargé, à notre profit, de deux de ses anciennes provinces, devenait assez fort pour résister à l'Autriche et ne pouvait cependant se soustraire à notre tutelle. Il continuait d'avoir besoin de nous et échappait ainsi à la tentation d'être ingrat.

Si de tels projets pouvaient être facilement acceptés, quelques-uns des moyens mis en œuvre causaient de vives inquiétudes et soulevaient de graves réclamations. Le Piémont était le complice avoué de la dévolution, l'ennemi de l'Église, et montrait dès lors, dans sa politique, une déloyauté audacieuse. Le prendre pour allié, lui donner un rôle prépondérant en Italie c'était s'exposer à fomenter le désordre. Le gouvernement français avait beau dire qu'il ne ferait pas cela, ou craignait qu'il n'eût la main forcée. Déjà il ratifiait le langage du Piémont, prétendant contre toute évidence que l'Autriche voulait absolument la guerre ; déjà il tolérait que le cabinet de Turin provoquât à la révolte les sujets des souverains dont on promettait de respecter les droits et les territoires ; déjà il acceptait le concours de Garibaldi et de ses volontaires. Ces faits et d'autres de même nature, qu'il serait trop long de rappeler, ne permettaient ni aux catholiques ni aux simples conservateurs d'accepter la guerre d'Italie avec sécurité. Les catholiques, surtout, ne pouvaient oublier le langage que M. de Cavour avait tenu au Congrès de Paris relativement aux Romagnes. Le ministre sarde ne devait-il pas profiter de la guerre pour réaliser les projets d'annexion qu'il n'avait pas craint alors de laisser voir ? Ces préoccupations étaient si générales, si vives et si fondées, que le gouvernement français reconnut la nécessité de s'expliquer catégoriquement. L'Empereur chargea son ministre des cultes d'éclairer le clergé sur les conséquences de la lutte. Et le ministre déclara que le souverain, après y avoir songé devant Dieu, promettait que sa sagesse, son énergie, sa loyauté bien connue ne feraient défaut ni a la religion ni au pays ; qu'il voulait que le Pape fut respecté dans tous ses droits de souverain temporel. Une dernière parole de l'Empereur vint affirmer plus fortement ces déclarations si explicites, si solennelles : "nous n'allons pas en Italie, dit-il, ébranler le pouvoir du Saint-Père, que nous avons replacé sur son trône."

Ces promesses étaient rassurantes. Cependant l'inquiétude subsistait. On craignait que les incidents de la guerre ne permissent à nos alliés, garibaldiens ou piémontais, d'acquérir assez d'influence pour déchirer notre programme. Les journaux officieux s'amusaient ou s'indignaient de ces craintes ; ils traitaient d’autrichiens ceux qui les laissaient voir et s'écriaient que la France étaient sûre de ses alliés comme d'elle-même.

Les Piémontais et les révolutionnaires commencèrent néanmoins par envahir les territoires neutres et par déclarer déchus de leurs droits les souverains que la proclamation impériale avait promis de respecter. Ne vous alarmez pas, disaient les optimistes ; ce sont là des accidents de guerre, des nécessités momentanées, des effervescences italiennes dont on aura raison au dénouement; les ambitions piémontaises et les déclamations de Garibaldi ne pourront rien contre la volonté de la France. L'Empereur a marqué son but, ce but sera atteint et non pas dépassé ou déplacé : nous aurons une Italie libre des Alpes à l'Adriatique sous la forme d'une confédération dont feront partie tous les souverains restés neutres et où le Pape, maintenu en possession de tous ses États, recevra un rôle digne de lui.

On dût croire bientôt que ce programme serait ponctuellement rempli. La guerre, au lieu de grandir les Piémontais et les garibaldiens, les annula. Garibaldi, que nous avons vu si puissant dans ces derniers temps, put à peine lever alors trois mille volontaires. Il fit quelque bruit, grâce aux journaux, mais nulle besogne. Pendant que les opérations décisives avaient lieu, il guerroyait sur les bords du lac Majeur contre un corps-franc de quinze cents autrichiens, et dans toutes les rencontres, chaque parti s'attribua la victoire. Au fond, corps-francs autrichiens et volontaires italiens, sentant qu'ils jouaient un rôle de comparses, ne jugèrent pas à propos de se faire grand mal. Quant à l'armée régulière du Piémont elle fut d'une infériorité manifeste. Elle n'eut aucune part dans les victoires de Montebello, de Magenta, de Malegnano ; elle eut été battue à Palestro sans l'arrivée de nos zouaves ; et le corps d'armée que commandait Benedek la fit plier à Solferino. Bref, elle montra très-bien, durant toute la campagne, qu'à forces égales ou même supérieures, elle se serait fort mal trouvée d'un tête-à-tête avec les Autrichiens. Custozza a prouvé qu'elle n'avait pas changé.

Napoléon III dominait donc la situation. Non-seulement il pouvait mettre fin à la guerre contre l'Autriche, mais il pouvait aussi faire rentrer chez eux les Piémontais et leurs auxiliaires. Que ce second point dût offrir des difficultés particulières, nous ne le nions pas ; seulement nous contestons qu'il fût impossible d'y arriver. L'empereur lui-même était certainement de cet avis lorsqu'il signa à Villafranca les bases de la paix. Voici ces bases, que le Piémont, auquel nous n'avions pas encore donné le droit de se jouer de nous, s'empressa d'accepter :

"Confédération italienne, sous la présidence honoraire du Pape."
"L'empereur d'Autriche cède ses droits sur la Lombardie à l'empereur des Français, qui les remet au roi de Sardaigne."
"L'empereur d'Autriche conserve la Vénétie ; mais elle fait partie intégrante de la Confédération italienne."

Cette paix donnait gain de cause à la politique de Napoléon III et terminait par des arrangements que pouvaient ratifier les catholiques, les conservateurs, les libéraux sincères, une guerre dont la Révolution s'était promis tout le profit. Le Pape conservait ses États ; les souverains restés neutres recouvraient les leurs, puisque la Confédération italienne n'était possible qu'à cette condition ; le Piémont s'arrondissait de la Lombardie ; la Vénétie, sans être absolument rendue à elle-même, obtenait, par le seul fait de son entrée dans la Confédération, des droits politiques et une existence nationale. Quant à la France, même en dehors de tout agrandissement territorial, elle avait la meilleure part dans la paix, une part digne de son rôle dans la guerre.

Victorieuse de l'Autriche comme elle l'avait été de la Russie, nulle autre puissance ne pouvait plus lui disputer le premier rang. Elle dominait l'Italie sans l'écraser et pouvait revendiquer plus hautement que jamais son titre de fille ainée de l'Eglise. La prudence et la modération de l'Empereur au lendemain de Solferino avaient ajouté à son autorité sur les souverains ; elles lui garantissaient particulièrement le bon vouloir de l'Autriche et devaient rassurer promptement tout le grand parti conservateur européen, un instant inquiété. Le principal organe des catholiques, L'Univers, ne pouvant penser qu'un acte revêtu de la signature de la France et de l'Autriche serait biffé par le Piémont et le conspirateur Garibaldi, applaudissait au caractère anti-révolutionnaire de la paix et s'écriait : "Gloire aux deux empereurs catholiques, qui ont fait entre eux la paix du monde et qui se réservent la protection de l'Église !"

Que fallait-il pour maintenir ces grands résultats les développer, en recueillir tous les fruits ? Il fallait rester dans la voie où l'on venait de rentrer par la paix de Villafranca, après avoir été sur le point d'en sortir. En d'autres termes, il fallait avoir une politique.

Les espérances que les bases de la paix avaient si légitimement fait concevoir furent bientôt ébranlées. Tandis que le Piémont et la Révolution continuaient d'affirmer leur programme, la France se montrait hésitante ; elle donnait de bonnes paroles aux catholiques, aux conservateurs, aux partisans de la Confédération italienne, mais elle laissait le champ libre au parti unitaire. Les gouvernements insurrectionnels et provisoires établis à l'ouverture de la guerre dans l'Italie centrale, restaient partout en fonction avec l'appui très ostensible du cabinet de Turin ; et, de son côté, le cabinet des Tuileries ne faisait rien pour mettre fin à cet état de choses. Les officieux cherchaient cependant à rassurer les esprits en disant que les négociations poursuivies à Zurich pour changer en traité définitif les bases de Villafranca, arrangeraient tout.

Bientôt on dût reconnaître que le gouvernement français, entrant dans les vues du Piémont, se réservait d'imposer des sacrifices au Saint-Siège. En effet, l'Empereur, répondant le 11 octobre 1859 à un discours où S. E. le cardinal Donnet lui avait respectueusement rappelé ses engagements, fit cette déclaration : "je vous remercie d'avoir rappelé mes paroles, car j'ai l'espoir qu'une nouvelle ère de gloire se lèvera pour l'Eglise le jour où tout le monde partagera ma conviction que le pouvoir temporel du Saint-Père n'est pas opposé à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. Je ne puis ici entrer dans les développements qu'exigerait la grave question que vous avez touchée, et je me borne à rappeler que le gouvernement qui a ramené le Saint-Père sur son trône ne saurait lui faire entendre que des conseils inspirés par un sincère et respectueux dévouement à ses intérêts..." […]

Pendant que l'on préparait le traité de Zurich, le Piémont travaillait à l'annuler, et dès qu'il fut signé il l'annula. Que M. de Cavour et son roi n'eussent aucun souci de leur parole et de leur signature, on ne pouvait plus s'en étonner. Mais que la France leur donnât de telles licences contre des engagements qu'elle avait dictés et qui servaient ses plus grands intérêts ; voilà ce qui devait surprendre. Le monde eut cette surprise. Le Piémont garda tout ce qu'il occupait directement ou par ses complices et annonça la résolution de compléter son œuvre, c'est-à-dire de faire l'unité italienne. Le traité de Zurich, qui pouvait être et qui devait être le point d'appui d'une restauration de l'ordre en Italie, ne pût même pas arrêter les empiétements révolutionnaires.

Les esprits confiants conservaient cependant un dernier espoir : ils croyaient qu'un congrès allait se réunir pour présider à la réorganisation de l'Italie, conformément aux stipulations de l'art. 19 du traité de Zurich. C'est alors (décembre 1859) que parut la fameuse brochure, intitulée : Le Pape et le Congrès, où l'on prétendait établir, au nom de la France, que si l'indépendance temporelle du Pape était nécessaire au libre exercice de son indépendance spirituelle, l'étendue du territoire pontifical n'avait par elle-même aucune importance. Par conséquent, le Piémont pouvait garder les Romagnes, en attendant mieux.

La réponse de Pie IX fut prompte et foudroyante. Le 1er janvier, il dit au général de Goyon, qui lui présentait officiellement, au nom de l'Empereur, les félicitations de l'armée française : "nous prions Dieu dans l'humilité de notre cœur, de vouloir bien faire descendre en abondance ses grâces et ses lumières sur le chef auguste de cette armée et de cette nation, afin que, par le secours de ces lumières, n puisse marcher sûrement dans sa voie difficile, et reconnaître encore la fausseté de certains principes qui ont été exprimés dans ces derniers jours, dans une brochure qu'on peut définir un monument insigne d'hypocrisie et un ignoble tissu de contradictions." Le Saint-Père disait de nouveau qu'il attendait de l'empereur la condamnation de la brochure ; il ajoutait : "nous en sommes d'autant plus convaincu que nous possédons quelques pièces qu'il y a quelque temps, Sa Majesté eut la bonté de nous faire tenir, et qui sont une véritable condamnation de ces principes."

La brochure ne fut pas condamnée. Loin de là, le 11 janvier 1860, Le Moniteur publia une lettre de l'Empereur au Pape. Dans cette lettre, datée du 31 décembre 1859, Napoléon III regrettait que Pie IX n'eut pas consenti, après la paix, à une séparation administrative des Romagnes, et concluait par cet avis comminatoire : "si le Saint-Père, pour le repos de l'Europe, renonçait à ces provinces qui, depuis cinquante ans, suscitent tant d'embarras à son gouvernement, et qu'en échange il demandât aux puissances de lui garantir la possession du reste, je ne doute pas du retour immédiat de l'ordre."

Cette lettre tranchait la question, et désormais l'unité italienne était faite sinon achevée. Du moment, en effet, où la France approuvait l'usurpation des Romagnes, le droit n'existait plus en Italie. Quelles barrières pouvaient maintenant arrêter le Piémont et la Révolution ! Une seule, le quadrilatère autrichien. Mais si cette barrière gênait le Piémont au Nord elle ne l'empêchait ni de garder les duchés, ni de conquérir Naples et les dernières provinces du Saint-Siège. Aussi M. de Cavour s'écriait-il un peu plus tard, dans un élan de joie et de reconnaissance : "la lettre de Napoléon III au Pape, proclamant que le règne du Pape sur les Romagnes est fini, nous a donné plus que nous n'avons obtenu à Palestro et à San-Martino..." (discours de M. de Cavour, 20 mai 1860). Sans doute, car les batailles contre l'Autriche n'avaient donné au Piémont que la Lombardie, et la lettre du 31 décembre lui livrait l'Italie.

Quant au Pape, sa réponse fut une nouvelle protestation contre les faits accomplis. Il déclara qu'il ne pouvait abdiquer son droit de souveraineté sur les Romagnes "sans violer des serments solennels, sans exciter des plaintes et des soulèvements dans le reste de ses États, sans faire tort à tous les catholiques, enfin, sans affaiblir les droits non-seulement des princes de l'Italie, qui avaient été injustement dépouillés de leurs domaines, mais encore de tous les princes de l'univers chrétien, qui ne pouvaient voir avec indifférence l'introduction de certains principes très pernicieux" (Encyclique du 19 janvier 1860).

Tandis que le Saint-Père faisait entendre cette nouvelle protestation, le cabinet de Turin consommait et prétendait régulariser l'annexion de l'Italie centrale. Il y eut un semblant de vote sous la direction des dictateurs piémontais. La duchesse récente de Parme fit justice de cette hypocrisie dans sa protestation. "C'est sous l'intimidation de la menace, dit-elle, sous la corruption de l'intrigue, sous la pression de la terreur ; c'est par suite des serments au roi Victor-Emmauuel qu'on avait imposés sous peine de destitution aux employés de toutes les branches d'administration ; c'est par suite du découragement général produit par neuf mois d'incertitude et de dangers effrayants qu'on a pu arracher à un grand nombre d'individus les manifestations d'un suffrage faussé par avance" (Protestation de Louise-Marie de Bourbon, régente des Etats de Parme, 28 mars 1860).

Le gouvernement français, bien que très tolérant pour le Piémont, n'entendait pas que celui-ci put faire l'Italie à son seul profit. Il lui rappela "que dès avant la guerre" on l'avait prévenu "que si les événements amenaient un grand royaume en Italie, nous demanderions que le versant des Alpes ne restât pas dans ses mains" (discours de M. de Persigny, 27 août 1860). C'était la revendication de Nice et de la Savoie. Le marché était trop avantageux pour que le Piémont pût l'oublier : il prit Parme, Modène, la Toscane, les Romagnes, fit son grand royaume et nous céda la Savoie et le petit comté de Nice.

Cet arrangement jeta de la poudre aux yeux du vulgaire, mais ne put couvrir près des hommes politiques et moins encore près des hommes de principe l'échec et le caractère vacillant de la politique française. Si la Sardaigne avait été contenue dans de sages limite – et surtout si la Confédération italienne avait été établie, l'annexion de Nice et de la Savoie à la France eut été un véritable avantage, un sérieux succès ; mais il n'en était pas ainsi. Que de sacrifices de tous genres nous faisions au contraire, pour obtenir ces deux provinces ! Nous permettions à l'allié impuissant qui nous devait la Lombardie, de s'annexer trois Etats entiers et une partie des États de l'Eglise ; nous laissions violer la convention de Villafranca et le traité de Zurich ; nous condamnions Venise à rester simple province autrichienne ; nous rendions impossible l'établissement d'une Confédération : nous mettions la Sardaigne en position de prendre toute l'Italie et de fonder un État unitaire et révolutionnaire menaçant pour nos intérêts ; enfin, malgré les engagements si solennels pris envers le Saint-Siège, nous autorisions le Piémont à garder les Romagnes. N'était-ce pas payer trop cher nos nouvelles acquisitions ? En somme, notre influence morale subissait une atteinte et notre puissance matérielle ne se trouvait pas agrandie — à beaucoup près — dans la proportion des devoirs que l'unité italienne, devenue inévitable, pouvait nous imposer dans l'avenir.

On disait alors, il est vrai, que si le Piémont s'agrandissait encore, nous nous agrandirions aussi. Si c'était un espoir ou un projet, nous l'ignorons ; mais à coup sûr, c'était une illusion. Le Piémont est devenu l'Italie et nos frontières n'out pas été reculées. Elles ne pouvaient pas l'être, dit-on, puisque l'Italie a terminé son unité sans nous.

Cette raison n'est pas valable. Le Piémont n'a pu prendre Naples, la Sicile, les Marches et l'Ombrie que par suite de la tolérance et de la protection dont nous n'avons cessé de le couvrir. Il ne comptait pas, en effet, sur l'appui direct ou indirect de la Prusse quand, en 1860, au lendemain de l'annexion de la Romagne et des duchés, il faisait envahir la Sicile, puis Naples par Garibaldi et chargeait Cialdini d'annexer de nouvelles provinces pontificales. Où puisait-il alors l'audace de braver l'Autriche, de violer le droit public européen, de porter de nouveaux coups à ce pouvoir temporel que nous promettions toujours de défendre ? Il la puisait dans le sens que le gouvernement français donnait au principe de non intervention, lequel se résumait à dire que le Piémont, dont les forces étaient très supérieures à celles de ses voisins, avait le droit de les attaquer, sans que personne eût le droit de les secourir. Et à ceux qui trouvaient l'argument vicieux, on répondait que l'armée française se chargerait de le faire valoir.

En suivant cette voie on devait aboutir à l'unité italienne. Nous y sommes. Ainsi sur cette question comme sur toutes celles que nous avons déjà examinées, le gouvernement impérial est arrivé à un résultat différent de celui qu'il s'était marqué. Il s'était promis d'établir une confédération soumise à l'influence française, et, dans tous les cas, impuissante contre nous ; il a fondé un État unitaire qui le gênerait fort si demain les cabinets de Florence et de Berlin faisaient alliance contre la France. Nous ne pouvons voir là ni la marque, ni les effets d'une politique réfléchie, ferme, heureuse, allant droit à son but et l'atteignant. »

Eugène Veuillot, « De la politique extérieure de la France, »
Le Catholique, 1er décembre 1866.

jeudi 31 mars 2011

"Les jeux de balle sont nombreux et variés" (Dictionnaire de la vie pratique..., 1859)

Partie de "foot ball" en Angleterre, d'après G. Cruikshank (1827).

« BALLE (Jeux d'adresse). C'est sans contredit un des exercices les plus propres à développer les forces du corps, et à donner tout à la fois de l'agilité, de l'adresse et de la grâce. Les joueurs doivent avant tout se procurer un bon instrument, mais il est rare qu'on trouve chez les marchands des balles bien faites. Les unes, bourrées de mauvais chiffons, n'ont aucune élasticité ; les autres, composées en grande partie ou même en totalité de gomme élastique, ont le défaut contraire, elles rebondissant beaucoup trop, et de plus elles sont très-dures pour la main. La confection d'une bonne balle est fort simple, et il n'y a pas un enfant qui ne puisse en venir à bout. On taille dans un bouchon de liège une petite boule de la grosseur d'une forte bille à jouer, et, après avoir divisé en lanières minces de la lisière de drap, on recouvre la boule de liège avec ces lanières qu'on applique exactement dans tous les sens et en les serrant suffisamment, de manière que la balle soit un peu ferme et en même temps bien ronde. Quand la balle est arrivée aux trois quarts de la grosseur qu'on veut lui donner, on fixe le dernier bout de lisière au moyen d'une épingle piquée dans la balle, et on couvre la lisière avec de la laine grossière, comme si l'on voulait former une pelote parfaitement arrondie, et en appliquant les fils de laine de manière que la couche qu'ils forment soit partout d'une égale épaisseur. Quand la balle a enfin atteint la grosseur convenable, il s'agit de la couvrir. On taille dans une vieille paire de gants deux pièces semblables, ayant chacune à peu près la forme d'une petite semelle de soulier, mais arrondies aux deux bouts : après les avoir légèrement mouillées pour les assouplir, on les applique sur la balle, l'envers de la peau en dehors, et de façon que les deux extrémités arrondies de chacune d'elles viennent rejoindre la partie échancrée; on les maintient à l'aide de quatre épingles enfoncées jusqu'à la tête, et, avec des ciseaux, on retranche exactement tout ce qu'il y a d'excès dans la peau. Il ne reste plus qu'à s'armer d'une aiguille munie d'une aiguillée de fil écru passé à la cire, et à coudre la balle en réunissant les deux bouts de la peau qui doit toujours être parfaitement tendue.

Les jeux de balle sont nombreux et variés ; mais ceux qu'on joue le plus habituellement sont la balle au mur, la balle au camp et la balle aux pots.

Balle au mur. Cette partie se joue souvent à deux; elle peut aussi réunir 4, 6 et même 8 joueurs, qui se divisent en deux partis, chacun en nombre égal, et, autant que possible, de forces égales. On trace avec un morceau de craie ou de charbon une ligne horizontale dans toute la longueur du mur qu'on a choisi, à la hauteur de 1 ou de 1 m 50 au-dessus du sol. De plus, lorsqu'il n'y a que deux joueurs, et que le mur a une étendue considérable en largeur, on trace sur la terre, à droite et à gauche, une raie formant une limite au delà de laquelle la balle ne doit pas tomber. L'un des joueurs, quand ils ne sont que deux, est désigné par le sort pour servir la balle, c’est-à-dire pour la jeter le premier contre le mur. L'adversaire, es yeux fixés sur la balle, l'attend et la renvoie contre le mur, soit de volée avant qu'elle ait touché le sol, soit après qu'elle a fait un premier bond sur la terre. Le premier joueur agit de même, et la partie se poursuit ainsi, chacun des deux joueurs s'efforçant, tout en renvoyant la balle sans commettre de faute, de donner le moins de chances possible à son adversaire pour le coup suivant. Toute balle manquée, c’est-à-dire toute balle qu'un joueur ne parvient pas à renvoyer contre le mur, compte pour un certain nombre de points en faveur de l'adversaire. C'est aussi une faute de frapper le mur au-dessous de la raie qui y est tracée, ou bien, après avoir renvoyé la balle contre le mur, de la faire tomber à son premier bond en dehors des raies tracées sur le sol. Une partie se compose ordinairement de deux manches, gagnées de suite par le même joueur, ou de trois manches si les deux adversaires ont gagné chacun une des deux premières manches. Chaque manche est de 60 points, et, pour chaque faute commise par l'un des joueurs, l'adversaire compte 15 points. Lorsque la partie réunit plus de deux joueurs, ceux-ci doivent se placer à une certaine distance les uns des autres, de manière à occuper tout l'espace consacré au jeu. Pour le reste, les règles sont les mêmes : la balle est renvoyée alternativement par l'un des joueurs de chaque parti, selon que la balle se présente bonne à prendre à celui-ci ou à celui-là, sans qu'il y ait un rang marqué d'avance pour chacun des joueurs. — Les joueurs sont autorisés à se servir du pied aussi bien que de la main, pour recevoir et renvoyer la balle, mais c'est à la condition que le pied ne commettra pas plus de faute que la main.

La balle au camp. Les joueurs, au nombre de 10, 12 et même plus, mais toujours en nombre pair, se divisent en 2 partis, et le sort désigne le parti qui sera d'abord maître du camp. Ce camp est un espace plus ou moins grand dont les limites sont tracées sur la terre à l'une des extrémités de l'emplacement que les joueurs ont à leur disposition. Hors du camp sont marqués 4 ou 5 buts convenablement espacés, à égale distance l'un de l'autre, et sur la limite qui borne de tous côtés l'emplacement du jeu : le premier et le dernier ont les 2 buts les plus rapprochés du camp, l'un à droite, l'autre à gauche. Les joueurs que le sort a favorisés prennent possession du camp; ceux du parti contraire se dispersent hors du camp, en prenant les positions qu'ils jugent les plus favorables. Alors l'un des joueurs s'avance jusqu’à la limite, la main droite un peu rejetée en arrière, et, après avoir relance avec toute la vigueur de son bras la balle qui lui est servie par un des adversaires, il sort du camp et court au premier but qu'il doit toucher avant de prendre sa course vers les autres buts qu'il doit aussi toucher successivement. Mais, pour agir avec prudence, il doit suivre de l'œil la marche de la balle et les mouvements des adversaires, et juger ainsi s'il a le temps de fournir plusieurs courses ou s'il convient mieux de rester au poste qu'il occupe. Car si la balle a été promptement ramassée et que lancée d'une main sûre elle vienne le frapper pendant le trajet d'un but à un autre, ses camarades et lui sont dépossédés du camp et prennent le rôle des adversaires. Mais en admettant qu'il ait pu seulement arriver au premier but, la balle est de nouveau servie à un second joueur du camp qui la relance comme a fait le premier, et qui s'empresse d'atteindre le premier but, tandis que son camarade fuit au second et y fuit de toute nécessité, le même but ne pouvant jamais être occupé que par un seul joueur à la fois. Un troisième joueur se présente à son tour pour relancer la balle, et courir au premier but, pendant que les deux premiers touchent successivement les autres buts et rentrent dans le camp s'ils le peuvent. La partie se continue ainsi tant que les chances restent les mêmes. Les joueurs maîtres du camp en perdent la possession lorsque l'un d'eux non-seulement est frappé par la balle, dans le trajet qu'il parcourt soit du camp au premier but, soit d'un but à un autre, mais encore si la balle, après avoir été relancée par l'un d'eux, est reçue par l'un des adversaires, avant qu'elle ait touché le sol. Les joueurs qui possèdent le camp ont le droit, lorsqu'ils sont a un but ou qu'ils courent d'un but a un autre, de repousser avec le pied et de rejeter aussi loin que possible la halle, qui, en roulant sur la terre, vient à leur portée.

La balle aux pots. On creuse dans la terre 9 trous ou pois disposes sur 3 lignes parallèles et également espacés de manière à former à peu près un carré d'un mètre en tous sens : ces trous doivent avoir une ouverture et une profondeur suffisantes pour qu'une balle puisse facilement y entrer. A la distance de t ou 2 mètres des trous on trace sur la terre une raie qui les enveloppe; c'est l'emplacement du camp. Enfin, en avant et en face des pots et à une distance de 3 ou 4 mètres au plus, on trace une ligne sur laquelle doit se tenir le joueur chargé de rouler la balle. Ces préparatifs terminés les 9 joueurs (car il ne peut pas y avoir plus de joueurs qu'il n'y a de pots) tirent au sort à qui appartiendra tel ou tel pot, et chacun doit se rappeler ensuite le pot que le sort lui a donné. C'est aussi le sort qui désigne le joueur chargé de rouler la balle le premier. Celui-ci se place sur la raie tracée en face des pots : tous les autres joueurs se postent autour des pots, à la limite du camp, et un pied sur cette limite. Alors le joueur désigné roule la balle, et celle-ci arrivant au milieu des pots tombe presque toujours dans l'un d'eux. Le joueur à qui ce pot appartient ramasse la balle aussi promptement qu'il le peut pour en frapper quelqu'un des autres joueurs qui se sont empressés de prendre la fuite aussitôt qu'ils ont vu la balle s'arrêter dans un pot autre que le leur. S'il atteint un des fugitifs, celui-ci est marqué d'un point ; s'il ne réussit pas, c'est lui au contraire qui est marqué : on met une petite pierre dans le pot de celui qui prend une marque. C'est au joueur qui a été frappé ou à celui qui a été maladroit de rouler à son tour la balle, et la partie se continue, comme il vient d'être dit. Si celui qui est chargé de rouler la balle, ne parvient pas en 3 coups à la faire entrer dans un des 9 pots, il prend une marque. Celui qui possède la balle peut, au lieu de la lancer contre les fugitifs aussitôt qu'il l'a ramassée dans son pot, la garder et attendre une occasion meilleure. Dans ce cas, il a le droit de faire 3 pas hors de la limite du camp, et d'attendre là l'occasion favorable qu'il a voulu se ménager. Tous les joueurs, excepté celui à qui appartient le pot dans lequel tombe la balle, sont tenus de quitter le camp, aussitôt que la balle est entrée dans ce pot : si l'un d'eux y est resté, c'est à ses risques et périls ; il faut qu'il sorte et qu'il s'expose aux coups de la balle : seulement il a le droit de faire 3 pas à partir de la limite du camp avant que le joueur qui est armé de la balle puisse la lancer contre lui. Tout joueur qui a pris 3 marques est hors du jeu, et le gagnant est celui qui n'a pas été marqué ou qui ne l'a été qu'une ou 2 fois tandis que tous les autres ont pris 3 marques. Ce vainqueur a le droit de fusiller les vaincus, c’est-à-dire d'envoyer la balle successivement dans le dos de chacun d'eux, en se plaçant à une distance déterminée. »

Guillaume-Louis-Gustave Belèze, Dictionnaire universel de la vie pratique 
à la ville et à la campagne... Paris, L. Hachette, 1859, vol. 1.

dimanche 27 février 2011

"Il importe.... de retenir les populations dans les campagnes" (Valentin-Smith, 1858)

"La paye des moissonneurs" (détail) par Léon Lhermitte (18844-1925), 1882.
Musée d'Orsay.

« Le recensement de 1856 nous apprend que, dans cinquante-quatre départements, par un déplacement extérieur de département à département, il y a eu, en France, pendant la période quinquennale de 1851 à 1856, une diminution de population de 370.000 personnes, qui, des campagnes, se sont portées dans les villes, dont 305.000 dans le département de la Seine.

Ce recensement nous apprend aussi que, dans cette même période, par l'effet des déplacements qui se sont opérés dans les départements mêmes, joints aux déplacements extérieurs, les villes de dix mille âmes et au-dessus se sont accrues de 900.838 individus, c'est-à-dire que la proportion de la population urbaine au préjudice de la population rurale, s'est élevé de 43 % de 1850 à 1856 sur la période précédente ; accroissement énorme qui ne s'est jamais vu à aucune époque, ni dans notre pays , ni dans aucun autre pays, pendant un aussi court espace de temps.

Enfin le recensement de 1856 constate un ralentissement bien marqué dans l'accroissement de la population générale de la France ; tellement que cet accroissement a été cinq fois moins fort dans la période de 1851 à 1856, que dans la période de 1841 à 1846.

Un mot rapide d'abord sur le ralentissement de la population en France. Il provient sans doute, pour partie, pendant la période de 1851 à 1856, de causes accidentelles, particulièrement de la cherté des subsistances, c'est-à-dire de la disette avec laquelle, suivant une loi mise en évidence par la science statistique, l'on voit toujours se produire parallèlement moins de naissances et plus de décès. Mais ce ralentissement provient aussi d'une cause générale que révèle également la statistique, a savoir : la diminution de la famille, par la diminution du nombre des enfants.

Il y a soixante et dix ans que l'on comptait, en France, en moyenne, 4,19 naissances par mariage ; aujourd'hui, l'on n'en compte plus que 3,19. La fécondité conjugale, en moins d'un siècle, a diminué d'un quart; significatif ralentissement dans l'expansion de la population […] L'on sait […] que, chez les Romains, l'affaiblissement de la population, incessante préoccupation de leurs législateurs, commença à se manifester dès l'instant où les patres familias préférèrent le théâtre et le cirque de Rome, au séjour de la campagne ; ce qui excita si vivement les plaintes de Varron et de Columelle. Et certes, au temps de splendeur où écrivaient ces deux auteurs, l'on était loin de penser qu'un jour Rome tomberait, surtout parce que la dépopulation des campagnes laisserait l'Empire sans défense contre l'invasion des Barbares.

Dans l'antiquité comme de nos jours, l'affaiblissement de la population venait des grands centres ; le besoin du luxe y diminuait le nombre et la fécondité des mariages dans les classes riches, et la misère y dépeuplait les classes pauvres dans des proportions anormales ; comme de nos jours, l'invasion des villes par les campagnes devenait une cause perturbatrice qui altérait profondément aussi les conditions du développement régulier de la population.

L'émigration des campagnes qui s'est produite, en France, pendant la période de 1851 à 1856, constitue un trouble sérieux dans l'économie et dans les conditions générales de la société, trouble dont les conséquences pourraient devenir funestes, si l'on n'avisait à y porter un prompt remède.

Sans doute, la France est douée d'une grande énergie de fécondité ; mais pourtant il ne faudrait pas la laisser pencher trop longtemps vers des tendances qui pourraient amener l'affaiblissement de la production agricole par l'affaiblissement de la population rurale. Il y a, pour les nations, comme pour les individus, des lois générales qui dominent, et d'où sort inévitablement leur prospérité ou leur ruine. On l'a dit souvent : l'agriculture est la grande force d'un État, la force qui nourrit le pays, et qui lui donne des soldats robustes pour sa défense. "L'agriculture, a dit Louis Napoléon dans un travail devenu historique, publié en 1842, est le premier élément de la prospérité d'un pays, parce qu'elle repose sur des intérêts immuables, et qu'elle forme la population saine, vigoureuse, morale des campagnes (*)."

Ainsi, la science statistique constate que, dans les quartiers opulents de la capitale, les ménages réguliers ne fournissent pas un nombre suffisant d'enfants pour remplacer le père et la mère. De son côté, la science médicale, par suite d'observations faites, de 1825 à 1856, dans l'un des quartiers les plus populeux, au 7e arrondissement, atteste que "si la population de Paris était abandonnée a ses seules ressources indigènes de propagation, elle diminuerait rapidement et finirait par s'éteindre dans un assez court espace de temps." Ce sont les propres paroles du docteur Duparcque, dans un travail lu par lui à la Société de médecine du département de la Seine, dans la séance du 5 octobre 1856

Ces résultats ne sont pas assurément particuliers à la ville de Paris ; ils sont absolument les mêmes dans toutes les grandes villes ; seulement avec cette différence rationnelle qu'ils se manifestent proportionnellement à la masse de la population agglomérée. "Partout en Europe, dit encore M. Passy, dans le travail que nous avons déjà cité, les mariages sont d'ordinaire moins féconds dans les grandes villes que dans les petites, et moins dans celles-ci que dans les campagnes." […] Depuis que M. Passy s'exprimait ainsi, la décroissance du nombre d'enfants par mariage, dans le rapport des campagnes avec les villes, est devenu bien plus sensible encore, maintenant que l'on ne compte plus par mariage que 3, 19 naissances en moyenne.

Les campagnes seules forment donc le grand réservoir de la population, de la population sur laquelle repose surtout l'avenir d'une nation. […] il faut le dire, nos institutions : la constitution de la famille, notre système d'éducation, etc., tendent peu à retenir les familles à la campagne ; et c'est peut-être, plus qu'on ne le pense, l'une des causes qui font que, depuis la fin du siècle dernier, nous roulons sans cesse de révolutions en révolutions.

Lorsque la famille n'est pas fortement constituée par la puissance paternelle, par les lois successorales, par quelques possibilités de conservation héréditaire de la propriété dispensées dans une sage mesure, la solidarité patrimoniale s'effaçant, chacun tend à se disperser. Alors l'individualisme s'empare de la société pour y porter ses appétits et ses convoitises ; et de la sortent ces agitations incessantes qui trouvent leur aliment dans les grands centres de population, qu'on peut comprimer plus ou moins longtemps, mais qui couvent toujours dans les bas-fonds de la société.

Sans doute, il faut protéger les villes, parce qu'elles sont le foyer des lumières ; il faut protéger l'industrie, cette merveilleuse action des forces physiques et morales de l'homme appliquées à la production ; il faut la protéger beaucoup, parce qu'elle est, dans les États modernes, l'un des grands éléments de la prospérité et de la puissance publiques. Mais il ne faut pas que la protection aille jusqu'à devenir une amorce qui détourne les populations de l'agriculture.[…]

De nos jours, que de faveurs ne sont pas prodiguées à l'industrie ? N'est-ce pas pour elle et en vue d'elle seule, qu'ont été créés les chemins de fer si largement subventionnés par l'État ? que les ports sont améliorés, les grandes rivières canalisées et entretenues avec les deniers publics ? […]

A côté de tout ce qui invite les populations rurales à quitter leurs foyers, il importe de placer aussi ce qui peut les retenir. Autrement, si le mouvement d'émigration ne s'arrêtait, ne pourrait-on pas craindre qu'un jour la société ne se trouvât tout à coup surprise et ébranlée par l'inconnu pouvant sortir d'imprévoyantes combinaisons.

Que de faveurs également ne sont pas accordées aux villes ? A elles tous les établissements publics d'éducation et de bienfaisance, les subventions de spectacles, les plaisirs de tous genres ; à elles les millions pour leur embellissement ; dépenses de luxe, dépenses splendides, mais après tout dépenses le plus souvent improductives, et dont une part tombée à la salubrité des campagnes et à l'allégement de leurs misères, serait si féconde pour la terre et pour les hommes.

En donnant aux villes un développement anormal, vous créez des populations qui semblent comme perpétuellement suspendues sur un gouffre, parce qu'elles ne reposent que sur un capital bien plus fictif que réel, incessamment soumis aux caprices du luxe, aux chances et à tous les revers industriels ou politiques ; à la grande différence des populations rurales, qui sans doute peuvent être douloureusement atteintes par l'intempérie des saisons, mais enfin pour lesquelles le sol forme un capital toujours invariable et toujours réparateur qui ne les abandonne jamais.

Les villes ne sont que trop attractives de la population ; il faut en détourner l'habitant des campagnes, plutôt que de le convier, par de décevants attraits, à une existence qui trop souvent altère les conditions de la vie morale et physique.La proportion des mariages est moins grande, la proportion des naissances moins élevée et le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable dans les villes que dans les campagnes, et a Paris que dans les autres villes.

Dans les villes, sous l'action d'une misère léthifère, la mortalité est bien plus forte et la vie moyenne, ce criterium de la civilisation, bien moins longue que dans les campagnes. A Paris, un tiers de la population meurt dans les hôpitaux. Le nombre des crimes et des délits des populations urbaines se manifeste dans une proportion qui s'élève presque au double des crimes et des délits commis par les populations rurales ; enfin, sur seize fous, les campagnes n'en présentent qu'un seul et un seul suicide sur trente.

Voilà pourquoi il importe si fort de retenir les populations dans les campagnes, par des institutions qui attachent au sol, par un système d'éducation qui invite aux travaux de la vie agricole au lieu d'en éloigner, par d'utiles encouragements, par des honneurs qui relèvent l'agriculture, par des combinaisons qui, sans enrayer le développement des familles nouvelles se fondant et s'élevant par le travail, arrêteraient ce mouvement qui fait que les familles aujourd'hui, comme on l'a si bien dit, se liquident tous les vingt-cinq ou trente ans, comme un fonds de commerce.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il existe un lien nécessaire entre la durée des familles et la durée des États qui semblent surtout trouver leurs assises solides et communes au sein des campagnes. Si les grandes cités sont le foyer actif de la civilisation, elles sont aussi le foyer des révolutions qui font rebrousser la civilisation et tomber les empires.

La désertion des campagnes, l'accroissement exagéré des villes, un luxe immodéré, la corruption des mœurs, l'affaiblissement de l'autorité paternelle, des obstacles incessants suscités au développement de la liberté, toutes ces choses, qui marchent insensiblement et graduellement ensemble, ont préparé et amené la chute de Rome.

L'exemple ne doit pas rester perdu. »

Valentin-Smith, "Note sur le danger de l'accroissement des villes par la dépopulation des campagnes et sur la nécessité d'aviser aux moyens de prévenir l'émigration des populations rurales (lue à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, dans la séance du 19 janvier 1858)", Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon., vol. 6, 1858




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(*) Analyse de la question des sucres. Paris, 1842,

jeudi 24 février 2011

"La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie ?" (F. de Lasteyrie, 1858)


Alexandre Dumas Père en 1855, par Nadar (1820-1910).

« La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie toute matérielle, qui se borne à quelques préparations chimiques plus ou moins adroitement accomplies ?

La question est discutable sans doute ; aussi a-t-elle déjà donné lieu à d’assez vives controverses. Il va sans dire que les artistes en général ne veulent voir dans la photographie qu’un métier indigne d’eux, et que les photographes, au contraire, repoussant énergiquement l’humiliante qualification donnée à cette merveilleuse invention, y voient un art nouveau qu’ils placent presque au niveau des autres.

Comme il arrive toujours en pareil cas, il y a évidemment exagération des deux parts. Mais, à choisir entre les préventions des artistes et les prétentions des photographes, nous serions bien tentés, quant à nous, de prendre fait et cause pour ces derniers.

Non, sans doute, la photographie n’est pas un art comme les autres. L’invention lui manque : ce n’est pas un art créateur. On ne saurait y reconnaître l’œuvre directe et absolue de la main de l’homme, et celui-ci ne saurait, par conséquent y revendiquer une part de gloire égale à celle qui lui revient dans les arts graphiques proprement dits.

Mais ce n’est pas non plus, et encore bien moins, un métier ; car le succès ne dépend pas uniquement de la bonne exécution de quelques manipulations chimiques, et le résultat, pour être satisfaisant, exige de la part de l’opérateur un tact, un instinct du pittoresque, une délicatesse de goût, une intelligence de la nature, une appréciation des effets d’ombre et de lumière, qui, tous réunis chez une seule et même personne, constituent précisément ce qu’on appelle le sentiment de l’art. On peut être photographe de beaucoup de talent sans savoir dessiner ; mais on ne peut certainement pas le devenir si l’on n’est doué du sens artistique.

Il n’y a plus un mur, à Paris ou en province, qui ne soit encombré d’épreuves daguerriennes offertes à la curiosité des passants. Là est le métier. Après huit jours de leçons, tout homme un peu intelligent arrive à produire une image sur sa petite plaque ou sur son papier ciré ; innocente industrie qui rend le soleil complice, bon gré, mal gré, d’erreurs de goût dont j’aime à penser qu’il rougit sous ses rayons.

Mais combien sont-ils ceux qui, par les mêmes procédés chimiques, arrivent à reproduire la nature dans toute son harmonie, les monuments de l’art dans toute leur puissance et leur éclat ? Ceux-là on les compte ; il y a plus, on les reconnaît ; car chacun d’eux sait donner à ses productions un cachet personnel, résultat évident de la de la manière dont il comprend la nature. Ici, par contre, le métier disparaît et l’art commence.

Déjà la photographie a ses classiques et ses romantiques ; les premiers poursuivant la vérité dans le fini des détails et la netteté des lignes ; les autres, amoureux des nuages et des jeux de la lumière, et négligeant à dessein ce qu’ils appellent des minuties pour saisi la nature dans ses plus larges effets. Peu à peu les écoles se forment et se caractérisent ; ainsi, dès à présent, l’œil d’un amateur tant soit peu exercé reconnaîtra sans peine les photographies anglaises ou italiennes de celles qui se font en France. Tout cela, nous le demandons, n’est-il pas, dans une mesure quelconque, le fait d’un art proprement dit – art dépouillé, j’en conviens encore une fois, des facultés créatrices qui sont le plus bel attribut du génie de l’homme, mais amplement pour vu des facultés reproductives par lesquelles l’homme s’approprie à son gré tous les objets extérieurs – art secondaire, je le veux bien, mais qui pourtant mérite, dès aujourd’hui, de prendre sa place à la suite des autres ?

Réunions fréquentes, exposition permanente, lectures de mémoires, conférences familières, publication d’un bulletin mensuel, tels sont les moyens que la Société française de photographie a mis en œuvre, et ils ont bien réussi, si l’on en juge par les résultats déjà obtenus. Aujourd’hui la société compte dans son sein la presque totalité des photographes de quelque renom […]. La cotisation de ses membres forme la dotation principale de la société, qui s’enrichit en outre par les généreuses offrandes de la plupart de ses membres, lesquels veulent bien mettre habituellement à sa disposition un certain nombre d’épreuves de choix de leurs productions les plus remarquables. Chaque année, on en fait une vente. […]

Une […] chose nous a frappé dans la dernière vente de la Société française : c’est le discernement, le goût épuré dont a fait preuve le public acheteur. Ai-je besoin de dire que les grandes planches monumentales de MM. Baldus et Bisson ont été enlevées la plupart au double de leur valeur marchande ? Ces photographes éminents n’avaient envoyé là que leurs œuvres de choix. Près d’elles, les épreuves de M. de Noailles ne pâlissaient pourtant pas. Il est vrai que celui-ci avait eu pour coopérateur le soleil d’Afrique, à l’aide duquel il était allé reproduire les merveilleuses ruines romaines enfouies dans la régence de Tunis. […]

Le paysage était abondamment représenté à la vente. Français et étrangers, amateurs et photographes de profession, figuraient pêle-mêle dans la lice, et le public paraît avoir vivement goûté leurs œuvres. Entre celles qui ont obtenu le plus beaux succès aux enchères, il faut citer d’abord les vues de Suisse, de M. P. Périer, si fines, si bien éclairées, si harmonieuses, si spirituelles en un mot ; les bords de rivières si calmes et aux reflets si purs de M. Aguado ; les effets de mer si surprenants de M. Legray ; les admirables vues d’Ecosse de M. Fenton, le photographe anglais, avec lointains vaporeux et diaphanes dont lui seul a le secret ; les paysages si riants et si vrais de M. Pesme ; ceux de MM. Mailand, Fortier, Fierlants et Davanne ; et, par-dessus tout peut-être, les vues de Hollande de M. Jeanrenaud, qui semble s’être inspiré, non seulement de la nature qu’il avait à reproduire, mais aussi et en même temps du sentiment le plus exquis de cette grande école de paysagistes dont la Hollande fut le berceau.

Quant à la figure, tout le monde souriait à un ami ou saluait une connaissance en feuilletant les portraits si vivants, si animés de M. Nadar, le vrai Nadar, le Nadar dont la signature bien connue couvre à elle seule un arpent de muraille place du Havre. A quoi bon cependant tant de réclames, quand on a pour enseigne et pour répondants tous ces visages épanouis où la nature est si bien prise sur le fait ? Regarde, bon public, reconnais tes amis : voici Janin avec sa bonne et spirituelle humeur ; voici Dumas qui te sourit d’un air un peu moqueur en t’annonçant son prochain départ pour un nouveau voyage de découvertes ; et celui, avec sa bonhomie pleine de finesse où le génie cherche en vain à se dissimuler, n’as-tu pas reconnu Rossini ? Mais au milieu du joyeux cénacle, quelle est cette figure austère dont les traits âprement ciselés semblent plutôt une face moulée en plâtre qu’une image empruntée aux rayons du jour ? Taisons son nom. Ici le succès a fait défaut. M Nadar a la main trop légère pour de pareils sujets. Qu’il laisse à son heureux émule M. G. Legray le soin de reproduire les grandes figures de la politique et les mâles visages de nos soldats ! »

Ferdinand de Lasteyrie, « La société française de photographie »,
Le Siècle, vendredi 25 juin 1858.

samedi 12 février 2011

"La justice et le désintéressement... ont présidé aux délibérations des monarques alliés" (Metternich, 1821)

Entrée triomphale des troupes autrichiennes dans Naples en 1821,
par Johann Lorenz Rugendas. Coll. Brown Univ.

« L'Europe connaît les motifs de résolution prise par les souverains alliés d'étouffer les complots et de faire cesser les troubles qui menaçaient l'existence de cette paix générale dont le rétablissement a causé tant d'efforts et tant de sacrifices. Au moment même où leur généreuse détermination s'accomplissait dans le royaume de Naples, une rébellion d'un genre plus odieux encore, s'il était possible, éclata dans le Piémont. Le plan d'une subversion général était tracé dans cette combinaison contre le repos des nations. Les conspirateurs du Piémont avaient leur rôle assigné, ils se sont hâtés de le remplir.

Le trône et l'État ont été trahis, les serments violés, l'honneur militaire méconnu, et l'oubli de tous les devoirs a bientôt amené le fléau de tous les désordres. Partout le mal a présenté le même caractère, partout un même esprit dirigeait ces funestes révolutions.

Ne pouvant trouver de motif plausible pour les justifier, ni d'appui national pour les soutenir, c'est dans de fausses doctrines que les auteurs de ces bouleversements cherchent une apologie ; c'est sur de criminelles associations qu'ils fondent un plus criminel espoir. Pour eux, l'empire salutaire des lois est un joug qu'il faut briser. Ils renoncent aux sentiments qu'inspire le véritable amour de la patrie ; et, mettant à la place des devoirs connus, les prétextes arbitraires et indéfinis d'un changement universel dans les principes constitutifs de la société, ils préparent au monde des calamités sans fin.

Les souverains alliés avaient connu les dangers de cette conspiration dans toute leur étendue; mais ils avaient pénétré en même temps la faiblesse réelle des conspirateurs à travers le voile des apparences et des déclamations. L'expérience a confirmé leurs pressentiments. La résistance que l'autorité légitime a rencontrée a été nulle, et le crime a disparu devant le glaive de la justice.

Ce n'est point à des causes accidentelles, ce n'est pas même aux hommes qui se sont si mal montrés le jour du combat, qu'on doit attribuer la facilité d'un tel succès. Il tient à un principe plus consolant et plus digne de considération.

La Providence a frappé de terreur des consciences aussi coupables ; et l'improbation des peuples, dont les artisans de troubles avaient compromis le sort, leur a fait tomber les armes à la main.

Uniquement destinées à combattre et à réprimer la rébellion, les forces alliées, loin de soutenir aucun intérêt exclusif sont venues au secours des peuples subjugués, et les peuples en ont considéré l'emploi comme un appui en faveur de leur liberté, et non comme une attaque contre leur indépendance. Dès lors, la guerre a cessé ; dès lors, les États que la guerre avait atteints n'ont plus été que des États amis pour les puissances qui n'avaient jamais désirés que leur tranquillité et leur bien-être...

La justice et le désintéressement qui ont présidé aux délibérations des monarques alliés régleront toujours leur politique. A l'avenir, comme par le passé, elle aura toujours pour but la conservation de l'indépendance et des droits de chaque État, tels qu'ils sont reconnus et définis par les traités existants. Le résultat même d'une aussi dangereux mouvement sera encore sous les auspices de la Providence, le raffermissement de la paix que les ennemis des peuples s'efforcent de détruire, et la consolidation d'un ordre de choses qui assurera aux nations leur repos et leur prospérité !

Pénétrés de ces sentiments, les souverains alliés, en fixant un terme aux conférences de Laybach, ont voulu annoncer au monde les principes qui les ont guidés. Ils sont décidés à ne jamais s'en écarter, et tous les amis du bien verront et trouveront constamment dans leur union une garantie assurée contre les tentatives des perturbateurs. C'est dans ce but que Leurs Majestés Impériales et Royales ont ordonné à leurs plénipotentiaires de signer et de publier la présente déclaration.

Laybach, le 12 mai 1821.

METTERNICH, KRUSEMARCK, NESSELRODE,
CAPO-D'ISTRIAS, POZZO DI BORGO. »

Cité in J.-B. Capefigue, Le congrès de Vienne dans ses rapports avec la circonscription actuelle de l'Europe, Paris, Comptoir des Imprimeurs-unis, 1847.

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