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mercredi 19 janvier 2011

"Les élèves de l'École des Beaux-Arts ne voulaient point de Viollet-le-Duc" (Maxime Du Camp, 1882)


Eugène Viollet le Duc (1814-1879), éphémère professeur d'esthétique et d'architecture à l'Ecole nationale de Beaux-Arts. Photographie de Nadar. Strasbourg, musée d'art moderne et contemporain.


« La journée du 29 janvier 1864 est restée légendaire dans les annales de l'École des Beaux-Arts ; selon le langage de l'endroit, ce fut un "chahut babylonien". Le comte de Nieuwerkerke, en qualité de surintendant des Beaux-Arts, était venu installer le nouveau professeur il était accompagné de Mérimée, qui jouait le personnage du fidus Achates, et de Théophile Gautier, chargé de rendre compte dans Le Moniteur officiel du succès de la première leçon. On redoutait des murmures, peut-être même quelque protestation mais on ne s'attendait pas au plus formidable des charivaris qui jamais eussent accueilli un maître de l'enseignement. A peine Viollet-le-Duc fût-il assis dans sa chaire et eut-il ouvert la bouche pour dire : "Messieurs" – ce fut le seul mot qu’il put prononcer – que le tumulte commença.

Dans la salle du grand amphithéâtre, décoré par Paul Delaroche, les élèves se pressaient en nombre anormal, les gradins, les couloirs et tous les abords étaient occupés ; nulle place libre les combattants avaient été fidèles au rendez-vous donné. L'exclamation fut énorme, composée de toutes sortes de vociférations chants de coq, barrissements d'éléphant, rugissements de lion, gloussements de poule, braiments d'âne, hennissements de cheval, miaulements de chat, rauquements de tigre, glapissements de renard, jappements de chien, tous ces cris se mêlèrent dans une tempête au milieu de laquelle se pressaient les injures. Nieuwerkerke était debout et gesticulait, Viollet-le-Duc tenait bon et continuait à vouloir parler peine inutile, on n'entendait qu'une immense clameur. Deux jours après, Mérimée racontait la scène en ma présence chez la comtesse de Nadaillac et disait : "Les poumons de cette jeunesse sont d'une vigueur remarquable je ne me suis jamais tant amusé."

Viollet-le-Duc, lui, ne s'amusait pas, Nieuwerkerke non plus ; les hurlements ne suffisaient pas à ces gamins affolés par leur propre bruit on lança contre le professeur la provision de projectiles que l'on avait eu soin d'apporter des pommes, des œufs, des boulettes de papier mâché et jusqu'à des gros sous. Au bout d'une demi-heure, Nieuwerkerke se retira, suivi de Viollet-le-Duc et de son escorte d'amis. Tout le monde battit des mains la victoire était complète et les rapins triomphaient derrière le groupe qui entourait Nieuwerkerke, ils sortirent en rang, quatre par quatre, silencieux cette fois, comme s'ils eussent fait cortège à un haut personnage, et traversèrent ainsi les cours de l'École des Beaux-Arts. Au moment où Nieuwerkerke allait franchir la grille, il se retourna, et toute la bande, éclatant de rire, lui fit un salut dérisoire. La sottise dont son âme était pleine ne put se contenir ; il leva un doigt menaçant vers ces jeunes gens dont le nombre même assurait l'impunité et leur cria : "Je vous retrouverai, vous autres." A l'instant la manifestation changea d'objet ; elle abandonna Viollet-le-Duc, qui, disait-on, avait "son paquet" ; elle ne s'adressa plus qu'à Nieuwerkerke et devint, par allusion, personnelle au-delà de l'insulte.

Nieuverkerke n'essaya pas de faire tête, mais il ne se déroba point. Toujours accompagné de Viollet-le-Duc, de Mérimée, de Théophile Gautier, de quelques fonctionnaires de l’Ecole, il rentra à son logement du Louvre à pied, par la rue des Beaux-Arts, le quai Malaquais, la place de l'Institut et le pont des Arts. A dix pas derrière lui, marchaient les élèves, auxquels se joignaient les curieux. On eût dit que l'on s'était distribué les rôles et que l'on en avait faît une répétition préalable, tant l'esprit rapide et moqueur du Français – du Parisien avait rapidement improvisé "une scie" qui était la plus sanglante des ironies. Un groupe chantait le premier vers de l'air fameux de Guillaume Tell :

Ô Ciel ! tu sais si Mathilde m'est chère!

Un second groupe répondait immédiatement par une parodie injurieuse :

A sa Mathilde, ô ciel qu'il coûte cher !

puis la chanson était interrompue, et, après un instant de silence, tous en chœur criaient : "Ohé Castor !" et l'on reprenait la romance de Rossini. Nieuwerkerke se pencha vers Théophile Gautier, qui me l'a raconté, et lui dit : "Ohé ! Castor ! Qu'est-ce que cela veut dire ?" Gautier, qui n'était point en reste de malice, qui avait eu bien des charges d'atelier sur la conscience et qui excellait à comprendre à demi mot, baissa le nez et répondit : "Je ne sais pas." C'était en effet difficile à expliquer, si difficile que j'y renonce ici, en faisant appel à la sagacité des lecteurs. Tout ce que je puis leur dire, c'est que Nieuwerkerke avait récemment fait bâtir une maison vers le parc Monceau et qu'ils trouveront dans les traités d'histoire naturelle la façon dont le castor bat la terre molle dont sa hutte est construite.

La manifestation, toujours chantant et toujours criant, entra au Louvre, derrière Nieuwerkerke, dans la cour des Musées. La police avertie était accourue on se gourma, les élèves décampèrent, saluant une dernière fois le surintendant du nom de Castor et, comme il est de bon exemple que force reste à la loi, on arrêta Théophile Gautier, qui fut conduit au poste, où il commençait à mûrir un projet d'évasion, lorsqu'il fut délivré par Viollet-le-Duc, Mérimée et Nieuwerkerke lui-même. On dit au brigadier des sergents de ville : "Pourquoi avez-vous arrêté monsieur ?" Le brigadier répondit : "A la longueur de ses cheveux, je l'ai pris pour un insurgé." Bien souvent, depuis, Gautier a raconté, de la façon la plus plaisante du monde, ce qu’il appelait son "temps de captivité" ?

Lorsque le rapport de cette échauffourée fut fait à l'Empereur, il se mit à rire, leva les épaules et ne dit mot. La princesse Mathilde fut outrée et parla "de ce peuple qui avait traîné sa réputation dans la boue." Elle reçut fort mal Eugène Giraud un de ses familiers plein d'esprit, qui la voulait calmer et lui dit : "Émilien n'y perdra rien." En effet, Émilien, c'est-à-dire le comte de Nieuwerkerke, fut nommé sénateur peu de temps après, et la princesse dit sérieusement : "on lui devait bien cette compensation." […]

Cette manifestation, qui s'adressait à un surintendant des Beaux-Arts, grand officier de la Légion d'honneur, amant avoué, sinon déclaré d'une princesse du sang, personnage de quelque importance, quoique secondaire, est la première qui se produisit dans la rue. Il fallait sévir, ce qui eût été excessif, ou en comprendre la signification. En somme, les élèves de l'École des Beaux-Arts ne voulaient point de Viollet-le-Duc ils le renvoyaient à son gothique aux fêtes de Compiègne, aux restaurations des édifices diocésains, et ils demandaient un autre professeur ; ils l'eurent. Par arrêté du 26 octobre 1864, Taine prit possession de la chaire d'esthétique ; l'ovation qu'on lui fit prouva que l'opposition n'avait rien de systématique et qu'elle ne s'était adressée qu'à une individualité dont les titres étaient trop discutables. Je ne suis pas certain que Viollet-le-Duc n'ait gardé rancune de sa mésaventure à l'Empire. Peu d'hommes ont été plus comblés que lui par Napoléon III et par l'Impératrice après les heures néfastes, il fit plus que de l'oublier il se souvint sans doute que Nestor Roqueplan a dit : "L'ingratitude est l'indépendance du coeur." Il fut indépendant jusqu'à l'héroïsme. »

Maxime Du Camp, Souvenirs d’un demi-siècle, t. 1,
Paris, Hachette, 1949 (ouvrage rédigé en 1882).

vendredi 1 octobre 2010

"En Amérique, le chemin de fer est le pionnier de la civilisation" (O. Comettant, 1864)

American Express Train, lithographie Currier & Ives (1864)


« Les chemins de fer en Amérique ont une physionomie essentiellement originale. Les convois ne sont point formés, comme en Europe, de wagons de différentes classes. L'égalité la plus parfaite règne en chemin de fer aussi bien que dans les théâtres américains, où d'ordinaire il n'y a qu'une seule catégorie de places. Le train que nous prîmes se composait de quatre à cinq longues caisses posées sur des essieux à pivot, portant chacun quatre roues. Ce genre d'essieux est indispensable là-bas, parce qu'il permet au convoi les courbes nombreuses et souvent très brusques qu'on rencontre un peu partout. Ces grandes caisses renferment des stalles à dossier de bois, nullement rembourrées, mais qui tournent sur elles-mêmes, de manière à donner au voyageur la possibilité d'aller à son gré, en avant ou en arrière. Ces caisses, communiquant entre elles, permettent au voyageur de se promener dans toute la longueur du train, et de changer de place en route, si bon lui semble. En hiver, un calorifère chauffe tout le convoi.

On trouve en outre dans ces voitures un cabinet séparé contenant un divan à la disposition du premier occupant, et deux autres cabinets : l'un est un cabinet de toilette qui renferme une fontaine d'eau glacée avec un gobelet y attaché ; sur la porte de l'autre cabinet, on lit : Water-closet. En route, le conducteur laisse monter de jeunes garçons qui circulent d'un bout à l'autre du train, débitant des gâteaux, des journaux, des livres, des cigares. On les voit descendre à la station suivante pour exploiter un nouveau train, et ainsi de suite toute la journée. Les voies américaines n'ont pas d'enclos. Aussi rencontre-t-on souvent des bestiaux couchés sur les rails. Pour les faire déguerpir de là, le conducteur de la machine donne quelques vigoureux coups de sifflet. Si l'animal persiste à rester sur la voie, le convoi ne s'arrête pas pour cela. Le cas est prévu, et toutes les locomotives américaines portent à l’avant une sorte de tablier pointu et incliné verticalement à droite et à gauche, qu'on appelle du nom significatif de chasse-vache. La vache est en effet chassée si elle reste sourde à l’avertissement du sifflet, et si bien chassée, qu'elle n'y revient plus. De temps à autre le voyageur, en mettant la tête au vasistas de son wagon, aperçoit une vache en l'air, qui retombe inerte les cornes pendantes. C'est le chasse-vache qui vient de faire son office. Aucune secousse ne se fait sentir, et rien n'est changé en Amérique : il n'y a qu'une vache imprudente de moins. Ces sortes d'accidents sont si fréquents, qu'il a fallu décider qu'aucun propriétaire de bestiaux ne pourrait réclamer d'indemnité aux Compagnies pour les vaches chassées par les trains. C'est aux vaches à bien se tenir. […]

Les convois de chemin de fer vous réservent des surprises assez originales en Amérique. Au milieu d'un désert véritable, où nous n'apercevons pas même une vache imprudente à chasser, le train s'arrête, et un homme de service prononce le nom d'une station. Le colonel et moi nous regardons curieusement autour de nous, cherchant l'indice d'une habitation quelconque.
— mais, dit sir James en s'adressant à Arthur, je ne vois ici aucune station.
— il n'y en a pas en effet, répondit notre guide, mais il y en aura peut-être une plus tard. En attendant, le convoi s'y arrête, on la nomme du nom qu'on a l'intention de lui donner un jour ; personne n'y descend, bien entendu, et jamais on n'y prit âme qui vive ; mais cela fait bon effet sur les cartes de géographie.
— décidément, dit le colonel en partant d'un éclat de rire, le peuple américain est pétri d'agréments, et je suis bien heureux de faire sa connaissance.
— ne riez pas, colonel, reprit Arthur, cela est moins ridicule que vous ne paraissez le croire. En Amérique, le chemin de fer est le pionnier de la civilisation. Il pénètre dans les déserts, et les déserts se peuplent à sa suite. Il est arrivé souvent que les buffets, créés et entretenus par les Compagnies en pleines solitudes, soient devenus le noyau de villages transformés comme par miracle en villes d'une importance considérable. C'est un grand peuple que le peuple américain, il ne faut pas s'y tromper. »

Oscar Comettant, L'Amérique telle qu'elle est: voyage anecdotique de Marcel Bonneau dans le Nord et le Sud des États-Unis; excursion au Canada, Paris, A. Faure, 1864.  

vendredi 19 février 2010

Les curés face à la mode féminine : quelques recommandations (par l'abbé Dieulin, 1864)


« Certains curés se sont quelquefois montrés bien dépourvus de discernement dans le choix de leurs sujets de prédication et dans la manière de les traiter. J'en ai connu qui s'escrimaient avec un zèle extraordinaire contre le faste, la mollesse, l'amour de la bonne chère, dans des paroisses dont tous les habitants étaient couverts de bure et n'avaient pas même, pour nourriture, cette viande grossière qui alimente souvent le menu peuple. Ils ne manquaient pas, à l'ouverture du Carême, de prêcher fort sérieusement la nécessité du jeûne à des ouvriers de fabrique, et à de pauvres bûcherons privés de chaussures et de vêtements, pour qui même l'usage du pain était une sorte de luxe. Un homme de qualité vint un jour se plaindre auprès de moi d'un sermon où il prétendait avoir remarqué une personnalité offensante à l'égard de sa femme. Ce discours contenait de virulentes sorties contre les parures, les joyaux et les diamants ; or, il n'y avait dans la paroisse que la riche châtelaine qui portât sur elle de si précieux objets. Cependant le bon curé n'avait pas eu la moindre intention de faire aucune allusion même indirecte ; il avait bonnement appris son prône dans un sermonnaire de cours.

Qu'il nous soit permis, à cette occasion, de faire observer que, dans les campagnes, la censure du luxe est le thème favori d'un trop grand nombre de prédicateurs, dont les discours empreints d'une incroyable exagération aboutissent plutôt, en surexcitant le dépit de ses partisans, à lui lâcher la bride qu'à lui opposer un frein salutaire. Il est, dans le monde, convenons-en, trop de femmes et de filles qui, cédant à cette passion de la vanité en quelque sorte incarnée à leur sexe, se montrent plus enivrées de frivolités et de bagatelles que soucieuses des qualités solides et sérieuses : pour elles la couleur et la forme d'une robe, d'un bonnet, d'une chaussure ou d'un chapeau, sont affaire de la plus haute importance. Qu'un pasteur tente parfois de prévenir et d'arrêter ces goûts ruineux et ces dangereuses inclinations, qu'il fasse comprendre à son auditoire féminin qu'une exquise simplicité donne plus de grâce et de charmes que tous les atours imaginables; qu'il faut avant tout vêtir les pauvres de J.-C., etc.

Mais ce serait une maladresse féconde en inconvénients, si, après avoir fulminé du haut de la chaire contre les colifichets et les cheveux tressés ou bouclés, il prétendait encore procéder à la répression de la coquetterie par des refus d'absolution et de communion. Doit-il s'exposer à bouleverser toute une paroisse pour des causes aussi légères ? Qu'on ne le voie donc jamais, s'érigeant dans la tribune sacrée en inspecteur des toilettes, mesurer ridiculement à ses paroissiennes la largeur des dentelles, la longueur on l'éclat des rubans destinés à leur parure. Le luxe effréné, l'indécence, l'immodestie, voilà à cet égard ce qu'il lui faut sans relâche combattre en des termes généraux, dans l'intérêt des mœurs et de la bourse même des fidèles : qu'il laisse, toutefois, à chacun, latitude de se vêtir à son goût et à sa guise. Toujours capricieuses et variables, les modes ne se transforment-elles pas selon la diversité des lieux et des temps, et n'est-on pas obligé, malgré soi, de les subir au moins à la longue ? Tel sermonnaire qui criait, sous Louis XIV, contre les manches étroites et les robes à paniers, eût déployé sa verve, il y a quelques années, contre les manches larges, et anathématiserait aujourd'hui les coupes à la Jeanne d'Arc et les crinolines. Ce qu'il importe, c'est d'obtenir, par des avis pleins de mesure et adroitement ménagés, que personne ne franchisse les bornes de la décence, ni les limites naturelles de sa fortune ou de son rang : plus exigeant l'on dépasserait le but au lieu de l'atteindre, et l'on s'exposerait à de nombreux échecs. »

L'abbé Dieulin, Le bon curé au XIXe siècle. Les devoirs du prêtre dans sa vie privée et dans sa vie publique, t. 2, Nancy, 1864 p. 230-231.