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jeudi 27 janvier 2011

"L’argent a conspiré contre la république et l'a condamnée à la misère" (Ch. Delescluze, 1848)

Dessin paru dans La Revue comique, décembr 1848.

« Hurrah ! Hurrah ! la bourse est à la hausse ! Réjouissez-vous, loups-cerviers de la banque, chevaliers de la coulisse, héros du lansquenet, gentilshommes de cour d’assises ! Pendant dix mois, vous avez fait maigre chère, vos dents se sont allongées, mais aussi, comme vous allez vous en donner à cœur joie, comme la curée va vous paraître succulente ! La bourse est à la hausse ! Hurrah ! Hurrah !

Et toi, peuple crédule, profiteras-tu de la leçon ? On te l’a dit, quand la bourse est en hausse, c’est que l’honneur et la dignité du pays sont en baisse. Le lendemain de Waterloo, alors que trente mille cadavres français gisaient dans les plaines de Belgique, le cinq pour cent reprenait faveur, et tu dois comprendre maintenant combien tu t’es trompé en donnant tes voix à M. Bonaparte, devenu le patron de l’agiotage, dès le premier jour de son triomphe !

Après tout, ton merveilleux instinct t’a peut-être bien servi ; tu voulais tu venger et tu tiens ta vengeance. Grâce à toi, nous voici pour jamais délivrés de cette coterie aussi féroce qu’égoïste, qui depuis longtemps étouffait la république. Reste à savoir maintenant si en élevant sur le pavois le neveu de l’empereur, tu n’as pas voulu montrer le néant de toutes ces prétentions héréditaires qui menaçaient la république.

Mais sache-le, pour mener à bonne fin cette dangereuse expérience, il faut une vigilance de tous les instants, une logique impitoyable. Il ne faut pas faiblir ni permettre de porter atteinte à ta volonté souveraine.

La république t’avait promis l’égalité, le droit au travail ; livrée dès son début aux perfides conseils de la réaction, elle ne t’a donné qu’un peu plus de misère qu’auparavant, en y ajoutant, par forme de compensation, force de coups de canon et de fusil. Il dépend toujours de toi, malgré l’élection de M. Bonaparte, que la république acquitte les dettes du gouvernement provisoire. Pour cela, tu n’as qu’à vouloir.

Parmi les concurrents qui se sont disputé tes suffrages, tu as pris celui dont les offres étaient les plus magnifiques, et qui pouvaient plus sûrement te débarrasser de M. Cavaignac. Confiant comme toujours, tu as donné ton vote sans exiger des arrhes. Puisses-tu ne pas éprouver une nouvelle déception ! Tu ne veux plus des contributions indirectes ni des octrois, tu veux avoir le droit de vivre en travaillant, tu veux que tes fils ne soient plus les seuls à payer l’impôt du sang, tu te lasses de voir tes filles servir à la débauche des oisifs. Tu sais qu’il n’y a de richesse que dans le travail, et tu veux ta place au banquet de l’égalité. On t’a promis tout cela, et ceux qui venaient mendier tes voix pour leur préféré, t’eussent promis bien davantage…

Aujourd’hui, ils se frottent les mains et croient t’avoir trompé. Montre-leur que tu as pris au sérieux les engagements qu’ils ont contractés envers toi. C’est par ton labeur que les moissons croissent dans nos plaines fertiles, que les vendanges dorent nos coteaux ; ce sont tes robustes bras qui tirent des profondeurs de la terre les richesses que la nature y a placées en dépôt ; tout ce qui sert à assurer et à embellir l’existence, c’est à toi qu’on le doit, et cependant du meurs de froid et de faim auprès des produits gagnés par tes sueurs ; tu n’as pas de vêtements, et les étoffes que tu as tissées s’entassent dans les magasins. Tu n’as pas un asile pour reposer ton corps fatigué, et c’est toi qui élèves ces édifices qui font l’orgueil de nos cités. Il est temps que la répartition du travail et des produits devienne équitable. C’est ta volonté, c’est ton droit, c’est ton devoir.

Et nous qui n’avons qu’un désir, celui de transformer en frères tous les enfants de la grande famille française, nous te conjurons de ne pas abandonner ton œuvre. Ne te laisse pas leurrer par des promesses vaines. Tu es encore souverain, tu peux commander.

Les joies sinistres de la haute banque montrent assez que les exploiteurs de la veille n’ont pas renoncé à leur coupable industrie. Il faut que la puissance de l’argent s’incline et disparaisse devant la souveraineté du travail. Jusqu’à ce jour, l’argent a régné sur le monde ; l’argent a conspiré contre la république et l’a condamnée à la misère pour te punir de ta victoire de février. Montre à ces marchands de pièces de cent sous que tu peux mieux se passer de leurs services si chèrement payés, qu’ils ne peuvent se passer de ton travail. Des hommes profondément dévoués à ta cause, non pas de ces empiriques qui te bercent de belles paroles pour se faire litière de tes douleurs, mais pénétrés du besoin d’accommoder la science et le droit aux nécessités du jour, vont te mettre à même de ne plus recourir au patronage usuraire des vendeurs d’argent. Ecoute leurs leçons, apprends d’eux que les lois de la solidarité humaine ne sont pas un mensonge, demande à l’association et à l’échange volontaires le moyen de satisfaire tes besoins et la consécration de ta liberté. Cela fait, tu deviendras ce que tu dois être, une créature de Dieu.

Cependant, n’oublie pas que la république est la forme essentielle de l’égalité humaine, et si jamais une main se levait pour toucher à l’arche sainte de la révolution, rappelle-toi qu’il ne te faut que trois jours pour combattre et pour vaincre le despotisme sous quelque forme qu’il se présente.

Et maintenant, loups-cerviers de la banque, chevaliers de la coulisse, héros du lansquenet, gentilshommes de cour d’assises, hâtez-vous de jouir des bienfaits de la hausse ; votre règne ne sera pas de longue durée. L’égalité s’avance et bientôt vous serez forcés de compter avec le travail.
Ch. Delescluze, rédacteur. »

La révolution démocratique et sociale, 1ère année, n° 39, vendredi 15 décembre 1848.

samedi 8 janvier 2011

"Nous sommes las de voir Paris disposer à lui tout seul du sort de tout le pays" (anonyme, 1871)

"En avant citoliens [sic] de Fouilly-les-Oies ! Allons corriger Paris !..." Dessin signé : "Brutal, 2 avril 1871", Imp. Talons, Paris, 1871.












« Parisiens,

Il paraît qu'en ce moment, vous êtes terriblement en colère contre nous autres pauvres provinciaux : si j'en juge par ce que j'entends dire de divers côtés, quolibets, caricatures, sarcasmes, épithètes mal sonnantes pleuvent dru comme grêle sur nous et sur les représentants que nous avons choisis. J'ai lu moi-même sur certain journal des expressions qu'il me coûterait de reproduire. Parbleu !

Messieurs, ah ! pardon : citoyens, devrais-je dire, à Fouilly-les-Oies, on se respecte davantage. Vous vous attribuez modestement la réputation du peuple le plus spirituel de la terre ; à coup sûr, ce n'est pas ainsi que vous parviendrez à la justifier. Et quelle est la cause de tout ce vacarme, de ce débordement de bile ?

Vous nous reprochez, si je ne me trompe, de n'être pas de fervents républicains ; vous nous reprochez de jalouser Paris ; il en est même qui vont jusqu'à nous reprocher d'avoir contribué aux mal heurs du pays par notre vote sur le plébiscite ; mais cette dernière imputation se glisse sournoisement dans les conversations et n'a pas encore osé, que je sache, s'étaler dans les colonnes de vos grands journaux. Si jamais elle l'osait, nous y répondrions, soyez-en sûrs, et vertement. Quant aux deux premières que nous voyons partout reproduites à satiété, trouvez bon que nous ne les laissions pas sans réplique.

Ah ! vous nous reprochez de ne pas être de fervents républicains ! Eh bien! nous vous reprochons, nous, habitants de Fouilly-les-Oies, de crier République sans savoir définir ce que ce mot signifie, et surtout sans vouloir pratiquer les obligations que cette forme de gouvernement impose.

De plus, nous vous déclarons très-nettement que nous sommes las de voir Paris disposer à lui tout seul du sort de tout le pays, changer à lui tout seul, par le droit de l'émeute, la forme du gouvernement, empêcher ainsi la sincère application des principes et fausser les institutions. Si c'est là ce que vous appelez jalouser Paris, vous n'avez pas tort.

Nous accusons les républicains de profession d'avoir été, depuis 92, les principaux auteurs de toutes les agitations ; et nous accusons Paris de leur avoir donné, par la dictature politique qu'il exerce, le moyen de bouleverser le pays, de tout changer à plusieurs reprises, quoiqu'ils n'aient été jusqu'à ce jour, et qu'ils ne soient encore aujourd'hui qu'une minorité.

Enfin, nous osons affirmer que, malgré vos bruyantes professions de républicanisme, s'il y a quelque chose de difficile à trouver parmi vous, c'est un véritable républicain. On y voit, il est vrai, des hommes, en certain nombre, qui se donnent mutuellement, et avec une affectation marquée, le titre de citoyens ; qui mettent au bas de leurs lettres : salut et fraternité ; qui datent leurs journaux de Frimaire ou de Vendémiaire ; mais cela ne suffit pas, à nos yeux, pour prouver des convictions sincères, et surtout des convictions raisonnées. Dans cet emploi de certaines formules, dans cette résurrection du calendrier républicain (calendrier qui avait du bon, politique à part), nous ne trouvons autre chose qu'une réminiscence maladroite d'une époque étrange, complexe, où les faits héroïques se sont alliés à une monstrueuse aberration morale. Ah ! les réminiscences de l'histoire ! que de maux elles nous ont causés ! C'est à elles que nous devons tant de Césars ; c'est à elles que nous devons tant de tribuns à l'enthousiasme factice ; c'est à elles que nous avons dû les Gracchus en bonnet phrygien et les Brutus en carmagnole. Allons ! allons ! assez de parodies !

Voilà qui est un peu raide, comme vous dites à Paris ; mais, à Fouilly-les-Oies, on ne va pas par quatre chemins : ce que l'on pense des gens, on le leur dit en face, et ce que l'on dit, on le prouve.

Avec cette adorable suffisance qui vous caractérise, vous affirmez que nous sommes tous gens dépourvus de lumières et de jugement. Sans doute, il est parmi nous plus d'un type de cette espèce ; mais n'en est-il aucun parmi vous ? La seule différence entre vos ignorants et les nôtres, c'est que les uns sont présomptueux et tranchants, les autres très timides.

Vous prétendez que, préoccupés uniquement de nos champs et de nos bestiaux, nous faisons bon marché des nobles aspirations à l'indépendance et à la liberté : la vérité est que nous nous en soucions tout autant que vous. Seulement, jusqu'à ce jour, une certaine apathie et le sentiment exagéré de notre insuffisance nous ont portés à résumer toutes nos aspirations dans un enthousiasme commode pour quelque individualité, à laisser faire, à recevoir, les yeux fermés, tout ce qui nous venait de la Capitale. Nous commençons à nous apercevoir que nous avons eu tort. Croyez-moi, Messieurs les Parisiens, il en est plus d'un parmi nous qui sont instruits et capables de penser : ils comprennent enfin que des institutions libres imposent à tous ceux qui sont dignes et capables d'exercer autour d'eux quelque influence le devoir d'y travailler énergiquement, en un mot, que noblesse oblige : ils y sont bien résolus. »

Anonyme, Lettres aux Parisiens. Par un habitant de Fouilly-les-Oies, Meaux, Impr. de Cochet, 1871.

vendredi 3 décembre 2010

"A l'Élysée, Louis Bonaparte tremblait de crainte de voir échouer son coup..." (Dolgoroukov, 1864)

Ernest Louis Pichio (1840-1898), "Alphonse Baudin sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851" (1869). Paris, Musée Carnavalet.

« Dans ce moment solennel de décembre 1851, où les libertés, la dignité et l'honneur de la France formaient l'enjeu de la lutte, c'est exclusivement aux républicains qu'appartient toute la gloire d'avoir engagé cette lutte avec courage, et de l'avoir soutenue avec énergie, tant que possibilité matérielle il y eut.

Réunis au café des Peuples, salle Roysin, les républicains décidèrent d'élever des barricades, et la première fut érigée au coin des rues Cotte et Sainte-Marguerite. Les troupes, vendues à Bonaparte, sillonnaient déjà tout Paris. La brigade Marulaz, avec des canons, occupait la place de la Bastille, et la brigade Courtigis, accourue de Versailles, se trouvait à la barrière du Trône. Un détachement du 19ème régiment d'infanterie légère vint attaquer la barricade ; il était conduit par le chef de bataillon Pujol et le capitaine Petit. La barricade fut attaquée et prise ; l'un des membres les plus distingués de l'assemblée, Baudin, se tenait sur la barricade, rappelant aux soldats leurs devoirs envers les lois de leur pays ; il tomba frappé de trois balles. II y avait dans la foule des agents de police déguisés ; l'un d'eux, au moment où la barricade venait à être élevée, cherchait à calmer le peuple en disant : il ne faut pas aller se faire tuer pour les vingt-cinq francs ; infâme allusion aux vingt-cinq francs de traitement quotidien, accordé par la loi aux représentants de la nation. Le noble Baudin, ayant entendu cet indigne propos, s'écria : TOUS allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs, et après ce mot sublime, il s'élança sur la barricade et il y fut tué.

La France possède aujourd'hui un gouvernement bonapartiste ; elle a un Corps Législatif rempli, en très-grande majorité, de valets payés à raison de plus de quatre-vingt francs par jour, pendant toute la durée des sessions, pour voter servilement et platement tout ce que le gouvernement leur commande d'accepter; elle possède aussi un sénat rempli, à très-peu d'exceptions près, de valets idiots payés à raison de plus de quatre-vingt francs par jour durant l'année entière, et dont les fonctions consistent à trouver beaucoup trop libéral l'un des gouvernements les plus obscurantistes de notre siècle. La France peut se convaincre aujourd'hui, qu'il valait mille fois mieux pour elle payer vingt-cinq francs par jour aux élus de la nation et jouir d'un gouvernement libre, contrôlé par une assemblée composée, sauf quelques exceptions bonapartistes, d'hommes honnêtes !

Le comité de résistance dont nous avons parlé, et qui, dans ces jours néfastes, honora le nom français, prenait toutes les mesures possibles pour accroître la résistance du peuple contre l'usurpateur. Les membres du comité circulaient, à tour de rôle, dans Paris, les premiers devant le danger, donnant l'exemple de l'énergie. Dans la journée du 3, le comité fit afficher un décret proclamant Louis Bonaparte déchu, pour crime de haute trahison, de ses fonctions de président de la république et ordonnant à tous les citoyens ainsi qu'à tous les fonctionnaires de lui refuser obéissance, sous peine de complicité. Le lendemain, le comité fit afficher trois autres décrets : le premier déclarait toutes les condamnations politiques levées; toutes les poursuites pour causes politiques annulées, et enjoignait à tous les directeurs des maisons d'arrêt ou de détention de mettre immédiatement en liberté tous les détenus pour cause politique; le second décret levait l'état de siège, et faisait défense à tout chef militaire, sous peine de forfaiture, de faire usage de ses pouvoirs extraordinaires ; le troisième convoquait le peuple au 21 décembre pour élire, par la voie du suffrage universel, une assemblée souveraine. […]

Nous croyons devoir citer ici les noms des citoyens, qui se signalèrent surtout par une participation courageuse à la lutte de la loi et du patriotisme contre l'usurpation et le despotisme. C'étaient d'abord les membres du comité de résistance : MM. Victor Hugo, Carnot, de Flotte, Jules Favre, Madier de Montjau, Michel de Bourges et Schoelcher. Ce furent aussi Baudin et Dussoubs, tous les deux tués dans cette noble lutte; MM. Artaud, Aubry, Bruckner, Chaix, Charamaule, Cournet, Delbetz, Deluc, Duputz, Xavier Durrieu, Duval, Esquiros, Kessler , Lebloy , Le Jeune, Amable Lemaître, Longepied, J. Luneati, Maigne, Maillard, Malardier, Ruin, Sartin, Watripon.

Pendant ce temps, à l'Élysée, Louis Bonaparte tremblait de crainte de voir échouer son coup. Les nouvelles de l'agitation dans les faubourgs arrivaient sans cesse: Magnan et plusieurs généraux commençaient à hésiter; à la préfecture de police, Maupas était saisi d'une telle frayeur, que l'ex-préfet Carlier disait : ce petit jeune homme a la colique. Maupas télégraphia au ministre de l'intérieur, Morny, qu'il était malade, et reçut cette réponse : couchez-vous, j......- f ..... ! A l'Elysée, l'on faisait emballer, à tout événement, papiers et effets ; trois voitures de voyage se tenaient dans la cour, attelées chacune de quatre chevaux. […]

Saint-Arnaud n'avait point hésité, dès le 3, à faire placarder dans les rues une proclamation infâme, annonçant que tout individu pris construisant ou défendant une barricade, on les armes à la main, sera fusillé !!! Mais la résistance croissait, et Saint-Arnaud vint déclarer à Louis Bonaparte qu'il serait nécessaire d'avoir recours aux moyens les plus extrêmes, peut-être même de détruire le faubourg Saint-Antoine tout entier et passer la population an fil de l'épée. Faites tout ce qui sera nécessaire, répondit le prince. […]

… le 4 décembre, les nouvelles arrivaient sans cesse ; toujours de plus en plus mauvaises pour les bonapartistes. Le prince Louis, la figure toute verte, comme il lui arrive dans les moments où il est pris de terreur, était assis, le regard fixe, devant la cheminée d'un salon du rez-de-chaussée à l'Elysée. Le général Roguet entra pour lui annoncer que les barricades se multipliaient, que sur les boulevards l'on criait : à bas le dictateur, à bas Soulouque ! que devant la galerie Jouffroy un adjudant-major avait été poursuivi par la foule, et au coin du café Cardinal un capitaine d'état-major avait été précipité de son cheval. Louis Bonaparte se souleva à demi de son fauteuil, et dit à Roguet : eh ! bien ! qu'on dise à Saint-Arnaud d'exécuter mes ordres. Et la boucherie commença ....

[…] La victoire de la violence, de la perfidie et de la fourberie sur le patriotisme et sur l'amour de la liberté était gagnée ; la France cessa, pour une série d'années qui se prolonge encore, d'être un pays libre et de se voir régie par un gouvernement honnête. […] Rarement a-t-il été donné de contempler, dans les fastes de l'histoire, une bande de plus ignobles misérables, après avoir remporté une victoire par des moyens plus vils et plus cruels, en abuser d'une façon aussi odieuse. »

Pierre Dolgoroukow (*), La France sous le régime bonapartiste, Vol. 2, Londres, Stanislas Tchorzewski libraire, 1864.

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(*) Piotr Vladimirovitch Dolgoroukov (Moscou 1807 - Berne 1868). Historien et journaliste russe, issu d'une illustre famille princière. Banni pour la publication de son livre La Vérité sur la Russie, il trouve refuge à Paris en 1859, puis doit passer finlement en Suisse, où il décède en 1868. 

vendredi 15 octobre 2010

"Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel..." (J.-B. Boichot, 1867)

« Il est 7 heures : un rayon de soleil pénètre dans ma cellule ; les moineaux piaillent et sautillent dans l'embrasure de la lucarne ; leurs silhouettes se dessinent capricieusement sur les murs. Allez, gais compagnons, courez, voltigez, mais revenez tous les matins donner votre gentille sérénade au nouveau prisonnier.

Chaque jour, pour me conformer au règlement, je fais mon ménage. Je roule le matelas, je plie les draps, j'enlève le hamac, je nettoie mes effets. Ma pensée, concentrée, repliée sur elle-même, acquiert une grande force et perce les murailles de cet affreux séjour ! Malgré la souffrance, ma raison brille comme une étoile au-dessus de la tempête !

8 heures. — Le soleil me quitte, mon cachot s'assombrit, des nuages couvrent le ciel, le froid me saisit et je grelotte comme si j'étais en plein hiver... Un bruit sourd se fait entendre dans le corridor ; qu'est-ce donc ? Le chariot qui apporte des vivres aux prisonniers... On ouvre le guichet, le gardien pose une gamelle et du pain. C'est avec répugnance que je touche à ce déjeuner, car le manque d'exercice m'enlève l'appétit ; je digère mal et ce matin j'ai des nausées, des envies de vomir, des frissons qui me traversent le corps comme des traits de feu.

10 heures. — Ma tête se brouille, il faut marcher. Impossible de méditer, de fixer ma pensée sur des objets sérieux ; mes idées flottent en désordre. Un malaise indéfinissable s'empare de mon être, mais heureusement ma volonté combat avec force et me soutient dans ces rudes épreuves.

11 heures. — En un instant, j'ai fait vingt fois le tour de mon cachot. Les bêtes féroces, au Jardin des plantes, ont des loges immenses en comparaison de mon étroit réduit. […]

Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel ; le soleil est radieux, les nuages se sont dissipés. La campagne doit être éclatante de lumière, de fleurs et de verdure ! Qu'il y a loin de ma solitude morne, sépulcrale, à la solitude embaumée et riante, peuplée par les oiseaux, les arbres et les torrents, asiles doux et mystérieux où l'âme se retrempe et se vivifie, où l'homme contemple de plus près la nature et observe mieux sa propre conscience. […]

J'entends le son d'une cloche fêlée : c'est le signal de notre promenade. Toutes les minutes un verrou grince, une porte s'ouvre, un prisonnier sort et se rend au pas de course à l'endroit qui lui est désigné.

Le temps continue d'être superbe. La cour où je me trouve placé, donne sur un petit carré rempli de verdure. Je ne saurais rendre l'impression agréable que j'éprouve à l'aspect de ce coin de terre qui offre à mes yeux l'image d'une oasis dans un désert. […] Que d'attraits, que de charmes dans la nature, et combien sa magique influence apaise la douleur et calme l'âme agitée !

2 heures. — Après ma promenade qui a duré une heure, j'ai fait quinze cents fois le tour de mon cabanon ; je marquais chaque centaine de pas sur le mur au moyen d'un point noir. C'était à en devenir fou ! Souffrances indicibles ! Il y avait des moments où la douleur devenait si intense, que j'étais tenté de me briser le crâne contre les murs du cachot. Pour faire diversion, je me suis permis de fredonner quelques couplets en dépit de la consigne qui défend de chanter; j'essayai aussi de siffler, mais les sons expiraient sur mes lèvres

4 heures. — J'ai fait un peu de tout, ce qui n'empêche pas que les deux dernières heures ne m'aient paru longues comme des siècles. Si je marche trop longtemps, le vertige me saisit ; il me semble que les murs s'écroulent, tout s'élance et tournoie autour de moi. Il faut alors m'asseoir sur l'escabeau et y rester cloué jusqu'à ce que le corps brisé, les reins courbaturés, les membres endoloris, m'obligent à recommencer mes exercices d'écureuil !....

9 heures. — Voici la nuit qui tombe, mon supplice va s'accroître; une violente et funeste réaction se fait sentir, j'ai la tête en feu ; mes facultés physiques et morales se trouvent pour ainsi dire suspendues. Je frissonne à l'idée de passer de longues nuits dans ce tombeau !.... Une lueur fugitive colore en rouge la voûte de ma cellule. D'où vient cette lumière ? Elle est produite par le reflet de la lanterne qui éclaire la ronde du soir. Les cloches des Quinze-Vingt sonnent à grande volée l’Angélus ; ma prière à moi, c'est une ardente invocation à la République, une promesse solennelle de combattre sans cesse la tyrannie, l'oppression, et de consacrer mes forces au triomphe de la liberté !

9 heures 1/2. — La journée est close, qu'elle a été affreuse ! Les hommes forts qui ne connaissent point les terreurs de l'isolement peuvent rire et mépriser cette espèce de mise en scène que renferment souvent les récits des prisonniers. Mais là où l'homme libre n'éprouve que de légères émotions, le captif meurt ou devient fou. »

Jean-Baptiste Boichot, Souvenirs d'un prisonnier d'Etat sous le Second Empire, C. Mucquardt, Leipzig, 1867.