vendredi 15 octobre 2010

"Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel..." (J.-B. Boichot, 1867)

« Il est 7 heures : un rayon de soleil pénètre dans ma cellule ; les moineaux piaillent et sautillent dans l'embrasure de la lucarne ; leurs silhouettes se dessinent capricieusement sur les murs. Allez, gais compagnons, courez, voltigez, mais revenez tous les matins donner votre gentille sérénade au nouveau prisonnier.

Chaque jour, pour me conformer au règlement, je fais mon ménage. Je roule le matelas, je plie les draps, j'enlève le hamac, je nettoie mes effets. Ma pensée, concentrée, repliée sur elle-même, acquiert une grande force et perce les murailles de cet affreux séjour ! Malgré la souffrance, ma raison brille comme une étoile au-dessus de la tempête !

8 heures. — Le soleil me quitte, mon cachot s'assombrit, des nuages couvrent le ciel, le froid me saisit et je grelotte comme si j'étais en plein hiver... Un bruit sourd se fait entendre dans le corridor ; qu'est-ce donc ? Le chariot qui apporte des vivres aux prisonniers... On ouvre le guichet, le gardien pose une gamelle et du pain. C'est avec répugnance que je touche à ce déjeuner, car le manque d'exercice m'enlève l'appétit ; je digère mal et ce matin j'ai des nausées, des envies de vomir, des frissons qui me traversent le corps comme des traits de feu.

10 heures. — Ma tête se brouille, il faut marcher. Impossible de méditer, de fixer ma pensée sur des objets sérieux ; mes idées flottent en désordre. Un malaise indéfinissable s'empare de mon être, mais heureusement ma volonté combat avec force et me soutient dans ces rudes épreuves.

11 heures. — En un instant, j'ai fait vingt fois le tour de mon cachot. Les bêtes féroces, au Jardin des plantes, ont des loges immenses en comparaison de mon étroit réduit. […]

Du milieu de ma cellule j'aperçois un coin du ciel ; le soleil est radieux, les nuages se sont dissipés. La campagne doit être éclatante de lumière, de fleurs et de verdure ! Qu'il y a loin de ma solitude morne, sépulcrale, à la solitude embaumée et riante, peuplée par les oiseaux, les arbres et les torrents, asiles doux et mystérieux où l'âme se retrempe et se vivifie, où l'homme contemple de plus près la nature et observe mieux sa propre conscience. […]

J'entends le son d'une cloche fêlée : c'est le signal de notre promenade. Toutes les minutes un verrou grince, une porte s'ouvre, un prisonnier sort et se rend au pas de course à l'endroit qui lui est désigné.

Le temps continue d'être superbe. La cour où je me trouve placé, donne sur un petit carré rempli de verdure. Je ne saurais rendre l'impression agréable que j'éprouve à l'aspect de ce coin de terre qui offre à mes yeux l'image d'une oasis dans un désert. […] Que d'attraits, que de charmes dans la nature, et combien sa magique influence apaise la douleur et calme l'âme agitée !

2 heures. — Après ma promenade qui a duré une heure, j'ai fait quinze cents fois le tour de mon cabanon ; je marquais chaque centaine de pas sur le mur au moyen d'un point noir. C'était à en devenir fou ! Souffrances indicibles ! Il y avait des moments où la douleur devenait si intense, que j'étais tenté de me briser le crâne contre les murs du cachot. Pour faire diversion, je me suis permis de fredonner quelques couplets en dépit de la consigne qui défend de chanter; j'essayai aussi de siffler, mais les sons expiraient sur mes lèvres

4 heures. — J'ai fait un peu de tout, ce qui n'empêche pas que les deux dernières heures ne m'aient paru longues comme des siècles. Si je marche trop longtemps, le vertige me saisit ; il me semble que les murs s'écroulent, tout s'élance et tournoie autour de moi. Il faut alors m'asseoir sur l'escabeau et y rester cloué jusqu'à ce que le corps brisé, les reins courbaturés, les membres endoloris, m'obligent à recommencer mes exercices d'écureuil !....

9 heures. — Voici la nuit qui tombe, mon supplice va s'accroître; une violente et funeste réaction se fait sentir, j'ai la tête en feu ; mes facultés physiques et morales se trouvent pour ainsi dire suspendues. Je frissonne à l'idée de passer de longues nuits dans ce tombeau !.... Une lueur fugitive colore en rouge la voûte de ma cellule. D'où vient cette lumière ? Elle est produite par le reflet de la lanterne qui éclaire la ronde du soir. Les cloches des Quinze-Vingt sonnent à grande volée l’Angélus ; ma prière à moi, c'est une ardente invocation à la République, une promesse solennelle de combattre sans cesse la tyrannie, l'oppression, et de consacrer mes forces au triomphe de la liberté !

9 heures 1/2. — La journée est close, qu'elle a été affreuse ! Les hommes forts qui ne connaissent point les terreurs de l'isolement peuvent rire et mépriser cette espèce de mise en scène que renferment souvent les récits des prisonniers. Mais là où l'homme libre n'éprouve que de légères émotions, le captif meurt ou devient fou. »

Jean-Baptiste Boichot, Souvenirs d'un prisonnier d'Etat sous le Second Empire, C. Mucquardt, Leipzig, 1867.


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