lundi 4 octobre 2010

"Nous ne voulons pas de ce système qui s’abrite sous cette devise : laisser faire, laisser passer." (L'Atelier, 1848)

Affiche annonçant le décret du 2 mars 1848.

« Le décret du gou-vernement provisoire en date du 2 mars, qui limité la journée à dix heures de travail à Paris et à onze heures dans les départements, a été rapporté par l’Assemblée nationale et remplacé, le 9 septembre, par un décret dont la disposition principale est la fixation à douze heures, au maximum, de la journée de travail dans les manufactures et usines […]

Cette discussion a vivement ému les travailleurs, et le grand nombre de pétitions, réclamations et observations d’ouvriers de divers métiers qui ont été produites durant le débat prouve toute l’importance de cette question aux yeux de la classe ouvrière.

Nous avons déjà dit notre opinion sur le décret du 2 mars ; nous pensions alors, comme aujourd’hui, que la question était mal posée ; […] que la véritable question n’était pas de savoir si le salarié travaillerait dix ou douze heures pas jour, mais s’il serait toujours exploité ; que c’était là la véritable question à débattre, le problème à résoudre ; que de sa solution dépendait l’amélioration réelle de la classe laborieuse ; que cette solution, signalée, indiquée depuis longtemps, c’était l’association ; que tous les efforts des gouvernants jaloux de tenir les promesses de la Révolution et d’asseoir la République sur des bases solides devaient donc de tourner vers la recherche des moyens les plus propres à transformer les salariés en associés.

Les faits ont prouvé que nous raisonnions juste : le décret du 2 mars, s’il a profité à quelques travailleurs, n’a été qu’une cause de ruine pour le plus grand nombre, qui a vu les travaux se suspendre et les ateliers se fermer lors de sa promulgation. Des patrons n’ont pas voulu se soumettre à ses prescriptions ; des grèves s’en sont suivies ; les fabricants ont élevé le prix de leurs produits, et les spéculateurs ont été demander à la concurrence étrangère les avantages que l’industrie française était dans l’impossibilité de leur accorder.

De fait, le décret du 2 mars a complètement trompé les intentions toutes bienveillantes de ses auteurs, et jeté la perturbation dans la production industrielle du pays. Ce résultat, nous le reconnaissons, était loin de la pensée des promoteurs du décret ; ils avaient voulu mettre un terme à une exploitation excessive, cruelle, des forces humaines ; ils avaient surtout voulu atteindre ces spéculateurs éhontés qui ne rougissaient pas d’exiger de leurs ouvriers un travail de quatorze ou quinze heures par jour, et du même coup abrégeaient ainsi leur vie et abâtardissaient leur intelligence. [...]

Non, nous ne voulons pas de ce système qui s’abrite sous cette devise : laisser faire, laisser passer. En industrie comme en politique, nous ne choisissons pas exclusivement un des trois termes de la formule révolutionnaire : Liberté, Egalité, Fraternité, en négligeant les deux autres ; nous la voulons entière, complète, une ; nous savons trop, par une longue et douloureuse expérience, que la liberté sans règle entraîne bien vite l’anarchie et la tyrannie ; nous connaissons trop l’histoire industrielle des trente dernières années pour ne pas repousser de toutes nos forces les sophismes des prôneurs de la concurrence illimitée. Ils ont usé et abusé dans la discussion du fantôme de la concurrence étrangère ; il semblait, à les entendre, que tout était perdu, que toutes les fabriques et manufactures allaient se fermer si les ouvriers français ne travaillaient plus que douze heures par jour.

Nous croyons, nous, avec l’Assemblée, que l’industrie française n’en est pas réduite à cette extrémité : ou de cesser de produire, ou de ne produire qu’en décimant les travailleurs… […] Nous croyons avoir réduit à sa juste valeur le grand argument des économistes de l’école anglaise, la concurrence étrangère, lequel nous conduirait fatalement à travailler seize ou dix-huit heures par jour pour un salaire réduit le plus possible, c’est-à-dire à un suicide lent, mais certain. »

L’Atelier, 9e année, n° 1, 7 octobre 1848.

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