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jeudi 6 janvier 2011

« Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail… » (Louis Noir, 1866)

Zouaves jouant aux cartes à Vincennes. Gouache anonyme, vers 1870. Coll. Brown Univ.

« Il fut un général, nouveau venu en Afrique, qui eut beaucoup de peine à prendre son parti des us et coutumes des zouaves. Brave homme, mais inflexible d’abord sur la théorie, il connaissait à fond toutes les décisions ministérielles concernant les détails d’uniformes et le service intérieur. Feu Nicolas, l’empereur de Russie, qui poussa si loin le caporalisme, n’attachait pas plus d’importance que lui aux boutons de guêtres. Rien ne lui échappait. Il savait, à un gramme près, ce que pesait une botte de fourrage ; il eut pu compter les grains de poudre des cartouches. Une revue avait autant d’importance à ses yeux qu’une grande bataille. Quinze jours de prison au sous-lieutenant dont les cheveux n’étaient pas taillés en brosse ; un mois au soldat à qui manquait une aiguille dans sa trousse. Ce brave général avait été envoyé en Algérie pour passer une inspection. Il devait commencer par un bataillon de zouaves qui se trouvaient échelonnés, compagnie par compagnie, pour établir une route à une certaine distance du littoral.

Le premier camp de ces travailleurs était commandé par un capitaine, que ses soldats avaient surnommé le Simoun. Un beau nom qu’il méritait bien. Comme ce vent du désert, il était impétueux, irrésistible : il avait une réputation superbe de bravoure. Quant à la manière dont il administrait sa compagnie, il passait pour le chef le plus débonnaire qu’on pût voir. Il eut tué celui qui eût bronché au feu ; mais pas d’appels inutiles, pas de salle de police pour la moindre peccadille.

Comme particularité, il avait une locution qui peint très bien son caractère. A chaque instant il répétait : Vlan ! c’est un détail.
- Capitaine, venait annoncer un sergent, les Arabes de la tribu voisine sont révoltés ; il y en a un mille au moins qui marchent sur le camp.
- Vlan ! c’est un détail, répondait-il ; faites prendre les armes à mes lascars (soldats), nous allons apprendre la politesse à ces moricauds-là.

Il avait cent hommes, mille Arabes devant lui, mais cela lui était parallèle.
- Capitaine, disait un fourrier, il n’y a plus de souliers du tout ; le convoi qui en apportait a été coupé par les Arables.
- Vlan ! c’est un détail. Mes lascars feront comme leur kébir (chef), ils iront nu-pieds.

Et au besoin, le capitaine mettait ses bottes de côté pour donner l’exemple. Tel était le capitaine Simoun, vers le camp duquel se dirigeait le général inspecteur dont il est question. Ce dernier, connaissant les exploits du capitaine, mais ignorant ses habitudes, le tenait en haute estime. Tout en cheminant avec ses aides-de-camp, son escorte de hussards et un cavalier arable pour guide, il entretenait son état-major des faits d’armes de la compagnie de zouaves et de son chef.
- Messieurs, disait-il, vous allez voir des soldats modèles ; eux et leur vaillant capitaine ; ils ont opéré dernièrement une retraite de quatre lieues au moins, entourés de sept à huit cents Bédouins irréguliers. Ils n’ont pas perdus dix hommes, et ils ont abattus une centaine d’ennemis. Jugez s’ils ont dû manœuvrer avec précision. […]

En devisant ainsi, ils arrivèrent devant une espèce de village composé de cabanes en chaume. Il y avait ça et là quelques tentes inhabitées. Le guide arabe conduisait le général de ce côté. Des chiens de toutes tailles, des chacals apprivoisés, des gazelles privées, des moutons en liberté, un lionceau de deux ans, une magnifique collection de porcs, des poules, des chats, des corbeaux, des animaux de toutes sortes enfin, grouillaient, hurlaient, aboyaient, coassaient au centre de ce village. Quand le général inspecteur et ses officiers entrèrent dans son enceinte, toute cette ménagerie fut en révolution, et ce fut un sabbat effroyable. […] Alors une dizaine d’hommes sortirent des cabanes vêtus de la plus étrange façon. Les uns avaient des blouses vertes ou bleues, rapiécées de morceaux blancs ; d’autres portaient des bourgerons taillés dans des sacs de toile et sans manches. Plusieurs étaient nus jusqu’à la ceinture, et tenaient à la main, soit une écumoire, soit des haches, soit des couteaux. Quant aux coiffures, il y avait des bonnets de laine blanche, des fez rouges, des chapeaux de feuilles de palmiers et d’alpha, qu’ornaient une queue de lapin ou une plume de coq, selon la fantaisie du propriétaire. Quoique déconcerté, le général inspecteur prit des informations auprès de ce gens bizarrement vêtus, pour savoir où il se trouvait.
- Au camp des zouaves, mon général, répondit-on.
- je vois bien un village, mais de camp, dit-il.
- Ces cabanes s’appellent des gourbis ; c’est là dedans que nous logeons.
- Vous êtes donc des zouaves ?
- Oui, mon général.

Le général faillit tomber à la renverse.
- voilà le kebir, ajouta le zouave auquel il s’était adressé, et qui s’éloigna. Les autres soldats s’étaient déjà retirés.

Le capitaine Simoun s’avançait en effet à la rencontre de son supérieur. Il portait un large pantalon de treillis, un paletot blanc à capuchon, et il fumait une bonne pipe en racine de bruyère. Le général ne pouvait en croire ses yeux. Il se demandait s’il ne rêvait pas, si le démon de l’indiscipline ne le tourmentait point par un affreux cauchemar.
- Vous êtes le capitaine de la compagnie, Monsieur ! demanda-t-il d’un ton irrité.
- Oui, mon général.
- Eh bien ! je viens pour passer l’inspection. Où sont vos hommes ?
- Au travail.
- Et ceux que je viens de voir ?
- Ce sont les cuisiniers de chaque escouade.
- Faites appeler tout le monde, Monsieur ; je veux passer ma revue tout de suite, entendez-vous, puis j’adresserai mon rapport au gouverneur.

Une formidable colère grondait dans la poitrine du général, mais il en contenait l’expression. Le capitaine ne se doutait de rien. Il appela un clairon. Celui-ci se présenta avec une brosse de chiendent d’une main et une chemise mouillée de l’autre.
- Sonnez la retraite, pas de course, dit le capitaine.

Le clairon s’éloigna à toutes jambes.
- Qu’est-ce que faisait ce clairon avec sa brosse ? demanda le général.
- Il blanchissait le linge pour la compagnie, répondit le capitaine.
- Ce n’est pas réglementaire.
- Vlan ! c’est un détail. Comme il doit rester au camp à cause des alertes, il faut bien qu’il s’occupe à quelque chose et qu’il gagne quelques sous pour boire.
- Qui garde le camp pendant que votre compagnie est au travail ?
- Personne.
- Et si on l’attaquait ?
- Là haut, sur ce tertre (le capitaine indiqua un mamelon), il y a une vedette. En cas d’alerte, elle a ordre de tirer un coup de fusil. Du point où elle est, on domine la plaine à deux lieues à la ronde. Aussitôt qu’un signal est donné par cette sentinelle, le clairon sonne le rappel et mes lascars reviennent. Ça n’est pas long ; tenez, vous allez voir.

En effet, le clairon, ayant atteint le sommet du mamelon, jeta au vent les notes de la retraite, suivies de la modulation rapide du pas de course. Dix minutes après, une centaine d’hommes se précipitaient dans le camp comme une trombe.

Il n’y avait rien de l’uniforme des zouaves ; ils portaient en bandoulière des fusils de munition, et à la main des pelles et des pioches ; plusieurs poussaient devant eux des brouettes. Sans attendre d’ordres, avec une merveilleuse rapidité, ils remuèrent le sol, improvisèrent des fossés, des barricades, et, en un clin d’œil, le camp devint une forteresse fermée de tous côtés. Le capitaine riait dans sa barbe.
- ils ont cru, dit-il, que les Arabes approchaient. Voyez-vous, général, les voilà en état de défense.

Les zouaves, en effet, visitaient les amorces de leurs fusils, ajustaient leurs baïonnettes, se groupaient sous les toits des cabanes, sur le sommet des barricades, et attendaient l’ennemi avec une contenance, qui, pour être pittoresque, n’en était pas moins belliqueuse. Le vieux sang gaulois se réveilla dans le cœur du général : il se fit une révolution dans ses idées. Il serra la main au capitaine Simoun et lui dit :
- la tenue de vos hommes laisse bien quelque chose à désirer, mais ce sont d’excellents soldats pour tout le reste.
- Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail. Le bataillon de la Moselle se battait en sabots ; mon père en était.

A partir de ce jour, le général fut si indulgent pour les soldats, qu’ils le nommèrent le père gratification, à cause des distributions de vin qui suivaient ses revues. Quant au capitaine Simoun, il est mort en Crimée. Un officier russe lui cria :
- rendez-vous !
- Non, répondit le capitaine Simoun.
- Vous êtes cerné, reprit le Russe ; rendez-vous, ou vous êtes mort !
- Vlan ! c’est un détail, riposta le capitaine. Et il tomba pour ne plus se relever. »

Louis Noir, Souvenirs d’un zouave (campagne d’Italie). Paris, Achille Faure, 1866.

dimanche 29 août 2010

"Le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra" (E. Capendu, 1865)

« Cet hiver de 1849-50 que je passai à Oran vit éclater le choléra dans la ville, mais un choléra effrayant, épouvantable, qui enleva en quarante jours un huitième de la population. […] Pour bien comprendre la situation d'Oran durant cette épidémie, il faut se rappeler que la population de la ville, à cette époque (sans compter la garnison), se composait de deux sixièmes de Maures et d'Arabes, trois sixièmes d'Espagnols et de Juifs et un sixième de Français.

La grande majorité de cette population est d'une superstition que nous ne saurions plus comprendre en Europe. Le choléra sévissait avec une horrible furie, il est vrai ; les cas de mort subite étaient fréquents, la désolation pouvait être grande, mais cette désolation était encore augmentée par les bruits les plus absurdes répandus à profusion. Ainsi, on avait persuadé à la population musulmane que le choléra avait uniquement pour cause des myriades de petits diables bleus, invisibles, qui voltigeaient dans l'air et entraient dans la bouche des fils de Mahomet aussitôt qu'ils entrouvraient les lèvres pour parler. On ajoutait, et cela était facile à persuader, que c'était ces Français, ces chiens de chrétiens, qui avaient importé les petits diables sur la terre d'Afrique. Les Français s'étaient persuadé, eux, que le choléra régnait dans l'air et qu'il fallait déplacer ou purifier les courants pour chasser le fléau, et l'anéantir. Les Espagnols étaient d'un autre avis. Ils affirmaient, au nom de la religion, que, pour combattre le fléau et en triompher, ce qu'il fallait faire surtout et avant tout, c'était un appel à toute la population chrétienne pour organiser une procession solennelle et se rendre à la chapelle du Santa-Cruz implorer la miséricorde divine. […]

Les juifs affirmaient que cette maladie terrible qui emportait tout était l'annonce de la fin du monde et, dans la crainte qu'elle n'emportât aussi les trésors des familles, ils enfouissaient et ils cachaient mystérieusement tous leurs biens et toutes leurs richesses.

Puis, les voitures manquaient pour emporter les cercueils, les bras faisaient défaut pour creuser les fosses. Les autorités civiles éperdues, et étant privées d'ailleurs de moyens puissants d'action, avaient recours à l'autorité militaire. Le préfet, le maire, les chirurgiens, les directeurs des hôpitaux, les députations de tous genres et de toutes sortes venaient chaque jour assaillir le général [Pélissier], qui, accueillant tout le monde, remontant les courages prêts à faillir, était calme, confiant et fort comme sur un champ de bataille. […]

Un matin, tous les canons des forts, tous ceux des batteries basses, tous ceux de Mers-el-Kebir, répondant à ceux du Château-Neuf, tonnèrent sur tous les points de la ville et de la côte. Cette canonnade, qui dura la journée entière, du lever au coucher du soleil, et qui avait pour but de déplacer les courants d'air et de détruire les miasmes putrides pour les Français, et les diables bleus pour les Arabes, ranima la population.

L'espérance revint dans tous les esprits. Le lendemain, la mortalité fut moins grande, soit par effet réel du canon sur l'air, soit par effet produit sur les malades par l'espérance du résultat de la canonnade, ce qui était plus probable. Il y eut un temps d'arrêt dans la pente croissante du fatal fléau, mais après huit jours écoulés, le nombre des victimes augmenta. On en était déjà à un quinzième de la population enlevé par le choléra.

On tenta une nouvelle épreuve : on alluma des feux de bois odoriférants dans lesquels on jetait des brassées de feuilles de palmier encore vertes qui produisaient une fumée grisâtre. Ces feux étaient allumés dans toutes les rues, sur toutes les places, dans tous les quartiers. Ils furent entretenus pendant plusieurs journées consécutives encore dans la pensée de purifier l'air. Malheureusement, cette nouvelle épreuve ne réussit pas mieux que la précédente. Le choléra continua à augmenter. Le chiffre des morts atteignait la proportion du douzième de la population.

Des familles entières disparaissaient, et tous les habitants d'une même rue étaient souvent enlevés par le choléra qui ne respectait ni enfant ni vieillard. On eût dit que le fléau suivait des courants, comme ces trombes destructives qui anéantissent tout sur une même ligne, respectant les points rapprochés de cette ligne tracée.  La terreur devint si forte, si puissante, que des familles entières abandonnèrent la ville, et une émigration commença. Les Espagnols surtout furent les plus pressés à quitter Oran. Ils allèrent s'installer dans les grottes de la plaine des Andalouses. La ville était triste et déserte. […]

En traversant la ville, nous rencontrions à chaque pas les navrants spectacles offerts par la cruelle épidémie. Ici, c'était une maison européenne devenue entièrement déserte depuis la veille et dont tous les habitants avaient été emportés par la mort. Souvent, on entendait sortir d'une maison mauresque les chants funèbres des femmes arabes veillant autour d'un cadavre. […]

Les églises chrétiennes étaient peu nombreuses alors à Oran et le clergé se composait de quelques prêtres qui, épuisés, ne pouvaient suffire, car la quantité de ceux que frappait le fléau était telle qu'il était devenu impossible de faire des services séparés. On réunissait, à certaines heures indiquées, tous les cercueils dans une église et on disait une messe pour toutes les victimes, et cela plusieurs fois par jour.

La terreur augmentait d'heure en heure dans la population et elle prenait des proportions effrayantes qui augmentaient aussi le danger. Tout ce qu'on éprouvait, tout ce qu'on ressentait, la moindre indisposition, c'était le choléra. Combien sont morts pour s'être fait traiter contre l'épidémie sans l'avoir ! […]

... les fossoyeurs manquant absolument, il avait fallu commander des compagnies pour creuser les fosses et, faire la chaux que l'on jetait sur les corps pour éviter les émanations qui eussent peut-être amené la peste. Arrivés au cimetière, un épouvantable spectacle nous impressionna vivement ; le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra : plus de soixante cercueils étaient là, rangés les uns sur les autres, attendant que les soldats eussent creusé la terre. Et cela arrivait chaque jour. Souvent, les cercueils apportés trop tard, passaient la nuit et n'étaient enfouis que le lendemain. Les soldats souffraient de cette pénible corvée. Le général donna ses ordres, parla aux hommes avec cet accent de bonhommie familière qu'il savait prendre. Il leur fit donner à boire, les encouragea et leur promit de venir chaque jour les visiter. […]

Il n'est pas d'exemple, dans aucune autre ville d'Europe ou d'Orient, d'un effet destructif aussi violent du choléra que celui qui plongea la ville d'Oran dans le deuil durant ces deux mois de novembre et de décembre 1849.»

Ernest Capendu. La Popote. Souvenirs militaires d’Oran. Paris, Amyot, 1865. 

samedi 12 juin 2010

"La France doit renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite" (Lasnavères, 1865)

Jean-Adolphe Beaucé, Napoléon III en Algérie,
Musée national du Château de Compiègne.


« Rapport adressé à son Excellence Monsieur le Maréchal Comte Randon, Ministre de la guerre.

Toulon, le 21 janvier 1865.

... Nous avons dit […] que les fièvres intermittentes et le fanatisme musulman étaient les deux ennemis qui attendaient nos colons sur cette possession africaine qui a été, jusqu'a présent, une calamité pour la métropole. M'opposerez-vous que si le Gouvernement français s'attachait à mettre en relief, dans des publications populaires écrites en français et en arabe, les nombreux points de contact qui existent entre notre religion et le Koran, le rapprochement deviendrait facile et les préjugés religieux tomberaient d'eux-mêmes ? Ce sont là de belles théories qui ne peuvent naître qu'à Paris, mais qui ne pourraient fructifier de l'autre côté de la Méditerranée. Devrions-nous imiter les Russes qui, de nos jours, chassèrent une population d'environ un demi-million d'âmes des montagnes du Caucase et de faire des provinces d'Oran, d'Alger et de Constantine une véritable solitude à l'imitation de la Géorgie, de la Circassie et de la Mingrélie ? Ou bien de refouler les Arabes quelque part, dans le désert, par exemple, et de les détruire par la famine comme les Américains du Nord ont anéanti les Indiens par l'abus de l'eau-de-vie?

Les sauterelles naissent dans le sable et peu de jours après elles viennent déborder sur le Tell pour pourvoir à leur subsistance ; mais les Arabes auraient cela de particulier qu'expulsés de la terre labourable ils se maintiendraient dans les sables. Vous ne pourriez les contraindre ni a se diriger vers l'ouest de l'empire du Maroc, ni à l'est vers le royaume de Tunis. Les Russes ont, en quelque sorte, jeté dans la mer Noire les montagnards du Caucase, mais vous ne pourriez pas précipiter les Arabes de l'Algérie dans la mer Méditerranée. Par la force des choses vous êtes contraints de vivre avec eux, malgré eux et malgré vous, car, outre les 500 millions que ces barbares ont enfouis depuis notre présence, ne voulant et ne pouvant pas dire depuis notre conquête, et qui ne rentreront jamais dans la circulation, nous dépensons annuellement pour cette colonie 70 millions, sans compter les dépenses imprévues; qu'enfin, d'autre part, ils ne laissent aucun repos à notre armée; et c'est en présence d'une pareille situation des esprits, situation qui ne variera jamais tant que des chrétiens se trouveront en présence des musulmans et de l'insalubrité de l'atmosphère, a part les montagnes de la Kabylie, que vous voudriez créer de l'autre côté de la Méditerranée, une nouvelle France. Si tel est votre projet, je vous préviens que nul ne vous y suivra. D'abord, ne comptez ni sur des Irlandais ni sur des Suisses, et encore moins sur des Français. Quel est le colon qui, à chaque instant du jour et de la nuit, voudrait se trouver en présence d'une coalition si réfractaire à son existence à lui et à celle de sa femme et de ses enfants ?

Et cependant nous ne pouvons quitter volontairement cette terre maudite parce que cet abandon déverserait sur la France la perte d'une grande considération parmi les puissances européennes, et c'est là, avouons-le en famille, le seul mobile de notre ténacité à ne pas rembarquer nos troupes. Je considère ce point comme fondamental, attendu que depuis l'invention des bateaux a vapeur et la création des vaisseaux cuirassés. Alger, comme point stratégique, a énormément perdu de son importance. Comme port de commerce, sa valeur se réduit a bien peu de chose malgré vos illusions; que voulez-vous importer chez un peuple qui ne veut rien de vos produits, qui se plaît à vivre sans chemise, dont la tempérance est un ordre impérieux de la nature comme instinct de conservation, qui se plaît à n'avoir pour toiture qu'une mauvaise tente et bien souvent que le ciel, qui ne porte ni bas ni chaussure, qui, jouissant du bénéfice de l'acclimatement, bénéfice inconnu à nos soldats, ne connaît ni les fièvres intermittentes ni la dysenterie. A l'exportation, ses hordes ne peuvent rien fournir, puisque, constamment en insurrection, elles ne cultivent pas les champs, perdent d'innombrables troupeaux, n'exploitent ni les forêts, ni les mines. Bien plus, elles incendient les bois de chênes lièges attendu que ceux-ci vous donneraient quelques bénéfices. Ces fanatiques ne feront jamais rien entre nos mains, et ils nous empêcheront de faire quoi que ce soit. Je me trompe, ils nous feront quelque chose, c'est la guerre, une guerre acharnée, et pendant tout ce temps, une nation, l'Angleterre, que nous proclamons hautement l'intime amie de la France, leur fournira des armes et des munitions de guerre venant de trois grands entrepôts, savoir : de Gibraltar au nord-ouest, de Livourne au nord-est, et de Malte à l'est.

[…] La France doit donc renoncer à coloniser cette terre qui sera toujours pour elle une terre maudite, et puisque l’amour-propre national nous impose malheureusement la nécessité de la conserver, contentons-nous de la gouverner militairement. C'est là le conseil que ma conscience, mes lumières sur cette question me font un devoir de donner à mon Gouvernement, bien que celui-ci paraîtrait émettre une opinion diamétralement opposée. […] »

Dr Jean-Joseph-Maximilien Lasnavères (chirurgien de la Marine en retraite), De l'impossibilité de fonder des colonies européenes en Algérie, Paris, E. Thunot et cie., 1866.

lundi 31 mai 2010

Le massacre du Dahra : le point de vue d'un socialiste (Revue Sociale, 1845)

Adrien Dauzats, Le Passage des Bibans ou Le Passage des Portes de Fer (octobre 1839). Palais des Beaux-Arts de Lille. Détail.


« Nous venons tard pour parler de cet événement, qui, malgré l'habileté et les ruses des prôneurs officiels, révoltait, il y a un mois, et soulevait tous les gens de cœur. Mais il faut que de semblables faits laissent leur empreinte. C'est un devoir de les rappeler, de peur qu'ils ne disparaissent du souvenir. De nos jours, la vie est à ce point superficielle, que tout passe, s'efface, s'oublie avec une rapidité qu'on dirait fatale. Autrefois les faits n'avaient point tant de retentissement, mais ils restaient longtemps dans la conscience des hommes.

Eh quoi! plus de huit cents Arabes, hommes, femmes et enfants, composant la tribu des Ouled-Riah, fuient devant la cavalerie française, entraînant sur leurs pas d'autres tribus. Toutes vont se cacher dans de vastes grottes qui leur servent d'abri. Ces grottes autrefois avaient arrêté la fureur des Turcs. Mais il était réservé à un officier supérieur des armées de France d'être plus inspiré, en 1845, par le génie de la destruction que ne l'ont été des Turcs dix siècles auparavant.

Une idée infernale a traversé le cerveau de ce chef. On a pris des villes par famine, on a incendié des villages : avait-on jamais songé à l'asphyxie comme machine de guerre !

La bouche des grottes est étroite; tant mieux ! On la remplit facilement avec du bois, dont on accumule ensuite des masses, sur lesquelles on fait tomber des gerbes enflammées; et tout un jour se passe à animer cet auxiliaire du courage français, sans lequel avaient compté les Arabes. Des offres de se rendre sont faites par les assiégés, elles ne sont point acceptées, il faut qu'ils se rendent à merci. La mort est préférable. Ils rentrent dans leur tombeau, et les feux se rallument!

Alors l'on entendit comme une seule plainte, sourde mais profonde, mais prolongée, mais effroyable; c'étaient les cris mêlés des femmes, des enfants, et des animaux, lesquels se ruaient et luttaient contre les hommes. Etrange combat qui se faisait au milieu de la mort! Puis, plus rien ! Et quand l'entrée des grottes fut dégagée des cendres qui l'obstruaient, quel spectacle affreux ! Sept cents cadavres ! Voilà ce qui s'est accompli...

Dans quel temps vivons-nous donc, grand Dieu ! et qu'est devenu le droit des nations, le droit de l'humanité, si de pareils forfaits sont possibles et permis! Est-ce donc ainsi qu'on fera la guerre désormais? Mais, dit-on, il était nécessaire d'en venir là, il fallait pacifier la province du Dahra, il fallait faire un exemple. Quelle manière douce et bienfaisante de répandre la paix ! On dit encore : Pourquoi ne se sont-ils pas rendus ? On les a sommés plusieurs fois de se rendre. Eh ! quand une voix s'écriait : LA GARDE MEURT ET NE SE REND PAS ! supposez les Français dans la même extrémité que les Arabes, on eût donc bien fait de les traiter comme nous avons traité les Arabes! Où donc est l'héroïsme, où donc est la vertu ? Est-elle du côté de la grande nation, ou du côté de la nation barbare?

Il semblait que la générosité de la France ne lui permettait pas d'attenter, par toutes les voies possibles, à la vie de ses ennemis. La France aimait les combats loyaux, elle avait honte des atrocités faciles. Quand l'Angleterre bombarda Copenhague, la France mit l'Angleterre au ban des nations, et jura qu'il n'y avait que l'Angleterre capable de transgresser ainsi toutes les lois de la guerre. Quand l'Angleterre inventa les fusées à la congrève, la France déclara que ces fusées incendiaires n'étaient pas une arme à son usage. Aujourd'hui, sans péril, nous asphyxions une population captive dans des grottes ! et, tranquillement assis à la porte de ces grottes, nos soldats enlèvent l'air respirable à des femmes, à des vieillards, à des enfants ! Nous faisons la guerre non pas à des guerriers valides, mais aux femmes, aux vieillards, aux enfants; et pareeque l'Arabe héroïque ne veut pas nous livrer ses vieillards, ses femmes et ses enfants, nous empoisonnons l'air, et tuons pêle-mêle hommes, femmes, enfants. Ah! colonel qui avez ordonné ce massacre, la France ne se reconnaît pas dans vos exploits ! Qu'importe que votre général vous ait approuvé ! Votre général a peut-être ses raisons pour pardonner les massacres faciles. N'a-t-il pas, dans la rue Transnonain, exercé des cruautés qui font souvenir de la Saint-Barthélemy !

Non seulement, direz-vous, le général en chef a approuvé, mais les ministres ont approuvé aussi, et les chambres ont presque approuvé. Voyez avec quel calme le fait a été annoncé du haut de la tribune, dans les deux chambres, et pour ainsi dire justifié ! Voyez avec quelle indifférence les explications ont été reçues par les deux assemblées ! Pas la moindre lueur d'indignation, que dis-je ! pas même le plus léger signe d'étonnement. Il semble vraiment, que tourmentée d'une seule passion, la passion du gain, la société bourgeoise soit plongée en une cécité complète pour tout ce qui n'est pas, comme on dit aujourd'hui, une affaire ; il semble qu'elle ait perdu le sens moral. Pourtant par les mille voix de la presse, la France a protesté ; la France n'a point voulu encourir la responsabilité d'un crime.

Dans cette guerre d'Afrique, que les hommes d'idées avaient conçue comme œuvre de civilisation et comme devant nous créer une colonie féconde, la politique des gouvernants, elle aussi, a vu deux choses : 1° un moyen de former une armée à son goût ; 2° une satisfaction donnée aux ardeurs belliqueuses de la France. C'est qu'on a tant exalté notre pays à ce sujet, on a tant dit, tant répété que nous étions un peuple guerrier, que le sentiment français a été détourné de sa véritable voie.

Oui, sans doute, la France était naguère encore, si vous le voulez, une nation guerrière, mais non pas à la manière sauvage. Elle était guerrière parce qu'elle était civilisatrice. Elle entendait la guerre comme la lui avait fait entendre la république ; et, sur ce point, il faut séparer la république de l'empire.

En résultat, l'armée qu'où nous a faite, au lieu de civiliser, se barbarise elle-même à l'heure qu'il est. Ce n'est point la civilisation, dans ce qu'elle a de beau, qui pénètre avec nous en Afrique; mais ce sont les vices de notre civilisation que nous greffons sur ceux de la barbarie. Puis l'Afrique et tout ce que nous y avons porté de mal nous reviennent, si bien que nous aurons chez nous par nos soldats les mœurs des Arabes, et quelles mœurs ! Tous les vices de l'Orient, les turpitudes les plus immondes, des turpitudes dont on a honte encore en France, dont on se cache, et qui s'étalent au grand jour en Afrique.

L'impureté et la barbarie vont de pair ensemble; l'homme privé de lumière s'abîme dans le mal sous tous les aspects; et si quelque chose pouvait nous faire croire que les crimes punis à Sodome se renouvellent dans l'armée d'Alger, ce serait l'événement du Dahra ! Mais qu'arrive-t-il ? Le mal s'enchaîne au mal, et la loi de solidarité a, par rapport à nos soldais, sa sévère application. On en a fait des tueurs déterminés, des coupe-têtes, des espèces de bourreaux : et voilà qu'on se trouve avoir entre les mains une arme à deux tranchants ; elle blesse ceux qui s'en servent. Les officiers, en effet, vous diront que leurs soldais, placés dans les conditions d'une discipline ordinaire, refuseraient toute obéissance, et seraient capables de les assassiner; d'où il suit qu'il a fallu imaginer une discipline atroce qui ne corrige rien, mais sert d'épouvantail.

Lisez les journaux du mois dernier : vous ne trouverez rien dans le passé, parmi les supplices infligés aux coupables, qui soit plus originalement cruel que les tortures qu'on fait subir aux troupes d'Afrique. Ecoutez ces noms : le Silo, la Barre, la Crapaudine, le Clou au rouge ou au bleu. Et ces supplices sont gradués entre eux ; la barre estime cruauté plus raffinée que le silo, la crapaudine plus que la barre, le clou plus que la crapaudine. Vous figurez-vous ce que sont ces châtiments ! Tantôt un trou où l'on plonge le corps du patient dans la boue, et où il ne peut ni se lever ni s'asseoir, il reste plié en deux; tantôt une barre de fer où on lui attache les pieds, en laissant traîner son corps dans la poussière, exposé aux rayons du soleil; tantôt enfin un clou auquel il est suspendu, garrotté de façon à lui donner la forme d'un crapaud, et la tête en bas, jusqu'à ce qu'il soit devenu rouge ou bleu, par l'effet du sang qui reflue vers la tète.

Ah ! assurément, ce ne sont pas les enfants des riches qui s'abrutissent par ces horribles châtiments; ce sont les fils du pauvre. Mais le mal, fait au nom ou avec la permission des puissants, retombe à la fin sur tous !

C'est en vain que l'armée est de plus en plus séparée de la nation. Laissez l'Afrique former, pendant quelques années encore d'un régime aussi corrupteur, beaucoup de soldats : combien compterez-vous de criminels en France ! Alors, législateurs que l'événement du Dahra a trouvés si froids et si indifférents, et qui vous inquiétez peu des peines qu'on applique en Algérie, vous serez peut-être moins calmes, moins froids, moins indifférents ; vous aurez à craindre des attentats imprévus, et vous ne serez peut-être point assez protégés par vos peines actuelles. Alors qui sait jusqu'où s'étendra votre peur ? Vous verrez peut-être avec plaisir la pénalité exceptionnelle de l'Afrique appliquée en France ! »

Revue sociale, ou solution pacifique du problème du prolétariat (publié par Pierre Leroux),
1ère année, n° 1, octobre 1845.

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Le massacre du Dahra : le point de vue d'un militaire (E. Capendu, 1865)


Aimable Pélissier (1794-1864), en tenue de Maréchal pendant la guerre de Crimée.


 
« Les grottes du Dahra

Il y a dans la vie militaire du maréchal Pélissier un fait, qui a soulevé durant de longues années trop d'orages de tribune et de journalisme autour de son nom, pour qu'il soit oublié aujourd'hui : je veux parler du fameux incendie des grottes de l'Ouled-Rhia, dans le Dahra.

C'était en 1845. Bou-Maza venait de prêcher la guerre sainte contre les Français. En peu de temps l'insurrection avait fait des progrès rapides, et elle embrassait tout le Dahra, cette vaste plaine qui s'étend de Tenez à Mostaganem et qui va rejoindre, au sud, les gorges de l'Ouarensenis, tandis qu'elle touche, à l'est et à l'ouest, la province d'Oran, et la province d'Alger. [...]

Les Arabes du Dahra s'étaient levés, comme se lèvent les Arabes, au moment où on les croit endormis dans le calme le plus parfait : colonnes surprises et massacrées, voyageurs assassinés et pillés, convois saccagés, horreurs commises telles que savent en commettre les mulsumans; la guerre avait éclaté avec la vigueur et la soudaineté de la foudre. Le péril était extrême, car cette vaste conspiration, ourdie dans l'ombre, menaçait, si elle réussissait sur un point, d'éclater à la fois dans nos trois provinces et de compromettre ainsi les efforts de quinze années et nos succès récents d'Isly.

Le maréchal Bugeaud était si bien convaincu de l'importance de la situation, qu'il se porta lui-même sur Tenez, où le mouvement venait d'éclater, lançant dans le Dahra trois colonnes commandées par des hommes d'une énergie et d'une vigueur reconnues : les colonels Pélissier, Ladmiraud et Saint-Arnaud, avec ordre de réprimer l'insurrection par un coup de foudre.

"Il faut bien que le public sache, dit plus tard le maréchal Bugeaud en donnant des explications sur cette affaire, combien il était important, pour la politique et pour l'humanité, de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d'autres lieux avaient dans les grottes. Toutes les tribus qui en possédaient s'y croyaient inexpugnables, et, dans cette opinion, elles se sont montrées de tout, temps très-récalcitrantes. Sous les Turcs, elles refusaient l'impôt fort souvent, et, quand la cavalerie du gouvernement se présentait, la tribu tout entière se retirait dans les cavernes, où l'on ne savait pas la forcer. Abd-el-Kader lui-même l'a éprouvé à l'égard des Sébéahs, qui se sont mis deux fois en révolte contre lui. Il a pu les réduire au moyen de sa grande influence morale, qui lui a permis de les faire bloquer et séquestrer par les autres tribus environnantes; mais un pareil moyen serait inefficace entre nos mains ; on ne sert pas les chrétiens comme on sert Abd-el-Kader."

L'une de ces trois colonnes lancées dans le Dahra, celle du colonel Pélissier, rencontra sur sa route les Ouled-Riah, qui accueillirent les Français à coups de fusil, et qui, poursuivis, se réfugièrent dans leurs fameuses grottes. Le colonel dispose ses troupes immédiatement pour bloquer ces grottes, et, les dispositions prises, il envoie des parlementaires. Ceux-ci s'avancent sur la foi des conditions ordinaires de la guerre ; mais, à peine ont-ils franchi les limites du terrain occupé par les Arabes, qu'ils sont assaillis, renversés et impitoyablement massacrés.

C'était une de ces lâchetés ignobles, telles qu'en commettent ces peuples fanatiques. Cet acte de férocité eût justifié des représailles immédiates ; mais il n'en fut pas ainsi. Le colonel Pélissier voulut tenter de nouvelles démarches : resserrant son blocus, il redoubla de persévérance, et enfin il reçut la promesse que de nouveaux parlementaires seraient entendus et respectés. Les pourparlers s'ouvrirent ; ils durèrent tout une journée sans aboutir à rien. Les Ouled-Riah n'avaient qu'une réponse : "Que les Français se retirent d'abord, ensuite nous sortirons et nous nous soumettrons." Croire à une semblable promesse eût été une niaiserie pour tous ceux qui connaissent la mauvaise foi arabe.

Le colonel leur fit proposer, à plusieurs reprises, de se rendre, en leur promettant de respecter les personnes et les propriétés, de n'en considérer aucun parmi les chefs comme prisonnier de guerre et de se borner au désarmement. Convaincus que les Français ne pouvaient les forcer, les Arabes s'obstinèrent à demeurer enfermés dans leur repaire. Effectivement, tenter de pénétrer dans ces grottes à l'ouverture étroite eût été sacrifier en vain toute la colonne. Deux hommes bien armés et résolus eussent suffi pour interdire cette entrée praticable pour un seul homme. Bon nombre de soldats avaient déjà péri, tués par les Arabes, qui tiraient comme des chasseurs embusqués à l'affût. Espérant intimider ses ennemis par la terreur, le colonel fit rassembler des fascines coupées à la hâte, et il ordonna qu'on en bourrât les fissures des rochers.

Les Arabes pouvaient voir ces apprêts ; le colonel les fit prévenir plusieurs fois qu'on allait les enfumer s'ils ne consentaient pas à se rendre; mais l'obstination du peuple fataliste est de celles que rien ne peut détruire : les Ouled-Riah refusèrent de sortir. La nuit venait. Que devait faire le colonel ? Qui connaît les Arabes sait qu'ils ne comprennent ni la générosité, ni le pardon. Pardonner ou laisser vivre, c'est, pour eux, déclarer avoir peur. Or si On a peur, c'est qu'on se sent moins fort, et dans ce cas, on doit être tué par celui qu'on n'a pas osé tuer, puisqu'il est le plus fort. C'est simple et logique.

Le colonel Pélissier qui connaissait merveilleusement l'Afrique comprenait toute l'énorme importance d'un triomphe et tout le danger d'une hésitation. Puis, se retirer devant les ennemis, c'eut été abandonner la partie !

Etait-ce possible ? Ce faisant, il eût manqué à son devoir, il eût manqué aux ordres reçus, il eût manqué à ses soldats eux-mêmes, qui frémissaient de rage et d'impatience. D'ailleurs, la conséquence politique de cette détermination eût été désastreuse : la confiance dans les grottes eût grandi chez les Arabes ; puis l'insurrection eût triomphé. Tenter d'enlever de vive force la position était, je le répète, impossible. Tous ceux qui ont visité les lieux ne peuvent être que de cet avis. Le colonel Pélissier eût-il donc agi plus humainement en faisant massacrer les soldats de la France qu'en tuant des Arabes, des ennemis encore souillés du sang des voyageurs assassinés, des officiers surpris, des parlementaires égorgés? Fallait-il se résigner à un simple blocus? Mais les Ouled-Riah avaient dans leurs grottes deux à trois mille chèvres et moutons et de l'eau douce dans leurs puits.

Ce blocus pouvait durer au moins un mois, et la colonne n'avait pas assez de vivres. Puis, bloquant les Ouled-Riah, elle eût été attaquée par les autres tribus, et elle se fut trouvée assiégée à son tour. […] S’il eût fait cela, s'il eût été la cause de la perte des autres colonnes, quel sanglant et juste reproche n’eût-on pas lui adresser ? Je ne crois pas qu'aucun de ceux qui connaissent l'Afrique ait pu le blâmer.

Trois mois après, les Arabes massacraient par surprise la garnison de Djemma-Ghazaouat, et sur trois cent cinquante soldats commandés par le lieutenant-colonel de Montagnac, quatorze seulement survivaient à la défense de Sidi-Brahim. »

Ernest Capendu (1826-1868). La Popote, souvenirs militaires d'Oran, Paris, Amyot, 1865.

mardi 23 mars 2010

Les "honteuses habitudes" des Algériens dénoncées par un Français (1853)


Un Maure, par Jean-Léon Gérôme (1824-1904).

« Ceux qui connaissent les mœurs [des] Arabes savent combien ils sont adonnés à la sodomie.

[…] Le dernier dey d'Alger avait ses mignons ; presque tous ses beys et un grand nombre de ses officiers imitaient son exemple. Un an après notre arrivée en Afrique (1831), cet usage honteux existait encore. Ceux de nos soldats qui étaient doués d'une jolie figure eurent à repousser les propositions dégoûtantes des Algériens.

Quelques peuplades du Sahara algérien ont encore conservé ces honteuses habitudes. A Ouargla (cf. Le Sahara Algérien, par le lieutenant-colonel Daumas, 1845, un vol. in-8°, p. 78), par exemple, les mœurs de la population entière sont fort dissolues. Non seulement on retrouve près des murs de la ville et sous la tente ces espèces de lupanars qui se recrutent des belles filles du désert ; mais on y trouve des mignons qui font métier et marchandise de leurs débauches. Ce sont de très jeunes gens qui vivent à la manière des femmes, se teignent comme elles les cheveux, les ongles, les sourcils ; ils sont, il est vrai, généralement méprisés et relégués dans la classe des filles publiques, mais ils vivent, ce qui prouve que leurs compatriotes, avec leurs dédains affectés, sont, en secret, plus qu'indulgents.

A certaines époques de l'année, Ouargla a d'ailleurs ses saturnales, son carnaval avec ses débauches, ses mascarades et son laisser-aller nocturne. Mais ce qui prouve bien le relâchement général des mœurs de ce pays, c'est que la femme adultère qui, d'après la loi musulmane, doit être battue de lanières et lapidée, est beaucoup moins sévèrement punie à Ouargla que dans les autres parties du territoire arabe. Elle y est seulement répudiée et châtiée par son mari.

Le goût prononcé des Arabes pour cet acte bestial est toujours le même ; ce sont des faits notoires et des plus connus à Alger. Il paraît même que les Français y sont assez enclins.

Une mulâtresse, nommée Zohra, racontait devant moi, au dispensaire, qu'un soir, vers minuit, un coup frappé à sa porte l'avait réveillée; qu'elle s'était levée et avait introduit dans sa chambre un individu très bien mis, accompagné, à son grand étonnement, d'un jeune Maure. Interrogé par elle, le visiteur s'expliqua et accompagna sa réponse de deux pièces de cinq francs qui levèrent les scrupules de Zohra. Il en résulta un double et monstrueux accouplement accompli simultanément.

Dernièrement la Cour d'appel d'Alger eut à juger une affaire des plus scandaleuses, celle de la rue des Marseillais. La chose était organisée en grand. Des enfants allaient, le soir, sous les arcades de la rue Bab-el-Oued, recruter des amateurs qui, une fois amenés dans le repaire, étaient, bon gré mal gré, forcés de s'exécuter. Il paraît que des objets très compromettants pour leurs propriétaires ont été saisis dans cette maison pendant le cours de l'instruction.

Un des spectacles les plus pénibles pour l'observateur, c'est surtout le scandale de celle dépravation anticipée de la jeunesse et de l'enfance. A Alger, ce ne sont pas seulement des femmes qui exercent le honteux métier de la prostitution ; à chaque pas, sur la place même du Gouvernement (promenade de la ville), et à chaque coin de rue, vous rencontrez des enfants, des petits garçons de dix et douze ans qui vous adressent les provocations les plus tenaces et vous font les propositions les plus obscènes.

Nous sommes fort porté, dit le docteur Jacquot, à attribuer ces rapprochements animaux à ce que, en Orient, les femmes, presque toujours renfermées, ne sortent que voilées : les désirs des sens ne trouvant point d'aliment dans la vue de ces masses informes de draperies ambulantes, se trompent d'objets, et s'adressent à tout ce qui présente, sans voile, des formes arrondies et une peau délicate. C'est la séquestration trop absolue des femmes qu'il faut en accuser. Plus les passions sont vives dans ces climats, et plus on a gêné les femmes ; c'est pour les garder qu'on a mutilé des hommes, qu'enfin on a inventé des eunuques.

On doit peut-être chercher la cause d'une pareille dépravation, qui pervertit et dégrade l'instinct naturel du sexe masculin, dans le mépris qu'inspire aux Maures et aux autres peuples orientaux la faiblesse d'un sexe qui, leur accordant ses faveurs sans leur opposer assez de résistance, doit nécessairement, par celle soumission passive à leurs moindres velléités, loin d'exciter et d'aiguillonner leurs désirs, leur inspirer bientôt la satiété et le dégoût. »

Edouard Adolphe Duchesne, De la prostitution dans la ville d'Alger depuis la conquête, Paris, J.B. Baillière, Garnier frères, 1853.