vendredi 18 juin 2010

"La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens" (B. de Villiers, 1870)

« Il est bon qu'on sache que la foi n'est pas morte au beau pays de France, quoi qu'en dise M. Louis Veuillot, le poète des Couleuvres ; et que, fut-elle bannie du reste de la terre, on la retrouverait toujours florissante en la coquette cité des Andelys […]

Vers la partie la plus déclive du Grand-Andely s'élève un immense tilleul, à végétation splendide et âgé d'une série de siècles, dont le tronc largement creusé pourrait contenir une chapelle confortable. […] La tradition veut que l'arbre ait été planté par la reine Clotilde, quand elle vint de Rouen à Andely pour y faire construire un monastère. […] Au pied du tilleul, et baignant ses racines, se trouve la fontaine miraculeuse. Les archéologues sceptiques veulent que ce soit tout bonnement une piscine ou nymphée gallo-romaine, les mécréants ! […]

La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens. On vient s'y baigner, boire et acheter de son eau de cinquante lieues à la ronde. J'ai évalué, cette année, le nombre des pèlerins à quatre mille au moins. Quatre mille étrangers de plus dans une bourgade de cinq mille habitants, cela ne laisse pas que de jeter sur la place un joli tas de gros sous. Aussi tout le monde, clergé, municipalité, habitants, ont-ils, depuis longues années, compris l'importance de l'aubaine. […]

Personne ne croit au pèlerinage, mais chacun s'en fait le comparse, le compère. "Plus la cérémonie sera belle et pompeuse, plus il viendra d'étrangers et de dupes; plus les uns gagneront d'argent, plus s'amuseront les autres," écrivait à ce propos, on 1835, le spirituel bâtonnier du barreau andelysien, notre regrettable ami feu D.-F. Mesteil, dans ses intéressantes Lettres critiques sur les Andelys— maintenant rarissimes et rachetées au poids de l'or […]. Aujourd'hui, comme en 1835, le spectacle est le même. "Aucun citadin ne se baigne, mais beaucoup attendent après la fontaine pour effectuer un payement : on promet l'argent de son loyer pour après la Sainte-Clotilde." Elle rapporte tant aux aubergistes, cafetiers, hôteliers, marchands de chapelets, etc., etc., qui s'entendent comme larrons en foire pour plumer le pèlerin !

Procédons par ordre, et narrons épisodiquement la cérémonie. Elle a lieu le 2 juin, veille de la fête de sainte Clotilde, cette patronne des Andelys étant morte un 3 juin quelconque entre 531 et 539.

Bien avant le lever du soleil, les pèlerins affluent en ville par toutes les routes. Les uns apportent leurs vivres de trois jours dans d'immenses paniers; presque tous sont armés de bouteilles en grès, de gourdes, pour emporter de la précieuse eau qu'on paye deux sous le verre, et bien plus cher si on n'a pas eu la sage précaution de se munir d'un récipient au départ. Il en est qui apportent une dame-jeanne pleine de cidre, de poiré; cette boisson bue, ils font remplir à la fontaine leur immense vase, et, de retour au pays, vendent aux enchères l'eau sainte! Ils rentrent ainsi dans leurs frais de route, et au centuple.

Tous débarquent à l'église Notre-Dame et s'y installent dans les postures les plus pittoresques. Beaucoup y mangeront, boiront, coucheront, dormiront jusqu'au lendemain. La maison de Dieu est hospitalière avant tout. Au dedans et au dehors grouille toute une vermine de truands et de gueux béquillards, tous plus ou moins éclopés, cul-de-jatte, bossus, idiots, crétins, bancroches, manchots, moignons sanglants, caliborgnes, aveugles, goutteux, goitreux, eczémateux, dartreux, chancreux, éléphanliaseux, galeux, paralytiques, épileptiques, etc. Toutes les hideurs humaines! C'est l'escorte habituelle; ils vivent, eux aussi, ces misérables bipèdes, du pèlerinage et de ses produits. Ils sont les coryphées indispensables dans cette grande momerie chrétienne. Toute la journée, les messes succèdent aux messes. Entre l'office solennel et les vêpres, les pèlerins se livrent aux petites pratiques que nous allons énumérer :

Se faire dire un évangile. — Habitude presque exclusivement normande, qui se pratique comme suit : le pèlerin s'agenouille au seuil d'une chapelle, où est de planton un prêtre, qui se met aussitôt à réciter avec une extrême volubilité le premier texte latin venu d'un évangile quelconque, auquel le pèlerin n'entend goutte. Cette prière est récitée sur la tête du pèlerin, que le prêtre couvre de son étole. A côté, un acolyte tend son bonnet carré en guise de bourse, où, à chaque évangile, doit tomber un patard (décime) au minimum. Le paysan normand sait compter. J'en ai vu se faisant réciter des évangiles à la douzaine ; jamais je n'ai vu tomber dans le bonnet carré plus d'un gros sou à la fois. Le prêtre s'interrompait; le pèlerin mettait la main à la poche puis jetait son patard dans le bonnet carré, et toujours ainsi. Pas d'erreur possible dans l'addition avec ce sage système.

Mettre un cierge. — Les cierges se mettent partout. Un essaim de jeunes filles, douze à seize ans, jolies, parées, ont été réunies et catéchisées ad hoc. Ce gracieux bataillon sacré est distribué par pelotons dans les chapelles et la nef, pour quêter, vendre des amulettes et des cierges qu'elles allument à celui qui brûle devant la statue de la sainte. Elles vont, criant d'une voix féline: « N'oubliez pas la bonne sainte, s'il vous plaît ! » — Il y a rivalité de gros sous entre elles; elles luttent à qui allumera le plus de cierges, comme plus tard à qui allumera le plus de cœurs ! Quelques-unes ont l'air assez espiègle pour inspirer des craintes aux pèlerins méfiants, et il n'est pas rare de voir une vieille femme rester en prière devant son cierge pour le regarder brûler et s'assurer que la donzelle qui le lui a vendu ne le fera pas fondre par malice.

Faire toucher. — Ce n'est pas là le moins plaisant […] On fait toucher surtout dans la chapelle de la sainte, où est la plus grande image. Un sacristain est là, muni d'une perche; on lui donne divers objets : chapelets, missels, images, bagues, bouquets ; il attache l'objet au bout de sa perche et le porte à la figure de la sainte, puis à la poitrine, puis à gauche, à droite, imitant le signe de la croix. Dans les moments de foule, le sacristain se sert d'une fourche, de sorte qu'il fait toucher deux objets à la fois et double ainsi son bénéfice. On touche tout, et le plus les petits enfants, qui glapissent effrayés. Il en est qui font toucher panier à salade, parapluie, bâton, tabatière, besicles, bonnet de coton, sabots. J'en ai vu un qui faisait toucher sa montre, parce qu'elle était dérangée; ce qu'avisant, son voisin voulait faire toucher sa femme, de crainte qu'elle ne le devint !

La chapelle où on touche est décorée de peintures et d'ornements; mais cela ne vaut pas les bâtons, les béquilles et les jambes de bois qui paraient jadis son enceinte; trophées de guérison parlant à la vue du pèlerin, comme le chapelet de dents du docteur Turquetin ou le ténia en bouteille d'un opérateur forain, et attestant que bien des infirmes étaient retournés sans leurs maux puisqu'ils en avaient laissé le signe et le soutien. Une béquille, c'est presque une croix; de là sa puissance sur le chrétien qui attend miracle. […]

Pendant qu'à l'intérieur de l'église on se livre à toutes ces pratiques mercantiles, à l'extérieur sont dressées des tentes et baraques où se vendent pêle-mêle chapelets, scapulaires, christs de tous formats et de toutes matières et couleurs, médailles bénites, bagues de saint Hubert contre les morsures des chiens enragés, etc., etc. Puis, des tables où fume le gros cidre mousseux, où s'étalent en pyramides saucisses, fouaces, cervelas à l'ail; des fourneaux sur lesquels frit l'odorant boudin, où mijotent la crêpe et le pet-de-nonne, cuit l'andouille, durcit la gaufre dorée. A côté, on exhibe des phénomènes, veaux à deux tètes, moulons à six pattes dont les journaux officiels du département ont déjà établi la renommée.

Sur la place, ornée d'une halle qui ne fait pas honneur à l'édilité andelysienne ni à son architecte, on fait d'autres tours de passe-passe; on arrache des dents, on vend des drogues pour toutes maladies. Ainsi, saltimbanques, baladins, empiriques, attrape-niais au dehors comme au dedans. Un mur sépare le charlatanisme sacré du charlatanisme profane. Ici, comme là, les jongleries se payent et se payent le même prix. Le jour de Sainte-Clotilde, il n'y a pas plus loin de la vraie religion chrétienne à ce qui se passe à côté de l'église qu'à ce qui se passe dedans.

A l'issue des vêpres, a lieu le défilé de la procession. On croit fermement qu'il ne pleut jamais pendant le trajet. J'ai vu la pluie démentir celle superstition. Qu'importe, au reste, puisque beaucoup vont s'aller tremper dans la fontaine miraculeuse ?

La procession – clergé, pèlerins, mendiants – grossie chemin faisant d'une tourbe de curieux, bonnes femmes, gamins, sortant de l'église, se rend en grande pompe à la fontaine. Les cierges sont allumés, les clairons sonnent, les casques de pompiers rutilent au soleil : c'est imposant ! […]

La procession est arrivée à la fontaine. Il va y avoir des miracles ! Les pèlerins sont tout yeux et tout oreilles. Les plus ingambes et les mieux payants sont déjà dans l'enceinte, à moitié déshabillés, attendant que le bain soit prêt. Voici comment on le prépare. Ne riez pas !

Pour singer autant que possible la toute-puissance divine qui a changé l'eau en vin, on change ici le vin on eau. C'est-à-dire qu'on répand dans la fontaine quelques pintes de vin qui la colorant à peine. Le vin a été recueilli d'avance par les sonneurs chez les dévots des deux Andelys, et ce mélange do diverses qualités de vin, fort aigre de sa nature, est en effet bon... à jeter à l'eau. […]

Cette opération accomplie, le clergé s'en va. Immédiatement, tous les pèlerins entrés, qui ont fini de se déshabiller pendant la préparation du bain, de se précipiter dans la fontaine. Le premier plongeon garantit le miracle, assure-t-on. Aussi jugez du pugilat auquel se livrent parfois ces enragés fidèles, dont quelques-uns ont payé leur écu de cinq francs pour entrer avant tout le monde !

Ceux qui se conforment à la stricte tradition gardent leur chemise avec soin ; d'autres se baignent nus et trempent leur chemise après. C'est variété d'idées; mais nous pouvons garantir que, en général, homme comme chemise ont grand besoin de lessive.

Cette année, la majorité des pèlerins s'est baignée sans chemise. Nous en avons vu une cinquantaine à la fois s'exhiber ainsi : si c'était édifiant, ce n'était pas propre, à coup sûr. Nous conseillons aux amateurs do ne dîner qu'au retour, et non avant de faire visite à la baignade. C'est le cas de dire du spectacle qu'il est bête... à faire vomir !

Une pratique habituelle aux baigneurs, c'est de se frotter mutuellement : plus on se frotte, plus il y a de chance de guérison. L'axiome latin est mis en action : A sinus asinum fricat.

Quelquefois, dans tout ce pêle-mêle, une chemise, un pantalon, une bourse disparaissent. Les pèlerins montent la garde réciproquement autour de leurs bardes; j'en ai vu se baigner avec leur parapluie et leur panier sur le bras, crainte d'en être dépouillés par quelque main sacrilège.

A la dérobée, on peut plonger un regard dans le compartiment des dames. On y voit de grosses crasseuses créatures, peau de crapaud, vrais éléphants, plus mafflues que La Femme sortant du bain de maître Courbet. Elles sont soutenues sur l'eau par leur grosse chemise imperméable, en toile écrue, qui se change en ballon... C'est comique et hideux, ne regardons plus...

Dans les deux compartiments, même cohue, mêmes hurlements. On crie, on jure, plus qu'on ne prie; on se bouscule, on se pousse, on tousse, on renifle et crache l'eau puante, on secoue son poil hérissé, on grelotte des épaules...

Tout à coup le cri espéré : miracle! Miracle ! se fait entendre et vole de bouche en bouche ; un ou deux baigneurs, pour le moins, se précipitent hors de la piscine, achètent un cierge et le brandissent en criant comme des sourds : miracle! Miracle ! Puis ils se rhabillent, accrochent leurs béquilles, devenues inutiles, à la place indiquée par le gardien.

La foule s'ouvre devant ces miraculés que les pèlerins portent en triomphe... et qui ne reparaissent plus, emportant avec eux le secret du miracle opéré en leur personne. C'est assez cependant pour que, deux jours après, Le Moniteur de l'Eure ou L’Annotateur des Andelys relate la miraculeuse guérison, à la sanctification de ses lecteurs et pour entretenir le feu sacré du crétinisme parmi les naïves populations. »

A. L. R. Boué de Villiers, La Normandie superstitieuse. Le pèlerinage de la fontaine Sainte-Clotilde, aux Andelys. Les saints grotesques. vol. 2, Paris, Le Chevalier, 1870.

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