lundi 28 juin 2010

Une journée à l'école de natation : 1ère partie (E. Briffault, 1845)

(Dessins de Bertall).

« Une journée à l'école de natation est un des plus piquants tableaux de mœurs de la vie parisienne; elles s'y montrent nues.

Les portes sont ouvertes de bonne heure ; le matin, l'école est visitée par quelques nageurs consciencieux, qui se baignent avec amour, et chez lesquels le plaisir lui-même tient toujours un peu du devoir ou de l'affaire. La familiarité s'établit entre ces baigneurs habitués et les employés; on cause pêche, natation et rivière; les mariniers jettent le filet en attendant que la journée commence. Vers dix heures, les premiers baigneurs sont partis; le plus grand nombre a déjeuné avec un cigare apporté du dehors; quelques-uns ont savouré modestement, mais avec un de ces appétits de nageurs, qui est de la famille de l'appétit de chasseur, un déjeuner invariablement composé d'une saucisse, d'un petit pain et d'un petit verre d’eau-devie ; c'est un menu primitif que nos ancêtres nous ont légué. Le matin, il y a beaucoup d'enfants qu'on désigne familièrement sous les noms de gamins ou moutards. Vers midi, l'école s'anime et se peuple; mais la foule, qui commence à grossir, n'emplit pas les bassins; tous ces gaillards-là sont des viveurs plutôt que des nageurs ; ils viennent, ces Sardanapales et ces Balthazars d'eau douce, goûter le plaisir du déjeuner tout nu, variété divertissante du déjeuner à la fourchette. Les omelettes et les œufs sur le plat foisonnent dans ce sybaritisme. D'autres bandes suivent les premières, et alors s'organisent des déjeuners que le boulevard Italien et la rue Montorgueil pourraient envier. Le bain reste désert et l'eau n'est fréquentée que par quelques jeunes gens à jeun et ceux qui se baignent du bout des pieds en attendant que les côtelettes soient cuites; on entend quelques explosions de bouteilles de vin de Champagne ; le café, le gloria et le punch parfument l'atmosphère; le cigare fume partout. Sommes-nous chez Véfour ou à l'école de natation ? C’est fort difficile à deviner. "Garçon. mon bifteck ? — Voilà ! — Ma friture ? — Voilà ! voilà ! — Notre poulet sauté ? — Voilà! voilà ! voilà !"


Le tour de l'école de natation arrive enfin ; les déjeuners expirent, à moins, ce qui n'est ni rare ni surprenant. qu'ils ne se prolongent pour se joindre au dîner. Les déjeuneurs font la sieste dans l'attitude des veaux qu'on expose à Poissy, un peu partout, sur les bancs, sur le divan, dessous ou dessus les tables, sur le plancher nu ou sur le long tapis qui s'ouvre sur le sol des galeries. Il est deux heures : vienne le maître de nage. […] Son costume est traditionnel; en été, il porte le pantalon blanc et la veste blanche, la chemise rose, les bas à côtes rondes, alternant de rouge et de blanc, la large ceinture rouge; ses souliers ont la coquetterie de l'escarpin des muscadins, et n'ont pas détaché la large boucle ; il a sacrifié sa queue et ses cadenettes, il est à la titus, mais il n'a pas renoncé à la grande boucle d'oreille d'argent et à la grosse épingle; l'ancre est toujours l'emblème dont il se plaît à parer ses joyaux. Sa figure bronzée est encadrée par d'épais favoris; tout en lui témoigne de sa force et de son expérience.

Au moral, le maître de nage a cette vanité que Molière a donnée à ses maîtres d’armes, de danse, de musique et de philosophie; il met l'art de la natation avant et au-dessus de tous les autres […] Cette bonne opinion de la science qu'il professe se réfléchit dans ses sentiments et dans son langage. Quoique marin de rivière, il ne se pique point de politesse, il ne s'humilie pas et ne se courbe sous aucune main; il a une superbe indépendance ; mais il ne va pas jusqu'à la rudesse; il a du monde à sa façon, et il est un peu plus poli avec les gens qu'il ne le serait avec son caniche. Le maître de nage s'ennuie de ne rien faire ; l'oisiveté l'irrite, non point par amour du travail, mais parce qu'il ne gagne rien les bras croisés ; il aime le repos qu'il goûte au cabaret après une journée laborieuse et productive; il est sobre, et, quand il ne s'enivre pas, il vit de peu. Lorsque la leçon donne, le maître de nage s'humanise et devient presque doux ; mais, quand la leçon ne donne pas, son humeur est massacrante : alors c'est un loup de mer. Il a horreur de ce qu'il nomme les mauvaises pratiques, à la tête desquelles il place les élèves des collèges et des pensions, qui ne peuvent pas économiser sur leurs semaines de quoi lui donner un pourboire. Ce qu'il lui faut, ce sont des gentlemen, des petits barons allemands, ou des princes russes en bas âge, conduits par leur gouverneur, et qui ont toujours la pièce blanche pour payer ses petits soins. Les grands et longs adolescents, les hommes d'âge mûr, sont pour lui de véritables poules au pot ; il les endoctrine si bien sur l'excellence de tout ce qu'il va leur enseigner, qu'ils ne peuvent faire moins que de se montrer généreux. Le maître de nage, dans l'exercice de ses fonctions, tient beaucoup du recruteur et surtout de l'instructeur qui dresse les conscrits. Il en a la voix et les intonations; il ressemble aussi au maître d'armes.

"Allons, monsieur (ou jeune homme), attention ! Les coudes au corps... Ferme!... et ne bougeons pas! le premier mouvement s'exécute en allongeant vivement les bras en avant, et votre coup de jarret bien écarté. — Une, deux... ferme!... N'ayez pas peur... — Allons, monsieur (ou jeune homme), pour achever l'impulsion, rapprochez vivement les cuisses; tendez les jarrets ; écartez les mains à plat sur l'eau. — Une, deux, trois ! allons, ferme! C'est bien monsieur (ou jeune homme). — Maintenant nous allons passer au second mouvement, pour respirer. — Les bras en demi-cercle, appuya sur l'eau; respirez ; ployez les jarrets; rapprochez les talons; remettez-vous comme en commençant. Allons, ferme ! — Ce n'est pas ça, je vais vous répéter; mais je me sèche le gosier, pensez-y, monsieur." Ce monologue glisse le long d'une corde; à un bout est suspendu l'élève qui baigne dans l'eau ; c'est le patient ; à l'autre extrémité on rencontre le maître de nage, marchant sur le bord, et penché sur l'eau. Il n'est pas rare que le maître de nage fasse boire un coup d'eau à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas lui faire boire un verre de vin.

Ces leçons dans l'eau sont quelquefois précédées de leçons à sec ; tantôt on fait répéter debout les mouvements de la natation, tantôt ou suspend par des sangles, dans l'air, ceux que l'eau effraye trop. — Sous sa brusquerie apparente, le maitre de nage, ce grognard de la Seine, est doux et bienveillant ; il ne fera jamais de mal à ceus même dont il croit avoir le plus à se plaindre ; il est bon pour l'élève ; ses petites vengeances et ses mouvements de mauvaise humeur ne vont pas, ainsi qu'il le dit lui-même, au delà d'une gorgée. Il est rempli de sollicitude; sa vigilance et son dévouement n'ont pas de bornes; de l'œil il surveille la faiblesse des uns, l'imprudence et la sottise des autres.

L'éducation du nageur, commencée par la sangle, continue par la perche, c'est une gaule de sauvetage au moyen de laquelle ou suit chaque brassée, comme les bras d'une mère ou d'une bonne suivent les pas d'un enfant; à la moindre hésitation, la perche protectrice que tient le maître de nage est présente et secourable. Ces fonctions demandent une attention soutenue, dont le surveillant ne s'écarte jamais. De la rive, il donne des conseils aux nageurs ; il répond ans questions qu'on lui adresse sur tous les points de l'art; mais il veut qu'on reconnaisse ces services : un cigare, la goutte et tous les petite présents qui entretiennent l'amitié lui sont fort agréables. Le maître de nage et tous les hommes de sens n'admettent aucun des moyens factices inventés pour soutenir le corps sur l'eau : les vessies, les ceintures ballonnées et les gilets de liège sont proscrits par lui ; la sangle, la perche, un bon vouloir, du calme et de l'application, les livres et les instruments du nageur. »

Eugène Briffault, "Une journée à l'école de natation",  Le Diable à Paris. Paris et les Parisiens : moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... Paris, J. Hetzel, 1845.

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