dimanche 6 juin 2010

"A vouloir pénétrer le monde des esprits, on risque fort de perdre le sien… » (O. Comettant, 1859)

« Le monde des esprits. A propos d’un fragment de sonate dicté par l’esprit de Mozart.


Mozart est mort à Vienne le 5 décembre 1791. Il n’en continue pas moins de composer de la musique, comme aux plus beaux jours de sa vie. On est mort, mais on ne se porte par moins bien pour ça, s’il faut en croire les adeptes de plus en plus nombreux du spiritisme.

Qu’est-ce que le spiritisme me demanderez-vous ? A cela je réponds d’après l’Evangile selon Allan Kardec : le spiritisme est fondé sur l’existence des êtres intelligents et invisibles qui peuplent l’espace et qu’on nomme esprits. Les esprits sont partout, à nos côtés, nous coudoyant et nous observant sans cesse. […]

Tous les morts, il est vrai, ne se montrent pas bons vivants ; il est des esprits chagrins qui voient tout en noir ; il en est de bons et de méchants, de savants et d’ignorants, de sincères et d’hypocrites. Il est aussi des esprits sérieux qui pensent au solide et qui, dans la prévision où ils s’incorporeraient une seconde fois et reviendraient sur la terre, songent à leur avenir et se créent pendant leur mort des ressources pour leur vie. Ceux-là ont formé, avec le libraire du Palais-Royal Ledoyen, une association des plus heureuses pour l’édition de leurs ouvrages d’outre-tombe. Un médium s’est chargé d’écrire sous l’inspiration des morts les précieuses élucubrations littéraires, scientifiques et musicales que M. Ledoyen édite avec recueillement, et qu’il vend ensuite très cher, par respect pour la mémoire des défunts. M. Ledoyen reste seul, il est vrai, dépositaire des sommes provenant de ces ventes qui se multiplient de plus en plus ; mais il promet de donner à chaque esprit la part de bénéfices qui lui revient. Une seule condition est posée pour le règlement des comptes ; il faut que l’esprit s’incorpore de nouveau et qu’il se présente muni de papiers en règle prouvant son identité et attestant son séjour dans le Royaume des morts. La prudence la plus élémentaire commandait cette mesure. Chaque esprit a son compte courant chez ce libraire, et sa caisse est toujours ouverte aux auteurs morts qui se présenteraient. Mais, jusqu’à présente, pas un seul esprit n’a encore réclamé ses droits d’auteur.

Mozart, pour parler plus exactement l’ombre de Mozart, n’a fait jusqu’ici qu’une seule petite opération avec M. Ledoyen. C’est l’édition d’un fragment de sonate en mi bémol de quatre pages et qui se vend 2 fr., prix net. Contrairement aux usages depuis longtemps établis dans le commerce de musique, l’éditeur des esprits ne fait aucune remise, il a cet esprit-là. J’ai donc, malgré ma qualité d’artiste que j’ai invoquée, payé 2 fr. les quatre pages de l’auteur de Don Juan. Il faut dire que Mozart s’est beaucoup dérangé pour venir parmi nous dicter ce fragment de sonate, et que, sur le bénéfice provenant de ce chef d’œuvre, son éditeur lui réserve sans doute, outre ses droits d’auteur, une prime convenable pour droit de vacation. En effet, l’illustre compositeur habite une charmante maison de campagne dans la planète Jupiter, et de Jupiter à la Terre, il y a loin. Mais il s’agissait pour Mozart d’une affaire, et, ma foi ! comme disent les hommes, les affaires avant tout.

C’est à l’excellent médium Bryon-Dorgeval que l’esprit du grand musicien a dicté sa dernière œuvre. S’il faut avouer toute ma pensée, je dirai que Mozart se néglise depuis qu’il est mort ; il a fait beaucoup mieux que cela de son vivant. C’est une mélodie très innocente, développée avec une prudence extrême et d’une harmonie qui craint de se compromettre. En somme, cela a bien la couleur de Mozart, mais de Mozart enfant […]

Le fragment dont il s’agit a été exécuté, dans une séance de la société spirite, par Mlle Devans, élève de Chopin. […] L’occasion était trop belle pour ne pas invoquer ces deux compositeurs. […] Après la musique, la dialogue suivant s’est établi entre le médium et les esprits de l’harmonie. Je cite textuellement la Revue spirite [cf. note] qui compte parmi ses abonnés les esprits (terrestres) les plus graves de l’Europe et de l’Amérique :

"Mozart :

1. Vous savez sans doute quel motif nous fait vous appeler ? - R. Votre appel me fait plaisir.
2. Reconnaissez-vous le morceau qu'on vient de jouer comme étant dicté par vous ? - R. Oui, très bien ; je le reconnais tout à fait. Le médium qui m'a servi d'interprète est un ami qui ne m'a pas trahi. (note d'Oscar Commettant : un ami qui ne trahit pas, ce n’est pas commun. Le médium a dû être flatté du compliment)
3. Lequel des deux morceaux préférez-vous ? - R. Le second, sans parallèle. (Il me semble que M. Ledoyen, éditeur de ce second morceau, a dû sourire avec satisfaction à cette réponse de Mozart. O.C.).
4. Pourquoi ? - R. La douceur, le charme y sont plus vifs et plus tendres à la fois. (Le mot vif, comme éloge, me semble heureux de la part d’un mort. O. C.).
5. La musique du monde que vous habitez peut-elle se comparer à la nôtre ? - R. Il vous serait difficile de la comprendre ; nous avons des sens que vous ne possédez pas. (Le sens commun, peut-être, qui manque à tant de mortels. O. C.).
6. Il nous a été dit que dans votre monde il y a une harmonie naturelle, universelle que nous ne connaissons pas ici-bas. - R. C'est vrai ; sur votre Terre vous faites de la musique ; ici, toute la nature fait entendre des sons mélodieux. (Il paraît que seule la terre fait exception, dans l’univers, en ce qui concerne la musique. Je m’en était douté, à entendre certaines composition que je ne peux pas désigner. O. C.)
7. Pourriez-vous jouer vous-même sur le piano ? - R. Je le pourrais, sans doute, mais je ne le veux pas ; c'est inutile. (Pourquoi cela serait-il plus inutile que de faire imprimer le fragment de sonate, et que d’établir le dialogue que nous rapportons ? L’ombre de Mozart se tait sur ce point. O.C.).
8. Ce serait pourtant un puissant motif de conviction. - R. N'êtes-vous pas convaincus ?
Remarque. On sait que les Esprits ne se prêtent jamais aux épreuves ; ils font souvent spontanément ce qu'on ne leur demande pas ; celle-ci, d'ailleurs, rentre dans la catégorie des manifestations physiques dont les Esprits élevés ne s'occupent pas.
9. Que pensez-vous de la publication récente de vos lettres ? - R. Elle a rappelé beaucoup mon souvenir.
10. Votre souvenir est dans la mémoire de tout le monde ; pourriez-vous préciser l'effet que ces lettres ont produit dans l'opinion ? - R. Oui, mais on m'a aimé, et l'on s'est attaché beaucoup plus à moi comme homme qu'on ne le faisait auparavant.
Remarque. La personne, étrangère à la Société, qui a posé ces dernières questions, confirme que tel a été en effet l'impression produite par cette publication.
11. Nous désirons interroger Chopin ; le pouvons-nous ? - R. Oui ; il est plus triste et plus sombre que moi.

Chopin


12. (Après l'évocation.) Pourriez-vous nous dire dans quelle situation vous êtes comme Esprit ? – R. Errant encore.
13. Regrettez-vous la vie terrestre? — R. Je ne suis pas malheureux,
14. Etes-vous plus heureux que vous ne l'étiez ? — R. Oui, un peu.
15. Vous dites un peu, ce qui veut dire qu'il n'y a pas une grande différence ; que vous manque-t-il pour l'être davantage? — R. Je dis un peu, par rapport à ce que j'aurais pu être ; car avec mon intelligence, j'aurais pu m'avancer plus que je ne l'ai fait.
16. Le bonheur que vous n'avez pas maintenant, espérez-vous l'avoir un jour ? — R. Assurément, cela viendra, mais il faudra de nouvelles épreuves.
17. Mozart dit que vous êtes sombre et triste ; pourquoi cela? — R. Mozart dit vrai. Je m'attriste, parce que j'avais entrepris une épreuve que je n'ai pas menée à bien, et je n'ai plus le courage de la recommencer.
18. Comment appréciez-vous vos œuvres musicales? — R. Je les estime beaucoup, mais parmi nous on fait mieux; on exécute mieux surtout on a plus de moyens. (Les esprits ont peut-être six doigts à leurs mains, ce qui leur donnerait une grande facilité pour exécuter les arpèges. Ecoutons. O.C.).
19. Quels sont donc vos exécutants? — R. Nous avons sous nos ordres (il paraît que Chopin est chef d’orchestre là haut) des légions d'exécutants qui suivent nos compositions avec mille fois plus d'art qu'aucun des vôtres; ce sont des musiciens accomplis ; l'instrument dont ils se servent est leur gosier, pour ainsi dire, et ils sont aidés par des instruments, sortes d'orgues d'une précision et d'une mélodie que vous semblez ne pas devoir comprendre. (Hum ! hum ! je crois que Chopin se moque un peu de nous avec ses orgues d’une mélodie que nous ne semblons pas devoir comprendre. Un musicien ne dit pas d’un orgue qu’il a une mélodie ; cette phrase serait tout au plus tolérable chez une personne qui ne connaîtrait ni le caractère essentiellement harmonieux de l’orgue, ni l’application du mot mélodie. Mais passons. O.C.)
20. Etes-vous bien errant ? — Oui; c'est-à-dire que je n'appartiens à aucune planète exclusivement.
21. Et vos exécutants, sont-ils aussi errants ? — R. Errants comme moi. (Si le chef d’orchestre et les exécutants sont errants, les orgues aussi sont errantes, et sans à claviers mobiles ! C’est très curieux, et je ne comprends pas bien, heureusement, voici Mozart qui vient à notre secours. O.C.).
22. (A Mozart.) Auriez-vous la bonté de nous expliquer ce que vient de dire Chopin? Nous ne comprenons pas cette exécution par des Esprits errants. — R. Je conçois votre étonnement ; nous vous avons pourtant dit déjà qu'il y a des mondes particulièrement affectés aux êtres errants, mondes dans lesquels ils peuvent habiter temporairement ; sortes de bivouacs, de camps pour reposer leurs esprits fatigués par une trop longue erraticité, état toujours un peu pénible."

A la bonne heure, mais il me semble qu’à force de vouloir pénétrer le monde des esprits, on risque fort de perdre le sien… »

Oscar Comettant, "Le monde des esprits", Le Siècle, n° 8963, 27 octobre 1859 (extraits).


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Note : article publié dans La Revue spirite (livraison de mai 1859) :

« MUSIQUE D’OUTRE-TOMBE. L'Esprit de Mozart vient de dicter à notre excellent médium, M. Bryon [Brion]-Dorgeval, un fragment de sonate. Comme moyen de contrôle, ce dernier le fit entendre à plusieurs artistes sans en indiquer la source, et en demandant simplement quelle couleur ils trouvaient à ce morceau ; chacun y reconnut sans hésitation le cachet de Mozart. Il a été exécuté dans la séance de la Société du 8 avril dernier, en présence de nombreux connaisseurs, par Mlle de Davans, élève de Chopin et pianiste distinguée, qui a bien voulu prêter son concours. Comme point de comparaison, Mlle de Davans a préalablement fait entendre une sonate composée par Mozart de son vivant. Il n'y a eu qu'une voix, non seulement sur la parfaite identité du genre, mais encore sur la supériorité de la composition spirite. Un morceau de Chopin a ensuite été exécuté par Mlle de Davans avec son talent habituel. On ne pouvait manquer cette occasion d'invoquer ces deux compositeurs avec lesquels on a eu l'entretien suivant :

[cf. entretien reproduit précédemment]

Le fragment de sonate dicté par l'Esprit de Mozart, vient d'être publié. On peut se le procurer, soit au Bureau de la Revue spirite, soit à la librairie spirite de M. Ledoyen, Palais royal, galerie d'Orléans, 31. — Prix net : 2 francs. — II sera adressé franco contre la remise d'un mandat de cette somme. »

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