vendredi 18 juin 2010

"Quelle ruche, quelle fourmilière en travail que cette infatigable race des industriels de la rue !" (V. Fournel, 1867)

"Tableau de Paris à 5 heures du matin", estampe, Imp.-lith. Pellerin à Epinal, 1875.


« Que faire en un fiacre, quand on est las de regarder les enseignes et les affiches par la portière, à moins d'écouter, à demi accroupi en son coin, la symphonie si monotone dans sa variété, si variée dans sa monotonie, qui s'élève incessamment de chaque rue de la grande capitale ? Prêtez l'oreille, et vous n'entendrez d'abord que le désagréable roulement des voitures sur le pavé ; puis bientôt s'élèvera à côté de ce bruit la discordante et criarde mélopée des mille cris de Paris.

Chaque industrie a sa gamme technique, chaque industriel a adopté dans le ton général une note qui le distingue. Pas un cri qui n'ait sa signification et sa philosophie, pour ainsi dire. Il y a de la symétrie dans cette variété, de l'ordre dans ce désordre, du raisonnement dans cette fantaisie : il faudrait n'avoir pas d'oreilles et pas de sentiment pour ne s'en point apercevoir. Marchands d'encre, de marée, de pommes de terre au boisseau, de mottes à brûler, de mouron pour les petits oiseaux, ramoneurs, saltimbanques, charlatans, casseurs de pierres, joailliers en plein vent, étalagistes des boutiques à cinq sous, cela crie, chante, accentue ses apostrophes et scande ses invitations sonores sur tous les tons et dans tous les modes. On dirait un carillon monstre, mis en branle par dix mille mains à la fois, et qui sème sur les pavés de la ville une pluie formidable de notes rauques, argentines ou criardes. Dès six heures du matin ce concert commence à s'élever, pour ne s'éteindre qu'à dix heures du soir et recommencer le lendemain, et ainsi tous les jours que Dieu fait.

Il faudrait un volume in-folio pour faire ressortir dignement l'art naturel et spontané qu'il y a dans tous ces cris des petites industries, leurs inflexions dramatiques, leurs savantes roueries, leur expression vivante et variée : depuis le récitatif classique et saccadé de la marchande de cartons, jusqu'à la fanfare à la fois mélancolique et provocatrice du marchand d'habits ; depuis l'exclamation naïvement passionnée de la poissarde ambulante qui s'extasie devant la fraîcheur et la beauté de ses maquereaux, jusqu'à la retentissante mélodie de la marchande d'huîtres à quatre sous la douzaine ; depuis l'annonce confiante, sereine et cavalière du vitrier, sachant qu'on cassera toujours des carreaux, et du marchand de coco qui ne s'inquiète pas de l'avenir, tant qu'il y aura des gamins, des provinciaux, des blanchisseuses, et que le Petit-Lazari restera debout sur sa base, — jusqu'à l'appel, plaintif et désespéré comme le râle d'un homme qui se noie, de l'Auvergnat porteur d'eau, qui semble se demander avec angoisse s'il pourra ajouter deux sous à son trésor, —jusqu'au rugissement inquiet du raccommodeur de fontaines qui, pour avoir embouché la trompette dans un dernier et sublime effort, n'en prêche pas moins au milieu du désert.

Ajoutons-y encore la mélopée, humble et suppliante comme une élégie, du collectionneur de bouteilles cassées, qui implore un don, tout en se posant en acheteur par une fiction qu'il ne faut pas prendre au sérieux ; puis la marchande de plaisirs, avec son cri langoureux, plein de mystérieuses promesses ; et le montreur de lanterne magique, avec sa modulation fantastique et tentatrice, qui fait involontairement songer aux merveilles des Mille et une Nuits.

Quelle ruche, quelle fourmilière en travail que cette infatigable race des industriels de la rue! Ils pullulent tellement à Paris qu'ils semblent germer dans la boue du macadam. Heureusement, sauf quelques pauvres diables qui ont grand'peine à se tenir en équilibre sur le dernier échelon du commerce des rues, ils ne vous arrêtent pas au passage, et se contentent d'implorer votre bourse, armés de leur seule éloquence.

Parmi ces Lazares de l'industrie, qui viennent s'asseoir au coin de la table, ou plutôt sous la table parisienne, pour s'y disputer les miettes qui en tombent, il y a toute une légion de parasites étrangers, lesquels, au rebours des hirondelles, s'en viennent, pour la plupart, avec les neiges et s'en vont avec les roses. Tels sont ces marchands de statuettes en plâtre qui répandent et entretiennent dans le peuple le sentiment des arts : ils vendent aux portières, aux ouvriers, aux petits commerçants, des Christs et des Vierges, des Jeanne d'Arc d'après la princesse Marie, des odalisques, des guerriers musulmans appuyés sur leur cimeterre, des épreuves , dans les prix doux, de la Vénus de Milo ou des plus beaux ouvrages de Pradier. Cette race se compose surtout de Piémontais indolents, grands et gros gaillards qui doivent être proches parents des lazzaroni, à en juger par l'abandon caractéristique avec lequel ils savourent les douceurs du farniente.

Ce sont des êtres bien différents, ces petits joueurs de vielle et de mandoline, venus de Naples pour la plupart, qui vous poursuivent avec tant d'obstination dans la rue et ne répondent à vos impatiences que par un cri étrange et moqueur, assez semblable au gloussement d'un oiseau. Et voyez un peu l'influence des climats ! Ces chétives créatures ont sous leurs haillons un air effronté, une belle humeur étonnante, de grands yeux brillants comme des escarboucles, et c'est d'une voix délibérée et d'un geste hardi, en pirouettant sur eux-mêmes, qu'ils vous demandent cette aumône, implorée par le petit Savoyard avec une humilité si piteuse.

Un air toujours sombre et triste, une allure qui rappelle vaguement la marmotte, un visage barbouillé de suie, défiant, maussade et peureux, que n'ont jamais éclairé ni un sourire ni un rayon de soleil, une mine grelottante et sauvage, tels sont les caractères extérieurs de ces pauvres êtres qui forment la grande tribu des ramoneurs. Vrais Savoyards de mœurs et d'aspect comme de naissance, ils portent leur livrée à la fois sur la peau et sur les habits, et n'ont garde de se décrasser, de peur de perdre leur cachet. Un ramoneur blanc et propre, quel contre-sens ! Ce serait comme un négociant qui aurait décroché son enseigne et crierait au public qu'il n'a point de chalands.

Voilà les véritables gagne-petit de l'industrie parisienne ; mais c'est par un déplorable abus de mots que l'on range sous le même titre quelques humbles commerçants qui, en amassant sou par sou, avec la patiente et tenace lenteur de la fourmi, arrivent au bout de l'année à des bénéfices souvent plus considérables que ceux de tel directeur d'un grand magasin des boulevards. Sont-ce bien des gagne-petit, ces marchands de marrons cantonnés dans un coin de trois pieds carrés, et qui, en certains jours, à la Toussaint par exemple, comme me le confessait un d'entre eux, placé pourtant dans une des rues les moins hantées de Paris, vendent pour quatre-vingts francs de cette marchandise, où presque tout est bénéfice pur et simple !

Et les porteurs d'eau, ces frères siamois des charbonniers, presque tous rentiers sur leurs vieux jours! Ordinairement, le même homme réunit les deux emplois, et il faut bien subir avec résignation les conséquences suspectes de cet étrange cumul. Un très-grand nombre de ces petits industriels, sur le compte desquels vous êtes porté à vous apitoyer, en passant devant les trous noirs qui leur servent de boutiques, sont propriétaires de la maison qu'ils habitent. Pendant deux ans, j'ai fait l'aumône de mes vieux habits, de mes vieux chapeaux et de mes vieux souliers à un charbonnier des environs du Luxembourg, que je voyais déjeuner chaque jour d'un oignon cru, et qui avait acheté, l'année précédente, la maison à cinq étages dont il partageait le rez-de-chaussée avec l'échoppe d'un savetier. J'ai rencontré, depuis, dix exemples pareils. »

Victor Fournel, Ce qu'on voit dans les rues de Paris, Paris, E. Dentu, 1867 (1ère édition : 1858)

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