jeudi 3 juin 2010

"Chodruc-Duclos, c'est le Messie de l'éternelle révolte..." (J. Arago & E. Gouin, 1843)

Chodruc-Duclos, dessin paru dans (anonyme), L'Homme à la longue barbe. Précis sur la vie et les aventures de Chodruc Duclos, suivi de ses lettres ; orné du portrait de ce personnage mystérieux et d'un fac-simile de son écriture. Paris, 1829.




« "Quel est-il ? quel est-il ?" vous demandait le passant qui tremblait encore de l'avoir coudoyé. [...]

Dix-sept années durant, il a glissé devant les curieux ébahis ; dix-sept années, pas une de moins, il a poursuivi sa course muette et vagabonde; dix-sept années il a vécu hautement dans ce que les autres appelaient la livrée de la misère et ce qu'ils eussent du nommer la pourpre de la mendicité. Entre les gueux il a été le roi, entre les révoltés du monde il a plané comme un aigle sauvage ; au-dessus de toutes ruines il a passé froid, sinistre, inviolable comme l'orfraie ou l'engoulevent de nuit.

On a plié, on s'est affaissé, on est tombé autour de lui, et il est demeuré seul, inflexible, dans les champs désolés de la grande bataille humaine. Et il avait été frappé pourtant, atteint dans le cœur, blessé à mort; mais il s'est redressé, il s'est acharné de ses deux mains après sa saignante meurtrissure; il l'a ouverte, étalée toute grande; et, la plaie mise à nu, il s'est avancé calme et impassible, il a traîné droite et altière son héroïque agonie, et il s'est tenu debout jusqu'à la fin dans la jeunesse de ses plus mâles allures. Il emportait la mort dans son sein, et il marchait, il marchait... […]

Quand une ville s'éteint, on lui montre de loin Pompéi ; quand un royaume s'écroule, on lui crie : "Voyez Rome." Quand un homme pleurait sur lui-même, se proclamant malheureux et misérable au-dessus de tous, on entraînait cet homme et, le posant au milieu d'une galerie du Palais-Royal, on lui jetait à là face un suaire noir et déguenillé, disant : "Ceci est plus malheureux et plus misérable que vous, car ceci s'appelle Chodruc-Duclos."

C'était comme le fossoyeur de tous les renversements, c'était comme une proie oubliée elle-même par la pelle funéraire, c'était un tronc foudroyé se relevant sous l'outrage et grandissant dans la menacé ; c'était peut-être le débris dé quelque vieux et âpre citoyen d'Herculanum qui; s'était échappé de son lit souterrain, nous revenait criblé des mille colères volcaniques et vivait dans la mort.

Sur cette lugubre face il y avait les sillons de tant et de si rudes événements ! Au seul aspect de ces derniers fragments d’existence, on devinait qu'elle s'était brunie et crevassée parce qu'elle avait approché trop près le soleil souverain. Au fond de cet incessant mutisme on entendait une voix qui avait parlé trop haute et trop pénétrante; dans ces mutilations de costume on reconnaissait les vêtements qui s'étaient heurtés aux lambris d'or, qui s'étaient frottés aux broderies.

Mais au-dessous de ces délabrements secoués par toutes les mauvaises brises, il s'admirait plus d'altière majesté que sous les splendeurs les plus fastueuses. Parce qu'il se drapait dans toutes les richesses de sa misère, on se prenait au désir de saluer cet orgueil comme l'Alexandre de Diogène, comme un Diogène, comme un Alexandre tout à la fois.

La tête belle et droite, le pas ferme, le regard scintillant et poignant, les mains derrière le dos, une barbe tombant par longues et grises cascades sur une large poitrine, il s'en allait traînant après lui ses longs et tenaces souvenirs, —chaîne d'or et de fer;—il s'en allait poussant du talon la dédaigneuse et lapidatrice humanité, — globe de marbre et de fange.

Quel abîme, cet homme! Après les hourras désordonnés et les tumultes sans quiétude, le silence de la tombe; après les fêtes et les parfums, les douleurs intimes et les haillons ; après les cortèges fous et infinis.... seul, tout seul dans sa mansarde lointaine, seul dans la grande cité des oublieux, seul dans ce grand univers des impitoyables ; sans une consolation, sans une amitié, sans un amour, sans un lien de la nature ou du cœur, sans autre spectacle que ce cercle humain se déroulant sans cesse, bien plus à nu, souvent bien plus délabré de l'âme que son juge examinateur ! seul au milieu des indifférences, des consternations, des railleries ! seul à côté de cette blanche mousseline que la coquetterie rajuste en retournant un regard de dégoût sur les guenilles frôlées en passant ! seul derrière cette rose joue d'enfant qui pâlit et se glace parce qu'elle a entrevu l'homme à la longue barbe ! seul sur le chemin de cet habit chamarré qui secoue avec dédain là poussière cueillie sur l'habit en lambeaux !

Oh ! qu'il a dû penser, cet homme ! Oh! qu'il a dû souffrir! Méprise qui voudra ces audacieux mépris de toute route frayée, maudisse qui voudra ces publiques malédictions de l'entourage de tous ; les cœurs bien placés pleureront et ne flétriront pas, plaindront et ne haïront pas ; parce que sa haine, à lui, ne s'est pas irritée de rien, parce qu'il a rougi sous l'affront et sous la répudiation avant d'insulter et de répudier; parce qu'enfin, s'il a été balayé honteusement par un morceau d'hermine brodée, il avait bien le droit, ce nous semble, de saisir dans sa revanche le premier lambeau venu pour en flageller les renégats.[…]

Et d’ailleurs, quel mal vous fait cet être inoffensif qui circule en paix auprès de vous ? Que vous importe son élégance ou son délabrement ? Est-ce aux vêtements que vous jugez l'homme? Et celui-là ne peut-il pas tout aussi légalement que vous cheminer dans cette voie ouverte à tout le monde ? Respirer votre air, est-ce donc y semer le poison ? Tout citoyen ne peut-il pas franchir cette rue, arpenter ces galeries? Toute créature de Dieu ne peut-elle pas venir se chauffer au soleil qu'il a donné pour tous ? Les chiens et les valets usent bien de ce privilège !

Ah! prenez garde à ne pas laisser l'habit dominer et trôner; il n'est pas, voyez-vous, de pire tyrannie que le despotisme de l'éclat. Les cardinaux— cette première hiérarchie des saintetés terrestres— les cardinaux portent costume rouge; les galériens — ce dernier échelon du crime—les galériens ont un costume rouge. D'un manteau de sang à un manteau de pourpre, où est la différence? […]

Chodruc-Duclos, c'est le Messie de l'éternelle révolte apparaissant aux Pharisiens ; c'est la vérité forte soulevant et secouant les sépulcres blanchis ; c'est le ministre de la loyale pauvreté précipitant de la tribune profanée l'impérieuse et lâche opulence ;  c'est le citoyen de l'univers heurtant, frappant partout, sans relâche, sans merci, l'usurpatrice indignité ; c'est le soldat du souvenir visant et mitraillant la poitrine des déserteurs ; c'est le pontife debout fulminant des autels du sacrifice la sainte excommunication ; c'est la populaire majesté bâtonnant la princière valetaille ; c'est la virginale indépendance faisant rougir le dévergondage de l'oppression ; c'est le cynisme de l'exemple faisant passer sous la fustigeade le cynisme de la cafarderie ; c'est la nudité de la vengeance faisant passer par les honnissements de la foule la nudité de l'infamie ; c'est le fer de la vendetta braqué sur ce que n'atteint pas la loi ; c'est la hache du franc-juge attendant au passage l'impunité ; c'est le grand se faisant petit ; c'est le costume de l'éblouissement endossant le costume de l'opprobre; Henri VIII, bourreau, pour supplicier l'adultère du trône et de l'ingratitude.»

Mémoires de Chodruc Duclos, recueillis et publiés par Jacques Arago (1790-1855) et Édouard Gouin, tome I, Paris, Dolin, 1843.

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