mercredi 26 mai 2010

"...de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale" (A. Assolant, 1856)


William Walker (1824-1860), président du Nicaragua de 1856 à 1857.


« Le Nouveau-Monde a ses héros comme l'ancien. Des deux côtés de l'Atlantique, on se tue glorieusement, mais avec des résultats bien différents. Pendant que quatre ou cinq cent mille hommes se disputaient en Crimée les ruines d'une ville écrasée sous les bombes, cinq cents Américains des États-Unis, sous la conduite de Walker, s'emparaient du Nicaragua, c'est-à-dire d'un pays qui est presque aussi vaste que l'Angleterre et le pays de Galles, et qui sera dans quelques années le centre des communications de la Chine, des Iles de la Sonde, de Java, de Bornéo, des Iles Sandwich et de l'Australie avec les États-Unis, le Mexique, la Nouvelle-Grenade, le Brésil et l'Europe. Mais qui se souciait en France, en Allemagne, en Italie, en Russie, de Walker et du Nicaragua ? L'Angleterre seule s'en émut. Dès qu'une nation voisine ou éloignée s'agrandit de quelque côté que ce soit, elle est sûre d'attirer l'attention inquiète du gouvernement anglais. Aucune nation ne parle plus souvent et plus haut de sa philanthropie et de sa tendresse pour tous les autres peuples, et cependant aucune nation peut-être ne rencontre moins de sympathies dans le monde entier. D'où vient ce désaccord apparent? d'où vient que tant d'ingratitude récompense tant de dévouement? C'est qu'au milieu de ses protestations libérales, on sent toujours chez la race anglo-saxonne un fonds d'égoïsme et d'avidité qui est un de ses caractères, et qui l'entraîne à exercer une surveillance jalouse d'un bout à l'autre du monde.

Selon les journaux anglais, Walker est un brigand digne de la potence; ses soldats sont des assassins et des bandits, et les banquiers qui font les frais de l'entreprise, des spéculateurs avides qui trafiquent du sang et de la liberté des peuples. Il y a bien, il faut l'avouer, quelque chose de vrai dans ce portrait peu flatté; mais la jalousie nationale en a tracé les principaux traits. On verra bientôt ce qu'il en faut croire. D'un autre côté, suivant les journaux de New-York, du Kentucky et de la Louisiane, Walker est un héros, martyr de son enthousiasme pour la liberté. Ses amis, l'élite des honnêtes gens du Nouveau-Monde, n'ont en vue que le bonheur des hommes et la prospérité de l'Amérique centrale. Ils se partaient, dit-on, les meilleures terres du Nicaragua et le contenu des caisses publiques; mais ne faut-il pas que le prêtre vive de l'autel ? Enfin c'est à leurs efforts qu'on devra le percement si désiré de cet isthme qui est le seul obstacle au commerce de quatre continents et aux progrès de la civilisation.

Parmi ces assertions contradictoires et affirmées de chaque côté avec une chaleur égale, il est assez difficile de se décider. Jusqu'ici cependant, dans l'opinion de l'Europe, les Anglais ont l'avantage; mais cet avantage vient principalement de ce qu'ils ont seuls la parole dans le débat. Très peu de gens en Europe lisent les journaux américains. Ceux qui les lisent sont prévenus contre la presse yankee par les habitudes d'exagération et de criaillerie communes à toutes les républiques démocratiques, et ne réfléchissent pas que, pour mentir avec des formes plus polies et plus sociables, on ne ment pas avec moins d'impudence dans les monarchies. Aussi voit-on s'établir sans contradiction l'opinion que les Yankees sont une race de gens sans aveu ni scrupule, qui ne connaissent d'autre droit que la force et d'autre loi que leur bon plaisir. Pour nous, qui malheureusement sommes trop désintéressés dans la querelle, nous pouvons, sans flatter personne, suivre les traces de la vérité parmi ces témoignages divergens. A cette distance, l'histoire est impartiale. L'espace a, comme le temps, la propriété de mettre les objets à leur vrai point de vue. Il importe peu à l'Europe que le canal qui doit percer l'Amérique centrale et servir à la communication des deux Océans appartienne à l'Angleterre ou aux États-Unis, si l'usage de ce canal devient un monopole aux mains de ceux qui l'auront construit. Le Nicaragua ne doit être ni une colonie anglaise ni une colonie américaine, mais une grande route ouverte à tous les peuples. Quiconque veut confisquer à son profit exclusif une entreprise qui est la propriété du genre humain est l'ennemi de toutes les nations. [...]

Les dernières dépêches du Nicaragua sont pleines d'obscurité. D'un côté, Walker a été élu président à l'unanimité, comme on devait s'y attendre ; de l'autre, Patricio Rivas, son prédécesseur, a pris les armes contre lui, l'a chassé de Léon, et tient la campagne avec quinze cents hommes. Qu'on joigne à cela le manque d'argent et de renforts, l'alliance des quatre autres états de l'ancienne confédération guatémalienne, dont les troupes s'avancent en ce moment même dans le Nicaragua, l'hostilité de l'Angleterre, l'indifférence des États-Unis, et l'on conclura avec nous que si la ruine de Walker n'est déjà consommée, elle paraît au moins imminente.

Qu'il vive ou qu'il meure, peu importe. De tels héros sont célèbres, honorés, glorieux, tant qu'ils ont pour eux la force, car la force est toute-puissante et admirable. La force est vraie, la force est équitable; elle est sensée, judicieuse; elle a du génie, du bonheur, et même de la vertu. C'est la seule divinité qui ne se trompe jamais. Que ceux qu'elle tient par la main et qui n'ont foi qu'en elle ne la quittent pas! Plus ils tombent de haut, plus leur chute est mortelle. L'histoire ramasse leurs débris avec mépris et dégoût et les jette à la postérité. Avant peu, Walker en fournira peut-être un éclatant exemple. Quoi qu'il arrive, ne désespérons pas de l'avenir du Nicaragua. Aux États-Unis, les plus honnêtes gens, sans approuver en principe la conduite de Walker, croient la justifier en disant que l'arbre, quoique mauvais, portera de bons fruits; que la race hispano-américaine est indolente, sans capitaux, sans intelligence et surtout sans énergie; que l'invasion de Walker lui donnera une vie nouvelle; qu'après ces aventuriers, qui ne connaissent que le revolver et le bowie-knife, viendra la masse des émigrants laborieux, industrieux, soumis aux lois. Il faut, disent-ils, que ce continent s'ouvre pour laisser passage aux hommes; il faut qu'avant cinquante ans les communications deviennent par là aussi fréquentes entre la Chine et l'Europe qu'elles le sont aujourd'hui entre l'Angleterre et la France. Dans les grandes luttes industrielles, parmi de grands biens généraux, il y a toujours beaucoup de maux particuliers. Après la bataille, chaque parti enterre ses morts, et les vivants font alliance. Le fort n'a-t-il pas toujours dévoré le faible? Les Grecs détruisirent les Pélasges, les Romains détruisirent les Grecs, les barbares du nord, les Romains. Toutes les races s'éteignent successivement. Qui se souvient du mammouth et des animaux antédiluviens? Qui se souvient des Onnontagués et des Tsounonthouans si célèbres au Canada ? Qui regrette les Abénaquis de l'Acadie, les Papous de Van-Diémen ? La grande unité des races qui se prépare n'est pas, à proprement parler, la fusion des races humaines, mais la disparition des autres races devant la race anglo-saxonne, qui doit dans quelques siècles couvrir le monde entier.

Ainsi parlent avec un naïf orgueil beaucoup de Yankees, très honnêtes gens, chauds patriotes, mais mauvais raisonneurs. J'aime mieux le discours d'un Espagnol de mes amis, homme de beaucoup de sens et d'esprit, qui disait un jour : "Laissons ces gens à leur folie. Ils sont nés d'hier, et déjà l'orgueil de vivre leur a tourné la cervelle. Proscrits de toutes les races, ils se croient l’élite de l'humanité. Ils aspirent à la domination. Qu'ont-ils donné au monde pour avoir le droit de le gouverner ? De quels grands hommes sont remplies leurs annales ? De Washington, honnête homme, égoïste et médiocre; de Jackson, soldat brutal et perfide, vrai troupier; de Cooper, le plus ennuyeux des romanciers. Avec eux, si par malheur leur rêve se réalise, s'établira par toute la terre un système d'égoïsme, de cant, d'hypocrite religieuse, de bavardage politique, d'oppression industrielle, de tristesse immense et universelle. Quel monde mélancolique que celui où tous les soirs, à la même heure, on prendra d'un pôle à l'autre du thé et des sandwiches, où ou lira la Bible tous les dimanches après avoir vendu toute la semaine du bœuf salé et du coton ! Non, les races ne sont pas condamnées à périr. Laissons ces Yankees fanfaron vanter leurs comptoirs remplis de marchandises et d'acheteurs, leurs tonneaux qui regorgent de bière, leurs coffres d'où l'or ruisselle, leurs villes pleines d'habitants jusqu'aux bords. C'est la richesse, c'est la force matérielle, ce n'est pas le bonheur. Ils sont condamnés à la mort lente du travail sans espérance et sans fin. Qu'ils regardent au midi. Parmi ces peuples qu'ils méprisent parce que le vin et le soleil leur tiennent lieu de pain et de liberté, en est-il de plus misérables qu'eux-mêmes ? Dieu a châtié leur orgueil et leur avidité. Ils travaillent, et ils ne recueilleront pas le fruit de leur travail."

Je l'interrompis : "Vous les haïssez parce qu'ils vous succèdent ; mais avouez que ces Yankees sont un grand peuple. — Je les hais, me dit-il, non parce qu'ils nous succèdent, mais parce qu'ils nous haïssent, nous et toutes les autres nations. Lisez leurs journaux et ceux des Anglais, qui ne valent pas mieux. Vous croyez toujours entendre la prière du pharisien : Seigneur, abaisse tes regards sur ton serviteur. J'ai pratiqué la justice et l'aumône, j'ai fui l’iniquité. Ce publicain pèche tous les jours contre loi. Le laisseras-tu, Seigneur, entrer avec moi dans ton paradis ? Des deux larrons entre lesquels fut crucifié le Sauveur, l'un était sûrement Anglais, l'autre Yankee." Cette boutade nous fit rire. Pour moi, je suis fort éloigné de haïr mon prochain, fût-il pharisien, et je trouve le jugement de l'Espagnol trop sévère. Il faut pardonner quelque chose aux vaincus. Ce qui est vrai, c'est que de gré ou de force les Américains du Nord peupleront et posséderont l'Amérique centrale. Tous les efforts de l'Angleterre et de quelques hommes courageux ne pourront que retarder cet événement. Walker sera chassé sans doute; mais peut-on chasser les marchands, les industriels, les colons ? Peut-on arrêter ce flot irrésistible qui pousse les populations de l'Europe vers les États-Unis, et celles des Etats-Unis vers l'Océan-Pacifique ? Le genre humain tourne, comme le globe terrestre, d'orient en occident. C'est un mouvement aussi lent, aussi régulier que celui des astres. Pourquoi le hâter ou le retarder par la violence ? Les forces humaines, bornées par leur nature même, ne peuvent vaincre l'invincible Providence. Le but vers lequel nous marchons est inconnu, mais la route est marquée; le chemin que nous avons fait indique assez celui que nous devons faire encore. Si les astronomes calculent la marche des planètes, pourquoi ne calculerions-nous pas celle du genre humain ? Toute science repose sur des principes fixes, mais inconnus, et qui ne se Iaissent découvrir aux hommes qu'après des siècles d'observation patiente et réfléchie. »

Alfred Assolant (1827-1886), "Walker au Nicaragua", Revue des Deux Mondes, XXVIe année, t. 4, 1er juillet 1856.

1 commentaire:

  1. J'aime beaucoup la vision espagnole du monde anglo saxon!!!! Même si elle est partiale!!!

    cordialement
    paco

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