dimanche 9 mai 2010

"La Patrie de l'Avenir" (E. Coeurderoy, 1855)


« […] Ce n'est pas la France que je pleure, c'est toute patrie. Dans un monde comme le nôtre il n'en est plus pour moi. Car les hommes esclaves et trompeurs ne sont plus rapprochés que par des intérêts de négoce.

La Patrie actuelle ! Je ne la connais pas. Elle est trop au gré des traités de 1815, trop rétrécie par les gouvernements, trop exploitée par les partis, trop dénaturée par le privilège, trop déformée par les préjugés, trop absolument immorale, avilie, flétrie pour que je n'en sois pas exilé. Jamais je ne regretterai les égouts et les sentines du beau Paris ; jamais je ne me prendrai de soudaine passion pour sa bourgeoisie : je rends grâces au ciel qui ne m'a pas titré en habileté politique. Cette réflexion sur la patrie, je l'applique d'ailleurs à toutes les patries civilisées ; je ne voudrais être citoyen d'aucune. Je préfère rester vagabond, déclassé, gitano, et contradictoirement citoyen du monde.

La Patrie actuelle ! Je ne me laisse pas prendre à toutes ces balançoires : le sol de France, les aigles françaises, le drapeau tricolore ! Les paroles sont légères comme l'air qui passe, et les choses lourdes comme des barres de fer. Qu'on me prouve que le sol de France nous appartient à tous, qu'il y a place pour chacun sous les ailes rapaces des aigles de l'empire, dans les plis souillés de son drapeau. Alors je reconnaîtrai les avantages que nous assure la Patrie française. Et courant à la frontière, de grand matin, je supplierai les douaniers de me laisser rentrer sous le toit paternel ! — Sinon, non !

La Patrie actuelle ! Une circonscription fausse qui ne tient compte ni de la liberté de l'individu, ni de la solidarité des intérêts, ni du travail, ni des aptitudes, ni du vieillard, ni du malade, ni du pauvre, ni de la femme, ni de l'enfant ! — Un bagne !

La Patrie actuelle ! Un mot, un dépôt de marchandises, un glorieux bazar d'esclaves, un chenil de mâtins inassouvis, une étable où l'on est tassé comme des bêtes de somme, où l'on vit de privations, où l'on vieillit à force de révérences, où l'on meurt de faim, où l'on n'est pas même enterré décemment ! — Ingrat pays, tu n'auras pas mes os !

La Patrie actuelle ! Bien qu'on m'ait souvent attaqué sur le médiocre amour que je professe pour elle, je déclare de nouveau que je ne puis considérer comme mien un pays dont on a divisé les habitants en deux parts : ceux qui courbent la tête, ceux qui la font courber. — Je n'aime pas les uns, je déteste les autres!

La Patrie actuelle ! Je préfère bien certainement celle des loups. Avec ceux-là du moins on sait à quoi s'en tenir; on n'est dévoré ni par derrière, ni en détail. — C'est plus tôt fait ! […]

Et cependant je l'ai conçue dans mon âme, cette universelle Patrie, ce pays inconnu des gens aux mains rapaces ! Dans toutes les contrées que j'ai parcourues j'ai laissé des amis auxquels me rattachaient des pensées sympathiques, sur qui je croyais pouvoir compter toujours. Eh bien ceux-là même ont cessé de correspondre avec moi ; ils ont voulu débarrasser leur chemin d'un personnage compromettant. Je ne leur en veux pas, la société les roule ; moi j'en suis affranchi.

Et ainsi s'est évanouie la patrie de mes rêves, la patrie de mon choix ! […]

Mais elle sera réalisée par ceux de l'avenir, la Patrie de mes songes, dans la forme où je l'annonce. Ecoutez-moi : la Patrie future est au Nord, au Midi, au Couchant, à l'Aurore, sous les Cieux, sur la Terre et l'Océan. Elle ne dépend plus des caprices des despotes, des convoitises des exploiteurs, des murailles, des haies, des comptoirs, des canons et des baïonnettes. Partout où deux cœurs battent à l'unisson, où deux intelligences vibrent d'un même frémissement, elle les relie, fil d'Ariane enchanté !

A deux lieues comme à deux milles, l'artisan, l'artiste et le poète sont associés par la pensée. L'homme du Nord se complète par celui du Midi, le faible par le fort, le réalisateur par le penseur, la femme par l'homme, l'enfant par le vieillard.

Un chef-d'œuvre s'ébauche à Copenhague et se finit à Rome. Une découverte est conçue à Madrid, exécutée à Paris, perfectionnée à Londres ou à New-York. Un ouvrage est écrit dans une langue et traduit dans toutes les autres. L'esprit humain imagine et accomplit tout ce qui peut multiplier ses jouissances.

Que me parlez-vous des patries actuelles, patries égoïstes qui s'isolent de l'Humanité? […] »

Ernest Cœurderoy (1825-1862), La Patrie de l’Avenir [Extrait], Turin, avril 1855.

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