vendredi 14 mai 2010

"Médor... l'empereur des chiens" (Ludwig Börne, 1831)


"Médor", Images d'Epinal de Pellerin, 1860.


« … Si sur cette terre on récompensait la vertu avec des dignités, Médor serait l'empereur des chiens : apprenez son histoire. Après l'assaut du Louvre, en juillet, on enterra sur la place qui est devant ce palais, du côté de la superbe colonnade, les citoyens morts à la bataille. Lorsqu'on mit les cadavres sur les charrettes, pour les porter au tombeau, un chien sauta, avec des cris déchirants, sur une des charrettes, et de là dans la grande fosse dans laquelle on jetait les morts. Ce ne fut qu'avec peine qu'on put l'en retirer; la chaux qu'on y répandait l'aurait consumé avant que la terre l'eût couvert. C'était le chien que le peuple appela depuis Médor. Pendant la bataille, il se tint toujours à côté de son maître, il fut lui-même blessé ! Depuis la mort de son maître, il ne quitta plus les tombes, tournait nuit et jour en gémissant autour du mur de bois qui enfermait l'étroit cimetière, ou courait ça et là en hurlant près du Louvre. Personne ne faisait attention à Médor, car personne ne le connaissait et ne devinait sa douleur. Son maître était sans doute un étranger qui n'était arrivé que dans ces jours à Paris, avait combattu, était mort pour la liberté de sa patrie, et avait été enseveli sans nom. Ce ne fut qu'après quelques semaines qu'on fit plus d'attention à Médor; il n'avait plus que la peau et les os et était couvert de plaies purulentes. On lui donna de la nourriture, il fut longtemps avant de la prendre. Enfin la persévérante compassion d'une bonne femme de bourgeois parvint à adoucir le chagrin de Médor. Elle le prit chez elle, pansa et guérit ses blessures, et le rétablit; Médor est devenu plus tranquille, mais son cœur gît dans le tombeau auprès de son maître, où celle qui en a eu soin le conduisit après son rétablissement, et qu'il n'a pas quitté depuis sept mois. Il a déjà été vendu plusieurs fois, par des hommes cupides, à de riches amateurs de raretés ; une fois il fut emmené à trente lieues de Paris, mais il retourna toujours. On voit souvent Médor sortir, en grattant, un petit morceau de toile dé la terre, se réjouir quand il l'a trouvé, et ensuite le remettre tristement dans la terre et le couvrir. Probablement c'est un morceau de la chemise de son maître. Si on lui donne un morceau de pain ou de gâteau, il l'enfouit dans la terre, comme s'il voulait en repaître son ami dans le tombeau ; il le sort ensuite de nouveau, et on lui voit répéter cela plusieurs fois pendant le jour. Dans les premiers mois, la garde qui est au Louvre prit chaque nuit Médor avec elle dans le corps-de-garde. Plus tard elle lui fit faire une cabane sur le tombeau même, et écrire dessus les vers suivants dont l’intention vaut mieux que l'exécution :

Depuis le jour qu'il a perdu son maître,
Pour lui la vie est un pesant fardeau ;
Par son instinct il croit le voir paraître,
Ah ! Pauvre ami, ce n'est plus qu'un tombeau.

Médor a déjà trouvé son Plutarque, ses rapsodes et ses peintres. Quand j'arrivai sur la place du Louvre, on m'offrit à acheter la biographie de Médor, des chansons sur ses actions et son portrait. Pour dix sous j'achetai toute l'immortalité de Médor. Le petit cimetière était entouré d'une large enceinte d'hommes, tous pauvres gens du peuple. C'est ici que gisent ensevelis leur orgueil et leurs joies. C’est ici qu'est leur opéra, leur bal, leur cour et leur église. Celui qui pouvait s'approcher assez pour caresser Médor, celui-là était heureux. Moi, aussi, je parvins enfin à pénétrer. Médor est un gros caniche blanc; je condescendis à le caresser; mais lui ne fit pas attention à moi, mon habit était trop bon. Mais si un homme en veste s'approchait de lui, ou une femme en haillons, et qu'elle le caressât, il y répondait avec bonté. Médor sait fort bien où il doit chercher les vrais amis de son maître. Une jeune fille, couverte de haillons, s’avança vers lui, il sauta sur elle, la tirait par ses vêtements, et ne la lâchait plus. Il était si content; il lui était si commode, s'il avait à demander quelque chose à la pauvre fille, de s’être pas obligé de commencer par se baisser et de la prendre par le bord de la robe comme une grande dame en toilette ! L'enfant était toute fière de la familiarité de Médor. Moi, je m'en allai tout doucement, j'avais honte de mes larmes. Si j'étais Dieu, je voudrais dispenser beaucoup de joies parmi les pauvres créatures du monde; mais la première serait d'éveiller l'ami de Médor. Pauvre Médor !
Paris jeudi 25 février. »


Ludwig Börne, Lettres écrites de Paris en 1830 et 1831. Paris, Paulin 1832.

1 commentaire:

  1. Comme toujours un témoignage délicieusement choisis...Continuez dans cette voie Aimable Faubourien.
    H.R.

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