jeudi 13 mai 2010

"Les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses..." (Le Semeur, 1850)

« … les émigrants étaient partis pour l'Icarie avec l'espoir des plus grandes choses et des biens les plus merveilleux. Leur imagination était exaltée au delà de toute mesure. Ils croyaient que l'égalité, la fraternité, la communauté allaient produire des miracles, et qu'ils jouiraient d'un bonheur tel, qu'il n'y a pas eu de félicité semblable depuis que le monde est monde. Or, c'est une loi du cœur humain de s'irriter d'autant plus qu'on a plus espéré, quand la réalité ne correspond point à l'idéal, et de considérer tout par le mauvais côté précisément parce qu'on l'avait vu trop en beau dans ses rêves. Si l'on eût dit aux Icariens, avant leur départ, qu'ils auraient de nombreux obstacles à vaincre, de longues peines à supporter, des privations de toute espèce à endurer, avant de pouvoir recueillir les fruits de leur colonisation, il est probable — qu'ils ne seraient pas partis, , interrompra quelque lecteur. — C'est vrai ; mais s'ils étaient partis, ils ne se plaindraient pas tant à l'heure qu'il est, et n'auraient pas été si vite découragés. M. Cabet, séduit le premier par son système, a eu le tort de leur faire trop attendre de son Icarie, et il expie durement aujourd'hui ses malheureuses illusions.

Voilà déjà des causes qui servent à expliquer la mauvaise issue de l'entreprise. Pourtant elles ne suffiraient pas, à elles seules, à rendre compte d'un si grave échec. Le vrai nœud de la question doit se chercher dans le fond même de la théorie communiste.

M. Cabet a été frappé, comme Thomas Morus, Campanella, Iean-Jacques Rousseau, Louis Blanc, Fourier, et une foule d'autres, de l'inégalité des conditions. Il a vu quelques hommes qui vivaient dans l'abondance, et des millions de leurs semblables qui gémissaient dans la misère. Il s'est [senti pris] d’une compassion profonde pour les déshérités de la fortune, et a pensé qu'il fallait apporter un remède héroïque à un si triste état de choses. Quel remède? Rien de plus facile à trouver pour un esprit qui marchait en ligne droite, ou plutôt pour un cœur sympathique et compatissant qui ne se donnait pas la peine d'interroger l'intelligence. Proclamons la fraternité comme la règle souveraine et absolue, comme la seule règle qui doive présider à l'organisation des sociétés humaines! Arrière la personnalité, l'individualité, qui a engendré tant de maux et de souffrances, qui fait des millionnaires et des mendiants, qui loge les uns dans des palais et les autres dans des galetas infects, qui donne trop à ceux-là, et pas assez à ceux-ci ! Dieu n'aime-t-il pas également tous les hommes ? Ne veut-il pas qu'ils soient tous heureux ? Et ses créatures n'accompliront-elles pas sa volonté en ayant tout en commun ?

Ce système exigeait peu de frais d'invention, peu d'efforts de génie, et aussi longtemps que M. Cabet se contenta de l'exposer dans des livres et des journaux, ses maximes semblaient admirables. Le papier souffre tout, dit un proverbe, et il était fort aisé de reproduire sous mille formes séduisantes la grande loi de la fraternité d'où sortait logiquement, selon le nouveau réformateur, la loi de la communauté. M. Cabet composa son roman d'Icarie, où il se promenait dans la sphère indéfinie de l'idéal. II fit encore le Vrai christianisme suivant Jésus-Christ, qui, à côté de quelques remarques justes, en contenait un très grand nombre qui ne l'étaient point. Les petits, les pauvres surtout s'abandonnèrent aux utopies de M. Cabet. Quand on souffre, on est si prompt à receveur des chimères pour des réalités, et de trompeuses espérances pour d'infaillibles axiomes! Jusque-là tout allait bien. Aux arguments des écrivains anticommunistes, M. Cabet répondait par ceux du communisme. La guerre soulevée dans le domaine de la logique et de l'abstraction pouvait continuer de longues années, sans victoire décisive de part ni d'autre. Mais le jour de l'expérience est venu. […]

… après les premiers jours de ferveur et d'enthousiasme, on ne travaillera qu'avec une mollesse extrême, si même on ne se croise pas complètement les bras. Ce qui fait agir l'homme, ce qui l'engage à se lever matin pour entreprendre un pesant labeur, et à ne le quitter que lorsque ses mains tombent de fatigue, c'est la pensée qu'il travaille pour lui, pour sa femme et ses enfants qui sont encore lui, et que chacun de ses efforts sera productif pour son avantage propre. Ordonnez-lui de travailler pour cinquante, pour cent ou mille individus, dont plusieurs sont fainéants ou incapables, et vous lui ôtez aussitôt la meilleure part de son courage et de ses forces. Il ne s'intéressera plus au succès de son œuvre les moindres fardeaux lui deviendront insupportables; il s'arrêtera devant les difficultés qu'il aurait combattues et vaincues dans une position différente, et bientôt vous le verrez aussi oisif que les plus paresseux. Ce sera une fainéantise universelle. Qu'est-ce qu'on peut objecter de raisonnable à cela ? C'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Nos utopistes pensent que la société irait mieux autrement. C'est possible; mais enfin il faut vouloir ce que Dieu veut, puisque nul n'a le don de refondre et de transformer la nature de l'homme. Déjà M. Robert Owen l'avait éprouvé dans ses établissements d'Ecosse et d'Amérique. Les phalanstériens, quoi qu'ils en disent, ont recommencé l'expérience à Condé-sur-Vesgres, et ont échoué par les mêmes causes. M. Cabet vient d'essayer à son tour ; et ayant acquis la conviction, sans doute, que s'il ne prenait la dictature et les moyens les plus énergiques de commandement, sa colonie aurait une fin misérable, il s'est fait despote. L'égalité existe à Nauvoo, mais la liberté est perdue. La communauté se maintient, mais c est une communauté de servitude et de misère.

Que les socialistes de bonne foi reconnaissent donc le vice radical de leur théorie, et qu'ils tâchent de restituer au principe de la personnalité la place qui lui appartient ! Sinon, ils ne feront que tromper le peuple et le repaître de dangereuses chimères. Ils ne pourront pas, ils n'oseront pas réaliser leurs systèmes ; ou, s'ils le tentent, ils n'offriront que le triste spectacle d'un échec de plus. Est-ce à dire que tout soit bien dans notre société actuelle, et qu'il n'y ait pas d'utiles réformes à y introduire ? Non, nous croyons que la fraternité doit grandir dans nos institutions et dans nos mœurs; mais ce n'est pas en mutilant l'être humain qu'on y réussira; c'est en le prenant tout entier, et en maintenant dans un juste équilibre toutes les forces vives qu'il a reçues de Dieu. »

Article anonyme, Le Semeur, journal philosophique et littéraire, t. XIX, n° 18, 1er mai 1850.

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