dimanche 19 décembre 2010

"La guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique" (A. Wolff, 1871)

"Noir !... Rien ne va plus", dessin satirique de Cham paru dans Le Charivari, 1870.











« Les journaux allemands […] donnèrent, sur la composition de l’armée française, des renseignements qui ne manquèrent pas d’épouvanter le peuple.

L’armée d’Afrique allait venir avec ses zouaves et ses turcos ; ses turcos surtout, ces monstres noirs qui, suivant la superstition répandue en Allemagne, coupaient les oreilles de l’ennemi après l’avoir tué. "Quoi ! se disait-on, pour nous faire la guerre, on va chercher, en Afrique, ces hordes d’assassin !" Oh ! ces turcos ! on ne se figure pas quelle influence ils eurent sur le mouvement patriotique en Allemagne. La guerre, on s’y fût aisément résigné, d’autant plus que, depuis des années, on l’avait vue venir. Mais les turcos ! les turcos ! Rien qu’en y pendant, l’on frémissait d’horreur et d’épouvante ! D’un bout à l’autre du pays on se disait : "Vous savez qu’on fait venir les turcos d’Afrique !" Et l’on s’en allait pas la ville en criant : "ils vont venir les turcos, c’est la guerre à outrance !"

Les turcos ! Mais les fameux Croates de Benedek, si redoutés qu’ils furent en 1866, paraissaient des anges à côté de ces nègres africains ! Le commandement militaire vit un danger dans la terreur que le seul mot de "turcos" propageait dans le pays ; il se dit que cette terreur, se répandant dans l’armée, pourrait démoraliser le soldat à l’heure où il se trouverait en face de cet adversaire inconnu ; et l’état-major prussien, toujours en éveil, résolut de conjurer le danger. A cet effet, il publia un opuscule qu’il fit tirer à 1.500.000, et dont chacun soldat reçut un exemplaire. Cette brochure contenait la composition de l’armée française, la description de la coupe et des couleurs de ses uniformes, et la façon de combattre de chaque arme ; les zouaves y étaient et les turcos aussi ; mais afin de familiariser le soldat avec ces derniers, on orna cette brochure d’une image représentant des turcos plus laids que nature, ce qui eut pour résultat qu’à Woerth, où il aperçurent pour la première fois ces nègres redoutés, les soldats allemands les trouvèrent moins féroces d’aspect qu’ils ne l’avaient supposé.

Cette terreur des turcos, d’ailleurs, n’envahit que les soldats des campagnes lointaines ; la partie éclairée de l’armée, comprenant les jeunes gens des villes, les volontaires, les étudiants, les négociants, les magistrats et les industriels, ne la partagea point ; se sentant blessés d’avoir à combattre des nègres, ils propageaient dans les rangs le plus complet mépris pour ces êtres infimes auxquels ils se considéraient supérieurs par leur éducation et leur volonté ; ils en conçurent une haine profonde contre les soi-disant soldats d’Afrique, haine tellement violente que chacun se promit tout bas de ne pas faire merci à un seul de ces monstres noirs que la France venait déchaîner contre eux, hommes de la civilisation européenne.

C’est que l’Allemagne, ordinairement si bien renseignée, ne savait point que ces turcos, en somme, étaient des soldats comme les autres, qui, en temps de paix, promenaient les enfants aux Tuileries, tout comme un simple sapeur français. Elle pensait que le gouvernement français ne se servait de ces tirailleurs indigènes que pour combattre les tribus arabes, et qu’on les avait fait venir tout exprès d’Afrique pour donner à la guerre contre l’Allemagne un caractère essentiellement féroce. Elle ne vit en eux que des sauvages appelés à poursuivre de l’autre côté du Rhin une œuvre de destruction qui répugnait au Français civilisé. On se disait : "si nous n’exterminons pas cette race maudite d’Afrique jusqu’au dernier homme, elle violera nos femmes, incendiera nos maisons, mangera nos enfants. Donc, il faut détruire les turcos."

Avant le premier coup de fusil, la guerre à outrance était déclarée contre les soldats d’Afrique, ce qui fait que dès son début, cette guerre devait prendre un caractère tout particulièrement odieux. »

Albert Wolff (1835-1891), Deux empereurs (1870-1871), Bruxelles, Lebègue & Cie, 1871.

1 commentaire:

  1. La légende des turcos mangeurs d'enfants et coupeurs d'oreilles, se prolongera jusqu'en 1945-50, dans l'armée d'occupation en Allemagne!
    En voici certainement l'origine. Ceci étant dit, les uhlans n'avaient pas meilleur réputation!
    cordialement
    paco

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