mardi 7 décembre 2010

"S'il est au monde... un spectacle affreux, c'est celui de la Morgue" (E. Texier, 1852)

  
« A l'extrémité orientale de l'île de la Cité, derrière le chevet de Notre-Dame, sur l'emplacement de l'ancienne promenade que l'on appelait le Terrain, s'étend une construction basse et profonde, d'apparence triste et froide, qu'un des historiens de la Ville signalait comme le plus "affligeant édifice qui soit dans Paris". C'est LA MORGUE, où l'on reçoit et où l'on expose les individus trouvés morts sur la voie publique et demeurés inconnus.

Dans ce lieu, la mort apparaît sous sa forme la plus sombre et la plus horrible, anonyme et violente, tantôt accidentelle, plus souvent volontaire et criminelle. Elle s'offre à la foule dans sa nudité, sollicitant au milieu des indifférents, dont le flot se renouvelle sans cesse devant les tables mortuaires de la Morgue, un regard ami, une main pieuse qui, en lui rendant un nom, lui assure les derniers devoirs.

Ce serait, pour un observateur et pour un moraliste, un spectacle intéressant et singulièrement curieux que celui de cette vaste vitrine derrière laquelle sont étendus des corps inanimés envahis déjà par la décomposition, qui portent souvent des traces de violences et de mutilations, et devant lesquels s'écoule pendant tout le jour une multitude de curieux, la plus diverse par l'âge, par le sexe, par le rang, tour à tour émue et silencieuse, souvent soulevée de terreur et de dégoût, parfois cynique et turbulente. Il y aurait à recueillir là des impressions bien contraires, des commentaires saisissants, inspirés par la vue de ces morts violemment tombés au milieu du tourbillon de la vie parisienne, disparus en un instant et sans avoir laissé de trace du cercle où ils étaient connus, et qui attendent le hasard d'une rencontre pour pouvoir entrer en quelque sorte d'une façon régulière et légale dans l'éternel repos. Parmi cette foule avide de contempler la victime encore inconnue d'un crime éclatant, on a vu parfois se glisser le meurtrier lui-même ; et il n'est pas sans exemple que celui-ci se soit dénoncé à la vigilance d'agents placés à la Morgue comme en un poste d'observation, par quelque remarque involontaire que lui arrachait le muet appel de ce corps frappé par lui et étendu sans vie devant ses yeux. […]

Tout cadavre apporté à la Morgue, s'il n'est ni connu ni méconnaissable, est immédiatement exposé dans la salle centrale aux regards du public pendant soixante-douze heures au moins, et les vêtements, préalablement lavés, sont placés au-dessus du corps. Lorsque l'exposition ne peut plus être continuée, soit par le lait de la décomposition, soit par toute autre cause, et que la reconnaissance n'a pas eu lieu, il est procédé à l'inhumation, mais les vêtements restent encore exposés pendant quinze jours. La Morgue est ouverte au public tous les jours, en toute saison, depuis le matin jusqu'au soir. […]

La reconnaissance des corps exposés à la Morgue est l'occasion de scènes parfois bien touchantes, et nous avons gardé le souvenir de drames singulièrement émouvants renfermés dans l'enceinte du greffe. C'est là que chaque jour, pendant des semaines, des mois entiers, des amis, des parents éplorés, sous le coup de cette incertitude plus poignante cent fois que la plus cruelle réalité, sont venus interroger les tables de marbre de la salle mortuaire ou les dépots de vêtements ou les registres du greffe, et enfin, après une longue absence, ils retrouvent l'être aimé dont la disparition les tenait dans l'angoisse. D'autres fois c'est un coup subit, une rencontre inattendue qui place une personne de la foule, un simple curieux, un indifférent en face d'un cadavre dont la mort est restée ignorée et qui repose sans nom sur les froides dalles de la Morgue. De la province arrivent encore des familles inquiètes qui cherchent dans des vêtements ou des objets inanimés les traces de celui qu'elles ont perdu et qu'il n'a pas été possible de conserver jusqu'à la reconnaissance. […]

Au point de vue de la proportion des reconnaissances comparée au nombre des cadavres d'individus adultes apportés à la Morgue, on voit que dans la période qui s'étend de 1810 à 1830, le chiffre des reconnaissances n'atteignait pas les deux tiers des individus exposés. De 1830 à 1836, la proportion s'est élevée un peu plus au-dessus. Enfin, plus près de nous : en 1860, sur 380 corps reçus, 285 ont été reconnus.[…]

La Morgue reçoit deux fois et demie plus d'hommes que de femmes. Mais, outre les adultes d'âges et de sexes différents, on dépose à la Morgue des débris de cadavres provenant de dissections anatomiques clandestines, des portions de membres qui se détachent des corps des noyés durant leur séjour dans l'eau ; et enfin un nombre considérable d'enfants nouveau-nés, de fœtus expulsés à une époque plus ou moins avancée de la gestation. Ces derniers forment une catégorie à part qui mérite de nous arrêter, car le nombre croissant des enfants nouveau-nés et des fœtus délaissés sur la voie publique et recueillis à la Morgue se rattache étroitement à une question grave à la fois au point de vue social et judiciaire, l'accroissement du nombre des crimes d'infanticide et d'avortement.


Nature des décès constatés à la morgue de Paris, de 1863 à 1866.

De relevés faits avec soin par nous-mêmes, il résulte que dans l'espace de vingt-six années compris entre 1836 et 1862, 1985 cadavres de fœtus et d'enfants nouveau-nés ont été déposés à la Morgue : dans ce nombre, 887 étaient à terme, 1098 n'avaient pas atteint le terme de neuf mois ; mais ce qui est plus remarquable, c'est que, sur ces 1098 fœtus avant terme, 825, c'est-à-dire plus des quatre cinquièmes, n'avaient pas dépassé le sixième mois de la vie intra-utérine. Il est bien permis de faire remarquer que le plus grand nombre de ceux-ci doivent provenir d'avortements provoqués. »

Docteur Ambroise Tardieu, « La Morgue », in (collectif), Paris Guide. Deuxième partie : La vie. Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1867.

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« A quelques pas de l'Hôtel-Dieu, sur le quai, rue du Marché-Neuf, se cache, tout sombre et tout honteux, un petit monument qui s'appelle la Morgue (quelle peut être l'étymologie de cette appellation ?). La Morgue était autrefois située dans l'enceinte du grand Châtelet. Elle fut construite, en 1804, sur l'emplacement qu'elle occupe aujourd'hui. C'est là que sont transportés tous les cadavres que la Seine vomit sur ses bords, tous les morts trouvés dans Paris, et dont on ne connaît ni le nom ni le domicile ; tous les gens, en un mot, qu'un accident, un crime ou une résolution fatale ont fait passer anonymement de vie à trépas.

Ce bâtiment, d'un aspect extérieur si triste, et dont l'intérieur est d'un aspect plus triste et plus lugubre encore, cette chambre vitrée, avec ses dix ou douze tables de pierre presque toujours occupées par des cadavres, la Morgue enfin, est – qui le croirait ? – un lieu de réunion, une sorte de but de promenade des habitants du quartier. Dans la cité, les mères donnant le bras à leurs fils et à leurs filles, vont là pour voir les noyés, comme ailleurs on va pour voir la mode qui passe, l'oranger qui fleurit, les équipages qui reviennent du bois. La Morgue est le point central du voisinage ; on y court comme à la gazette du matin.

Ouverte à tous les vents, la Morgue est un bâtiment de vingt-quatre pieds d'étendue à peu près. Dans cet espace est compris le logement du morgueur et de sa famille. Car il a une famille comme tout le monde, le brave homme, des garçons, et peut-être bien aussi de jeunes filles qui mangent, qui rient, qui dorment, qui vivent enfin dans cet horrible local où chaque soleil levant éclaire de nouveaux cadavres. Et lui, le morgueur, ne croyez pas qu'il ait la physionomie plus laide et plus effrayante que la physionomie du voisin épicier ou marchand de vin. Il ressemble à tous les artisans dans ses manières et dans son costume; mais ses mains sont généralement plus blanches que celles des ouvriers, parce que sa profession l'oblige à les laver très-souvent.

Ce n'est pas tout ; dans ce bâtiment habite encore un greffier, qui, lui aussi, a une famille. Qui sait si la fille du greffier n'a pas un piano dans sa chambre, et si, le dimanche soir, elle ne fait pas danser ses amies au son des ritournelles de Pilodo et de Musard?

Visitons en détail le rez-de-chaussée. Voici la chambre où sont pendus les habits des noyés, des assassinés et des suicidés. Habits de toutes formes et de toutes dimensions ; une guêtre attachée par une épingle à une manche ! un châle tombant sur un paletot. Habits de bourgeois, robes de laine, vestes d'ouvriers, blouses, sarraux, toute la friperie de la mort. Toutes ces choses déteintes, déformées, se heurtent en voltigeant dans l'air qui entre par les croisées. Quel spectacle !

La seconde salle, celle qui touche à la chambre d'exposition, est consacrée à la dissection des exposés dont la police suspecte le genre de mort. Elle a pour tout meuble une table en marbre où l'on découpe, et une étagère où sont placées quelques bouteilles de chlore, ce désinfectant incisif.

Reste le caveau où l'on expose. Il est étroit, mal aéré ; dix ou douze pierres noires reçoivent les cadavres, qui y sont étendus dans une nudité à peu près complète. Au-dessus des exposés, leurs habits qui pendent accrochés au mur. Quelquefois le cadavre est tellement défiguré, tellement gonflé, tellement ballonné (c'est le terme usité à la Morgue) par suite de son séjour dans l'eau, qu'il est impossible aux amis et même aux parents de le reconnaître. Ce sont les vêtements qui, dans ce cas, servent à constater l'identité de l'inconnu.

Que deviennent les habits des cadavres inconnus ? on m'a dit qu'ils étaient la propriété du morgueur. Si le fait est vrai, voilà un homme qui doit faire d'excellentes affaires avec les marchands du Temple.

"La Morgue, dit M, Léon Gozlan, se recrute sur le rivage ; dans leur cours, les eaux sont détournées par les caps, les golfes, les îles de la Seine, qui, obligée dans toute la profondeur de sa masse de suivre les accidents qu'elle rencontre, dépose à des endroits à peu près invariables les corps qu'elle a roulés."

Je le répète, s'il est au monde un spectacle triste, un spectacle affreux, c'est celui de la Morgue, et cependant le jour où je m'y suis transporté pour l'examiner en détail, j'ai vu dans la salle du public des hommes, des femmes, des curieux et des curieuses qui examinaient froidement tous ces cadavres, dont quelques-uns étaient noirs et verdâtres. Ah ! quel malheur qu'une si belle femme se soit noyée, disait un homme à sa voisine en montrant une morte dont le corps blanc se détachait sur la pierre noire ! Quelle belle carcasse ça faisait ! Puis c'étaient des propos grivois et même obscènes, et ces propos étaient accueillis par les rires d'une grande partie de l'assistance. Il n'est pas de population, il faut bien le dire, qui ait moins que le bas peuple de Paris le sentiment de la dignité et de la majesté de la mort. »

Edmond Texier, Tableau de Paris, Volume 1, Paris, Paulin & Le Chevalier, 1852.

3 commentaires:

  1. MERCI BEAUCOUP pour ces extraits extrêmement précieux pour mon travail avec une classe de lycée autour de l'extrait de la Morgue dans Thérèse Raquin, de Zola!

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  2. Merci mille fois ! Comme le commentaire précédent je travaille sur cet extrait et c'est très compliqué de trouver des textes de qualités sur lesquels travaillé et celui ci est une merveille ! :D

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  3. Merci beacoup! J'ecris des poemes sur L'Inconnue de la Seine et cette article m'aide beacoup!

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