lundi 25 janvier 2010

"Les statues, chez nous, c'est chacun son tour" (H. Rochefort, 1865)



« Les Italiens viennent d'inaugurer la statue de Dante, et ils savent pourquoi.

Nous autres, Français, nous rougirions d'agir avec cette simplicité : nous sommes sur le point d'élever un monument superbe à Vercingétorix, mais pas un de nous ne pourrait dire au juste à quel propos. Cette habitude d'élever ainsi des monuments à des hommes que nous ne connaissons pas, entre tout à fait d'ailleurs dans la façon comique dont nous entendons la vie. Si nous les connaissions, quel mérite aurions-nous à consacrer leur gloire ?

Les statues, chez nous, c'est chacun son tour. On les élève par ordre alphabétique. On en est arrivé à la lettre V, et on a choisi Vercingétorix. La plupart de nos convictions sont aussi solides que celle-là. Quand nous aurons ainsi élevé des statues à tous les personnages historiques qui composent le dictionnaire de Douillet, nous fonderons une loterie où le possesseur du premier numéro sortant sera de droit taillé en marbre par M. Aimé Millet et inauguré sur la plus grande place de la première ville venue. Voilà où nous en sommes.

Cette passion subite qui s'est emparée de tous les cœurs vraiment français pour Vercingétorix est d'autant plus incompréhensible que ceux qui ont pris la peine d'étudier l'histoire de ce Gaulois l'apprécient surtout pour la résistance acharnée qu'il a opposée à César. Or, personne n'ignore que César est actuellement un des Romains les mieux vus à la Cour. Il demanderait une sous-préfecture qu'elle lui serait accordée séance tenante. Si vous élevez partout des statues à César parce qu'il a envahi la Gaule, les siècles futurs ne s'expliqueront pas très bien que vous en ayez élevé à Vercingétorix, qui s'est opposé à cet envahissement. Puisqu'il est convenu depuis le mois dernier que Vercingétorix est le fondateur de la nationalité française, d'où vient l'admiration de M. Paulin Limayrac pour César qui a fait tout ce qu'il a pu pour détruire cette nationalité ? Je ne demande pas mieux que d'accepter le héros qu'on me propose, mais il faut prendre un parti : de même que je ne peux pas fléchir en même temps le genou de droite devant le duc de Wellington et le genou de gauche devant Napoléon Ier, du moment que je me prosterne devant César, je suis obligé en conscience de lâcher Vercingétorix.

Je plains le fonctionnaire chargé du discours officiel à l'inauguration de la statue colossale du chef gaulois : s'il se permet la moindre critique sur les procédés de César à l'égard de son adversaire, il ne manquera pas de gens pour dire à l'orateur :
— Pardon, vous savez parfaitement que la personne de César est très sympathique dans les hautes régions, et vous profitez du premier prétexte qui vous tombe sous la main pour faire au gouvernement une opposition de mauvais goût.

Si, se mettant à l'unisson de l'enthousiasme césarien, le fonctionnaire exalte les vertus civiques et le courage guerrier du dictateur de Rome, on criera évidemment de tous côtés :
— Assez ! assez ! vous êtes ici pour faire l'éloge de Vercingétorix, et non le panégyrique de son plus cruel ennemi. Dans ce salmigondis de héros, au milieu de cette mayonnaise de grands hommes dont les uns sont célèbres pour avoir fait une chose, et les autres encore plus célèbres pour avoir fait tout le contraire, les individus les plus disposés à se ranger dans la majorité perdent non seulement leur latin, mais encore leur gaulois, et, faute de savoir au juste lequel choisir de César ou de Vercingétorix, ils optent pour Timothée Trimm.
21 mai 1865.»

Henri Rochefort, La Grande Bohême. Deuxième série des Français de la décadence, Paris, Librairie centrale, 1867.



Pour en savoir plus : 

Hélène Jagot, "Le Vercingétorix d'Aimé Millet (1865), image équivoque du premier héros national français ", Histoire de l'Art, n°57, octobre 2005.

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