mardi 19 janvier 2010

"L'amélioration du sort du peuple est-elle en la puissance des gouvernements de fait ?" (La Gazette de France, juin 1851)

« L'amélioration du sort du peuple est-elle en la puissance des gouvernements de fait ? Est-il donné aux pouvoirs sortis des révolutions, et par conséquent sans bases nationales, mais précaires et mobiles, de rendre le peuple heureux, et de lui procurer calme, sécurité et prospérité ?

L'histoire des soixante dernières années prouve jusqu'à l'évidence qu'il n'y a ni amélioration soutenue, ni bonheur réel et constant à attendre de ces gouvernements et de ces pouvoirs éphémères.

La première république amena à sa suite la misère et la faim, le maximum et les assignats. La pâture des biens des émigrés et du clergé improvisa quelques fortunes dans la classe moyenne, mais elle ne profita pas au Peuple ; ce peuple était souffrant, affamé, par conséquent inquiet et agité ; on le précipita sur les champs de bataille par la levée en masse, et on le donna à moissonner au canon.

L'Empire ne rendit pas le peuple plus heureux. Il lui donna de la gloire, comme un mets sans pain. Napoléon régularisa lu consommation d'hommes par la conscription et la guerre permanente. Le blocus continental anéantit ce qui restait d'industrie et de commerce ; l'agriculture elle-même souffrait dans beaucoup de provinces, faute de bras valides. Paris s'embellit des trophées et des dépouilles de la victoire ; mais le reste de la France, les campagnes surtout, ne reçut aucune amélioration. La conscription ruinait les familles.

La Restauration offrit, après 1818, un magnifique élan dans tout ce qui fait la prospérité des Etats et l'amélioration du sort du peuple. Les ravages et les charges de deux invasions furent réparés en très-peu d'années. Le crédit public et le crédit privé s'élevèrent à un taux inconnu jusqu'alors. L'agriculture, l'industrie, le commerce, les travaux publics se développaient comme par un essor combiné. Le peuple était heureux ; le fardeau des impôts avait été diminué en même temps que le travail se trouvait en progrès. Cet état de choses dura jusqu'à ce que la marche des principes et des idées révolutionnaires eût jeté la défiance et la crainte dans les esprits, c'est-à-dire deux ans avant la révolution de juillet.

Que peut-on dire de la révolution de février ? Les preuves sont sous les yeux de tout le monde. Sa seule apparition a suspendu commerce, industrie, travaux ; elle a été obligée de fermer les caisses d'épargne, de créer des ateliers de mendicité, de frapper une contribution extraordinaire de 160 millions qui a pressuré le peuple lui-même. Malgré la tranquillité matérielle dont la France jouit sous la protection de cinq cent mille sabres ou baïonnettes, la misère est partout, même chez les riches, parce qu'il n'y a ni crédit, ni confiance, ni sécurité, ni avenir. Il est un principe efficace, fécond, qui produit par lui-même l'ordre, l'abondance, la prospérité, parce qu'il amène à sa suite la sécurité et la confiance.

La France ne l'a pas oublié, car elle en a joui pendant quinze années, hélas ! Trop courtes. Et plus elle s'en est éloignée, et plus elle a souffert. Hors de là, il n'y a que désordre, confusion, misère, ou des illusions du moment qui, en se dissipant, laissent voir les plus tristes réalités. Qui ne veut pas reconnaître cette vérité est aveugle, égoïste ou insensé : c'est tout un pour les résultats. »


Article de M. le marquis Léon Costa de Beauregard (1806-1864),
La Gazette de France du 7 juin 1851.

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