samedi 16 janvier 2010

"La grande erreur de ce temps, c’est de croire que le gouvernement, quel qu’il soit, peut tout" (Adolphe Blanqui, 1849)

Philippe-Auguste Jeanron, Scène de Paris, 1833 (détail, musée des Beaux-arts de Chartres).


« [...] Comment empêcher les populations de croire qu’on peut changer du jour au lendemain les lois éternelles qui régissent l’ordre social, quand il suffit d’une poignée d’hommes déterminés pour renverser une constitution en quelques heures ? Ces terribles coups de main, quand il réussissent, exaltent l’orgueil naturel de l’homme au lieu de le confondre, et il se croit tout permis à condition de tout oser.

C’est au trouble jeté dans les esprits par ces grandes commotions qu’il faut attribuer le désarroi de l’opinion et des doctrines sociales au temps où nous vivons. Pour comble de malheur, au lieu de se borner à un petit nombre d’hommes voués par état aux études ou aux contemplations économiques, le désordre a gagné les classes laborieuses, et leur a fait croire qu’il existait des spécifiques pour toutes les maladies inhérentes aux sociétés humaines. Ces maladies elles-mêmes, nées des développements rapides et déréglés de la croissance manufacturières dans les pays les plus avancés d’Europe, ont été présentés comme l’œuvre systématique des grands entrepreneurs d’industrie, qui n’en souffrent pas moins que leurs ouvriers. Personne, sans doute, n’a osé encore se mettre en révolte contre la Providence ; mais il s’est trouvé des écrivains passionnés qui ont exagéré la peinture de nos infirmités sociales, et qui en ont rejeté toute la responsabilité sur les institutions politiques. C’est ainsi que nous avons vu, depuis quelques années, les gouvernements les plus solides en apparence, mis en coupe réglée et renversés à des époques périodiques, sans qu’on ait fait disparaître un seul des maux que leur chute devait expier ou réparer. Loin de là, la plupart de ces maux se sont aggravés avec une intensité nouvelle, et ils semblent menacer de ruine la société tout entière. […]

Telle est la maladie qui règne qui complique si cruellement aujourd’hui toutes les autres infirmités des populations ouvrières. Elles croient sincèrement que leur félicité peut être décrétée par des mesures politiques, et qu’elles peuvent se voter à elles-mêmes, sous forme de subventions, de primes, de spoliations déguisées, des moyens d’existence, des retraites qui ne peuvent venir que du travail individuel, infatigable, incessant, acharné. Elles ne comprennent point que le travail ne se décrète pas plus que la consommation, et qu’il ne suffit pas d’en déclarer le droit, c’est-à-dire sans doute l’infinité, pour que jamais personne n’en manque. Ce n’est pas en vertu d’un décret de départ qu’on arrive, mais à force de marcher. La grande erreur de ce temps, c’est de croire que le gouvernement, quel qu’il soit, peut tout, et de le rendre responsable du sort de chacun, comme s’il pouvait donner plus qu’il ne reçoit, et de faire plus pour tous les citoyens réunis que chaque citoyen pour lui-même ! Ce préjugé déplorable est, au moment où nous parlons, le vrai rongeur des populations ouvrières, le vrai fléau de notre pays. […]

Qu’y a-t-il donc à faire ? En première ligne, une législation spéciale sur les logements, dont l’horrible insalubrité est la cause première de cette mortalité sans terme et de cette immoralité sans nom qui décime et abrutit les populations de quelques grandes villes. Le remède est reconnu possible; on l’a trouvé à Lille, on l’appliquera, nous l’espérons. En seconde ligne, il faut s’emparer des enfants et ne les point quitter avant qu’ils aient échappé au travail criminel et prématuré de l’atelier, qui les démoralise et les tue. Tout est là. Si l’État n’y veille avec sévérité, le mal social sera incurable ; il se perpétuera de génération en génération, et la société n’aura rien à répondre à ceux qui, n’ayant pas reçu d’elle ce qu’elle pouvait leur donner, la troubleront sans cesse par ignorance, ou par vengeance, ou par désespoir. En troisième ligne, il faudra rendre plus efficace et plus moralisateur l’enseignement des écoles. Au sortir des écoles, les adultes de la classe ouvrière prennent trop souvent leurs degrés dans les cabarets ou dans les réunions de parti, qui leur pervertissent l’esprit et le cœur. Cette lacune doit être comblée, sous peine de rendre stérile tous les soins prodigués aux enfants durant le premier âge. Telles sont les réformes les plus urgentes. […]

Tous les hommes de cœur seraient bientôt d’accord sur ces graves questions, si ce qui appartint de tout temps au domaine de la science n’était pas tombé, par une révolution, aux mains des hommes de parti. »


Adolphe Blanqui (1798-1854), Des classes ouvrières en France, pendant l'année 1848,
Paris, Pagnerre, 1849, 255 p.

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