mercredi 26 janvier 2011

"Que les machines à vapeur... vivifient nos manufactures" (Ad. Blanqui, 1825)

Mine de charbon au Royaume-Uni, anonyme, huile sur toile (1825),
Liverpool, Walker Art Society.

« L'introductrion des machines à vapeur et leur application aux différentes tranches de l'industrie, ont causé une révolution si importante dans les manufactures et dans les arts, que nous croyons faire une chose agréable à nos lecteurs en leur présentant un exposé clair et simple des phénomènes qui résultent de cette admirable invention. On ne les connaît guère en France que de réputation, et ils sont un peu, parmi nous, comme ces mines du Mexique et du Pérou, dont tout le monde parle, et que peu de personnes ont vues. Lorsque la connaissance en sera plus répandue, leurs avantages seront miens appréciés et l'on se demandera peut-être avec étonnement, pourquoi la France possède à peine trois ou quatre cents de ces machines, tandis qu'en Angleterre on les compte par milliers. Offrons d'abord une description succincte de l'appareil principal.

Il consiste eu un large cylindre qui reçoit un fort piston du même diamètre, comme dans la pompe foulante. La vapeur est fournie par une vaste chaudière, d'où elle s'introduit dans le cylindre au moyen d'une ouverture qui peut se fermer à volonté. La force de la vapeur (1) soulève le piston auquel est adapté un long levier, qui sert à mettre en mouvement une pompe, une manivelle, un mécanisme quelconque. Parvenu à une certaine hauteur, le piston ouvre, dans la partie supérieure du cylindre, une soupape qui laisse entrer une petite quantité d'eau froide : la vapeur est à l'instant condensée, le vide s'opère dans le cylindre, et le piston chargé de la pression atmosphérique, redescend pour être soumis de nouveau à l’action de la vapeur. Il remonte et redescend ainsi continuellement avec une force proportionnée à la quantité et à la tension de la vapeur qui lui est appliquée. Une machine dont le cylindre a 30 pouces de diamètre et dont le piston frappe dix-sept coups par minute, équivaut à la force de 40 chevaux travaillant jour et nuit (2), et elle consomme 11,000 livres de charbon en vingt-quatre heures.

On conçoit maintenant sans difficulté les diverses applications de ce puissant appareil : le levier adapté au piston, peut faire mouvoir toutes sortes de mécanismes, depuis le plus simple jusqu'au plus compliqué. L'illustre Watt, auquel l'Angleterre reconnaissante vient d'élever une statue, est le premier qui ait donné à la machine à vapeur, cette flexibilité qui permet d'en retirer d'aussi grands services. On peut l'en regarder comme le véritable inventeur. Avant lui, quelques anciens et plusieurs modernes avaient observé les résultats pratiques de la tension de la vapeur ; mais c'est à Watt qu'appartient tout l'honneur de les avoir appliqués à la mécanique et d'en avoir armé la main de l'homme. On ne sait ce qu'on doit le plus admirer du génie ou de la patience de cet utile citoyen, lorsqu'on étudie avec soin l'histoire des machines à vapeur ; j'en ferais volontiers juges mes lecteurs par eux-mêmes, si la nature de cet article ne m'interdisait les détails purement techniques. Il suffira de dire qu'au moment où je parle, le pouvoir de l'appareil de Watt équivaut, en Angleterre seulement, à la force de 500 mille chevaux, ou selon le docteur Ure, de cinq millions d'hommes.

Cette prodigieuse machine, parvenue aujourd'hui à un très-haut degré de précision, de souplesse et de régularité, soulève des vaisseaux de ligne, sert à forger des ancres, à filer le coton et la soie, à broder la mousseline et à façonner tous les métaux. Par elle, le génie de l'homme exploite dans les entrailles de la terre ses nouvelles conquêtes ; il brave sur mer les vents contraires, et les calmes plus redoutables encore ; il remonte les rivières les plus rapides, et il rend à la vie les contrées les plus disgraciées de la nature. Des villes entières lui doivent tonte leur existence : Birmingham, Manchester, Leeds, Preston, Glasgow sont là pour l'attester. L'Amérique étonnée reçoit avec transport ce présent de l'ancien monde : le Mississippi, l'Ohio, la Chesapeake, et même l'Orénoque, l'ont vu paraître sur leurs rives.

J'entends dire quelquefois que l'industrie et la mécanique étouffent la poésie et n'ont rien de ce charme séduisant attaché aux grandes choses. N'est-ce point un beau spectacle que celui d'un vaisseau à vapeur, excité par le feu, et semblable à un être animé, lorsqu'il s'avance majestueusement sur la cime des vagues, et qu'il brave, appuyé sur ses ailes rapides, leur fureur impuissante ! n'avons-nous pas des expressions à créer, pour peindre ces chars mobiles obéissant au char qui les entraîne et qui les guide, en traçant sur leur route un sillon de fumée ! Et qu'a-t-il fallu pour obtenir ces merveilles ? un peu d'eau, un cylindre, et quelques leviers ! Lorsqu'on réfléchit qu'avec ces faibles moyens, on est parvenu à augmenter la production d'une manière presque illimitée, qu'on a rapproché les distances les plus considérables, et préparé à l'humanité entière un avenir plus doux, une existence plus heureuse ; n'y a-t-il rien dans tout cela, qui puisse faire battre le cœur d'un poète !

Considérés sous un rapport plus sévère, les résultats de la découverte de Watt confirment ce bel aphorisme de Bacon : le savoir est une puissance. En effet, la machine à vapeur paraît destinée à balancer l'influence des gros vaisseaux de guerre : elle échappera à leurs lourdes manœuvres, et rendra leur fuite, en cas de défaite, extrêmement difficile. Elle leur aura dérobé la foudre, comme Franklin ravit le feu du ciel, et l'on pourra dire aussi de Watt, qu'il arracha le sceptre aux tyrans, puisqu'il aura rendu les mers libres. Son appareil tout puissant offre déjà aux industries de toutes les nations des communications promptes et faciles ; on n'a qu'à suivre de l'œil les magnifiques paquebots qui croisent entre Londres et Calais, le Havre et Southampton, Brighton et Dieppe, pour juger de l'avenir par le présent. Bientôt sur ces merveilleuses embarcations, les Suisses iront visiter l'Angleterre et les villes Hanséatiques : on dira le port de Bâle comme on dît le port de Bristol et celui de Hambourg; on naviguera sur le Rhin, comme on se promène en bateau à vapeur sur les lacs des Alpes, de l'Écosse et de l'Amérique.

Hâtons-nous donc ; partageons avec nos voisins l'héritage de Watt. Les découvertes du génie sont le patrimoine de l'espèce humaine toute entière : la grande famille française y a plus de droits qu'aucune autre, elle qui a produit tant d'hommes de génie. Que les machines à vapeur ne courent pas seulement sur la Seine, de Paris à St-Cloud, pour amuser les oisifs de notre capitale ; qu'elles vivifient nos manufactures, nos mines si riches et si mal exploitées ; que nos ouvriers fassent connaissance avec elles, et raisonnent sur leur construction, comme ils le font chaque jour en Angleterre et en Ecosse ; et nous verrons bientôt les districts les moins populeux de la France, se couvrir d'heureux habitants. La Sologne, les Landes, l'Auvergne, les départements qui manquent de cours d'eau pour leurs fabriques, où de routes pour leurs débouchés, renaîtront à l'industrie ; et nous tirerons quelque parti de l'immortelle découverte, au moyen de laquelle, les Anglais, par le seul, secours des machines actuellement en exercice dans leur pays, ont prouvé qu'ils pourraient remuer les pyramides d'Egypte en moins de cinq heures ! » 

Adolphe Blanqui, « De l’influence des machines à vapeur sur la prosperité publique », Le Producteur, journal de l’industrie, des sciences et des beaux-arts, tome premier, Paris, 1825. 

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(1) On sait que cette force est due à la tension de la vapeur qui cherche à occuper un espace dix-sept cent fois plus considérable que celui de l'eau dont elle émane.
(2) C'est-à-dire, à 120 chevaux travaillant huit heures par jour.

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