samedi 8 janvier 2011

"Malheur à qui s'obstinerait... à marcher dans les voies ténébreuses des temps d'ignorance et de barbarie !" (Abbé Châtel, 1848)


Ferdinand-François Châtel (1795-1857), évêque-primat de l'Eglise-Française, fondée au début des années 1830 et dissoute au début des années 1840 par la Monarchie de Juillet, sous la pression du Vatican. Illustration tirée de G. Sarrut, Saint-Edme, Biographie de M. l'abbé Châtel, Paris, 1836.



 
« LIBERTÉ. EGALITÉ. FRATERNITÉ !
 Manifeste de l'Eglise-Française.
Aux Citoyens et Ministres de tous les cultes.

Citoyens, Ministres et Fidèles des vieilles religions, tout est fini avec les doctrines mystiques, incomprises du passé. Dieu vient d'illuminer les Nations d'une lumière soudaine, éclatante. Malheur à qui s'obstinerait à ne pas voir cette lumière divine, et à marcher dans les voies ténébreuses des temps d'ignorance et de barbarie ! Le vieil homme doit être dépouillé ; tout doit être renouvelé. Recedant velera ; nova fiant omnia. (Nous citons du latin, pour que nos frères soient à même de vérifier le texte de l'hymne de l'Église romaine où se trouvent ces paroles.)

C'est au nom de cet Etre suprême qui est votre maître comme le nôtre, mais que, malheureusement, nous sommes loin d'adorer et d'admettre de la même manière, que, Fidèles, Pontifes et Ministres de l'Eglise-Française, nous venons tous vous offrir l'accolade fraternelle, et vous proposer pour la millième fois, depuis dix-huit années, des Conférences publiques dans lesquelles seront discutés, devant Dieu et le Peuple, les principes de l'Église-Française et les vôtres. Le public entendra et jugera ; car, Messieurs et chers Confrères, ce n'est ni à vous, ni aux sectateurs de vos Églises, ni à l'Église-Française, ni à moi, de prétendre que nous avons seuls raison et que Dieu nous a faits seuls infaillibles.

L'infaillibilité appartient à Dieu seul. Elle est incommunicable à l'être humain, attendu qu'elle suppose des attributs infinis que l'homme ne saurait posséder.

Vous le savez bien, Messieurs et chers Confrères ; pourquoi ne pas l'avouer, le temps des réticences est passé. Les Peuples, aujourd'hui, peuvent supporter sans en être éblouis et terrassés, comme Moïse au Sinaï, les divins rayons de l'éternelle lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde.

Nous sommes Frères en Dieu et en Christ. Nous l'avons dit bien des fois à MM. les abbés de Ravignan et Milleriot que, dans sa sollicitude épiscopale, le Pontife de l'Eglise romaine de Paris avait commis pour nous ramener dans ce que les catholiques-latins appellent les voies au salut.

Mais, vous le savez, cette mission est restée sans succès, nonobstant le talent et le zèle bien connu de ces deux ecclésiastiques, dont je me plais à proclamer ici le mérite et les vertus sacerdotales. Comment s'est-il donc fait que nous n'ayons pu nous entendre complètement ? En voici les motifs en deux mots :

Votre Eglise romaine, comme les royautés qui tombent chaque jour, se croit immuable; elle prétend seule avoir le monopole de la parole sainte et de la vérité. Ses dogmes sont pour elle une arche sainte à laquelle nul autre que ses ministres n'a le droit de toucher. Croire sans voir et sans comprendre, c'est là, selon vous, une condition sine qua non de salut éternel.

L'Eglise-Française, au contraire, conformément aux paroles de l'éternelle vérité, qui a livré le monde aux explorations incessantes de l'humanité, veut voir et comprendre avant d'admettre et de croire. Pour elle, le témoignage des hommes n'est point un moyen infaillible de juger, l'homme marchant sans cesse à la découverte de vérités inconnues. Dans le grand tout, Dieu seul et la loi sont immuables, parce que seuls ils sont infaillibles.

Ni votre Eglise, ni la nôtre ne devant avoir la prétention impie d'être infaillibles, nous devons donc. Ministres et Fidèles de l'Eglise-Romaine et de l'Eglise-Française, ou de toute autre Eglise, si nous voulons vraiment ne plus former qu'une âme et qu'un corps, chercher à nous unir en esprit et en vérité, c'est-à-dire par la croyance au même Dieu, aux mêmes lois et par la pratique des mêmes vertus sociale.
Pour atteindre ce but qui doit réaliser le règne de Dieu sur la terre, en faisant de l'humanité une seule et même famille, voici ce que propose l'Eglise-Française dont je ne suis ici que le simple délégué :

1° Abolition et confiscation, au profit de la raison, des mystères et des doctrines incomprises du passé.

2° Dieu, ses attributs, sa loi ; l'Homme, ses attributs et sa loi ; l'univers enfin et la loi naturelle, scrutés, examinés et connus par les seules lumières venant de l'Être suprême, c'est-à-dire par la raison et la science.

3° Plus de révélation de privilèges faite à quelques hommes, mais la grande révélation universelle se faisant éternellement à tous les êtres de la création, selon ces paroles divines :

               Les Cieux instruisent la terre
               A révérer leur auteur;
               Tout ce que leur globe enserre
               Célèbre un Dieu créateur.

4° Plus de Paradis, plus d'Enfer ou de Purgatoire qu'on ne puisse obtenir ou éviter qu'au moyen de prières, de jeûnes, de privations matérielles, intellectuelles ou morales ; mais bien DEUX MILIEUX après cette vie, l’un de gloire et de bonheur, ou le CIEL pour les justes ; l'autre, d'expiation ou de réparation momentanée et en rapport avec le délit, ou la GEHENNE pour les pécheurs.

5° Les cérémonies d'Eglise, considérées uniquement comme des symboles de ce qu'il faut croire et pratiquer pour obtenir la vie éternelle, et non comme des moyens desquels puisse venir directement la grâce de Dieu, le salut consistant exclusivement et toujours dans les bonnes œuvres, indépendamment de toute forme religieuse.

6° Suppression, par conséquence, des indulgences, les prières, du jeûne, de l'abstinence, des invocations au Ciel pour en obtenir un changement d'atmosphère, ou tout autre miracle qui serait une dérogation à la loi immuable de Dieu.

7° Adorations, glorifications, actions de grâces, remerciements, commémorations, souvenirs substitués, soit pour Dieu, soit pour l'homme, aux demandes et aux prières des vieux cultes.

8° Abolition de la confession auriculaire, comme injurieuse à Dieu et à l’humanité, en ce qu'elle donnerait au Prêtre le pouvoir exorbitant de remettre ou de retenir les péchés, dont la rémission consiste uniquement dans la réparation du mal et dans la pratique des vertus sociales

9° Plus de culte à la Vierge, comme mère de Dieu, qui ne peut avoir de mère ; mais culte de souvenir, d'admiration à Marie, parce qu'elle fut la mère de l’un des plus grands enfants des hommes, et parce qu'en toute occasion, elle se montra digne de ce grand, législateur des Chrétiens.

10° Christ, honoré comme un sublime législateur, et non adoré comme un Dieu, conformément à ces paroles évangéliques : C’est ici la vie éternelle, qu'ils te connaissent, toi, qui es le SEUL VRAI DIEU, et Jésus-Christ que tu as envoyé… II n'y a qu'un seul Dieu et il n’y en a aucun autre.

11° L'Eucharistie admise, non comme la présente réelle du corps, du sang, et de l'âme d'un Dieu dans le pain et le vin, mais comme l'expression symbolique des trois termes de la vie humaine : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.

12° La célébration du culte en langue vulgaire, en conformité avec la raison, le sens commun et avec l’enseignement de saint Paul : "J'aimerais mieux ne dire que cinq paroles dans l'Église de Dieu, dont j'aurais l'intelligence, afin d'en instruire aussi les autres, que d'en dire dix mille dans un langage inconnu. Si je vous parle un langage que vous ne comprenez pas, comment pourrez-vous répondre AMEN à la fin de mes oraisons ? vous ne savez pas ce que je dis."

13° Le mariage, ou l'union de l'homme et de la femme, étant de droit naturel et divin, plus de CÉLIBAT DES PRÊTRES, selon ces paroles de saint Paul lui-même : "il faut que l’évêque soit mari d’une seule femme.... qu’il gouverne bien sa propre famille, tenant ses enfants dans la soumission." (Timothée III, 2, 4,12.)

14° Conformément aux enseignements de la raison : on n'honore que ce qui est honorable, et on sait qu'il n'y a d’honorable que ce qui est utile (Code de l'Humanité, chap. 6, v. 188.). En conséquence, le culte aux madones et aux saints prétendus, qui ne sont connus que par leur ascétisme, leurs mortifications insensées et leur inutilité pour la chose publique, est remplacé par le culte des grands hommes. On lit sur les portiques du Temple : AUX GRANDS HOMMES ET AUX FEMMES ILLUSTRES, L'HUMANITÉ ET LA PATRIE RECONNAISSANTES.

15° Constitution et hiérarchie ecclésiastiques. Les bases de la constitution ecclésiastique étant la Liberté, l’Egalité et la Fraternité, et la qualification de Monseigneur supposant nécessairement des esclaves, cette qualification est abolie. Ceux que le peuple souverain a choisi pour diriger les églises sont appelés Citoyens pontifes ; les pasteurs des églises particulières, Directeurs ; les vicaires, Vice-Directeurs, et les autres membres du clergé, Lévites. Tous les membres de la hiérarchie sacerdotale sont élus par le peuple, et consacrés par lui et les membres du clergé dans le Temple de Dieu. Cette élection et cette consécration se font à l’Eglise par l’imposition des mains du peuple et des membres du clergé.

16° Il y a dans toutes les églises des Comités composés en majorité de membres-laïcs et en minorité membres du clergé. Tous membres de ces Comités élus par le Peuple Souverain. Deux des principales fonctions des Comités de veiller tous les membres du clergé ce que la foi ne soit point faussée, et à ce que la vie matérielle, intellectuelle et morale soit intégralement garantie à tous les Frères.

Telles sont, chers confrères et chers Frères, les conditions auxquelles une fusion peut avoir entre lieu entre toutes nos Eglises dissidentes.

Quoi qu’il arrive, toutefois, nous n’en serons pas moins Frères en Dieu et en l’humanité. Citoyens et Frères de l’Eglise-Française, nous nous réunirons partout et où nous pourrons, en attendant que la Nation et le Gouvernement nous donnent des Temples.

Les membres et ministres du Comité de l’Eglise-Française :

[suivent 20 signatures]

VIVE LA REPUBLIQUE !

Par délégation de nos frères et de nos confrères de Paris,

Le fondateur de l’Eglise-Française
CHÂTEL.

Au siège provisoire de l’Eglise-Française, 5, rue de Fleurus,

Paris, le 1er mars 1848. »



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