mercredi 26 janvier 2011

"Les serfs... ne murmurent pas, il semblent résignés à tout ce qui leur arrive" (A. Lestrelin, 1861)

Paysans russes au cabaret, aquerelle de Carl Ivanovitch, Saint-Petersbourg, 1817.
Coll. Brown Univ.

« Les serfs russes sont généralement bons, hospitaliers, soumis envers leurs seigneurs, et malgré les mauvais traitements dont on les accable impunément, ils restent attachés à leurs maîtres. Si parfois ils se révoltent, c'est que leur patience a été mise à de rudes épreuves ; mais avant qu'ils en viennent à une telle extrémité, ils supportent bien des souffrances avec résignation. […] Si nous regardons le revers de la médaille, les serfs sont nonchalants, paresseux, menteurs et enclins à l'ivrognerie. Ils ont les défauts particuliers aux esclaves, qui ne peuvent avoir d'autre volonté que celle de leur maître ; qui doivent toujours ramper devant la force brutale qui en fait des machines industrielles, puisqu'ils n'osent pas se permettre la moindre observation, et qu'ils sont contraints de faire tout ce qu'on leur ordonne.

Les seigneurs accusent généralement leurs paysans d'être voleurs. Certes, ils sont voleurs ; mais, en tous cas, ce sont d'honnêtes voleurs ; car ils ne prennent que des choses de première nécessité : du fourrage pour leur cheval, de l'herbe pour leur vache ou du bois pour se chauffer. Enfin ils ne cherchent à s'approprier que ce qui manque aux besoins de leur pauvre ménage ; jamais ils ne volent d'effets ni d'argent.

D'ailleurs, ces détournements sont presque toujours commis par des paysans extrêmement malheureux, que poussent à bout toutes les horreurs de la détresse ; car les serfs qui jouissent de quelque aisance, c'est-à-dire qui récoltent assez de blé pour nourrir leur famille et assez de fourrages pour leurs bestiaux, ne se rendent jamais coupables de ces petits larcins. […]

Les vols de chevaux, qui du reste se font rarement en Russie, sont le fait des tsiganes nomades qui parcourent l'intérieur. Aussi leur refuse-t-on toujours la permission de séjourner dans les villages, et lorsqu'on les voit s'installer dans les champs environnants, tous les paysans se tiennent sur leurs gardes ; car il faut dire que, faute de pouvoir voler les chevaux, ces bohémiens dévalisent très adroitement les basses-cours ; mais ils osent rarement s'introduire dans les chaumières et bien moins encore dans les maisons seigneuriales.

L'hospitalité est une vertu dont les Russes modernes ont hérité de leurs ancêtres. Un serf ne refuse jamais un morceau de pain au pauvre qui lui demande la charité ; il lui accorde même un gîte pour la nuit. On sait que la noblesse, surtout celle de la province, conserve encore ces anciennes habitudes d'hospitalité. Jadis, chaque villageois laissait la porte de sa chaumière ouverte en son absence, et, avant de quitter son logis, il plaçait sur la table un pain et du sel ; de sorte que le voyageur qui se présentait chez lui pouvait se restaurer et se reposer. Mais depuis les guerres de 1812, les soldats qui voyagent isolément sont devenus très-pillards ; aussi les paysans ferment-ils à présent la porte de leur chaumière quand ils s'en éloignent. Néanmoins ils n'ont pas cessé de faire la charité aux pauvres et de donner l'hospitalité aux voyageurs.

Le caractère des paysans est généralement mélancolique. Leur gaieté n'est jamais bruyante ; leurs chants sont empreints de tristesse. Dans l'ivresse même leur front ne se déride pas. Peu expansifs de leur nature, les serfs concentrent leur colère; ils ne murmurent pas ; ils semblent résignés à tout ce qui leur arrive. Rien ne les surprend, ne les étonne ; ils doivent obéir : ils obéissent !

Le paysan russe est très patient ; il endure de grandes souffrances avant d'avoir l'idée de se venger ; mais du jour où il a pris cette résolution, rien ne l'arrête ! Le knout, l'exil en Sibérie ne sauraient l'effrayer. Pour arriver à son but, il affronterait la mort !

Dans un village appartenant à un de nos parents, les paysans se sont débarrassés de trois intendants dans l'espace d'une année. Le premier a été noyé dans un étang ; le second a été attaché à l'aile d'un moulin où on l'a laissé tourner jusqu'à ce que mort s'ensuive ; le troisième a été frappé de onze coups de hache. […] Néanmoins, nous affirmons qu'il y a plus d'irréflexion que de méchanceté, plus de stupidité que de cruauté dans leurs actions. Ils se laissent souvent influencer par leurs idées superstitieuses. En voici un exemple :

Les popes, en prêchant dans leurs églises, en 1812, une croisade contre les Français, avaient fini par persuader les gens de la campagne que l'armée de Napoléon n'était composée que d'hérétiques.

— "Ne parlez pas à un Français ! leur disaient-ils ; ce sont tous des diables. Ils ne se signent jamais devant les églises, et ne portent point d'images saintes à leur cou. Vous pouvez les tuer ; ce sont les ennemis de la Russie et de la religion orthodoxe."
Si cela se prêchait dans les villages au début de cette fatale campagne, on doit se figurer ce qu'on a dû dire en voyant profaner les églises ; car il n'est que trop vrai qu'on ne les a pas respectées. On en a fait des magasins, des ambulances et même des écuries, et ce fut une bien grande faute que d'attaquer les croyances religieuses d'un peuple superstitieux ; car du jour où l'on profana les églises, on s'attira la haine de toute une nation.

Des paysans nous ont raconté à nous-mêmes, qu'excitées par les prêtres, leurs femmes achetaient des prisonniers français aux Cosaques chargés de conduire ces malheureux dans l'intérieur du pays. A cet effet, elles se cotisaient entre elles, marchandaient un Français sur sa bonne mine, et le payaient de 3 à 4 pétaks (le pétak vaut 15 centimes). Alors, le pauvre prisonnier devenait la souris entre les griffes du chat. On jouait avec lui ; puis on le tuait. Il y en avait qu'on jetait dans les puits, d'autres qu'on faisait rôtir dans le four ; quelquefois on les enterrait jusqu'aux épaules et la tête servait de but aux enfants du village qui visaient dessus à coups de pierre. Parfois on leur crevait les yeux, et la foule s'égayait des culbutes que les malheureux faisaient en marchant.

Il est arrivé que des Bretons, des Espagnols et des Italiens ont été préservés de ces affreux supplices parce qu'ils portaient des scapulaires. La présence d'une croix ou d'une médaille de saint faisait cesser ces amusements barbares. Alors le prisonnier échappait à là mort ; on le nourrissait et on le rendait aux premiers Cosaques qui passaient par le village.

Notons que les hommes ne participaient pas toujours à ces cruautés ; évidemment, si ces gens et les prisonniers avaient pu se comprendre, de telles atrocités n'auraient point eu lieu.

Depuis cette époque désastreuse l'intelligence des paysans s'est un peu développée par la force des choses. Bien qu'en dehors du rouage des idées nouvelles, leurs yeux aperçoivent déjà la lumière civilisatrice ; et dans certaines provinces l'émancipation est, en ce moment, l'unique point de mire des paysans.

Il y a vingt ans, et même jusqu'à la mort de l'empereur Nicolas, les serfs n'avaient pas d'idée arrêtée sur la liberté. Ce mot magique, commenté par les fortes têtes de l'endroit, se résumait ainsi dans leur pensée : un homme libre est dispensé de tout travail et son seigneur doit le nourrir.

Comme le mot liberté n'était jamais prononcé par leur maître, qui avait intérêt à ne pas les éclairer sur sa signification, ces pauvres encroûtés erraient de conjectures en conjectures, et chacun d'eux se flattait de pouvoir vivre selon ses goûts, sans même songer aux nécessités de la vie matérielle. […]

L'histoire nous montre le peuple russe adonné de tout temps à la boisson. D'où lui vient cette habitude dégradante ? Est-ce pour réchauffer ses membres engourdis par un froid excessif ? Est-ce pour trouver dans l'ivresse l'oubli de sa misère et de son esclavage abrutissant ?

En regardant déjà loin en arrière, nous voyons qu'Ivan III, fut contraint de donner des lois très-sévères pour mettre un frein à l'ivrognerie des habitants de Moscou et des campagnes. Plus tard, Boris Godounov supprima un grand nombre de cabarets dans la ville de Moscou ; non-seulement on y buvait, mais c'étaient encore des lieux de corruption et de débauches. Les femmes s'y prostituaient pour quelques verres d'eau-de-vie; les enfants de boyards, les strelitz, les cosaques s'y mêlaient au menu-peuple. On y jouait aux dés et aux jeux de hasard ; puis lorsque les têtes s'échauffaient, il était rare que les injures et les coups ne terminassent pas ces rassemblements tumultueux. D'après cela, on peut se figurer ce qui se passait dans les villes de province et dans les villages, où les seigneurs protégeaient ces débits de boissons spiritueuses qui leur rapportaient de grands bénéfices.

Depuis longtemps la couronne s'est appropriée cette branche d'industrie et les seigneurs russes n'ont plus le droit de fabriquer et de vendre de l'eau-de-vie dans leurs villages. Grâce à cette mesure, l'ivrognerie a beaucoup diminue; du reste, les fermiers qui exploitent l'entreprise des eau-de-vie dans tout l'empire, ajoutent une si grande proportion d'eau dans leur alcool, qu'il faut en absorber une forte quantité pour s'enivrer. Aussi les paysans boivent-ils plusieurs grands verres d'eau-de-vie avant qu'elle ne leur porte à la tête.

Ajoutons que les cabarets russes ont quelque chose de repoussant. C'est une pièce sale, infecte, qui n'est pas toujours planchéiée et dans laquelle on ne trouve ni table pour poser son verre, ni banc pour s'asseoir. Les paysans consomment debout, sur une petite planche placée devant un guichet, par lequel le débitant passe sa marchandise en même temps que le consommateur lui remet son argent : donnant, donnant. Et le cabaretier laisse les pratiques s'injurier et se battre tout à leur aise ; voilà où en est la civilisation dans les villages. […]

Il est d'usage que les serfs d'une propriété se marient entre eux, et le seigneur se refuse rarement à ces unions ; mais si un paysan d'un autre domaine vient demander une fille en mariage, on la lui refuse presque toujours ; car c'est une perte pour le seigneur, puisque cette fille a sa valeur intrinsèque et qu'elle appartiendrait dès lors au propriétaire de son mari qui la compterait au nombre de ses esclaves. On voit assez souvent dans les villages des unions maritales entre des garçons de seize ans et des filles de douze à treize ans. L'Église orthodoxe tolère ces mariages tant soit peu asiatiques, et le gouvernement n'y met pas d'obstacle, puisque le marié devient contribuable envers la couronne en sa qualité de chef de maison ; quant au seigneur il y gagne un laboureur de plus.

Ces unions-là sont ordinairement arrangées par les parents des jeunes mariés. L'amour n'y est pour rien; l'époux ne cherche pas à faire valoir ses droits à cet âge-là. Au point de vue de la moralité, nous blâmons cet usage, et l'on sera de notre avis, en se rappelant que toute la famille, pêle-mêle et sans distinction de sexe, couche sur la plate-forme du four où la rigueur du froid la contraint à s'entasser pendant l'hiver. Or, il arrive presque toujours que la mariée est la victime des instincts brutaux des parents de son mari, et qu'elle est la femme de tout le monde avant de devenir la sienne.

Disons encore, pour compléter ce tableau scandaleux, que les soldats en cantonnement dorment avec la famille, et qu'ils ne se font aucun scrupule de s'approprier la femme et les tilles des paysans chez lesquels ils logent. Puis, il y a des officiers qui ne dédaignent pas un joli minois; puis encore le seigneur qui peut ordonner et l'intendant que l'on n'ose repousser. Certes, il faut qu'une fille ait la vertu bien chevillée dans le cœur pour rester sage au milieu de la dépravation qui l'entoure dès son enfance ! Pourtant il s'en rencontre ; nous en avons connu qui ont préféré subir des punitions corporelles, plutôt que de céder aux exigences de l'intendant de leur village. En revanche, il y en a qui vendent leurs faveurs 20 centimes ; d'autres qui se donnent quand on leur a fait prendre quelques verres d'eau-de-vie. Et puis, il y en a qui aiment de toutes les forces de leur âme ; mais elles n'ont jamais d'épanchement, de gaieté, ni d'élan. Dans le bonheur comme dans la souffrance, elles sont toujours mélancoliques et tristes.

Les jeunes garçons sont encore plus apathiques que les filles. Leur regard ne s'anime pas ; leur bouche reste muette auprès d'une femme, fût-elle leur fiancée. Ils sont invariablement flegmatiques et silencieux. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après le mariage ils ne sont pas plus dégourdis qu'auparavant; même quand ils se marient à l'âge où un homme comprend l'acte qu'il vient d'accomplir.

En Russie, l'existence des villageois est peu variée. Les dimanches et les jours de fêtes, les jeunes filles se réunissent dans la principale rue du village, forment un cercle en se tenant par la main, et chantent de ces vieilles mélodies de la Petite-Russie, généralement très-monotones. Les garçons ne se mêlent pas volontiers à ces insipides rondes que nulle gaieté ne vient animer.

[...] …nous ne craignons point de dire que la Russie est un pays triste, tant par son aspect monotone que par le caractère de ses habitants : nous ne parlons pas de la noblesse. Les veillées d'hiver, dans les villages, n'ont aucune animation ; jamais un éclat de rire ne s'y fait entendre. Les femmes n'ont point d'entrain dans leur conversation. Elles filent silencieusement, tandis que les jeui.es filles peignent leur chanvre en chantant sur un ton larmoyant.

Et puis la chambre dans laquelle se réunissent les femmes du village est à peine éclairée. La chandelle est un objet de luxe chez tous les paysans ; ils s'éclairent au moyen de petites lattes de sapin. Ces petites lattes, très-minces, s'allument par un bout, tandis que le bout opposé est placé dans une pince en fer fixée au bout d'une espèce de trépied qui est au milieu de la chambre. La latte qui se consume est remplacée par une autre latte, et ainsi de suite. Ce luminaire est peu dispendieux, mais il exige la présence continuelle d'une personne pour l'entretenir.

Non-seulement le paysan est routinier, mais il est superstitieux, comme on a pu s'en convaincre par les détails que nous avons donnés sur son caractère et ses mœurs. Autrefois, quand il voulait se construire une chaumière, il plaçait un morceau de pain dans l'endroit où il avait le projet de l'édifier. Au bout d'un certain temps, il allait voir si les chiens l'avaient mangé ; s'il retrouvait son morceau de pain c'était d'un bon augure : l'emplacement devait lui être favorable. Dans le cas contraire il abandonnait l'endroit, persuadé qu'il lui serait funeste. Pourtant cette vieille superstition a dû céder devant la volonté de l'empereur Alexandre 1er, qui ordonna que les maisons fussent alignées dans tous les villages situés sur les grandes routes.

Comme on le voit, il faut avoir une main de fer pour gouverner le peuple russe ; chaque fois que les Tsars veulent faire un pas en avant vers le progrès et la civilisation, ils sont forcés d'user de leur omnipotence pour vaincre les anciens préjugés de leur peuple.

Pourtant cette tâche eût été moins difficile si les seigneurs, restés en contact journalier avec leurs serfs, avaient cherché à les éclairer. Mais la noblesse n'a jamais songé qu'à son intérêt personnel, sans s'occuper sérieusement du sort de ses paysans. »

Achille Lestrelin, Les paysans russes: leurs usages, mœurs, caractère, religion,
superstitions et les droits des nobles sur leurs serfs, Paris, E. Dentu, 1861.

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