mercredi 7 juillet 2010

Une journée à l'école de natation : 2e partie (Eugène Briffault, 1845)


« ... Les nageurs viennent en foule jusqu'à quatre heures, et depuis quatre heures jusqu'à six heures, c'est une invasion véritable, une cohue étourdissante de voix et d'agitation.

La jeune fashion est exacte à ce rendez-vous quotidien ; l'âge mûr et la vieillesse y sont aussi représentés. Il n'y a plus dans les écoles ni caleçons bleus, ni caleçons rouges ; tout y est bariolage; on court après l'originalité, mais le plus souvent on n'attrape que le grotesque et le ridicule. Il y a là des peignoirs bizarres, des costumes excentriques, et des caleçons qui jouent au turc, à l'arabe, à l'écossais, au grec et au polonais ; on rencontre des baigneurs qui paradent déguisés, ne se mouillent jamais, et qui vont à l'école de natation comme ils iraient au bal masqué. […]

Dans les bassins, les nageurs pullulent, on se heurte, on se choque, l'eau prend la physionomie d'une masse humaine liquide et visqueuse; les sages s'abstiennent de ce tohu-bohu. Les habiles se produisent avec tous leurs avantages, qui la brasse, qui la coupe, qui la marinière. Les uns fout la planche, les autres se jettent debout, ou les jambes croisées dans l'altitude d'un tailleur... La vague vous fustige quelquefois avec sévérité; les belles-têtes se succèdent, et aussi les plat-dos, si l'élan est trop fort ; s'il est trop faible, les plat-ventre et les plat-cuisses. Ces chocs irréguliers sont assez douloureux ; le dommage qu'ils causent se manifeste par une vive rougeur. Une tête mauvaise est, en outre, honnie par des huées impitoyables. […]


Cependant les groupes se forment ; les uns se couchent comme des nègres au repos, les autres se drapent à l'antique dans leur peignoir, s'isolent comme des tragédiens qui répètent leur rôle, ou se réunissent comme les nouvellistes de Rome et d'Athènes ; il y en a qui singent la halte d'un douair dans le désert, d'autres écoutent un orateur, comme les Napolitains autour d'une improvisation ; il y a dos philosophes qui ont un auditoire et qui dogmatisent sur le monde, la morale, la politique, l'industrie et bien d'autres choses ; des journalistes petits et grands; des poètes dépoétisés, et des faiseurs de calembours ; la galanterie des récits et des confidences y est nue, comme ceux qui en parient ; tous posent, les uns avec faste, les autres avec orgueil, plusieurs sans le savoir. Les gros ventres, les têtes énormes, les petites jambes, les genoux gros, cagneux et rentrants, les épines dorsales tordues, les tailles sans lin, les bras maigres, les pieds longs et vilains, engendrent des caricatures à réjouir Gavarni et Daumier.

L'homme est laid dans l'eau, et, au sortir de l'eau, tout son être est grelottant, mouillé et souffreteux ; on ne croirait jamais que tant d'heur et tant de félicité pussent se cacher sous ces piteuses mines de nageurs. Ce qu'il y a de plus amusant, ce sont ceux qui, sur le pont ou sur l'escalier en spirale construit au côté droit de l'amphithéâtre, pour les gens qui aiment à tomber de haut, l'ont la parade au dehors. Ces statues aériennes ne se jettent jamais ; c'est une exhibition à l'usage des beaux yeux des dames qui cheminent sur le quai en traversant le pont Louis XV ; on a comparé ces gens à des dindons qui font la roue sur un perchoir.

L'aspect de l'école de natation a aussi son côté philosophique. S'il est un lien où l'homme, dépouillé de toutes les distinctions extérieures, loin de toutes les distances et de tontes les conventions sociales, revienne à l'égalité réelle et n'ait plus que sa propre valeur, c'est à l'école de natation. Quels plaisants démentis cette vérité vraie, sans toiles et toute nue, donne à la vérité habillée ! C'est devant ce bassin, dans lequel s'agite pêle-mêle un amas de créatures humaines à l'état primitif, que l'on comprend bien l'utilité des habits brodés, des galons, des décorations, des insignes et des oripeaux du luxe et de la vanité ; sans ce clinquant du dehors, combien ne serait-il pas difficile d'assigner à chacun la place qu'il occupe !

Ce pauvre hère que vous apercevez là-bas, bleu, tremblotant et transi, assis tristement sur ce banc, comme un coupable : eh bien ! cet être si piteux, c'est un membre très célèbre de la haute magistrature ; longtemps il fut accusateur, aujourd'hui il est juge. Ce gros homme, qu'on ne peut s'empêcher de trouver laid et commun, c'est un dandy. M.**, un des membres les plus renommés du Jockey-Club. — Que voulez-vous ? vous le voyez tel qu'il est ; mais sa voilure, ses chevaux, sa livrée, son coiffeur et son corset l'attendent à la porte. Quel est ce triste jeune homme qui s'avance si gauchement sur ses jambes grêles et chétives, qui descend par l'échelle des petits et qui voudrait pouvoir entrer dans l'eau sans se mouiller ?— Comment vous dire, madame, que c'est le brillant et audacieux comte de C..., dont les grands airs vous étonnaient, dont la bonne grâce et les charmantes manières vous séduisaient; vous alliez l'aimer ; et, maintenant... il vous inspire le rire et la pitié... Qu'en eût-on fait à Sparte, où le costume ne pouvait mentir ? Que de passions ne résisteraient pas à ces épreuves ! [...]


Les femmes ont aussi leurs bains froids; elles ont des bains à vingt centimes, dans lesquels les mœurs et les habitudes ne diffèrent point de celles des bains d'hommes, si ce n'est qu'on s'y baigne avec une décence extérieure que l'on n'observe pas dans les établissements masculins.

Les baigneuses, vêtues de laine foncée noire on brune, n'ont de nu que le cou, les pieds et les bras; le pantalon-caleçon est à plis, en blouse, afin qu'il ne puisse pas coller sur les formes; presque toutes les femmes portent un serre-tête. Quelques-unes, dans une intention d'élégance, ajoutent à ces serre-tête des ruches, ce qui est horrible; d'autres se coiffent, comme Mazaniello, avec de véritables bonnets de la liberté en laine, bleus, rouges ou bruns. Les plus coquettes bordent en couleur leurs pantalons-caleçons, gardent dans le bain leurs colliers et leurs bracelets, laissent flotter leurs cheveux ou pendre les tresses et les boucles ; quelques autres arrivent coiffées comme si elles allaient à la cour. Rien n'est plus bizarre que de voir une tête ainsi parée sortir de l'eau.


Les femmes nagent moins que les hommes, cependant plusieurs d'entre elles donnent des têtes et plongent : il est vrai que la profondeur des bassins n'est pas redoutable; l'eau ne monte pas plus haut que le cou d'une baigneuse de taille ordinaire ; elles excellent surtout à nager sur le dos.

Les ébats sont plus vifs dans les bains des femmes que chez les hommes; elles se lutinent à outrance et souvent se disputent jusqu'au bout des ongles; elles aiment à se jeter dans l'eau plusieurs ensemble, en se tenant par la main, à former des rondes dans les bassins, comme les naïades autour du char d'Amphitrite.

Aux bains des femmes, qui prennent aussi le titre d’Ecole de natation, se rencontrent surtout des héroïnes de la galanterie et du plaisir opulent ; les autres femmes se tiennent à l'écart, et les bonnes renommées se séparent des ceintures dorées. La cantine est pourvue de pâtisseries, de vins fins et... d'eau-de-vie ! Le punch et quelquefois aussi le vin de Champagne y sont joyeusement fêtés. On y fume tout autant que chez les hommes.

Dans ces bains féminins, les types les plus grotesques et les plus amusants se mêlent aux plus délicieuses images. Après le bain, les femmes se coiffent, s'habillent, peignent et tressent leurs chevelures, et se toilettent au soleil comme font les colombes et les tourterelles ; c'est, dit-on, un ravissant tableau tout à fait dans le goût et dans le dessin oriental. On assure que l'année dernière un jeune dandy a coupé sa barbe pour le contempler.

A l'école de natation et dans les bains des deux sexes, en s'abordant, en ne se demande pas mutuellement des nouvelles de la santé : la première question est toujours celle-ci : — L'eau est-elle bonne ? L'eau est bonne, lorsqu'elle procure une sensation agréable ; elle est mauvaise si son contact blesse par le sentiment du froid; l'air est dans les mêmes conditions i les nageurs aiment mieux l'eau bonne et l'air mauvais que l'eau mauvaise et l'air bon ; le vrai nageur consulte le thermomètre, comme le marin regarde la rose des vents. Au moindre signe de pluie tous les baigneurs se jettent dans l'eau... pour ne pas être mouillés : c'est un instinct de grenouilles.

Quant à la statistique financière des bains froids de la Seine, elle est fort difficile a établir, tant les variations atmosphériques rendent les produits de tous les établissements incertains et douteux. Les bains froids sont ouverts pendant quatre mois et demi, cent quarante jours environ; il y a des journées torrides où l'on peut estimer le chiffre de l'argent dépensé, en rivière, par la population parisienne, à dix ou quinze mille francs, et d'autres où, sous l'impression d'une température froide et humide, les recettes des bains froids ne réalisent pas, toutes ensemble, cinq cents francs. Il est bien entendu que les sommes provenant du prix des abonnements, et qui sont fort élevées, surtout par le nombre des collèges, pensions et institutions qui s'abonnent, ne sont pas comprises dans cette estimation. Les éléments de ce calcul n'ont pas été réunis ; mais il faut croire que cette spéculation est avantageuse; elle est fort recherchée.

Les accidents sont rares dans les écoles de natation ; les plus lointains souvenirs ne parlent d'aucun sinistre grave ; il y a eu des dangers courus, mais sans résultat funeste ; il y a eu aussi des indispositions subites, mais qui ne peuvent point être attribuées au défaut de sûreté ou de vigilance.

Paris est le seul lieu du monde où l'on puisse employer une journée d'été de manière à chanter, le soir, sans remords :

C'est ainsi qu'on descend gaiement
Le fleuve de la vie. »

 
Eugène Briffault, "Une journée à l'école de natation", Le Diable à Paris. Paris et les Parisiens : moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... Paris, J. Hetzel, 1845.

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