mercredi 14 juillet 2010

"Les Russes entourent d'un profond mystère leurs opérations militaires dans le Caucase" (F. Lacroix, 1845)

Shamil (vers 1797 - 1871), lithographie vers 1855.   


« Les Russes entourent d'un profond mystère leurs opérations militaires dans le Caucase. Aussi ne peut-on jamais savoir qu'une partie de la vérité sur leurs victoires ou leurs échecs ; mais ce qu'on en sait suffît pour faire apprécier leur situation précaire et humiliante vis-à-vis des populations du Daghestan et de la Circassie.

Les premières années de la guerre qui s'est prolongée et se prolongera sans doute indéfiniment, furent employées par les Russes à tracer quelques routes et à établir des forts sur les points importants. Toutes les fois qu'ils réussirent dans leurs entreprises, ce ne fut qu'au prix des efforts les plus énergiques et des pertes les plus cruelles. Cependant ils avaient la supériorité du nombre, l'avantage de la discipline, de la science et de l'artillerie. […]

Veut-on prendre une idée de ce qu'il en coûte aux Russes pour avoir à enregistrer quelques succès éphémères ? Qu'on lise les détails suivants relatifs à un seul fait, au siège d'Akourjo [1]. Ce village était défendu par Chamil en personne, assisté par une poignée de ses intrépides partisans. Le général Grabbé l'attaqua avec six mille hommes et une nombreuse artillerie. Akourjo n'était protégé que par un misérable mur en terre, mais les assiégés tirèrent un merveilleux parti de la position naturelle de la place, qui s'élève sur un rocher et qu'un ravin profond sépare des montagnes environnantes. Le régiment du colonel Wrangell, qui comptait quinze cents soldats d'élite, s'avança le premier pour tenter l'assaut ; aussitôt le feu de l'ennemi foudroya si bien cette avant-garde, que de ces quinze cents hommes il n'en resta plus que cinquante, de l'aveu même du colonel que nous venons de nommer. Le siège, au lieu de se terminer après la première attaque, comme l'avaient espéré les chefs de la petite armée russe, traîna en longueur. Peu à peu les rangs des assaillants s'éclaircirent, si bien qu'il fallut réclamer des renforts. Le corps d'armée, notablement accru, livra un dernier assaut, et se rendit enfin maître de la place, mais avec une perte énorme. La possession d'une pauvre bicoque, impossible à conserver, et qui, en effet, a été rasée, coûta aux Russes quatre ou cinq mille hommes.

Après avoir longtemps hésité à attaquer Chamil dans sa retraite de Tcherkaï, le général Grabbé s'y décida en 1841. Pour venir à bout de six ou huit mille montagnards, il jugea prudent de mettre en ligne vingt mille hommes avec vingt bouches à feu. Cette prévoyance, qui fait peu d'honneur aux soldats russes, eut sa récompense. Tcherkaï fut pris, mais Chamil échappa à ses adversaires. A quelque temps de là, un parti de Tchetchens prenait une sanglante revanche en surprenant les colonies militaires situés sur la route de Wladi-Cawcas à Ékatérinograd, et en massacrant impitoyablement les habitants des villages qu'ils rencontrèrent sur leurs pas.

Durant cette année 1841, les Russes étaient au nombre de cent soixante mille dans le Caucase ; et cependant leurs généraux ne se crurent pas en mesure de rien tenter de sérieux contre les Circassiens ni contre les Tchetchens ! Ces forces imposantes n'amenèrent pas la soumission d'une seule peuplade. Tout au contraire, des tribus qui, jusqu'à ce moment, avaient reconnu la domination moscovite, se révoltèrent. Alors, découragé, ne sachant plus quel parti prendre, le commandant général Golowine s'avisa de mettre à prix la tête de Chamil, triste moyen, et qui montre bien à quelle pitoyable situation les troupes russes, malgré leur nombre, étaient arrivées. Le fait est que battus dans plusieurs engagements partiels, et cruellement décimés même dans les combats dont l'issue avait été en leur faveur, les Russes avaient toute espèce de raisons pour désespérer. Entre autres circonstances malheureuses, une armée envoyée contre les Tcherkesses de la mer Noire fut surprise dans une gorge profonde, et laissa sur le champ de bataille sept cents soldats et quarante officiers.

Malgré les menaces du général Golowine, malgré ses grands préparatifs militaires, les montagnards ne s'en montrèrent pas moins audacieux, au commencement de l'année 1842. Chamil était présent partout, et était devenu l'épouvantail des Russes. Il s'empara du colonel Sinaxoroff, commandant du fort d'Akhtsi dans le Daghestan septentrional ; dans une autre affaire, un aide de camp du commandant supérieur de cette province tomba entre ses mains. Chamil poussa la hardiesse jusqu'à écrire au sultan d'Elissoni, tributaire et sujet fidèle de Nicolas qu'il ne tarderait pas à aller lui demander compte de sa lâcheté.

Enregistrons encore un échec de cet infortuné général Grabbé, destiné, à ce qu'il paraît, à être toute sa vie battu et humilié par des barbares sans discipline. Enveloppée par les montagnards, son armée se débanda, et rendit la victoire plus facile aux Tchetchens. Sept cent cinquante hommes, dont quarante-huit officiers, restèrent sur le terrain.

Nous ne pousserons pas plus loin notre récapitulation, très-incomplète à coup sûr, mais suffisante pour le but que nous nous proposons. Nous rappellerons seulement, pour parfaire le tableau, que, dans le mois de mai 1844, les Russes ont encore été battus par Chamil près de Derbend, sur la mer Caspienne. Les montagnards ont pénétré dans la ville et y ont fait un riche butin en vivres et en munitions. Deux mille Moscovites ont péri. La lettre, dont nous extrayons cette nouvelle, ajoutait : "les Russes ont été défaits de nouveau près de Gratigorsk, dans le haut Caucase et ont perdu beaucoup de monde. L'armée est de cent cinquante mille hommes. Elle est profondément découragée."

Ce découragement se conçoit, et il existe depuis plusieurs années. En peut-il être autrement ? Les Russes ont employé tous les moyens qu'il leur a été donné d'imaginer, pour dompter la résistance de leurs adversaires. Ils ont fait de leur mieux les armes à la main. Voyant que leur courage, que ne secondait pas leur habileté, ne suffisait pas, ils ont recouru à des expédients de toute nature. Ils ont prodigué l'argent jusqu'à offrir cinq francs par jour à tout Circassien qui entrerait dans leurs rangs, ou qui reconnaîtrait seulement l'autorité du tzar. Pour priver leurs ennemis de l'abri de leurs bois impénétrables, ils ont détruit parle fer el par l'incendie les magnifiques forêts du Caucase. Ne pouvant réussir à s'emparer des chefs montagnards, ils ont conçu l'absurde et ignoble idée de mettre leur tête à prix. Ce n'est pas tout : ils sont allés jusqu'à faire usage de puériles fantasmagories pour effrayer leurs adversaires. "Je connais, dit M. Hommaire de Hell, un général, d'une bravoure personnelle à toute épreuve, qui s'est avisé de recourir à la physique pour séduire ou épouvanter les montagnards. Reçoit-il des chefs dont la fidélité lui parait douteuse, c'est une machine électrique qu'il met en jeu ; au moindre contact avec lui, les montagnards subissent de violentes commotions ; leur barbe, leurs cheveux se hérissent, et dans le trouble que leur cause cette force mystérieuse, ils laissent parfois échapper un secret important, et se livrent souvent à leur ennemi."

Tout cela fait hausser les épaules de pitié. En fait de ressources plus sérieuses, les Russes n'ont pas été moins inventifs ; ils ont augmenté dans des proportions considérables leur armée d'occupation ; ils se sont décidés à ne plus envoyer dans le Caucase que des soldats ayant au moins dix ans de service ; ils ont incorporé dans leurs bataillons quinze ou vingt mille infortunés Polonais, en qui ils avaient sans doute, et avec raison, plus de confiance qu'en leurs troupes nationales. Rien de tout cela n'a été efficace. On peut dire que depuis dix ans ils n'ont pas fait un seul pas vers la pacification de ces contrées. S'ils avancent d'un côté, ils reculent d'un autre. Quand ils élèvent des forts dans l'intérieur du pays, ces postes sont aussitôt cernés par les montagnards, et dés lors ils ne peuvent plus communiquer avec les garnisons voisines que sous la protection d'escortes formidables. Ces forteresses sont, d'ailleurs, par elles-mêmes beaucoup plus nuisibles qu'utiles. Elles ne peuvent être défendues avec succès que par des troupes nombreuses ; et les soldats y périssent par centaines, de misère et de maladie. La seule force qui reste aux Russes, ils la puisent dans la division des tribus caucasiennes. Si toutes les peuplades du Daghestan et de la Circassie étaient unies et se coalisaient dans le but d'une défense commune, nul doute que les troupes de l'autocrate ne fussent obligées d'évacuer le pays. Pour venir à bout de la résistance des montagnards, tout divisés qu'ils sont, il ne faudrait pas moins qu'un de ces coups foudroyants et décisifs qui tranchent les questions en apparence les plus insolubles, mais auxquels l'incapacité des chefs de l'armée impériale, et l'absence des vertus vraiment militaires chez les subalternes, rendent les soldats du tzar tout à fait impropres. C'était l'opinion du général Golowine lui-même, du commandant général du Caucase, qu'on ne parviendrait à pacifier la Circassie et le Daghestan qu'après avoir détruit toute la population existante. Sans nous prononcer sur cette manière quelque peu brutale de résoudre le problème, nous dirons que les Russes sont incapables de réaliser cette œuvre de destruction.

Il faut que les empereurs de Russie se résignent à subir indéfiniment l'affront de cette guerre circassienne, si déplorable et si honteuse pour leurs armes. Cette lutte sera, pour les puissances rivales de la Russie, un échantillon de ce que peuvent les armées moscovites les mieux aguerries. Il faut espérer que cet enseignement finira par profiter à ceux qu'épouvantent encore les forfanteries du Colosse du Nord. »

Frédéric Lacroix, Les mystères de la Russie, tableau politique et moral de l'Empire russe... Paris, Pagnerre, 1845.

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[1]  Siège d'Akhoulgo, juin–août 1839.

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