mercredi 22 septembre 2010

"Lamartine est doué pour célébrer les révolutions... mais il n'est pas fait pour les gouverner" (Lerminier, 1850)

Alphonse de Lamartine, vu par La Revue comique (1849).


« Dès le principe, l'éloquence de M. de Lamartine fut, comme sa poésie, traversée par des tendances et des sentiments contradictoires. La même indécision que nous avons vue contre la foi catholique et l'autorité de la raison humaine, nous la retrouvons chez l'orateur entre la cause de la conservation sociale et la cause du progrès qui, plus tard pour lui, par une contradiction nouvelle, deviendra celle de la révolution. Dans son abondante parole, tout se rencontre, tout s'entrechoque : aspirations du dix-neuvième siècle, souvenirs et défense du passé, conseils d'une sage modération, effusions humanitaires. Sous ces impressions si différentes, l'âme de l'orateur rend des vibrations également sonores. On dirait une harpe éolienne placée sur la tribune.

Pendant les premières années de sa vie parlementaire, M. de Lamartine se mit tour à tour au point de vue du gouvernement et au point de vue de l'opposition. S'il est question d'un amendement en faveur de la Pologne, il s'y opposera et dira qu'il ne faut pas s'effrayer des empiétements en Asie de la puissance russe, qui ne peut qu'y porter la civilisation. Il insistera pour le payement intégral aux États-Unis des 20 millions qu'ils réclamaient, blâmant énergiquement la Chambre de 1834 d'avoir rejeté le premier traité que le pouvoir exécutif présentait à la sanction parlementaire ; mais, d'un autre côté, il refusait au gouvernement le droit de faire juger les accusés d'avril, et il développait cette thèse singulière, que si, dans l'ordre civil et criminel, il pouvait y avoir des procès et des jugements, il n'en était point ainsi dans l'ordre politique. "Entre le gouvernement et les partis, s'écriait M. de Lamartine, le procès, c'est la bataille ; le jugement, c'est la victoire. Y a-t-il un procès juste, quand il y a en présence des ennemis et point de juges. Il n'y a plus là qu'une fiction, une dérision juridique." Ainsi, reproduisant les langages des républicains les plus exaltés, M. de Lamartine contestait la légitimité de la justice sociale, et néanmoins il se croyait conservateur ! [...]

Une fois lancé dans la voie des oppositions extrêmes, M. de Lamartine ne ménagea plus rien : il répéta sur tous les tons qu'il ne s'agissait plus de changer le ministère, mais bien la pensée du règne, que tous les petits remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait une transformation radicale de la politique tant intérieure qu'étrangère. Toutefois, si brillantes que fussent ses agressions, M. de Lamartine au sein de la Chambre restait sans puissance. Il n'avait d'action ni sur la majorité, qui ne lui pardonnait pas sa désertion, ni sur la gauche, qui le laissait dans l'isolement, qui l'applaudissait quelquefois, mais ne l'adoptait pas.

Il est naturel qu'avec son tempérament M. de Lamartine ait senti qu'il étouffait dans l'atmosphère parlementaire. Il tourna le dos à la chambre pour s'adresser au pays, pour l'agiter. Alors, par une nouvelle négation de son passé , plus audacieuse encore que toutes les autres, il se mit à célébrer avec enthousiasme ce qu'il avait si souvent combattu : la révolution ; non pas une révolution idéale, mais la terrible révolution de Danton et de Robespierre. L'histoire va devenir entre ses mains une arme, une torche.

Le livre si rapidement improvisé des Girondins porte l'empreinte des deux talents de M. de Lamartine : c'est un poème, c'est un discours. La composition, la mise en scène sont d'un habile romancier ; vous trouverez dans l'exécution toute la facilité, toute la verve d'un inépuisable orateur. L'ouvrage offre au lecteur tous les tons, tous les effets littéraires : anecdotes, portraits, épisodes romanesques, développements épiques, déclamations de tribune, chronique scandaleuse, tout, sauf l'impartiale gravité de l'historien. Mais de cette impartialité l'écrivain ne se soucie guère ; pourvu qu'il enflamme les esprits, il est content. [...]

L'heure fatale a sonné : les vœux, les rêves de l'ambitieux poète sont réalisés avec une rapidité foudroyante qu'il ne prévoyait pas. Il a provoqué une révolution. Elle éclate; qu'en fera-t-il ? L'histoire a déjà répondu. Élevé au pouvoir sur les ruines de l'ordre social, le 24 février, M. de Lamartine en a été précipité dans les sanglantes journées de juin. Quatre mois au pouvoir, voilà ce qu'il a obtenu après treize années de convoitises et d'agitations !

Encore il serait plus juste de parler de quatre mois d'impuissance. Le nouveau Girondin eut un moment de courageuse et d'aristocratique fierté, en repoussant le drapeau rouge, mais après cet éclair d'indépendance, quel asservissement à toutes les exigences des passions révolutionnaires. On sent que l'homme ne conduit rien ; le torrent l'emporte. L'imprudent a déchaîné des éléments qu'il ne peut maîtriser et qui l'entraînent en l'épouvantant.

Quel ne fut pas son trouble, à l'hôtel de ville, dans la matinée du 16 avril 1848 ! L'histoire expliquera plus tard comment il répondit à une dernière avance de la fortune, qui lui offrait l'assistance et l'épée d'un illustre général. M. de Lamartine est bien doué pour célébrer les révolutions, même pour les pressentir ; mais il n'est pas fait pour les gouverner.

C'est ce qu'alors ne savait pas la France. Elle voulait, au contraire, que Lamartine fût le représentant suprême de la révolution. Elle l'appelait au gouvernement, à la dictature. Dix départements l'envoyèrent siéger à la Constituante. Quand il apprit cette décuple élection, il eut comme un moment d'ivresse, et il s'écria qu'il était le plus grand des hommes. Le lendemain, il s'en retournait le plus faible, et il s'opiniâtrait à rester le collègue de Ledru-Rollin, dont il devait être, dans la pensée de la France, l'inflexible et victorieux adversaire. [...]

Pourquoi tromper ainsi l'attente de toute une nation ? Pourquoi se refuser à une gloire infaillible ? Etait-ce défaut de courage ? Non, mais chez celui qui était l'objet de tant d'espérances, il n'y avait pas cette conviction fondamentale qui fait les grands révolutionnaires et les grands hommes d'État. Mirabeau est invincible dans le milieu qu'il a choisi pour servir la révolution et la contenir. L'action de Danton sur les affaires fut un moment irrésistible. Robespierre exerçait un terrible ascendant. Quand Bonaparte parut, on ne méconnut pas longtemps une nature maîtresse et supérieure destinée à commander. Ces hommes ne furent si puissants que parce qu'ils étaient énergiquement convaincus de la vérité de certains principes.

Si de ces grands exemples nous reportons nos regards sur 1848, nous voyons la pire des révolutions, une révolution inutile, et, pour la représenter, un sceptique, un artiste irrésolu qui se reconnaît lui-même le jouet d'une mystérieuse fatalité. Alea jacta est. Malheureusement M. de Lamartine n'a pu prendre que ce mot à César, qui, en le prononçant, se posait ainsi la question : "Mourir, ou s'emparer de Rome et du monde."

Aujourd'hui, après tant d'orageuses et de stériles aventures, M. de Lamartine se trouve à la fois en dehors du mouvement conservateur et du mouvement révolutionnaire. Il est tourmenté, repentant ; il n'a plus d'autre préoccupation que de multiplier les apologies de sa conduite. A peine tombé du pouvoir, il s'est mis à écrire l'Histoire de la révolution de février. Quel appendice aux Girondins ! Dans le Conseiller du peuple, il a chaudement attaqué le socialisme, le communisme, l'anarchie, et il a recommencé cette éternelle oscillation entre les tendances révolutionnaires et les idées conservatrices. Seulement, aujourd'hui, il semble incliner un peu plus vers les traditions de stabilité monarchique.

N'oublions pas en terminant que Lamartine a une consolation suprême au milieu de tant de mécomptes et de regrets. Si la postérité doit le juger sévèrement, au moins elle ne peut l'oublier. Il est entré dans l'histoire par son naufrage même. Tous ses vers périraient que son nom surnagerait encore, mêlé aux révolutions du dix-neuvième siècle, et si ses poèmes se transmettent aux âges lointains, ils recevront un nouveau lustre du rôle politique qu'il a joué. »

Jean Louis Eugène Lerminier, De la littérature révolutionnaire, Paris, Méline, 1850.

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