lundi 2 août 2010

"A nous l'imagination, à nous l'avenir !" (Bertall, 1875)

« Les collèges et les lycées sont en ébullition. On nous assure que les citoyens élèves de cinquième vont faire leur pronunciamento.

"La liberté ! disent-ils, il nous faut la liberté, vive la liberté ! Place aux jeunes ! Comment ! la liberté ne serait réservée qu'aux taupins cubes, à ces vieux qui ont dépassé vingt et un ans Ceux-là seraient citoyens, pourraient fumer des pipes, ne rien faire, aller au café, au jardin Bullier, tandis que nous, nous continuerions sans trêve ni relâche cette vie de paria qui consiste à user ses culottes sur de durs bancs de chêne, à gratter et inutilement du papier, à se noircir les doigts d'une encre nauséabonde, à lire des livres démodés, poncifs et écœurants, écrits dans un idiome inutile et vermoulu ! Bonsoir. Ce qu'il nous faut à nous, c'est le plein air, la lumière et le soleil, le jeu sous l'ombrage vert des chênes, ou la joyeuse glissade sur la glace. Désormais, les citoyens élèves seront majeurs et libres d'eux-mêmes à onze ans. A bas l'orthographe, cette tyrannie ! A bas les mathématiques, cet esclavage ! A bas le grec, le latin ! A bas les censeurs, les proviseurs, les pions ! A bas tout !" Voilà ce que disent les citoyens collégiens révolutionnaires radicaux.

Il y en a de moins avancés. Ceux-là disent simplement : "marchons sagement dans une voie libérale. Nous avons supprimé le thème grec, c'est bien, sans doute. Mais les vers latins ? Voyez-vous la nécessité de renfermer la pensée d'un libre collégien dans ce lit de Procuste que l'on appelle un hexamètre ? Quelle tyrannie de lui donner l'entrave du dactyle et du spondée, le supplice de la césure et du rejet ! Plus de vers latins On y arrivera, c'est écrit. Un de ces quatre matins, il faudra bien supprimer aussi le thème, ce martyre des intelligences supérieures. Que dirons-nous de l'histoire, ce ramassis de contes, de fantaisies ou de faussetés ? Arrière le fatras insipide et ridicule de la vieille Université ; à nous l'imagination, à nous l'avenir !"

En attendant, comme transition, on nous communique ce projet de règlement, dû à un cinquième du plus haut mérite :

1° Il y aura vacances tous les quinze jours ;
2° On se lèvera à neuf heures ;
3° Les devoirs seront facultatifs;
4° Les élèves auront tous les jours du poulet aux truffes, du homard et de la crème au chocolat. Le vin sera cacheté. Cliquot ou Moët au dessert. Nota. Les pions seront nourris uniquement de haricots et d'épinards, ils boiront de l'abondance;
5° Les élèves liront tout ce qui paraîtra de Ponson du Terrail, Féval, Feydeau et surtout Dumas fils. Ils seront abonnés au Figaro, au Rappel et à La Vie parisienne.
6° Les pions feront les pensums de MM. les élèves ; ils auront soin de les écrire bien lisiblement ; les plumes à quatre becs seront prohibées. Le dimanche, il leur sera permis de lire Vertot, Bouilly, et les œuvres de Lebatteux ;
7° En été, on ira au bain tous les jours ;
8° En hiver, on ne sera pas forcé de se laver les mains ;
9° On pourra fumer en étude ;
10° On pourra faire la cuisine dans son pupitre ; il sera loisible à chaque élève d'y entretenir des rats ou des lézards, si tel est son goût.
11° Tous les soirs les élèves seront conduits à tel spectacle que voudra M. le proviseur – pourvu qu'il écarte l'Odéon, et qu'il n'abuse pas du Théâtre-Français
12° Les pions qui diraient des choses désagréables à MM. les élèves seront tenus de leur en faire des excuses.

Nous ne croyons pourtant pas que ce projet ait encore grande chance d'être mis en vigueur; mais il n'en est pas moins rempli d'intérêt. Il y a bien dans chaque classe un petit nombre de réactionnaires, des bûcheurs, des piocheurs, des bêtes à concours, comme on les désigne généralement protestation injurieuse et vaine contre la masse imposante qui s'honore du nom de cancres. Ceux-là sont bien avec les pions, les maîtres, les professeurs. Il est bien à croire qu'ils sont quelque peu mouchards.

Dessin de Daumier.
La Société des Cancres compte maintenant de nombreux adhérents. Là est l'avenir, c'est la masse qui doit un jour dicter des lois. Les forts en thème, les piocheurs, constituent une aristocratie de mauvais aloi, minorité blessante qui sera certainement un jour mise à la raison.

Il est vrai que les parents protestent énergiquement, les correspondants aussi ; pour les correspondants, leur procès est tout fait; car ils ne méritent pas plus d'égards que les gens de simple police. Les parents sont encore à ménager, malheureusement. Pauvres parents ! tous des réactionnaires encroûtés et des autoritaires endurcis, dont le temps seul amortira l'action

"N'arrivera-t-on pas un jour à secouer le joug pénible de l'obscurantisme et des vieux préjugés qui régnent encore sur cette caste ?" Tels sont les propos qui ont cours, à ce qu'on nous assure.

Mais les collégiens révolutionnaires, s'ils constituent une armée véritable et nombreuse, sont encore une armée sans chef. Les citoyens collégiens attendent leur Flourens. Si la Société des Cancres réunis arrivait un jour au pouvoir, n'y aurait-il pas quelque chose d'étrange à redouter ? »

Bertall. La comédie de notre temps. Les enfants, les jeunes, les mûrs, les vieux. Etude au crayon et à la plume, Paris, Plon, 1875.  
 
 

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