lundi 2 août 2010

"Combien l'homme coûte cher à la nature vivante !" (A. Fée, 1863)

"The farmers friends", lithographie de Currier & Ives, vers 1860.

« La part de l'homme dans [le] grand holocauste d'animaux de toute espèce est immense. Il tue par nécessité et aussi pour le plaisir de tuer. Soit qu'il chasse, soit qu'il pèche, rien ne lui semble trop gros, rien ne lui semble trop petit. Depuis l'éléphant et la baleine jusqu'à l'alouette et le goujon, il s'approprie tout. Le fusil, le harpon, l'hameçon, les filets, les pièges de toutes sortes servent à l'envi ses projets, et chaque jour son esprit s'ingénie à trouver de nouveaux engins de destruction. […]

On a fait le calcul suivant : lorsque la chasse est ouverte en France, une armée de tirailleurs, forte de cent cinquante mille hommes, se met aussitôt en campagne. C'est environ quatre chasseurs ou braconniers par commune. Que chacun d'eux abatte seulement une pièce de gibier, c'est en un seul jour six cent mille animaux qui reçoivent la mort. Quel massacre, et combien l'homme coûte cher à la nature vivante !

Ces exterminations s'étendent aux animaux de tous les pays ; les castors disparaissent, le nombre des bisons diminue tous les jours, ainsi que celui des animaux à fourrures. Les grands cétacés, les amphibies, deviennent de plus en plus rares et se réfugient vers les mers polaires, impuissantes, malgré les glaces qui les couvrent, à les préserver de la mort. Ainsi, quoique la nature, pour mieux assurer le maintien des espèces, ait prodigué les individus, certains animaux sont destinés à disparaître, et l'on sait déjà que quelques-uns se sont éteints sous la main meurtrière de l'homme.

Les déboisements, le dessèchement des marais, le défrichement des terrains, influent aussi d'une manière marquée sur les animaux, en rétrécissant de plus en plus la place qu'ils occupaient. Toute modification considérable du sol change les conditions d'existence des animaux qui s'en étaient emparés. Plus l'homme se multiplie, plus leur nombre doit diminuer. La terre n'est pas au plus fort, elle est au plus habile.

[…]

Je me suis souvent demandé ce que l'homme civilisé serait devenu privé du secours des animaux qui le servent depuis tant de siècles. Il aurait pu se passer des caresses du chien, de la compagnie du chat, de la soumission de la chèvre, et même de celle du mouton, quoique bien plus difficilement. Il aurait suppléé au miel, à la cire, à la soie, et la chasse lui aurait valu un gibier à poil et à plumes capable de lui tenir lieu du porc et des oiseaux de bassecour. Mais comment eût-il remplacé les travailleurs ? Que serait-ce aujourd'hui de la presque totalité de l'Europe, sans le cheval, l'âne et le bœuf ; de l'Asie ou de l'Afrique, sans le chameau et le dromadaire; des régions polaires sans le renne; de plusieurs contrées de l'Amérique méridionale sans le lama, quoique très inférieur au bœuf et au cheval par les services qu'il peut rendre ? Dans presque tous les pays où manquent les animaux domestiques, la civilisation ne s'est pas développée; ils sont une nécessité pour les sociétés humaines.

Que l'on réfléchisse à ce que serait l'homme abandonné à ses propres forces. Vainement les eût-il combinées, il ne fut arrivé à rien de considérable. Il n'aurait pu se procurer les pierres de construction, et se serait vu réduit à la hutte grossière, ou tout au plus à la chaumière en pisé. Comment eût-il pu cultiver à la bêche les champs de céréales, aller dans les forêts chercher les bois de construction, voyager à de grandes distances pour échanger ses produits avec ceux des pays voisins. Lorsque dans quelque lieu écarté du globe, aujourd'hui inhabité, vous trouvez quelque ruine considérable, décidez hardiment que les peuples qui avaient élevé ces monuments s'étaient fait aider du cheval, du bœuf ou du chameau.

Il ne saurait y avoir de grands centres de population sans ces auxiliaires indispensables. Les céréales, qui jouent un rôle si considérable dans l'alimentation de l'homme, ne peuvent suffire. Il faut que la nourriture soit variée et sans les animaux domestiques, elle ne saurait l'être. Indépendamment de leur chair, les animaux domestiques nous donnent le lait et les œufs. Supposez que l'homme agisse seul, et vous comprendrez que malgré son intelligence il ne pourra rien entreprendre d'important, ni même s'élever en intelligence. S'il fait l'éducation des animaux, les animaux lui permettent de faire la sienne.

C'est parce que je comprends l'importance du rôle qu'ils ont rempli et qu'ils remplissent auprès de nous, que je les vois d'un œil favorable. Nous seuls avons, je le sais, changé leur rudesse native en douceur, et la route qu'ils suivent, nous l'avons tracée, mais après tout ce ne sont pas de simples machines obéissantes. Ces excellents serviteurs sont sensibles aux bons traitements; ils reconnaissent la voix de leur maître, et trouvent du plaisir à recevoir ses caresses. Quand on leur parle, ils tressaillent et redoublent d'ardeur ; on croirait qu'ils ont un secret désir de nous être agréables, ou même celui de nous plaire. Ils sont comme nous l'œuvre du Créateur; si la parole leur a été refusée, ils ont du moins la faculté de penser; je vois en eux des énigmes dont le mot m'échappe ; ne pouvant savoir au juste ce qu'ils valent, je me garde bien de les mépriser. Si Dieu a mis en eux des qualités qu'il nous a été permis de développer, s'ils se soumettent, au lieu de résister, si nous tirons d'eux un parti qui assure notre aisance, et avec notre aisance le développement sans terme de notre industrie et de notre intelligence, s'ils nous donnent le travail pendant leur vie, et leurs chairs quand ils meurent, ne serait-ce pas être ingrat que de méconnaître tant de bienfaits ? Nos routes, nos canaux, nos maisons, nos édifices, nos champs cultivés, nos forêts exploitées, tant d'autres travaux exécutés n'auraient pu l'être sans ces travailleurs infatigables, qui à toute heure et par tous les temps obéissent à nos volontés. […]

Nous ne devons demander aux animaux que des services ou des plaisirs, et ceux-ci y participent; ne l'oublions pas : le mépris que l'on a de la vie ou de la souffrance des animaux conduit bien vite au mépris de la vie ou des souffrances de nos semblables. »

Antoine Laurent Apollinaire Fée (professeur à la Faculté de médecine de Strasbourg), Les Misères des animaux, Paris, Chez Humbert, 1863.

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