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vendredi 27 août 2010

"Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront !" (M. Callais, 1862)

W.-A. Bouguereau (1825-1905), Le Repos (1879).

« [...] Dans les campagnes du Laonnais, dès qu'un enfant est né, il devient pour sa mère un embarras, en ce sens surtout qu'elle ne peut plus participer aux travaux des champs. Mais ce n'est que pour peu de temps. Afin de reprendre plus tôt ses occupations ordinaires, elle sevré son enfant; bientôt elle le quitte avant le jour, et ne revient pour lui donner la nourriture qu'à midi et le soir. Elle le laisse seul à la maison; elle le lie dans son berceau, quand elle redoute quelque accident, et s'éloigne contente de ce qu'elle ne pourra l'entendre pleurer. Pour que son sommeil ne soit pas troublé par le bruit de la rue, elle le place sur la cour, dans un cabinet étroit, humide et sombre. Quelles sont les suites de cette manière d'agir ? Qu'on le demande à tant d'enfants malingres, affectés de strabisme, herniaires ou idiots. Si, placé dans de pareilles conditions, il vient à mourir, la mère, allant au-devant des consolations de ses voisines, leur dira que Dieu lui a fait une belle grâce... Si au contraire il résiste, il restera abandonné à lui-même jusqu'à ce qu'il ait appris à marcher. Et combien qui, faute d'être exercés et fortifiés, ne marchent qu'à deux, trois ou quatre ans ! Combien d'impotents ou d'estropiés !

Quelquefois la mère, afin d'avoir l'esprit en repos, conduit avec elle l'enfant dans les champs, et pendant son travail elle le dépose dans un sillon, le laissant exposé à l'ardeur du soleil ou à la rigueur du froid. S'il y a un frère ou une sœur aînés, ce sont eux qui le soignent, qui lui donnent sa nourriture et qui le promènent, en aient-ils à peine la force. A quatre ans, on lui donne du pain, le matin, pour toute la journée, et on l'enferme dans la maison, ou, si l'on craint les accidents qui n'arrivent que trop fréquemment, on le met dans la rue, en lui recommandant, quand il aura faim, d'aller chercher le morceau de pain déposé pour lui chez la voisine. Il est libre d'aller où bon lui semble ; le plus grand malheur qui puisse arriver, ce n'est pas de le savoir écrasé ou noyé, c'est de le voir revenir avec un habit déchiré ou un bras cassé et d'être obligé de payer la couturière ou le médecin.

A cinq ans, c'est un petit sauvage qui sait à peine parler, qui n'a pas la moindre notion du bien ou du mal et ne respecte rien, qui ne sait ni rougir, ni baisser les yeux, qui s'étonne des avis qu'on lui donne, s'en irrite bientôt et y répond par de grossières paroles. Il ne possède ni les connaissances les plus usuelles, ni l'idée des nombres les plus simples. Ce n'est qu'à l'école qu'il récitera ses prières, car sa mère n'a jamais le loisir de les lui apprendre ; le soir comme le matin, l'ouvrage presse tant à la basse-cour ! Dans les rares moments qu'ils passent au logis, le père et la mère ne peuvent s'occuper de leur enfant ; ils ne lui parlent qu'avec impatience et dureté, leurs ordres sont des menaces, leurs réprimandes les épithètes les plus grossières ; de toutes les leçons maternelles, il ne retient bien que celle-là ; ils rient de si bon cœur en entendant leur marmot bégayer quelque juron ; ça lui délie la langue, disent-ils. Aussi peu prudents dans leurs caresses que dans leurs châtiments, tantôt ils le choient et le dorlotent sans motif, tantôt ils le rudoient et le maltraitent sans discernement ; quelquefois ils tolèrent les fautes les moins pardonnables et souvent ils punissent avec emportement l'étourderie la plus excusable. Telle est l'éducation que l'instituteur devra corriger. Ce serait une tâche déjà bien difficile s'il pouvait isoler l'enfant de tout contact nuisible. Qu'est-ce donc quand, longtemps à l'avance, on a fait de son nom un épouvantail ? C'est vers sa cinquième année qu'on met l'enfant à l'école. A partir de ce moment, une lutte va commencer entre l'instituteur et ses parents, lutte bien pénible pour le premier, bien décourageante si, dans son cœur, le désir de faire le bien ne l'emporte pas sur toute vue intéressée.

Si par l'instruction l'instituteur se trouve supérieur aux paysans, ceux-ci savent bien lui faire sentir qu'il leur est inférieur sous le rapport pécuniaire et qu'ils sont aussi indépendants qu'il l'est peu. Son influence est très-bornée pour faire le bien; elle n'acquerrait d'importance qu'autant qu'il se mettrait au service de leurs mesquines rivalités, de leurs passions haineuses et jalouses. C'est surtout quand il se trouve au milieu de familles du genre de celle qui nous occupe, qu'il peut le moins, car ses relations avec les parents sans cesse occupés ou absents sont nulles ou à peu près. Quant à son action sur ses élèves, elle est presque toujours entravée par ceux-là même qui devraient la seconder ; il semble que les parents prennent plaisir à renverser, le soir, à la maison, l'édifice si laborieusement élevé par l'instituteur, dans la journée. Il recommande la civilité, la réserve dans les paroles, le respect envers les vieillards et les infirmes, la soumission aux diverses autorités ; et les enfants ne voient jamais chez eux le moindre signe de politesse ; ils n'entendent que des jurons, que des paroles de raillerie, que des critiques pleines d'égoïsme ou d'injustice. Il demande que l'on accomplisse ponctuellement ses devoirs de religion, et les parents sont les premiers à y mettre obstacle. Il réclame de ses élèves la propreté, et la mère, à qui incombe ce soin, trouve le maître importun, exhale tout haut son mécontentement, et détruit dans l'esprit de son fils l'ascendant sans lequel le maître travaillera en vain. Pour la plupart des parents l'instituteur n'est utile qu'en ce qu'il les débarrasse de leurs enfants. Il ne doit jamais réclamer leur concours dans l'œuvre commune de l'éducation, et il les offense gravement quand il veut les éclairer sur la conduite de leur fils et faire appel à leur vigilance. Les parents ne veulent pas être importunés à ce sujet ; ils ont bien autre chose à faire qu'à surveiller ce garçon : l'instituteur n'est-il pas payé pour cela ? Si l'enfant est mauvais, c'est par la faute de son maître : rien de plus clair. Et l'enfant, qui sent instinctivement tout ce qu'il peut contre celui-ci auprès de son père et de sa mère, sait les prévenir et les aveugler ; c'est son caprice qui règle son entrée en classe, sa sortie, son congé, et, quand l'instituteur se sera montré sévère, il saura se faire retenir à la maison paternelle pendant quelques jours.

Ce n'est guère que vers sa onzième année que l'enfant fréquente l'école avec assiduité, car il craindrait de n'être pas admis au catéchisme de la première communion et de se voir par là ranger au nombre des plus mauvais sujets du pays. Et d'ailleurs plus tôt il y sera admis, plus tôt il sera libre, plus tôt ses parents pourront le mettre au travail. C'est pour cette raison qu'ils lui recommandent de prendre patience et de ne rien faire qui puisse blesser M. le curé. Pour eux, comme pour lui, ce sera une année bien longue ; ils en comptent les semaines avec impatience. Nous ne connaissons rien d'aussi pénible pour un prêtre et pour un instituteur que le lendemain d'une première communion. Ces enfants qui, la veille, semblaient si recueillis, sont alors d'une gaieté inconvenante à la pensée qu'ils sont enfin débarrassés des catéchismes et de l'école. […]

Ces enfants ne viendront plus à l'école que pendant quelques mois, et, le voulussent-ils, ils ne pourront plus que rarement assister aux offices du dimanche ; leurs parents ne peuvent sacrifier une journée de leur travail. On leur accorde le repos de l'après-midi ; mais cette après-midi est bien à eux, ils peuvent l'employer à leur guise ; personne ne viendra les inquiéter. Il serait bon cependant que, le dimanche soir, le père cherchât son fils et la mère sa fille parmi ces groupes qui se glissent dans l'ombre de la salle de danse au cabaret ; qu'ils surprissent quelques-unes de ces conversations qui se tiennent entre jeunes gens des deux sexes ; qu'ils entendissent quelques-unes de ces chansons que chante le frère et qui font rire la sœur. Mais leur vigilance ne va pas jusque-là : l'heure du repos arrivée, ils s'assurent que leurs bestiaux sont à l'écurie, et ils se couchent, laissant la maison ouverte, afin que les enfants puissent rentrer quand ils le voudront. Encore si ceux qu'ils croient endormis dans le cabinet voisin n'en pouvaient sortir en secret !

C'est à cette coupable indifférence des parents, c'est à l'absence de toute pratique religieuse dans la famille qu'il faut attribuer cette immoralité précoce que l'on remarque jusque chez les jeunes enfants. Aussi, dès leur treizième année, nos jeunes gens de l'un et de l'autre sexe sont-ils complètement abandonnés à eux-mêmes; à partir de ce moment ils n'entendent plus parler de la religion que comme d'une chose toute puérile; on les raillera d'avoir pu croire un instant à des dogmes incompréhensibles. Les leçons qui viendront attaquer les prescriptions de la morale seront moins explicites, mais non moins efficaces ; des exemples de tous les jours leur apprendront à rejeter leurs scrupules comme des niaiseries et à préférer en tout leur intérêt à celui d'autrui. Qui les ramènera dans le chemin du devoir quand ils s'en seront écartés ? Qui leur fera comprendre qu'il y a en eux autre chose que des appétits matériels à satisfaire ? Qui leur fera apprécier leur dignité d'hommes et de chrétiens? Ce ne sera pas le prêtre, qu'ils ne verront plus ; ce ne seront pas leurs parents, qui rougiraient de donner à leurs instructions d'autres principes que les injures et les menaces, et qui seraient les premiers à tourner en ridicule le pasteur qui viendrait les remplacer auprès de leurs enfants.

Comment s'étonne-t-on, après cela, que les idées de respect s'affaiblissent, que les mœurs se perdent, que nos jeunes garçons au regard effronté, à la parole insolente, aux gestes turbulents, ne reconnaissent plus d'autres supérieurs que ceux qu'ils redoutent ; que nos filles acquièrent sitôt cette liberté d'allure et de langage qui nous afflige, ce regard et ces rires provocateurs, ces paroles et cette démarche arrogantes, qui contrastent si péniblement avec les idées de modestie, de douceur et de retraite que l'on se plaît à prêter aux jeunes personnes. A les voir, à les entendre, on se demande involontairement si la vie, pour elles, cache encore quelque mystère. Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront ! C'est, en effet, en inculquant à l'enfance d'autres idées, d'autres mœurs, qu'on parviendra à régénérer la société. C'est assurément là une question d'une haute importance et bien faite pour éveiller la sollicitude de tous les gens de bien. […] »

M. Callais, "Sur l'insuffisance de l'éducation dans le Laonnais", Les ouvriers des Deux Mondes. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières des diverses contrées. Paris, Société internationale des études pratiques d'économie sociale, t. IV, 1862.

lundi 2 août 2010

"A nous l'imagination, à nous l'avenir !" (Bertall, 1875)

« Les collèges et les lycées sont en ébullition. On nous assure que les citoyens élèves de cinquième vont faire leur pronunciamento.

"La liberté ! disent-ils, il nous faut la liberté, vive la liberté ! Place aux jeunes ! Comment ! la liberté ne serait réservée qu'aux taupins cubes, à ces vieux qui ont dépassé vingt et un ans Ceux-là seraient citoyens, pourraient fumer des pipes, ne rien faire, aller au café, au jardin Bullier, tandis que nous, nous continuerions sans trêve ni relâche cette vie de paria qui consiste à user ses culottes sur de durs bancs de chêne, à gratter et inutilement du papier, à se noircir les doigts d'une encre nauséabonde, à lire des livres démodés, poncifs et écœurants, écrits dans un idiome inutile et vermoulu ! Bonsoir. Ce qu'il nous faut à nous, c'est le plein air, la lumière et le soleil, le jeu sous l'ombrage vert des chênes, ou la joyeuse glissade sur la glace. Désormais, les citoyens élèves seront majeurs et libres d'eux-mêmes à onze ans. A bas l'orthographe, cette tyrannie ! A bas les mathématiques, cet esclavage ! A bas le grec, le latin ! A bas les censeurs, les proviseurs, les pions ! A bas tout !" Voilà ce que disent les citoyens collégiens révolutionnaires radicaux.

Il y en a de moins avancés. Ceux-là disent simplement : "marchons sagement dans une voie libérale. Nous avons supprimé le thème grec, c'est bien, sans doute. Mais les vers latins ? Voyez-vous la nécessité de renfermer la pensée d'un libre collégien dans ce lit de Procuste que l'on appelle un hexamètre ? Quelle tyrannie de lui donner l'entrave du dactyle et du spondée, le supplice de la césure et du rejet ! Plus de vers latins On y arrivera, c'est écrit. Un de ces quatre matins, il faudra bien supprimer aussi le thème, ce martyre des intelligences supérieures. Que dirons-nous de l'histoire, ce ramassis de contes, de fantaisies ou de faussetés ? Arrière le fatras insipide et ridicule de la vieille Université ; à nous l'imagination, à nous l'avenir !"

En attendant, comme transition, on nous communique ce projet de règlement, dû à un cinquième du plus haut mérite :

1° Il y aura vacances tous les quinze jours ;
2° On se lèvera à neuf heures ;
3° Les devoirs seront facultatifs;
4° Les élèves auront tous les jours du poulet aux truffes, du homard et de la crème au chocolat. Le vin sera cacheté. Cliquot ou Moët au dessert. Nota. Les pions seront nourris uniquement de haricots et d'épinards, ils boiront de l'abondance;
5° Les élèves liront tout ce qui paraîtra de Ponson du Terrail, Féval, Feydeau et surtout Dumas fils. Ils seront abonnés au Figaro, au Rappel et à La Vie parisienne.
6° Les pions feront les pensums de MM. les élèves ; ils auront soin de les écrire bien lisiblement ; les plumes à quatre becs seront prohibées. Le dimanche, il leur sera permis de lire Vertot, Bouilly, et les œuvres de Lebatteux ;
7° En été, on ira au bain tous les jours ;
8° En hiver, on ne sera pas forcé de se laver les mains ;
9° On pourra fumer en étude ;
10° On pourra faire la cuisine dans son pupitre ; il sera loisible à chaque élève d'y entretenir des rats ou des lézards, si tel est son goût.
11° Tous les soirs les élèves seront conduits à tel spectacle que voudra M. le proviseur – pourvu qu'il écarte l'Odéon, et qu'il n'abuse pas du Théâtre-Français
12° Les pions qui diraient des choses désagréables à MM. les élèves seront tenus de leur en faire des excuses.

Nous ne croyons pourtant pas que ce projet ait encore grande chance d'être mis en vigueur; mais il n'en est pas moins rempli d'intérêt. Il y a bien dans chaque classe un petit nombre de réactionnaires, des bûcheurs, des piocheurs, des bêtes à concours, comme on les désigne généralement protestation injurieuse et vaine contre la masse imposante qui s'honore du nom de cancres. Ceux-là sont bien avec les pions, les maîtres, les professeurs. Il est bien à croire qu'ils sont quelque peu mouchards.

Dessin de Daumier.
La Société des Cancres compte maintenant de nombreux adhérents. Là est l'avenir, c'est la masse qui doit un jour dicter des lois. Les forts en thème, les piocheurs, constituent une aristocratie de mauvais aloi, minorité blessante qui sera certainement un jour mise à la raison.

Il est vrai que les parents protestent énergiquement, les correspondants aussi ; pour les correspondants, leur procès est tout fait; car ils ne méritent pas plus d'égards que les gens de simple police. Les parents sont encore à ménager, malheureusement. Pauvres parents ! tous des réactionnaires encroûtés et des autoritaires endurcis, dont le temps seul amortira l'action

"N'arrivera-t-on pas un jour à secouer le joug pénible de l'obscurantisme et des vieux préjugés qui régnent encore sur cette caste ?" Tels sont les propos qui ont cours, à ce qu'on nous assure.

Mais les collégiens révolutionnaires, s'ils constituent une armée véritable et nombreuse, sont encore une armée sans chef. Les citoyens collégiens attendent leur Flourens. Si la Société des Cancres réunis arrivait un jour au pouvoir, n'y aurait-il pas quelque chose d'étrange à redouter ? »

Bertall. La comédie de notre temps. Les enfants, les jeunes, les mûrs, les vieux. Etude au crayon et à la plume, Paris, Plon, 1875.  
 
 

mercredi 9 juin 2010

"Il importe de soigner l'éducation des enfants..." (A. Moeder, 1839)


"L'école de village", cliché publié dans : Etudes photographiques, par Ildefonse Rousset. Avec une introduction et des notes par Louis Jourdan. Paris, Maison A. Giroux, 1865


« Le dimanche qui suivit mon arrivée au village, […] j'avais renoué connaissance avec mes amis d'enfance. Ces derniers me conduisirent à l'église, et, au sortir de l'office du soir, ils me proposèrent de les accompagner à l'Ange d'Or pour y faire la partie et prendre un verre de vin. Je m'en défendis, en les assurant que je ne faisais pas la partie et que je n'allais jamais à l'auberge.
— A quoi t'amuses-tu donc le dimanche, Monsieur le parisien? demanda mon cousin Claude.
— A quoi je m'amuse ? je ne saurais le dire en détail; mais en somme je me repose des travaux de la semaine, je cherche à m'instruire, je règle mes comptes et je me promène.
— Cela doit passablement t'ennuyer, et d'ailleurs tu profanes le jour du repos, remarqua Claude.
— Ni l'un ni l'autre, lui répondis-je; c'est vous qui vous ennuyez, et c'est vous qui profanez le jour du repos. En effet, si vous saviez que faire de votre temps, vous ne m'eussiez pas proposé d'aller au cabaret, et si vous saviez ce que c'est que le. dimanche, vous ne hanteriez pas des lieux où l'on dépense son argent, où l'on prend de mauvaises habitudes, et où l'on risque de s'abandonner à des excès nuisibles à la santé. Allons nous promener!
— Nous ne nous promenons jamais! s'écrièrent mes amis d'un commun accord, nous sommes assez sur pied dans la semaine.
— Eh bien, leur dis-je, puisque vous ne vous souciez pas de la promenade, allons nous asseoir sous le vieux chêne qui ombrage la place du village; je vous y entretiendrai de Paris et des curiosités qu'il renferme. Cette proposition ayant été acceptée, nous allâmes sous le chêne, où je me mis à parler de l'ours Martin, de l'éléphant, du musée d'histoire naturelle et de mille autres choses que j'avais vues dans la capitale.

Quand je vis mes amis bien attentifs, je demandai soudain :
— Je vous ennuie peut-être?
— Pas du tout, continue toujours, dirent- ils!
— De tout mon cœur, répondis-je ; mais ne craignez-vous pas de profaner le jour du repos?
— Comment cela ? demanda Joseph le charron.
— Parce que je viens de vous instruire, répliquai-je, et que tout à l'heure vous avez soutenu qu'il n'était pas permis de s'instruire le dimanche.
— Oh, ce n'est pas ainsi que je l'ai entendu, observa le cousin Claude : je m'imaginais que tu passais le dimanche à lire, à écrire et à d'autres occupations semblables; mais on ne pèche point en écoutant raconter des historiettes, fussent-elles même instructives comme celles que nous venons d'entendre.
— Eh! m'écriai-je, n'est-ce donc pas comme si j'entendais parler un autre, en lisant dans un bon livre, et n'est-ce pas pour penser avec plus de clarté que j'écris? Croyez-moi, mes amis, je respecte l'institution du dimanche, j'y vois une des grandes garanties de la vie sociale, et je le sanctifie mieux que vous : je n'y fais pas les ouvrages de la semaine, et le consacre à Dieu en visitant son temple, en réfléchissant sur ses œuvres, en cherchant à orner mon esprit de connaissances utiles, et en réglant mes comptes, afin de savoir toujours où en sont mes affaires, ce qui est un excellent moyen de rendre justice à la Providence. Quant à la promenade, bien loin de me fatiguer, elle me délasse, elle me fait voir les merveilles de la création et m'instruit. Le dimanche, comme je l'entends, est un bienfait pour l'homme et une institution divine, tandis que le vôtre est une véritable profanation. En général, tout ce que je vois au village me serre le cœur. Comment, vous avez de quoi faire vivre quatre aubergistes, et vous n'avez rien pour assainir vos maisons, pour fertiliser vos terres, pour engraisser vos bestiaux, pour accroître votre bien-être ? Vous êtes Français, et vous ne savez pas votre langue, vous parlez un misérable patois ? Vous êtes chrétiens, et vous ajoutez foi aux contes les plus absurdes, et vous haïssez vos frères? Vous êtes des créatures intelligentes, et vous êtes aussi ignorants que les brutes?
— Ah! dit Michel le forestier, il nous prêche;
— Comme tu voudras, répliquai-je en élevant la voix; toujours est-il que je dis la vérité et que vous devriez rougir de l'état pitoyable où vous vous trouvez.
— Pour çà, non, murmura Claude, et tu n'avais pas besoin de revenir au village pour nous dire des choses désobligeantes. II est vrai que nous sommes assez à plaindre, que nos champs produisent peu et que nous sommes criblés de dettes; mais, est-ce notre faute à nous, si nous ne gagnons pas davantage?
— Et à qui donc serait la faute? répondis-je à Claude. J'ai vu des villages dont les terres ne valaient pas les vôtres, et leurs habitants jouissaient d'une honnête aisance.
— C'est, prétendit le cousin, qu'ils auront été heureux à la loterie, tandis que moi je n'y gagne jamais rien.
— Il ne te manquait que cela pour te rendre méprisable à mes yeux ! m'écriai-je avec l'accent de la plus profonde indignation. […] Tu voudrais devenir riche ou du moins un laboureur aisé; c'est pour cela que tu joues à la loterie. Eh bien, que dirais-tu, si je savais un moyen presque infaillible, non pas précisément de devenir riche, mais de gagner le nécessaire sans avoir recours au pauvre moyen que tu as employé jusqu'à ce jour ?
— Ce que je dirais ? répondit Claude, je dirais que tu es un sorcier et que je voudrais connaître ton moyen.
— Faites donc attention, dis-je à mes amis, je vous l'indiquerai en peu de mots. Si vous désirez améliorer votre sort et vous relever de l'état d'abjection où vous êtes, il vous faut du travail, de l’ordre et de l'économie; il vous faut de plus un corps sain, un esprit juste, un cœur droit et de l'instruction; il vous faut, en un mot, ce qu'on n'acquiert que par une bonne éducation. Or, cette bonne éducation manque généralement dans notre village, et, croyez-moi, le jour où elle ne manquera plus, vous serez des hommes nouveaux, dont les affaires prendront une tournure avantageuse. Certes, vous êtes trop âgés pour recevoir, dans toute son étendue, cette éducation si nécessaire au bonheur des hommes; mais, pour peu que vous en ayez l'envie, vous pourrez encore recevoir des directions utiles et apprendre à bien élever vos enfants. […]
 Que nous nous considérions sous le rapport du progrès des lumières, de l'industrie et de l'accroissement de la population, ou sous celui des besoins moraux, il ne se peut pas que nous continuions notre ancien train de vie. L'Etat a besoin de citoyens éclairés, l'industrie de gens habiles, le sol de bras qui le cultivent, l'incrédulité d'un puissant contrepoids. N'allez pas m'objecter que la civilisation moderne ne pénétrera jamais dans nos montagnes : elle entraîne dans sa marche les peuples et les rois ; elle frappe de mort les imprudents qui voudraient l'arrêter. Si vous méprisiez mes avertissements, vous seriez, au bout de quelques années, comme ces ruines des temps anciens qui attestent un siècle qui n'est plus et dont on ne sait que faire. Il est donc du devoir de l'homme raisonnable de suivre la marche progressive de la société, et comme à un certain âge on ne fait plus guère de progrès, il importe de soigner l'éducation des enfants. »

A. Moeder, Maître Pierre, ou le savant de village, Bibliothèque d’instruction populaire, Strasbourg, F. G. Lebrault, 1839.