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dimanche 21 novembre 2010

"Il est entendu que la Belgique sera l'avant-garde du système napoléonien" (F. Delhasse, 1854)

« La réception du prince impérial à Bruxelles est une anomalie aussi surprenante (nous n'osons pas écrire les mots qui conviendraient à caractériser cette ineptie hypocrite), un égarement aussi funeste, que l'alliance du gouvernement anglais avec l'empire napoléonien. Il ne faut pas douter qu'elle ne se rattache à la grande coalition occidentale dont l'empereur Napoléon III est le chef, l'Angleterre la suivante pour le moment, et le conflit oriental le prétexte. C'est une tentative qui a réussi — probablement — pour entraîner la Belgique dans l'orbite de l'empire français, son redoutable voisin.

Est-ce là l'explication du voyage de M. Napoléon Bonaparte à Bruxelles ? Examinons la supposition. Elle en vaut la peine. Car il s'agit de l'indépendance de la Belgique, autant et plus que de la dignité morale de son gouvernement, ou du caractère de ses princes. […] 

C'est dans la presse bonapartiste de France qu'il faut aller chercher le mot du logogriphe, facile, d'ailleurs, à deviner pour les intelligences limpides. Le Constitutionnel et Le Pays, ces journaux peu véridiques quand il importe à leur maître que la vérité soit torturée, sont admirables d'ingénuité et d'effronterie sur le caractère de la mission du prince : "La Belgique, dit Le Constitutionnel, est l'alliée naturelle de la France. Elle est l'avant-garde de notre frontière du Nord. Elle est comme la pointe d'épée qui protège l'Occident et dont la poignée ne saurait être dans des mains hostiles aux grands États (avertissement au roi Léopold : c'est pourquoi Napoléon III songeait d'abord à prendre la Belgique dans ses propres mains). Le voyage du prince va signaler l'entente parfaite des deux États.... Le roi des Belges qui s'est toujours conduit en bon allié, qui a déjà donné tant de gages de haute sagesse, sentira mieux le prix d'une alliance qui solidarise son trône (fiez vous-y !) avec la conservation de l'ordre européen."

Ainsi il est entendu que la sagesse commande au roi des Belges une alliance qui solidarise son trône avec le trône de Louis-Bonaparte. Oh l'honnête solidarité ! oh le bon billet qu'a Léopold ! Il est entendu que la Belgique sera l'avant-garde du système napoléonien, la pointe d'épée dont les grands États (lisez Bonaparte) doivent tenir la poignée pour l'accomplissement des desseins bonapartistes et la conservation de l'ordre européen. Le voyage du prince Napoléon en Belgique avait donc pour but, et il aura sans doute pour résultat d'empoigner notre pays (pardon du mot : s'il est un peu français, il n'est point du tout belge), courtoisement toutefois, comme disent les journaux payés par les Tuileries. C'est ce que nous avons gagné à ce grand événement. Hier, on pouvait craindre, — le peuple, le gouvernement et la cour le craignaient, en effet, — que les bandes militaires de l'empereur vinssent envahir violemment notre territoire et prendre position à portée du Rhin. Aujourd'hui la terreur d'une invasion immédiate est évanouie. Mais à quel prix avons-nous acheté cette sécurité de courte durée ! à condition de vasselage et d'obéissance, à condition de remettre dans les mains sûres du grand état napoléonien la poignée de notre épée. Il y aura peut-être des politiques obtus, qui appelleront cette subordination honteuse le salut de la Belgique. Hélas ! C’est la plus grave atteinte que notre nationalité ait subie depuis la Révolution. Notre nationalité qui semblait s'être successivement fortifiée au travers des ébranlements de l'Europe, est compromise aujourd'hui par la nouvelle situation que Léopold semble se laisser imposer. Dès aujourd'hui les politiques prévoyants pourraient dire que la Belgique est tombée au rang d'un département de l'empire napoléonien.

Comment le perfide témoignage d'une réconciliation, bien immorale assurément de la part de notre gouvernement, si elle était libre et sincère, pourrait-il aveugler l'opinion publique sur les projets immuables de l'héritier de Napoléon ? Il suffit de se rappeler la politique bonapartiste vis-à-vis de nous depuis le 2 décembre. A peine dictateur de la France trompée et subjuguée, il édicté son décret du 22 janvier, à double tranchant, en vue de dépouiller et de flétrir à la fois la maison d'Orléans. Qu'importe au peuple belge, et qu'a-t-il à y contredire ? rien, si ce n'est peut-être que tout spectateur a le droit de réfléchir sur l'arbitraire des princes quand ils se mêlent de dictature. Mais c'est, du moins, une première offense à la maison de Léopold. Affaire de famille et d'intérêt privé, qui cependant touche aussi un peu par ricochet les contribuables. Soit. Passons. […]

La politique napoléonienne ne tarde pas à se dévoiler relativement à la Belgique, qu'elle considère comme un appendice obligé de son territoire, comme une conquête facile à laquelle pourrait suffire un décret hardi et quelques prétoriens jetés sur la frontière. Eh bien ! ce décret a été rédigé dans le mystère, il a été composé pour Le Moniteur ; le tait est certain et les preuves — les épreuves — subsistent encore en lieu de sûreté. Il s'en est fallu d'un rien que ce beau décret d'annexion ne fût exécuté un matin, avec tambours et trompettes. [...] Le décret sur les biens d'Orléans était une attaque contre la famille régnante en Belgique. Le décret d'annexion peut compter sans doute pour une attaque contre la Belgique elle-même, contre notre nationalité, si chèrement achetée, si laborieusement défendue jusqu'à ces derniers temps de défaillance patriotique et d'aveuglement général. Passons.

La Belgique, Dieu merci, n'a point été envahie par les soldats de Bonaparte, mais elle a été envahie par des séries de notes menaçantes, de remontrances injurieuses, d'injonctions diplomatiques, hostiles à toutes nos libertés, contre la liberté électorale et parlementaire, contre la liberté de la presse et de la parole, contre l'hospitalité, contre le commerce et l'industrie, contre tous les éléments essentiels qui constituent notre vie nationale. […]

… n'a-t-on pas senti, depuis deux ans, sur la Belgique tranquille et prospère, l'influence pernicieuse du système napoléonien ? […] Les agents bonapartistes ne sillonnent-ils pas, en tous sens, nos villes et nos campagnes, faisant la propagande de la corruption, excitant les passions mauvaises, prêchant aux pauvres l'envie, aux riches l'égoïsme et l'orgueil ? […] A-t-on distribué dans les villages assez d'almanachs napoléoniens et d'images napoléoniennes ! Tout cela sans doute n'était pas en faveur de la nationalité belge, ni de la Constitution belge. Tout cela, il faut bien le reconnaître, c'est une sorte d'invasion préliminaire, souterraine et persévérante, qui vise à préparer des projets ultérieurs. […]

Encore une fois, quel est le secret du voyage amical et de la réception à Bruxelles du prince impérial ? Le secret de cette fusion inattendue entre la maison de Bonaparte et la maison de Léopold, il est caché dans la question d'Orient, et les faits prochains se chargeront de le découvrir à tous les yeux. Mais il suffit d'avoir étudié les évolutions de l'Europe depuis la malencontreuse restauration de l'empire Français, pour deviner dès à présent ce qui commande la double attitude, si récente, de l'empereur des Français et du Roi des Belges, aussi violentés l'un que l'autre par la nécessité politique, par ce que les fins exploiteurs appellent la raison d'état.

[…] Inutile de suivre ici les phases ambiguës de cette question orientale, sur laquelle, pendant si longtemps, l'opinion publique de l'Europe a été jouée par ses gouvernements, leurs diplomates et leurs journaux. L'intérêt de cette histoire incomparable ne commence pour nous qu'à l'alliance du gouvernement britannique avec l'empire napoléonien, laquelle hélas ! entraîne aujourd'hui la Belgique à la remorque de Bonaparte. […] y pensez-vous? Léopold allié au dictateur de Neuilly ! La reine d'Angleterre est bien alliée à l'empereur des Français. Y pensez-vous? La Belgique tant maltraitée par le gouvernement napoléonien, la Belgique avant-garde de Louis-Bonaparte !

Ainsi parle la Nécessité terrible, impitoyable pour les rois aussi bien que pour les peuples, la nécessité qu'a créée le 2 décembre et dont les incalculables conséquences vont bouleverser toute l'Europe, — pendant combien de temps !

Donc, nous sommes amis de l'empire napoléonien, amis et alliés, car de l'alliance à l'amitié il n'y a que le paraphe, et le paraphe est fait sans doute aujourd'hui, ou il le sera demain. Alliés de l'Empereur, quel honneur ! et combien de récompenses vont pleuvoir sur la Belgique. Les journaux bonapartistes et catholiques annoncent déjà le règlement de nos affaires douanières, à des conditions qui dépassent toutes espérances. Et que de croix vont décorer les Belges bien pensant et haut placés, en échange des croix distribuées par Léopold au prince impérial et à sa suite. Qui en veut ? Criez : Vive l'alliance bonapartiste ! et vive l'empereur !

[…] Confiance inepte et de courte vue ! La solidarité avec le gouvernement napoléonien, c'est la guerre ! la guerre, oui vraiment, la guerre universelle et à outrance. Ah ! vous croyez que l'empire c'est la paix ! Faibles d'esprit ! L'empire c'est la guerre, jusqu'à la chute de l'empire, et peut-être bien au-delà. […]

Ainsi, c'est la guerre, la guerre européenne, la guerre immédiate, qui se recrute et s'organise, et la Belgique y est engagée sous l'aile de l'aigle napoléonien. Voilà le plus clair du résultat de la visite glorieuse que nous a faite le prince impérial. »

Jacques Van damme, pseudonyme de Félix Delhasse (1809-1898), La Belgique alliée à Bonaparte ! Bruxelles, typographie de Henri Samuel, 1854.

mercredi 26 mai 2010

"Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays" (J.-B. Langlois, 1858)

Gustave Wappers, Épisode des journées de septembre 1830 sur la place de l'Hôtel de Ville de Bruxelles(détail). 1834. Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles.


« … Il y a environ un quart de siècle que quelques hommes jetèrent le cri d'alarme, et ce cri fut entendu d'un bout à l'autre de la Flandre : nous étions menacés de perdre notre langue maternelle; le pouvoir cherchait à déraciner le flamand et à le remplacer par le français !

Dans le principe, après la scission de 1830, il avait été de bonne politique, pour faire croire à une nationalité distincte, de bannir le flamand de toute administration, gouvernementale, provinciale ou communale, et de n'admettre que le français dans les chambres et dans les conseils. On continuait l'œuvre commencée avant la révolution. Sous le règne de Guillaume, l'opposition prétendait que les provinces belgiques du midi avaient depuis longtemps adopté la langue et les mœurs françaises ; que l'idiome néerlandais n'était parlé que dans la Hollande; que le flamand, dont quelques vestiges étaient restés dans le pays, était un patois sans règles de grammaire, sans orthographe, ayant une prononciation barbare, variant avec les localités, inintelligible même pour les Flamands de deux provinces différentes, et ignoré du monde entier. Les Néerlandais du Nord avaient beau réfuter ces allégations excessivement hasardées, ils n'étaient point écoutés ; on les accusait de malveillance pour les intérêts des provinces belgiques, et l'on persistait à représenter celles-ci comme ayant une autre langue et d'autres mœurs que la Hollande. La différence de culte ne contribuait pas peu à donner raison aux mécontents, et les plus sceptiques mêmes, oubliant leur haine de la superstition, invoquèrent cet argument à l'appui de la thèse qu'ils défendaient. C'était un acheminement vers l'union des catholiques et des libéraux.

Que Guillaume ait quelque peu précipité l'introduction des réformes qu'il apportait avec son système gouvernemental, nous ne le méconnaîtrons pas; qu'il ait eu tort d'imposer la langue néerlandaise à des provinces qui, venant de secouer le joug dela France, étaient profondément atteintes dans leur langue et clans leurs mœurs par la gangrène de l'étranger, nous le voulons également; mais on n'en peut aucunement déduire que le gouvernement néerlandais ait agi despotiquement de parti pris, ou ait songé à ruiner les provinces du Midi au profit de celles du Nord. Il eût connu bien peu ses intérêts et il était trop bon logicien pour ne pas comprendre qu'il fallait cimenter l'union entre les Hollandais et les Belges, qui, par la race et par leur histoire, étaient frères, mais que la destinée avait séparés l'un de l'autre pendant deux siècles. Il avait pour but de réaliser la pensée du congrès de Vienne concernant la création d'un royaume fort, composé des anciennes dix-sept provinces ; mais il ne sut se plier ni au temps, ni aux circonstances, et ses conseillers, que nous voulons bien croire sincères, ne l'instruisirent pas suffisamment de l'état des esprits en Belgique, ne lui laissèrent pas assez voir le danger qu'il y avait à ne pas arrêter, au moins pour un temps, les réformes qu'il introduisait dans les institutions publiques. Pour qu'une réforme puisse être implantée avec succès, il faut qu'on lui donné le temps de prendre racine et de fleurir sur le sol où elle doit porter ses fruits. Cette vérité, banale à force d'être simple, semblait ignorée de Guillaume. Il croyait à la toute-puissance du fait, et par là, toutes ses mesures, dictées plutôt en vue de la mission qui lui avait été imposée par le congrès dont il tenait sa couronne, qu'en vue des exigences des Belges francisés, des Wallons surtout, prenaient un caractère despotique. Il désirait néanmoins fermement l'union et la prospérité des Pays-Bas; mais il estimait que c'eût été une faiblesse indigne d'un monarque tel que lui, de céder aux réclamations exagérées, et souvent injustes, reconnaissons-le, d'une petite minorité. Cette force de caractère, l'énergie qu'il déployait en cette circonstance devenait entêtement.

Non-seulement le gouvernement néerlandais heurtait de front les intérêts de famille des Wallons qu'il forçait par son régime à apprendre le néerlandais, mais encore il eut le malheur, et de mécontenter les libéraux en prenant des mesures anti-libérales, et de s'attirer, par la protection qu'il accordait au protestantisme, la haine d'un clergé puissant qui n'avait vu son avènement qu'avec méfiance, et qui maintenant allait tout mettre en œuvre pour se débarrasser de lui.

Le libéralisme dominait dans les provinces wallonnes, le catholicisme et avec lui l'esprit conservateur, dans les provinces flamandes, et tous les deux, quoique poursuivant un but différent, s'entendirent à merveille dans leur antagonisme contre le régime en vigueur. La révolution éclata, et, sous l'inspiration de l'Union des deux partis, se constitua la Belgique. Les deux éléments y avaient leur expression, et nécessairement, avec le libéralisme, la Wallonnie triompha, tandis que la Flandre, ou pour être plus exact, les Flamands, qui, à vrai dire, avaient été passifs jusque-là, furent oubliés : on ne tint aucun compte d'eux.

A peine au pouvoir, les unionistes allaient recommencer les fautes politiques de celui dont ils venaient de prononcer la déchéance. Sous prétexte d'unité politique et gouvernementale, on établit la langue française comme seule langue officielle, et l'on chercha à l'implanter partout : les ordres ministériels invitaient les subordonnés à dresser leurs rapports, procès-verbaux, lettres, etc, en français; dans les écoles, athénées et universités, l'instruction était donnée en français; l'armée devait être commandée et administrée en français; la justice rendrait désormais ses arrêts en français; tout, sans exception, reçut une organisation française.

Dans le premier enivrement du succès, on ne vit là rien d'impossible; personne ne doutait de l'avenir. On rêvait un pays indépendant, libre, ayant sa constitution , ses lois, son gouvernement selon ses vœux. On avait atteint ce qu'on désirait, du moins on l'espérait, et cet espoir était légitime pour ceux- qui gagnaient tout au nouvel état de choses : fortune, position , liberté. Mais lorsqu'on put se rendre compte du grand revirement qui venait de se produire, lorsque le calme -eut succédé au bruit, les Flamands, qui n'avaient pas eu connaissance de tout ce que leur annexion à la Hollande constituait pour eux de richesses et de bien-être, s'aperçurent alors, mais alors seulement, qu'ils avaient perdu cette source de vie. Ils avaient cru un moment aux beaux mots de liberté, de patrie, qu'on avait fait retentir à leur oreille, et ils se voyaient maintenant en présence de la misère, et dans la nouvelle nationalité qui se formait ils ne retrouvaient pas la leur. Étrange nationalité, en effet, que celle qui ruine un peuple et l'exclut du banquet social en refusant de le reconnaître! car on ne taisait pas moins, en bannissant la langue flamande de l'administration, de l'enseignement, de l'armée, de la justice. Alors enfin ils s'aperçurent qu'ils étaient victimes, qu'ils étaient sacrifiés par des alliés qui n'avaient travaillé que dans leur propre intérêt : ils virent l'étendue de leurs malheurs, et se plaignirent.

C'est à ce moment, que quelques hommes, en qui se révélait, claire et bien définie, l'opinion publique, poussèrent leur cri d'alarme. Sachant que le génie d'un peuple se trouve tout entier dans sa langue, que c'est par elle que ses mœurs se conservent, que c'est par elle seule qu'il peut s'initier aux secrets de la science et prendre sa part du progrès universel, ils réclamèrent pour leurs compatriotes ce legs précieux des ancêtres, qui avait été religieusement conservé dans toute sa pureté.

Il était trop tard pour tenter une contre-révolution ; du reste, l'Union durait encore. Les hommes dont nous parlons devaient donc travailler pacifiquement à reconquérir ce qu'on venait de perdre. Mais en vain faisaient-ils entendre leurs réclamations, et indiquaient-ils dans l'introduction en Belgique de l'élément français un danger pour la nationalité,—nationalité qu'on était cependant si jaloux de garder intacte, — ils n'étaient point écoutés du pouvoir, et les hommes de la révolution les qualifiaient d'Orangistes. C'était le gros mot. L'orangisme était considéré comme la peste et inspirait au moins autant d'horreur.

Mais 'si les partisans des deux opinions dominantes furent sourds aux réclamations de quelques hommes qui semblaient isolés, les Flamands, par contre, accueillirent leurs paroles avec enthousiasme; ils les écoutaient, suivaient leurs conseils, se livraient à l'étude de leur langue maternelle, et nommaient avec vénération : Willems, Th. Van Ryswyck et Conscience, le savant philologue , le poète et le romancier, qui leur rendirent la littérature de leurs pères, et créèrent la poésie et la littérature moderne. — Depuis ce jour, la cause est gagnée. La victoire peut bien se faire attendre ; ils ne l'ont pas encore, mais ils l'auront indubitablement, car un peuple qui se retrouve et se reconnaît, se refait bientôt, et reprend tous ses droits. […]

Le mouvement flamand, pour quiconque le considère, est imposant, mais il est surtout entraînant et irrésistible pour ceux-là qui ont le sentiment de la dignité nationale. Qui ne se sentirait ému en voyant ces hommes, transportés d'un saint enthousiasme, travailler au réveil du peuple et rêver pour celui-ci de grandes destinées, pareilles, sinon supérieures, à celles qu'il a eues dans les siècles précédents, avant que l'étranger n'eût ruiné nos provinces? Ils sont beaux ces hommes qui, avec de faibles moyens, réduits à leurs seules ressources, entreprennent l'œuvre colossale de la régénération de la patrie! Ils cèdent peut-être à l'illusion; mais pardonnons-leur cet engouement : ils ont embrassé une noble cause. […]

Il se peut que, dans le principe, le mouvement flamand n'ait pas été compris, mais, aujourd'hui que son esprit se révèle, qu'il prend un caractère déterminé, il faudrait volontairement fermer les yeux pour se tromper sur son but et le méconnaître. Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays, c'est-à-dire une scission entre Wallons et Flamands. On voulait uniquement la reconnaissance d'un droit incontestable; on voulait, dans une juste mesure, la jouissance des avantages que procurait le nouvel état de choses, dont on avait d'ailleurs toutes les charges; on voulait, en outre, ne pas se laisser condamner à la mort, à l'anéantissement; car, quelques personnes de la haute classe et de la bourgeoisie aisée pouvaient bien se servir de la langue française, comme nous le voyons aujourd'hui, mais la masse, le peuple, qui n'a pas le temps d'user plusieurs années de sa vie sur les bancs de l'école, qui, pour vivre, est obligé de travailler au jour le jour, devait rester étranger à cette langue et conséquemment à toute vie intellectuelle, à toute civilisation, à tout intérêt politique et social. Cette immense partie de la population, ou, pour mieux dire, la population tout entière, ignorante de ce qui se serait passé autour d'elle, abandonnée aux hommes qui prennent un satanique plaisir à s'emparer d'elle, pour lui enseigner l'humilité chrétienne, la résignation et l'abandon du monde, serait devenue indifférente à tout ce qui doit l'intéresser, et aurait facilité ainsi, aux rétrogrades, aux preneurs du passé, qui rêvent un âge d'or pour la foi et l'ignorance, le triomphe de leurs maximes, le règne de leur politique. L'anéantissement de la langue flamande eût été la destruction morale et intellectuelle du peuple flamand.

Envisager la question au point de vue des inconvénients qu'entraînera la reconnaissance d'une seconde langue officielle, serait se montrer mesquin, serait faire preuve d'ineptie. Nulle considération, de quelque nature qu'elle soit, ne peut annihiler un droit imprescriptible. Reculer la solution du problème, n'est que prolonger la lutte qui doit nécessairement exister quand les intérêts de toute une population sont compromis; c'est l'aviver et lui donner des proportions plus larges, car les difficultés et les retards sont aux passions humaines, ce que l'huile et le goudron sont au feu. En outre, si l'on se donne la peine de faire une étude sérieuse de la question, lors même qu'on serait d'avis qu'une langue unique pour un pays est réellement préférable, on reconnaîtra bientôt que la substitution de la langue française à l'idiome flamand est tout bonnement une impossibilité. Pourquoi donc la tenter? Pour faire naître des vexations ? »

J.-B. LANGLOIS, "Le mouvement flamand au point de vue politique", Revue trimestrielle, 19e vol., 5e année, t. 3, juillet 1858 [extraits].