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mercredi 6 octobre 2010

"A l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille" (A. Frémy, 1841)

« On sait qu'une loi tendant à abolir l'odieuse traite des enfants dans les manu-factures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu'elle produise tous les bienfaits qu'on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d'urgence. […]

… transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c'est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l'école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C'est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l'enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l'arrivée de ces familles d'ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l'intérieur des villes ; l'encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.

Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. […] ... rien n'est plus triste que de voir ces milliers d'enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l'existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c'est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d'étuve. Il en est qui n'ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l'âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu'habitent les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très-communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c'est à peine leur nourriture, d'autant qu'à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu'une grande partie des légumes et des grains qu'on y consomme est tirée de la plaine de l'Alsace. […]

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c'est principalement sur la filature qu'il faut porter son attention ; car c'est là qu'on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l'industrie coton-nière, les enfants sont principalement occupés à l'épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud'hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L'air qu'on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu'il exerçait une influence funeste sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l'atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l'opération de l'encotlage : la santé de l'ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d'œuvre. […]

Dans les manufactures de laine ou de coton , les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d'une chaleur suffocante. J'ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s'étendent pas, disaient-elles, dans les collèges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu'une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n'avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l'apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle. […]

…dans tous les districts et cantons où l'industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l'enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l'enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu'il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L'enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n'est même qu'une sorte d'exaction. Il n'a jamais eu la jouissance d'un habit neuf, d'un bon repas, d'une caresse tendre ou d'une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au cœur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d'enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s'ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit […].

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manœuvrer la roue d'une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s'est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur cœur, ni de cultiver leur raison. D'ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu'est-ce que leurs pères et mères, si ce n'est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d'existence, dans l'ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D'ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l'affection et les impressions morales ? […]

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n'est plus commun que d'entendre des propos obscènes s'échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l'ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d'utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu'il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l'observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu'à l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s'enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l'on compte dans celle ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. […]

On voit, d'après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n'est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S'il est vrai qu'elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l'âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n'influent guère d'une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d'une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d'ouvriers la conséquence de l'incurie et de l'extrême dénuement. […]

La traite de l'enfance dans les pays manufacturiers est aujourd'hui trop enracinée dans les mœurs et les usages pour espérer qu'une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu'une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu'elle soit imprimée dans le cœur de tous. C'est donc au prêtre qu'il appartient de s'en faire l'interprète, en rappelant s'il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d'une réforme salutaire, à l'aide de ces applications de l'Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d'avance les effets d'un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : Laissez venir à moi les petits enfants. »

Arnould Frémy, "L'enfant de fabrique", Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 1, Paris, L. Curmer, 1841.


vendredi 16 avril 2010

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (5e partie)

Enfants mineurs américains, Pennsylvanie 1911.

« Résultats du travail des mines sur la santé des jeunes ouvriers. — Si dans certaines localités la condition des ouvriers houilleurs s'offre sous un aspect favorable, surtout lorsqu'on la compare à celle des ouvriers employés dans d'autres branches d'industrie où les bénéfices ne sont pas à beaucoup près aussi considérables, il est malheureusement établi, par de nombreux témoignages, que leur santé, surtout quand ce sont des enfants cl des jeunes gens, reçoit de funestes atteintes d'un travail excessif qui dépasse trop souvent les forces, et arrête le développement normal du corps humain. Il s'ensuit des maladies, des infirmités précoces qui abrègent la période pendant laquelle l'homme est d'ordinaire apte au travail, et le condamnent à une mort prématurée. [...]
Effets immédiats de l'excès du travail. — [...] Dans le Derbyshire, où le travail souterrain se poursuit pendant 14 et même 16 heures sur 24, où la ventilation et le dessèchement des mines sont essentiellement défectueux, tous les témoins s'accordent à dire que les jeunes ouvriers sont épuisés de fatigue : ils tombent de sommeil au milieu de leurs occupations; arrivés chez eux, ils vont quelquefois se coucher sans souper, tant ils sont accablés ; quelques-uns passent au lit toute la journée du dimanche ; lorsqu'ils vont à l'école, ils s'endorment, sans que rien puisse fixer leur attention ; les coups même ne réussissent pas à les tenir éveillés.

H. Austin, un des sous-commissaires, après avoir tracé un tableau déplorable de la condition des jeunes enfants employés dans les mines à couches minces de la partie nord du Lancashire, termine en citant ces paroles des parents de quelques-uns des jeunes ouvriers : "Je voudrais, dit l'un d'eux, que vous les vissiez rentrer après les travaux ; ils sont tellement harassés qu'ils se jettent là par terre comme des chiens (en désignant le foyer) ; nous ne pouvons parvenir à les faire mettre au lit."

Le travail imposé aux jeunes ouvriers charbonniers dans les mines du Northumberland et de la partie septentrionale du comté de Durhani est représenté comme très-pénible; nul, s'il n'est doué d'une forte constitution et d'une santé robuste, ne peut le supporter sans une extrême fatigue; et un grand nombre de témoins de toutes les classes affirment que les plus jeunes enfants sont souvent tout à fait exténués, et que ceux d'un âge plus avancé se plaignent généralement de manquer d'appétit et d'éprouver une continuelle sensation de souffrance.

L'âge peu avancé et le sexe d'un grand nombre d'ouvriers charbonniers dans le district est de l'Ecosse. le pitoyable état dans lequel sont les fosses, l'insuffisance et la mauvaise qualité de la nourriture, tout contribue à aggraver la position du travailleur en augmentant ses fatigues. "Les membres délicats et les forces naissantes des petits garçons et des petites filles à peine âgés de 7 à 8 ans, ne peuvent suffire à un travail continu de l2 heures en moyenne, travail essentiellement irrégulier, cessant parfois avec la chute du jour, et parfois aussi se prolongeant pendant toute la nuit. Les témoignages de tous les hommes de l'art consultés, s'accordent à représenter ce travail comme essentiellement contraire à la santé et susceptible d'entraîner les plus graves accidents. Telle est la fatigue qu'il occasionne, que les jeunes ouvriers seraient tout à fait hors d'état d'assister aux leçons, en admettant qu'il y eût des écoles du soir dans le voisinage des exploitations. En rentrant chez eux, ces pauvres enfants, après avoir participé à la bâte à un maigre souper, composé de farine d'avoine ou de gruau bouilli, sont trop heureux de pouvoir aller puiser sur un mauvais grabat la force nécessaire pour retourner le lendemain à leurs occupations." (R. H. FRANKS, Report, § 61.)

Développement musculaire anormal et défaut de croissance. — Le travail des mines donne ordinairement lieu à un développement extraordinaire des muscles; niais ce développement s'acquiert aux dépens des autres organes, car il est le plus souvent accompagné d'une diminution proportionnelle dans la stature. Tous les témoins déclarent que les mineurs n'atteignent pas la taille des autres ouvriers. Il n'y a d'exception à cet égard que dans le Warwickshire, le Leicestershire et l'Irlande.

Dans le Shropshire, les mineurs sont généralement de petite taille ; c'est une particularité qui frappe dès l'abord, et l'on voit même parmi eux beaucoup d'adultes qui ne sont pas plus grands que de jeunes garçons. (Dr MITCHELL, Report, § 814.) — Le docteur André Blake dit avoir observé un grand nombre d'ouvriers charbonniers dans le Derbyshire, et qu'il n'en a guère trouvé qui eussent la taille de leurs voisins employés à d'autres professions ; il attribue en grande partie ce défaut de croissance à la nature des travaux qu'on leur impose dès leur enfance. (J. M. FELLOWS, Evidence, n° 10.) — Dans le dictrict ouest du Yorkshire, on remarque aussi une différence plus ou moins considérable dans la stature des enfants employés, pendant un certain temps, dans les fosses ; cette différence est applicable à tous les âges. Les cas de difformité sont relativement peu nombreux; mais, comme le fait observer M. Eliss, chirurgien qui, dans sa pratique, a traité un grand nombre de houilleurs leur taille n'acquiert pas son entier développement ; cependant ils gagnent d'ordinaire en largeur ce qu'ils perdent en hauteur.
M. Symons, dans l'appendice à son rapport, donne les noms, l'âge, la mesure de la taille et de la largeur du torse d'un grand nombre d'enfants des deux sexes, appartenant à la population agricole et à la population vouée au travail des mines. Si l'on prend dans cette liste les dix premiers garçons occupés à l'agriculture et les dix premiers garçons occupés dans les houillères, tous âgés de 12 à 14 ans, on trouve que les premiers mesurent en totalité 47 pieds de hauteur et 272 pouces de circonférence, tandis que la mesure des seconds est de 44 pieds 6 pouces en hauteur, et de 274 1/2 pouces en circonférence. Pour 10 filles appartenant à la première classe, âgées de 14 à 17 ans, on a un total de 80 pieds 8 pouces en hauteur et de 297 pouces en les mesurant autour du corps; tandis que pour le même nombre de filles du même âge, appartenant à la deuxième classe, on n'obtient pour la hauteur totale que 46 pieds 4 pouces, et pour la circonférence du corps que 293 1/2 pouces. Ainsi, la différence de taille entre les filles employées à la culture et celles qui travaillent dans les houillères, est de 8 1/2 pour cent en faveur des premières ; tandis que cette différence est de 8 1/2 pour cent en faveur des garçons occupés dans les fermes lorsqu'on compare leur stature à celle des garçons charbonniers.

Un autre sous-commissaire, M. Scriven, a pris la mesure de 60 enfants employés au charriage du charbon dans les houillères aux environs d'Halifax, et de 51 enfants employés aux travaux des champs dans la même localité, tous ayant en moyenne l'âge de 10 ans et 9 mois. Les premiers avaient moyennement 8 pieds 11 3/10 pouces de haut, et 2 pieds 3 pouces de circonférence, tandis que les seconds, avec la môme circonférence de 2 pieds 3 pouces, avaient 4 pieds 3 pouces en hauteur. C'est une différence de plus de 9 pour cent. — De la même manière, sur cinquante jeunes ouvriers houilleurs dont l'âge moyen était de 14 ans et 11 mois, on trouva une hauteur moyenne de 4 pieds 5 pouces sur 2 pieds 3 pouces de circonférence ; tandis que 49 jeunes agriculteurs, âgés de 15 ans et 6 mois, mesuraient 4 pieds 10 8/11 pouces de haut et à pieds 8 pouces de circonférence; ce qui établit une différence de près de 6 pouces en faveur de la taille des agriculteurs.

Pour ne pas multiplier ces extraits outre mesure, nous nous contenterons de citer un dernier témoignage, celui du Dr Scott Alison : "La plupart des enfants employés au travail des mines de houille dans l'est de l'Ecosse, dit-il, sont maigres, décharnés, fatigués, et décèlent par la contraction de leurs traits ainsi que par la couleur blafarde et jaunâtre de leur teint, la détérioration précoce de leur santé. Depuis la première enfance jusqu'à l'âge de 7 à 8 ans, on observe chez eux une disposition maladive et une grande imperfection dans le développement du corps. En tous cas, leur condition physique est bien inférieure à celle des autres enfants du même âge employés aux travaux agricoles et à la plupart des autres métiers, ou qui demeurent inoccupés. Leur croissance est lente et imparfaite, et la plupart n'ont pas à beaucoup près la taille qu'ils auraient atteinte sans doute s'ils avaient été placés dans des conditions moins défavorables." »

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (4e partie)


"Le Mineur" par Constantin MEUNIER (1831-1905), Musée de la Chartreuse, Douai.





Mode de traitement des enfants. — État physique. — Nourriture. — Dans les exploitations organisées sur un pied convenable, où les travaux ne sont pas prolongés outre mesure, où il est accordé une demi-heure ou une heure de repos pour les repas, les enfants âgés de 10 ans et plus ne se plaignent guère de la fatigue, après avoir accompli leur journée ; dans les autres, au contraire, où ces avantages n'existent pas, la fatigue est souvent portée à son comble, et le sentiment de souffrance qu'elle occasionne ne quitte presque jamais les ouvriers et surtout les enfants.

Dans certains districts, il est rare que les jeunes ouvriers charbonniers soient maltraités par les surveillants et les ouvriers adultes ; mais il arrive fréquemment aux plus jeunes enfants d'être traités plus que rudement par les enfants plus âgés. Dans d'autres districts, et particulièrement en Ecosse, la conduite des ouvriers adultes à l'égard de leurs jeunes aides est souvent dure et même cruelle. Les propriétaires et les agents ou surveillants ont connaissance de ces mauvais traitements, mais ne font rien pour les empêcher, et quelquefois même déclarent qu'ils n'ont aucunement le droit de s'immiscer dans les affaires de ce genre.

A quelques exceptions près, les propriétaires de houillères ne s'intéressent nullement à leurs jeunes ouvriers, et s'inquiètent fort peu de ce qu'ils font et de ce qu'ils deviennent après la cessation des travaux; jamais ou presque jamais on ne songe aux moyens de leur procurer quelque amusement honnête, quelque récréation salutaire à la santé.

En général, les enfants et les jeunes gens employés dans les houillères ont une nourriture convenable, et sont vêtus d'une manière décente et confortable, lorsqu'ils ne sont pas au travail; ils doivent ces avantages au taux relativement élevé des salaires qu'ils reçoivent. Mais dans un grand nombre de cas, particulièrement dans quelques localités du Yorkshire, dans le Derbyshire, dans la partie sud du Gloucestershire, et généralement dans l'est de l'Ecosse, leur nourriture est grossière et souvent insuffisante ; les enfants disent eux-mêmes qu'ils ne peuvent contenter leur appétit; et les sous-commissaires rapportent qu'ils n'ont que des haillons pour se couvrir ; par suite du manque de vêtements, ils sont obligés le plus souvent de rester enfermés chez eux les dimanches et les fêtes, au lieu de se récréer en plein air et d'assister aux exercices religieux. Les privations auxquelles sont soumis ces pauvres enfants sont d'autant plus intolérables que leur travail est plus pénible et plus dangereux; on remarque toutefois que les enfants qui sont dans ce cas appartiennent d'ordinaire à des parents paresseux et dissolus, qui s'emparent de leurs bénéfices pour les dépenser dans les cabarets.

Accidents. — Morts violentes; leur nombre, leurs causes. — Malgré les précautions les plus multipliées et la vigilance la plus sévère, les ouvriers charbonniers sont exposés à chaque instant à des dangers nombreux qui menacent leur existence. "Notre vie, dit un témoin, ouvrier lui-même, est incessamment compromise; un bouilleur, adulte ou enfant, n'est plus en sûreté du moment où il a mis le pied dans le enflai, pour descendre dans la fosse." — "C'est un champ de bataille, dit un autre témoin, où nous n'avançons qu'à travers les blessés et les morts." [...]

Les commissaires, dans leur rapport (p. 136), donnent le relevé des morts violentes qui ont eu lieu en 1838 dans les houillères de 55 districts, où l'enregistrement des décès s'opère d'une manière régulière sous la direction et l'inspection du registraire général. Ces morts, au nombre de 351, se répartissent de la manière suivante d'après les accidents qui les ont occasionnées :



Ce relevé ne comprend qu'une partie des houillères du Royaume-Uni ; il n'y est pas fait mention des accidents survenus dans les houillères de l'Ecosse et du pays de Galles, proportionnellement plus fréquents encore que ceux que l'on constate en Angleterre. Le nombre des enfants et des jeunes gens qui en sont victimes égale quelquefois celui des adultes, et demeure rarement en dessous. Pour se faire une idée exacte des ravages exercés périodiquement dans les rangs de la population vouée au travail des mines, il faut parcourir l'enquête de la commission, les faits et les témoignages nombreux qu'elle a recueillis de toutes parts. "L'une des causes les plus fréquentes des accidents dans les houillères, — dit la commission dans la conclusion de son rapport, —est l'insuffisance ou même le défaut absolu de surveillance en ce qui concerne la sécurité du mécanisme qui sert à descendre et à remonter les ouvriers dans les fosses, l'état de la mine par rapport à la quantité de gaz nuisible qui peut s'y dégager, l'efficacité de la ventilation, l'exactitude qui doit présider à l'ouverture et à la fermeture des portes d'aérage, les endroits où il est imprudent de pénétrer avec de simples chandelles allumées, etc."

"L'usage presque général de préposer à la garde des portes d'aérage de très-jeunes enfants, peut aussi exposer à de grands dangers. Nous en dirons autant de deux pratiques propres à quelques districts et qui doivent être frappées d'une énergique réprobation. Dans quelques-unes des plus petites houillères du Yorkshire et dans la plupart de celles du Lancashire, on expose journellement la vie des ouvriers, en les laissant descendre et remonter à l'aide de cordes qui n'offrent pas la solidité nécessaire ; communément, dans le Derbyshire et le Lancashire, et occasionnellement dans le Yorkshire, on confie à de jeunes garçons la direction des machines qui servent à la descente dans les fosses et à la remonte des ouvriers. C'est avec regret que nous devons ajouter que dans un grand nombre d'exploitations l'oubli des précautions les plus indispensables est tout à fait volontaire, et que l'on n'y fait jamais le moindre sacrifice d'argent pour préserver les travailleurs des chances nombreuses d'accidents qui les menacent, encore moins pour améliorer leur position." »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (3e partie)


Durée des travaux. — La durée des travaux n'est pas la même dans les divers districts ; mais là où il existe des portes d'aérage, les plus jeunes enfants descendent dans les fosses avec la première corvée, et n'en sortent qu'avec la dernière. Dans les districts du Shropshire, du Warwickshire, du Leicestershire, et du sud et du nord du Staffordshire, la longueur de la journée est généralement de 12 heures, depuis 6 heures du matin jusqu'à 6 heures du soir, déduction faite du temps accordé pour les repas. Dans le Derbyshire, tous les témoins s'accordent à dire que plusieurs jeunes ouvriers travaillent 16 heures sur 24, à partir du moment où ils quittent leur demeure le matin jusqu'à celui où ils y rentrent le soir. D'après d'autres témoignages, le travail effectif serait de 14 à 14 1/2 heures par journée. [...]

Dans le sud du comté de Durham, la journée de travail, dans les mines où l'exploitation est organisée sur un bon pied, n'excède jamais 12 heures; dans d'autres, les ouvriers employés au transport du charbon sont souvent occupés pendant 13, 14 ou 15 heures, et même davantage. Les travaux commencent généralement de bon matin, quelquefois dès 2 heures pour les adultes, et dès 4 heures pour les enfants. Dans le nord du comté de Durham et dans le Northumberland, la durée des travaux est généralement de 12 heures, à partir de 4 heures du malin jusqu'à 4 heures du soir. Il arrive souvent que les enfants quittent la maison pour se rendre aux mines dès 2 heures de la nuit, et que leur absence se prolonge pendant 16 heures. [...] 

En règle générale, la journée des jeunes enfants employés dans les houillères égale toujours et dépasse même quelquefois celle des ouvriers adultes; leur travail commence parfois un peu plus tard, mais alors aussi il finit plus tard. [...]

A quelques rares exceptions près, il n'est pas accordé d'intervalle pour le déjeuner, si ce n'est lorsque la journée commence à 5, 4 ou même 3 heures du matin. Les ouvriers houilleurs sont généralement accoutumés à prendre un léger repas avant de quitter leur demeure, et poursuivent leur travail sans interruption jusque vers le midi. Il y a des exceptions à cet usage, mais elles sont relativement rares.

Congés.— II n'y a pas, dans tout le Royaume-Uni, un seul exemple de repos, pendant lequel les salaires ne soient pas en même temps interrompus. Mais dans la plupart des districts, les travaux sont suspendus pendant certains jours de fête et de réjouissances publiques. Dans certaines houillères, les ouvriers ne travaillent pas le lendemain du jour où ils ont reçu leur paye... [...]

Salaires.— Les salaires des enfants et des jeunes gens employés dans les mines de houille, bien que leur taux ne soit guère en rapport avec la rigueur du travail qu'ils devraient rémunérer, suffisent néanmoins pour accroître les ressources d'un grand nombre de familles et leur procurer certains avantages qui manquent à d'autres classes de travailleurs.

L'échelle des salaires est loin toutefois d'être la même dans tous les districts houillers du Royaume-Uni. Elle s'abaisse jusqu'à 3 deniers (environ 30 centimes) pour les plus jeunes enfants, et s'élève jusqu'à 3 schellings par jour (3 fr. 75 c.) pour les jeunes gens parvenus à l'âge de 17 à 18 ans. Les relevés dressés d'après les registres de paye dans les houillères aux environs de Bradford, de Leeds et d'Oldham, offrent une sorte de moyenne des rétributions accordées aux jeunes ouvriers suivant leur âge, lorsque les travaux sont en pleine activité.


Les salaires sont payés d'ordinaire chaque semaine, le plus souvent le samedi. Quelquefois le règlement des comptes des ouvriers ne se fait que tous les 15 jours, tous les mois, ou même toutes les six semaines. Généralement, les payements ont lieu en argent ; mais dans quelques districts, les plus pauvres et les plus écartés, les ouvriers reçoivent parfois en échange de leur travail des denrées ou d'autres objets propres à leur consommation. Celte rétribution en nature offre de graves inconvénients, surtout lorsqu'elle s'établit par un compte de balance avec les boutiquiers privilégiés des exploitations. Il arrive souvent alors que les ouvriers auxquels ces marchands font des avances, tombent complètement sous la dépendance de ces derniers, et voient leurs salaires engagés pour un terme plus ou moins long, sans qu'ils puissent en détourner la moindre partie pour l'affecter à l'éducation de leurs enfants ou la mettre en réserve pour les besoins imprévus. »
 
à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

samedi 3 avril 2010

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (2e partie)

« 6. Nature des travaux. — La tâche des plus jeunes enfants consiste généralement à ouvrir et à fermer les trappes ou portes d'aérage dans les galeries (trapping), et nécessite leur présence dans les fosses dès le commencement des travaux jusqu'à l'heure où ils finissent. Cet emploi mérite à peine le nom de travail ; cependant les enfants qui en sont chargés sont le plus souvent forcés de rester dans l'obscurité, et dans un isolement qui équivaudrait au confinement solitaire le plus rigoureux, n'était le passage des wagons destinés au transport du charbon.

Dans les districts où les couches de houille sont assez épaisses pour permettre aux chevaux de se rendre directement aux travaux, ou dans ceux où les galeries latérales qui conduisent des tailles aux voies de niveau ne sont pas assez longues pour exclure la lumière, la situation des jeunes ouvriers est comparativement moins pénible, moins ennuyeuse, moins abrutissante; mais dans quelques districts ces petits malheureux restent dans l'obscurité et la solitude pendant tout le temps qu'ils demeurent dans les fosses, et d'après leur propre témoignage, il se passe souvent plusieurs semaines, pendant la saison d'hiver, sans qu'ils aperçoivent la lumière du jour, excepté le dimanche, ou lorsque les travaux sont accidentellement suspendus.

Les couches de houille exploitées varient en épaisseur, de 10 pouces anglais à 10 yards. Or, la grandeur et l'élévation des galeries dépendent de cette épaisseur. Beaucoup de ces galeries n'ont que 24 à 50 pouces de haut; d'autres n'en ont que 18. On peut se figurer la position déplorable où se trouvent les enfants que leur petite stature fait spécialement réserver pour des travaux qui s'opèrent dans un espace aussi resserré. — Qu'on nous permette de citer ici quelques passages de l'enquête pour faire mieux apprécier la gêne, les souffrances, les tortures que doit nécessairement entraîner un mode d'occupation que l'on ne saurait qualifier trop sévèrement.

"Dans le district d'Halifax, les couches de charbon, dans plusieurs mines, n'ont guère que 14 et dépassent rarement 30 pouces d'épaisseur; il s'ensuit que les ouvriers adultes manquent de l'espace nécessaire pour travailler même dans une position courbée ; pour tailler, il sont obligés de se coucher tout du long sur le sol raboteux, la tète appuyée sur une petite planche ou une sorte de courte béquille. Lorsqu'ils ont un peu plus d'espace, ils travaillent assis sur un genou, l'autre étendu, de manière à pouvoir balancer le corps. Pendant tout le temps qu'ils passent dans ces conduits étroits, obscurs, privés d'air, accablés par la chaleur, ils sont dans un état de complète nudité. Il se trouve proportionnellement un assez grand nombre d'enfants occupés dans ces houillères. Heureusement que le service des trappes ou portes d'aérage n'en réclame qu'un petit nombre; mais ceux qui sont chargés de ce travail monotone demeurent, comme ailleurs, plongés dans une complète obscurité."

"Je n'oublierai jamais, dit l'un des sous-commissaires, l'impression que j'éprouvai à la vue de la première créature infortunée que je rencontrai employée de celle manière; c'était un petit garçon âgé de 8 ans environ, qui me regarda, à mon passage, avec une expression d'hébétement et d'idiotisme qui me glaça le cœur. — C'était une sorte de spectre rampant qui ne pouvait se trouver que dans ce lieu désolé. Lorsque j'approchai pour lui adresser la parole, il se blottit dans un coin, tremblant de tous ses membres, craignant sans doute que je ne le maltraitasse, et ni promesses ni menaces ne purent l'engager à quitter la retraite où il se croyait sans doute en sûreté."

"Dans le même district, les petits wagons, qui servent au transport du charbon dans l'intérieur des fosses, reçoivent une charge qui varie de 2 à 5 quintaux. Ils sont portés sur 4 roues en fer fondu, de 5 pouces de diamètre, et roulent sur un sol mal aplani toutes les fois que des rails ne conduisent pas des travaux de taille aux puits d'extraction. Ce sont des enfants qui traînent ces wagons en passant par des galeries qui, quelquefois, n'ont que 16 à 20 pouces d'élévation. Il s'ensuit que, pour accomplir ce travail fatigant, ces petits malheureux sont obligés de ramper sur les pieds et sur les mains; pour l'alléger, ils mettent autour de leur corps nu une large ceinture de cuir à laquelle pend une chaîne de 4 pieds de longueur environ, qui s'attache au wagon à l'aide d'un fort crochet. Dans les passages un peu plus élevés ils traînent leur fardeau avec la ceinture et la chaîne en marchant le corps courbé et à reculons. Lorsqu'ils ont enfin atteint les grandes galeries de communication, ils détachent la chaîne et, changeant de position, ils poussent le wagon qu'ils traînaient auparavant, avec célérité, jusqu'au cuffal, en s'aidant à cet effet de la tête et des mains. II est vraiment extraordinaire de voir avec quelle adresse ces enfants dirigent les waggons au milieu des courbes et des angles formés par les passagesqui s'enlre-croisent, toujours courant sur un sol inégal, au milieu des eaux, des pierres et de la boue. Les plus jeunes enfants sont réunis deux à deux pour pousser les waggons."

"Les filles âgées de 5 à 18 ans sont occupées de la même manière que les garçons. Il n'est fait aucune distinction entre eux pour l'entrée et la sortie des mines, — dans le mode de traîner ou de pousser les waggons, — dans la charge de ceux-ci ou des paniers et les distances à parcourir, — dans l'habillement et le taux des salaires. Il n'est guère possible d'ailleurs de distinguer, soit dans l'obscurité des galeries et des conduits où ils sont enfouis pendant le travail, soit à la clarté du grand jour dans leurs demeures, la moindre différence entre les enfanls des deux sexes."

Le sous-commissaire chargé de l'inspection des houillères du Lancashire et du Cheshire joint à la description qu'il donne de l'occupation des trappiers (trappers) dans ce district un dessin représentant un de ces petits malheureux au moment où il ouvre une des portes d'aérage pour donner passage à un waggon. L'enfant qui remplit ces fonctions est représenté assis sur les talons, position habituelle aux bouilleurs, jeunes et vieux, dans ce district.

"Cette occupation est l'une des plus pénibles, par suite de son extrême monotonie. Elle n'exige d'autre mouvement et d'autre travail que ce qu'il en faut pour ouvrir et fermer une porte. Comme les enfants qui en sont chargés sont toujours choisis parmi les plus jeunes, je les ai toujours trouvés très timides, répondant à peine aux questions qu'on leur adressait. Ils passent leur temps assis dans l'obscurité, souvent pendant douze heures de suite, ouvrant et fermant une porte pour donner passage aux wagons. Ils subissent ainsi une sorte de confinement solitaire qui finit par les rendre presque idiots. » (J. L. KENNEDY, Report, § 122.)

Mais le plus grand nombre d'enfants employés dans les houillères sont occupés à charger et à traîner les wagons ; pour faire mouvoir ces derniers, ils les poussent en avant avec toute la vélocité que comportent l'inclinaison de la galerie, l'état de la roule et la force musculaire du manœuvre. Dans la plupart des mines du district du Lancastre et du Cheshire, les galeries sont munies de rails, et les wagons ont des roues dont le diamètre est de 4 à 6 pouces. On y trouve cependant encore des fosses où l'on a conservé l'ancienne coutume de charrier le charbon à l'aide de paniers ou de traîneaux en bois. Le traîneur est muni d'une ceinture de cuir à laquelle est suspendue une chaîne qui est attachée au traîneau au moyen d'un crochet. Harnaché de la sorte, il rampe sur les pieds et sur les mains, traînant après lui son fardeau. S'il n'est pas assez fort, on lui adjoint un autre enfant un peu plus jeune qui pousse le traîneau par derrière. Le poids des wagons ou des traîneaux chargés varie, dans les différentes mines de ce district, depuis 2 1/2 jusqu'à 9 quintaux; mais dans les fosses où l'on se sert de traîneaux sans roues, il n'excède pas 5 1/2 à 4 quintaux.

Le sous-commissaire a joint à son rapport des dessins qui indiquent la manière dont s'opère le transport du charbon dans les galeries de diverses élévations. L'un de ces dessins représente trois jeunes enfants occupés à traîner et à pousser un wagon chargé. L'enfant qui est en tète est enchaîné au wagon qu'il traîne de toutes ses forces; il est secondé par les deux autres enfants qui poussent par derrière. Leur tête est de niveau avec le wagon, et leur corps est dans une position à peu près horizontale. On a voulu empêcher ainsi que la tête n'aille heurter contre le plafond de la galerie, en même temps qu'on augmentait la force de traction. L'enfant qui traîne se sert, à cet effet, des mains comme des pieds; de celte manière, tout le poids de son corps est supporté par la chaîne qui part de sa ceinture pour se rattacher au wagon, tandis qu'il perdrait beaucoup de sa force s'il rampait sur les genoux. On a remarqué que les enfants chargés de pousser usaient tellement leurs cheveux en appuyant la tête sur le derrière des wagons, qu'ils en devenaient presque chauves (First report, p. 77-82.) [...]

Le sous-commissaire, M. R. H. Franks, représente ce travail comme un cruel esclavage qui offense l'humanité ; il a vu un enfant, une charmante petite fille, âgée seulement de 6 ans, portant sur le dos un demi-quintal de charbon, et faisant régulièrement, avec ce lourd fardeau, quatorze longs et pénibles voyages par jour. — "Pour apprécier, dit-il, ce genre de travail, il suffira de décrire les localités où il s'exerce. La pauvre petite fille dont je viens de parler (et des centaines d'enfants sont dans le même cas) doit d'abord descendre dans la bure, au moyen d'échelles, jusqu'à l'endroit où se trouve le puits par où l'on remonte à la surface du sol la houille déposée par les porteurs dans les paniers ou les cuffafs; là elle prend un panier dans lequel s'emboîte le dos et qui s'aplatit en s'élargissant vers le cou, et munie de cet appareil, elle poursuit son chemin jusqu'aux travaux de taille. On y remplit son panier, qu'un homme a souvent de la peine à soulever, pour le recharger sur ses petites épaules. On passe sur le devant de la tête de l'enfant une bande de cuir qui est destinée à retenir le fardeau ; on ajoute quelques morceaux de grosse houille sur le cou, et la pauvre petite créature commence son pénible voyage; le corps courbé et presque affaissé sous celte charge énorme, après avoir attaché sa lampe au bandeau qui recouvre son front.

De la taille à la première échelle il y a une distance de plus de 80 pieds ; cette échelle a 18 pieds de haut; après l'avoir gravie, l'enfant fait de nouveau quelques pas et trouve une seconde échelle, puis une troisième, une quatrième, etc., qu'elle gravit successivement jusqu'à ce qu'elle atteigne le fond de la bure où elle jette dans le cuffat son fardeau. Ce trajet est ce qu'on appelle un voyage ; il dépasse la hauteur de la cathédrale de Saint-Paul, à Londres (110 mètres), si l'on ajoute à la montée des échelles l'intervalle qui les sépare les unes des autres. Il arrive parfois que la bande de cuir qui retient le panier se brise pendant l'ascension, et que le fardeau dans sa chute écrase ou blesse grièvement les enfants qui se suivent à la file. Quelque incroyable que soit la chose, j'ai interrogé des pères qui m'ont avoué avoir eu des hernies en s'efforçant de charger du charbon sur le dos de leurs enfants.

"Lorsque, — dit en terminant M. Franks, — on considère la nature de cet horrible travail, son extrême sévérité, sa durée excessive, qui est de 12 à 14 heures par jour, et qui même, une fois au moins par semaine, se prolonge pendant toute la nuit ; l'atmosphère humide, chaude et malsaine dans laquelle travaillent les bouilleurs; le jeune âge et le sexe d'un grand nombre de ces derniers; lorsqu'on considère que ce travail, bien loin d'être une exception, n'est au contraire que le lot habituel et la condition de l'existence journalière de plusieurs centaines de créatures formées comme nous à l'image de Dieu, l'esprit recule épouvanté. Cette oppression cruelle et cet esclavage systématique ne pourraient être même soupçonnés par ceux qui n'ont pas été en position d'en constater par eux-mêmes la désolante réalité." »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.

Le travail des enfants dans les mines de charbon : l'exemple du Royaume-Uni au début des années 1840 (1ère partie)


« Conformément au vœu exprimé par la Chambre des Communes, le gouvernement anglais institua, le 20 octobre 1840, une commission dans le but de constater la condition des enfants et des jeunes gens employés dans les mines, usines cl manufactures autres que les fabriques désignées dans l'acte de 1833. Celle commission, composée de 4 membres, MM. T. Tooke, T. Southwood Smith, L. Borner et R. J. Saunders, et d'un secrétaire, M. J. Fletcher, s'adjoignit 20 sous-commissaires qui reçurent la mission de visiter les usines et les mines désignées ci-dessus. Ces visites eurent lieu à la fin de 1840 et dans le cours de 1841. Pour s'éclairer dans leurs recherches, les sous-commissaires, non contents de tout voir par eux-mêmes, interrogèrent successivement un grand nombre de témoins, les propriétaires des mines, usines et manufactures, les surveillants, les ouvriers, les enfants, les parents de ceux-ci, les instituteurs, les médecins, les membres du clergé, les gardiens des pauvres, tous ceux en un mot qui, plus ou moins en rapport avec la classe ouvrière, paraissaient le plus à même d'apprécier sa situation et ses besoins. Les principaux faits recueillis dans celte enquête sont résumés et classés dans un rapport rédigé par les commissaires, et qui fut soumis au parlement, par ordre de la Reine, le 21 avril 1842. […]

1. Âge d'admission aux travaux. — Les commissaires ont constaté des cas où les enfants avaient été mis au travail dans les houillères dès l'âge de 4 ans; d'autres, dès l'âge de 5 et entre 5 et 6 ans ; il n'est pas rare d'y rencontrer de jeunes ouvriers âgés de 6 à 7 ans ; souvent ils sont âgés de 7 à 8 ans ; mais c'est d'ordinaire entre 8 et 9 ans que commence, pour les enfants, le travail dans les mines de cette espèce. On a aussi remarqué que le nombre des jeunes ouvriers dans les houillères a sensiblement augmenté depuis qu'on a interdit ou abrégé pour eux le travail dans les fabriques de coton, de laine et de lin.

2. Nombre proportionnel des enfants employés dans les houillères. — Il résulte des tables dressées par les commissaires qu'en Angleterre, dans les districts houillers du Yorkshire, du Lancashire et de la partie nord du comté de Durham, la proportion des jeunes ouvriers âgés de moins de 18 ans aux ouvriers adultes est d'un tiers environ, et qu'elle est de deux septièmes dans les trois autres districts du Leicestershire, du Derbyshire et de la partie méridionale du comté de Durham. En Ecosse, dans le district d'Est-Lothian, cette proportion est de près de moitié; dans les autres districts elle varie d'un tiers à deux cinquièmes; elle n'est cependant que d'un quart environ dans la partie occidentale du pays. Dans le pays de Galles, le district du Pembrokeshire compte deux jeunes ouvriers pour trois adultes; dans le Glamorganshire et le Monmouthshire, le rapport est à peu près comme 1 est à 3.

3. Sexe. — Dans plusieurs districts du Yorkshire, du Lancashire et du pays de Galles, les jeunes filles sont employées dans les houillères au même âge que les jeunes garçons, sans qu'on fasse entre eux de différence pour ce qui concerne le genre et la durée des travaux. Dans l'est de l'Ecosse la confusion des sexes est une coutume générale. La commission signale, avec de vives couleurs, les inconvénients auxquels donne lieu ce mélange des hommes, des femmes, des jeunes garçons et des jeunes filles dans les travaux souterrains où la surveillance est presque toujours nulle ou insuffisante. Les ouvriers, sans distinction de sexe, la jeune fille comme la femme mariée, travaillent souvent dans un état de complète nudité.

4. Mode d'engagement. — La plupart des enfants et des jeunes gens employés au travail des mines appartiennent aux familles des ouvriers adultes, ou font partie de la population la plus pauvre dans le voisinage ; ils sont engagés et payés dans quelques districts par les ouvriers eux-mêmes, dans d'autres par les propriétaires ou les entrepreneurs d'exploitation. Dans certaines localités on trouve des apprentis placés par les paroisses, avec l'obligation de servir leurs maîtres jusqu'à l'âge de 21 ans révolus, dans des travaux où il est impossible d'acquérir quelque aptitude. Ces apprentis, fréquemment exposés aux mauvais traitements de toute espèce, ne reçoivent d'autre rétribution que la nourriture et l'habillement.


5. État des lieux où s'exécutent les travaux. — Dans un grand nombre d'exploitations on a souvent réussi à assainir les travaux, en mettant en œuvre toutes les ressources que pouvait offrir la science pour garantir la santé et la sûreté des travailleurs ; mais sous ce rapport on n'est pas encore parvenu jusqu'ici à écarter toute chance de danger. Dans d'autres exploitations, au contraire, et ce ne sont pas les moins nombreuses, les moyens de ventilation et de dessèchement sont essentiellement défectueux. On trouve à cet égard, dans les rapports des sous-commissaires, des détails vraiment affligeants : "J'ai vu des mines, dit l'un d'eux, où l'humidité était telle, qu'elle mouillait en quelques minutes les enfants jusqu'à la peau; l'air y était en même temps si chaud, qu'ils pouvaient à peine garder leurs habits ; ils étaient forcés de travailler ainsi pendant 14 heures sans relâche, et le soir, après les travaux, ils avaient souvent un ou deux milles à faire avant de pouvoir changer ou sécher leurs vêtements." (J. M. FILLOWS, Report, § 24.) »

à suivre...

Edouard DUCPETIAUX, De la condition physique et morale des jeunes ouvriers et des moyens de l'améliorer, Bruxelles, Méline, 1843, Vol. 2.