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vendredi 17 décembre 2010

"Cette unification [allemande] effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe" (Lubanski, 1862)


"En voilà assez que tu grandisses..." (dessin de Cham, 1870). 












« La race allemande jusqu'à nos jours est au comble de la démence, permettant qu'on la déchire en tant de morceaux ; qu'on la parque comme un misérable troupeau, autour de tant de roitelets, qui, riant dans leur barbe de cette division, continuent à tirer profit chacun de son troupeau pour leur propre compte. A l'instar des maîtres, des favoris, des courtisans, des parasites de toutes couleurs, hauteurs et dénominations, leurs familles, et à son tour, leurs favoris, courtisans, etc., en un mot une chaine de parasites, traient ces dociles vaches, auxquelles leurs superbes maîtres donnent le nom de fidèles sujets, bons sujets — par exemple — de S. M. Bavaroise, ou Hanovrienne, ou Saxonne, etc. Et comme ils sont magnanimes ces maîtres, laissant ses plus que dociles sujets supporter toutes les charges par lesquelles ils sont grevés !... […]

Autrefois la politique de la France servait à merveille les intérêts des maîtres-couronnés et mitres, gouverneurs du peuple allemand ; favorisait les délimitations des terrains occupés par la race allemande, en un échiquier politique, et il semblait pour la France un intérêt le plus évident, pour que ce bon peuple, voisin de ses frontières du Nord et de l'Est, était continuellement divisé en une quantité des petits Etats, rivaux, adversaires, même ennemis entre eux, jusqu'à tel point, jusqu'où peuvent arriver les choses humaines... Parmi les gouvernements d'Allemagne ont éclaté tant de fois des guerres acharnées : partout et toujours s'est vue la main de la politique française qui versait l'huile sur le feu, au lieu de l'éteindre ; et une pareille politique a été tenue, quelque quatorze années auparavant aussi à l'égard de l'Italie...

Aujourd'hui, la politique de l'héritier du grand nom est tout à fait opposée à celle qui prédominait jadis : aujourd'hui, à l'instar des Italiens, toutes les souches du peuple allemand, doivent chez soi retrouver leur Victor-Emmanuel, leur Garibaldi, leur Mazzini, leur Cavour ; doivent toutes s'unir pour constituer un grand Etat, dont les limites assignées par la nature-même, se présentent les plus normales: au Nord-Ouest le littoral de la mer d'Allemagne; à l'Ouest la rive droite du Rhin; au Sud les revers septentrionaux des Alpes centrales ; au Sud-Est la rive gauche de la rivière de l'Emis; à l'Est les monts de la Forêt de Bohème, la rive gauche dit Bober et de l'Oder après la jonction du premier avec le second ; et enfin au Nord les côtés de la Baltique, le chenal Eyder et de nouveau la mer d'Allemagne. Voilà les frontières véritablement naturelles et invulnérables de l'Allemagne.

A une combinaison pareille, toute l'Europe libérale et l'alliance anglo-française devraient prêter de bonne grâce leur concours efficace pour y coopérer activement, et alors personne n'aura des inquiétudes pour un tel ordre de choses dans le centre d'Europe, parce que cette combinaison évoquera des autres tant sur les rives du Rhin, que sur celles de l'Oder, qui équivaudraient une semblable agglomération de la race allemande autour de l'unique trône constitutionnel, du nouvel empereur des Allemands, des Germains ou des Teutons. C'est une allusion à la cession de la rive gauche du Rhin à l'empire français et à l'idée d'établir un autre Etat composé des pays limités par l'Oder, le Bober, les monts Carpates, le Dniestr, le Dniepr, la Duna, le golfe de Riga et le littoral de la Baltique. Cet Etat servirait de balance à l'Est pour le nouvel empire Constitutionnel des Germains, qui se priveraient de leur suprématie sur les pays Slaves. […]

A l'unification de l'Allemagne sous les auspices des Hohenzollern il ne faut pas même penser : la politique de cette maison est si titubante, si indolente, qu'il ne vaut pas la peine de s'en intéresser. Le Duc de Saxe Cobourg-Gotha, drapeau du parti libéral, a révoqué toutes ses idées et tendances libérales ; donc reste à examiner quels résultats pouvait obtenir le parti libéral allemand par l'unification des Allemands avec les Hollandais, en un empire-république sous les auspices de la maison d'Orange.

Un tel empire constitutionnel aurait de, la population seulement en Europe plus de 38 millions de citoyens, auxquels adjoignant les habitants des colonies, on arriverait au chiffre de 56 millions d'habitants. Quelles innombrables débouchés et nouveaux marchés se présenteraient aux produits de l'industrie et du commerce des Allemands, dont la flotte mercantile dépasserait celle de France; dont la flotte de guerre compterait tout d'un coup plus que 500 bâtiments des différentes dimensions et qualités, armés de quelque quatre ou cinq mille de bouches à feu. […]

De cette courte exposition le lecteur se convaincra que le statu quo en Allemagne ne doit et ne peut pas durer. Dans ce tableau c'est l'Autriche, proprement dite, qui représente l'arbre aux fruits les plus mauvais, qui doit être coupé et brûlé... Oui, le nom de cette puissance doit être rayé de la carte de l'Europe ! Toutes les provinces qu'elle a volées et qu'elle s'est adjointes, par la force, doivent recevoir leur autonomie. Le gouvernement autrichien, qui a fait fouetter et pendre en public, des femmes coupables de patriotisme, qui a fait fusiller ou massacrer des milliers de patriotes Hongrois, Polonais, Italiens ; ce gouvernement qui en ce moment aiguise de nouveau les haches de ses bourreaux pour égorger des nouvelles victimes; ce gouvernement, pour ainsi dire, excommunié par la voix de la raison, de la justice et de la révolution, ouvertement et partout prononcée, ce gouvernement doit avoir sa fin, comme le plus grand obstacle à l'unification et au bien-être de la race germanique. De même il n'y a pas de raison de conserver les noms des Prussiens, des Bavarois, des Saxes, etc. ; le glorieux nom DES GERMAINS sonne le mieux.

Cette unification effectuée, ce sera l'âge d'or pour l'Europe, parce qu'après la disparition pour toujours de l'Autriche, les champs de batailles et les gibets de ce gouvernement ne boiront plus le sang des victimes humaines. De mon côté je soutiens, de même que M. Proudhon, qu'un temps viendra où les nations, éclairées sur le but de leur destinée par une instruction répandue parmi toutes les classes de la société, qu'en ce même temps les nations réunies par la concorde, libres — par la raison et par l'influence de la concorde, fortes — en vertu de la liberté, de la concorde, et par l'obéissance aux justes lois, et enfin enrichies par la possession incontestée des produits de leur travail, que telles nations travailleront en commun au grand œuvre du bien-être général ; mais pour y arriver il faut en finir une fois avec l'Autriche, car ce sera le premier pas vers l'unification, premier degré de l'échelle récemment dessinée pour monter au temple du bien-être général.»

Henry Grimala Lubanski, La vérité sur les lettres de M.J. Proudhon, Paris, Impr. de Compositeurs-typographes, 1862.

dimanche 29 août 2010

"Le goût financier dominant, le style est remplacé par le luxe" (E. Texier, 1862)

"Salon d'un hôtel du faubourg Saint-Honoré", dessin paru dans : Ed. Texier, Tableau de Paris, vol. 2, Paris, Paulin, 1853.


« LES HABITATIONS MODERNES.

Paris est rebâti de fond en comble, les monuments respirent plus à l'aise, débarrassés des échoppes qui les entouraient mais le style a disparu des maisons particulières. Le rapport étant la grande raison d'être des ruches en moellons de nos jours, toute maison qui se construit tient le milieu entre le palais et la caserne, et rappelle vaguement la manufacture; l'amoindrissement et l'éparpillement des fortunes, le petit luxe général qui agit si mesquinement sur les fabrications, le manque de goût de la plupart des architectes, l'absence d'artistes distingués voués spécialement aux peintures de décors, toutes ces causes réunies sont un obstacle au développement du style dans les habitations. Quelques rares propriétaires, gens de goût, se contentent d'imiter le passé, de réparer les désastres, de déblayer les ruines, trop heureux de faire revivre quelques restes de ce luxe de la grande époque française, en le reproduisant à peu près.

Mais c'est surtout de l'intérieur des habitations que le style a été rigoureusement banni. Toutes les pièces se ressemblent tant de mètres sur tant de mètres. Rien de varié dans la forme, d'inattendu dans la perspective, des boîtes carrées. Le goût financier dominant, le style est remplacé par le luxe. Tout salon d'aujourd'hui est un magasin de bric-à-brac; partout les mêmes étoffes, les mêmes tapis de moquette parsemés de perroquets, les mêmes bronzes tirés à des milliers d'exemplaires, les mêmes pendules, les mêmes plafonds nus et de ce blanc éclatant qui fait tache au milieu des tentures bariolées qui les encadrent; puis des fauteuils sculptés, à dos ogival, se prélassent à côté de canapés du temps de Louis XV des tables à pieds tors, faisant vis-à-vis à un meuble de Boule, et partout, en haut, en bas, sur les étagères, sur les consoles, dans les encoignures, du vieux Saxe, du vieux Sèvres et des potiches chinoises.[…]

Cette manie de mobiliers archéologiques ou exotiques ne fait-elle pas un procès mortifiant à notre goût et à nos industries actuelles? Ne démontre-t-elle pas assez victorieusement l'impuissance de notre époque à rien inventer ? Aujourd'hui on est étranger, on est Grec, on est Arabe, on est Chinois, on est Romain, XIIIe siècle, Renaissance, Louis XIII, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI on dit même, et j'en frémis, que les partisans du style Empire s'agitent dans l'ombre et songent sérieusement à faire sur les ameublements une nouvelle levée de glaives et de boucliers. Le XIXe siècle vient d'entamer son douzième lustre; le voilà arrivé à un âge tout au moins raisonnable il serait bien temps, ce me semble, qu'il prît son parti et qu'il se décidât à trouver lui aussi une livrée, un style qui servent à le faire reconnaître aux futurs antiquaires aussi facilement qu'on reconnaît aujourd'hui le style et la livrée des époques qu'il s'évertue à copier, faute de mieux. […]

Le luxe français est encore tout-puissant en Europe mais pour conserver sa supériorité, il faut que ses produits se régularisent, qu'ils reprennent les anciennes conditions d'ensemble et d'harmonie. Ce ne sont ni les manufactures, ni les ateliers, ni les artistes, ni les ouvriers qui manquent, ce sont les gens de goût. Acheter des meubles magnifiques, acquérir à n'importe quel prix des objets somptueux, ce n'est rien si l'on ne sait leur donner la vie. Or, la plupart des salons d'aujourd'hui sont des salons où tout est mort, la conversation, l'esprit et l'ameublement. Et surtout défiez-vous du trucageur, ô Millionnaires ! Trucage ! Voilà un mot nouveau pour le Dictionnaire de l'Académie mais quand l'Académie en sera à la lettre T, ce mot aura au moins un siècle de date. Donc, le trucageur est un artiste modeste, bien différent des autres artistes ses confrères ; il fait du vieux avec du neuf ; l'innocent ! Ces émaux du moyen âge, cette poterie byzantine, cette verroterie antique, ce temple chinois, cette sculpture romaine, cette pagode hindoue, ce bahut du XIIIe siècle, cette dague de Tolède, ces porcelaines, ces meubles, ces vitraux héraldiques, toutes ces belles épaves du temps passé, dont on est si friand dans le temps présent, c'est lui qui est l'auteur de tout cela ! […]

Aussi la vieille céramique, la vieille émaillerie, la vieille orfèvrerie, la vieille joaillerie, toute la potichomanie antique et gothique a baissé de cinquante pour cent depuis que le trucage a fait son apparition au grand jour ; et si tu contribues par ta savante supercherie à débarrasser les salons de tous ces bahuts qui tiennent tant de place et de toutes ces vieilleries qui les encombrent, si tu nous délivres enfin des pots étrusques, des magots japonais, des miséricordes allemandes, des colichemardes italiennes, des guitares espagnoles, des Vénus aux seins brisés, des Pharaons camards, et de tout ce bric-à-brac absurde et prétentieux, par les dieux immortels ! Ce n'est pas moi qui t'accuserai, ô trucageur ! Ô grand homme! Il me semble que cette mode, ou plutôt cette manie de bric-à-brac, qui s'est emparée de tous les étages, a sa raison d'être dans l'indifférence qui préside aux relations sociales ; les vieux meubles sont une ressource précieuse pour les maîtresses de maison, en ce sens qu'un salon encombré de curiosités est un inépuisable texte de conversation. […]

Aujourd'hui toutes les personnalités s'effacent de plus en plus devant la loi des conventions. Chacun agit comme son voisin, sans se demander pourquoi le voisin fait plutôt ceci que cela. A l'époque où la Bourse était l'entrepôt des millions ouvert à toutes les convoitises, un libraire me disait : "Je vends en ce moment beaucoup de livres aux coulissiers qui font fortune.
― Les coulissiers lisent donc ?
― Non ; mais quand ils se sont fait bâtir un hôtel et qu'ils l'ont meublé, ils veulent avoir une bibliothèque. Les livres meublent comme les tableaux. Un jour un de ces messieurs vint me voir et me dit : “Il me faut des livres pour garnir ma bibliothèque en bois de chêne sculpté ; vous m'enverrez trois cents volumes environ, et tous grands comme celui-là”. Il me montrait un in-8° : “pour le choix, je m'en rapporte à vous ; vous me choisirez des ouvrages de bibliothèque, des classiques Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Racine, quelque chose dans ce genre là, et vous ferez relier le tout très-convenablement”.
Il fit quelques pas pour s'en aller, puis il revint : “Ah! J’oubliais de vous dire… vous mettrez aussi dans le ballot quelques romans amusants mais il ne faut pas faire relier ceux-là, parce que je veux les lire”."

Eh bien ! La plupart des gens qui vivent au milieu du bric-à-brac n'ont pas le droit de se moquer de cet enrichi illettré ; ils ont des bahuts, des panoplies, des ivoires, des plats à reptiles, comme lui il voulait avoir des livres… pour la montre. »

Edmond Texier, Les choses du temps présent, Paris, Hetzel, 1862.

vendredi 27 août 2010

"Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront !" (M. Callais, 1862)

W.-A. Bouguereau (1825-1905), Le Repos (1879).

« [...] Dans les campagnes du Laonnais, dès qu'un enfant est né, il devient pour sa mère un embarras, en ce sens surtout qu'elle ne peut plus participer aux travaux des champs. Mais ce n'est que pour peu de temps. Afin de reprendre plus tôt ses occupations ordinaires, elle sevré son enfant; bientôt elle le quitte avant le jour, et ne revient pour lui donner la nourriture qu'à midi et le soir. Elle le laisse seul à la maison; elle le lie dans son berceau, quand elle redoute quelque accident, et s'éloigne contente de ce qu'elle ne pourra l'entendre pleurer. Pour que son sommeil ne soit pas troublé par le bruit de la rue, elle le place sur la cour, dans un cabinet étroit, humide et sombre. Quelles sont les suites de cette manière d'agir ? Qu'on le demande à tant d'enfants malingres, affectés de strabisme, herniaires ou idiots. Si, placé dans de pareilles conditions, il vient à mourir, la mère, allant au-devant des consolations de ses voisines, leur dira que Dieu lui a fait une belle grâce... Si au contraire il résiste, il restera abandonné à lui-même jusqu'à ce qu'il ait appris à marcher. Et combien qui, faute d'être exercés et fortifiés, ne marchent qu'à deux, trois ou quatre ans ! Combien d'impotents ou d'estropiés !

Quelquefois la mère, afin d'avoir l'esprit en repos, conduit avec elle l'enfant dans les champs, et pendant son travail elle le dépose dans un sillon, le laissant exposé à l'ardeur du soleil ou à la rigueur du froid. S'il y a un frère ou une sœur aînés, ce sont eux qui le soignent, qui lui donnent sa nourriture et qui le promènent, en aient-ils à peine la force. A quatre ans, on lui donne du pain, le matin, pour toute la journée, et on l'enferme dans la maison, ou, si l'on craint les accidents qui n'arrivent que trop fréquemment, on le met dans la rue, en lui recommandant, quand il aura faim, d'aller chercher le morceau de pain déposé pour lui chez la voisine. Il est libre d'aller où bon lui semble ; le plus grand malheur qui puisse arriver, ce n'est pas de le savoir écrasé ou noyé, c'est de le voir revenir avec un habit déchiré ou un bras cassé et d'être obligé de payer la couturière ou le médecin.

A cinq ans, c'est un petit sauvage qui sait à peine parler, qui n'a pas la moindre notion du bien ou du mal et ne respecte rien, qui ne sait ni rougir, ni baisser les yeux, qui s'étonne des avis qu'on lui donne, s'en irrite bientôt et y répond par de grossières paroles. Il ne possède ni les connaissances les plus usuelles, ni l'idée des nombres les plus simples. Ce n'est qu'à l'école qu'il récitera ses prières, car sa mère n'a jamais le loisir de les lui apprendre ; le soir comme le matin, l'ouvrage presse tant à la basse-cour ! Dans les rares moments qu'ils passent au logis, le père et la mère ne peuvent s'occuper de leur enfant ; ils ne lui parlent qu'avec impatience et dureté, leurs ordres sont des menaces, leurs réprimandes les épithètes les plus grossières ; de toutes les leçons maternelles, il ne retient bien que celle-là ; ils rient de si bon cœur en entendant leur marmot bégayer quelque juron ; ça lui délie la langue, disent-ils. Aussi peu prudents dans leurs caresses que dans leurs châtiments, tantôt ils le choient et le dorlotent sans motif, tantôt ils le rudoient et le maltraitent sans discernement ; quelquefois ils tolèrent les fautes les moins pardonnables et souvent ils punissent avec emportement l'étourderie la plus excusable. Telle est l'éducation que l'instituteur devra corriger. Ce serait une tâche déjà bien difficile s'il pouvait isoler l'enfant de tout contact nuisible. Qu'est-ce donc quand, longtemps à l'avance, on a fait de son nom un épouvantail ? C'est vers sa cinquième année qu'on met l'enfant à l'école. A partir de ce moment, une lutte va commencer entre l'instituteur et ses parents, lutte bien pénible pour le premier, bien décourageante si, dans son cœur, le désir de faire le bien ne l'emporte pas sur toute vue intéressée.

Si par l'instruction l'instituteur se trouve supérieur aux paysans, ceux-ci savent bien lui faire sentir qu'il leur est inférieur sous le rapport pécuniaire et qu'ils sont aussi indépendants qu'il l'est peu. Son influence est très-bornée pour faire le bien; elle n'acquerrait d'importance qu'autant qu'il se mettrait au service de leurs mesquines rivalités, de leurs passions haineuses et jalouses. C'est surtout quand il se trouve au milieu de familles du genre de celle qui nous occupe, qu'il peut le moins, car ses relations avec les parents sans cesse occupés ou absents sont nulles ou à peu près. Quant à son action sur ses élèves, elle est presque toujours entravée par ceux-là même qui devraient la seconder ; il semble que les parents prennent plaisir à renverser, le soir, à la maison, l'édifice si laborieusement élevé par l'instituteur, dans la journée. Il recommande la civilité, la réserve dans les paroles, le respect envers les vieillards et les infirmes, la soumission aux diverses autorités ; et les enfants ne voient jamais chez eux le moindre signe de politesse ; ils n'entendent que des jurons, que des paroles de raillerie, que des critiques pleines d'égoïsme ou d'injustice. Il demande que l'on accomplisse ponctuellement ses devoirs de religion, et les parents sont les premiers à y mettre obstacle. Il réclame de ses élèves la propreté, et la mère, à qui incombe ce soin, trouve le maître importun, exhale tout haut son mécontentement, et détruit dans l'esprit de son fils l'ascendant sans lequel le maître travaillera en vain. Pour la plupart des parents l'instituteur n'est utile qu'en ce qu'il les débarrasse de leurs enfants. Il ne doit jamais réclamer leur concours dans l'œuvre commune de l'éducation, et il les offense gravement quand il veut les éclairer sur la conduite de leur fils et faire appel à leur vigilance. Les parents ne veulent pas être importunés à ce sujet ; ils ont bien autre chose à faire qu'à surveiller ce garçon : l'instituteur n'est-il pas payé pour cela ? Si l'enfant est mauvais, c'est par la faute de son maître : rien de plus clair. Et l'enfant, qui sent instinctivement tout ce qu'il peut contre celui-ci auprès de son père et de sa mère, sait les prévenir et les aveugler ; c'est son caprice qui règle son entrée en classe, sa sortie, son congé, et, quand l'instituteur se sera montré sévère, il saura se faire retenir à la maison paternelle pendant quelques jours.

Ce n'est guère que vers sa onzième année que l'enfant fréquente l'école avec assiduité, car il craindrait de n'être pas admis au catéchisme de la première communion et de se voir par là ranger au nombre des plus mauvais sujets du pays. Et d'ailleurs plus tôt il y sera admis, plus tôt il sera libre, plus tôt ses parents pourront le mettre au travail. C'est pour cette raison qu'ils lui recommandent de prendre patience et de ne rien faire qui puisse blesser M. le curé. Pour eux, comme pour lui, ce sera une année bien longue ; ils en comptent les semaines avec impatience. Nous ne connaissons rien d'aussi pénible pour un prêtre et pour un instituteur que le lendemain d'une première communion. Ces enfants qui, la veille, semblaient si recueillis, sont alors d'une gaieté inconvenante à la pensée qu'ils sont enfin débarrassés des catéchismes et de l'école. […]

Ces enfants ne viendront plus à l'école que pendant quelques mois, et, le voulussent-ils, ils ne pourront plus que rarement assister aux offices du dimanche ; leurs parents ne peuvent sacrifier une journée de leur travail. On leur accorde le repos de l'après-midi ; mais cette après-midi est bien à eux, ils peuvent l'employer à leur guise ; personne ne viendra les inquiéter. Il serait bon cependant que, le dimanche soir, le père cherchât son fils et la mère sa fille parmi ces groupes qui se glissent dans l'ombre de la salle de danse au cabaret ; qu'ils surprissent quelques-unes de ces conversations qui se tiennent entre jeunes gens des deux sexes ; qu'ils entendissent quelques-unes de ces chansons que chante le frère et qui font rire la sœur. Mais leur vigilance ne va pas jusque-là : l'heure du repos arrivée, ils s'assurent que leurs bestiaux sont à l'écurie, et ils se couchent, laissant la maison ouverte, afin que les enfants puissent rentrer quand ils le voudront. Encore si ceux qu'ils croient endormis dans le cabinet voisin n'en pouvaient sortir en secret !

C'est à cette coupable indifférence des parents, c'est à l'absence de toute pratique religieuse dans la famille qu'il faut attribuer cette immoralité précoce que l'on remarque jusque chez les jeunes enfants. Aussi, dès leur treizième année, nos jeunes gens de l'un et de l'autre sexe sont-ils complètement abandonnés à eux-mêmes; à partir de ce moment ils n'entendent plus parler de la religion que comme d'une chose toute puérile; on les raillera d'avoir pu croire un instant à des dogmes incompréhensibles. Les leçons qui viendront attaquer les prescriptions de la morale seront moins explicites, mais non moins efficaces ; des exemples de tous les jours leur apprendront à rejeter leurs scrupules comme des niaiseries et à préférer en tout leur intérêt à celui d'autrui. Qui les ramènera dans le chemin du devoir quand ils s'en seront écartés ? Qui leur fera comprendre qu'il y a en eux autre chose que des appétits matériels à satisfaire ? Qui leur fera apprécier leur dignité d'hommes et de chrétiens? Ce ne sera pas le prêtre, qu'ils ne verront plus ; ce ne seront pas leurs parents, qui rougiraient de donner à leurs instructions d'autres principes que les injures et les menaces, et qui seraient les premiers à tourner en ridicule le pasteur qui viendrait les remplacer auprès de leurs enfants.

Comment s'étonne-t-on, après cela, que les idées de respect s'affaiblissent, que les mœurs se perdent, que nos jeunes garçons au regard effronté, à la parole insolente, aux gestes turbulents, ne reconnaissent plus d'autres supérieurs que ceux qu'ils redoutent ; que nos filles acquièrent sitôt cette liberté d'allure et de langage qui nous afflige, ce regard et ces rires provocateurs, ces paroles et cette démarche arrogantes, qui contrastent si péniblement avec les idées de modestie, de douceur et de retraite que l'on se plaît à prêter aux jeunes personnes. A les voir, à les entendre, on se demande involontairement si la vie, pour elles, cache encore quelque mystère. Voilà comment on élève la génération actuelle. Puisse l'excès du mal apprendre à mieux élever celles qui suivront ! C'est, en effet, en inculquant à l'enfance d'autres idées, d'autres mœurs, qu'on parviendra à régénérer la société. C'est assurément là une question d'une haute importance et bien faite pour éveiller la sollicitude de tous les gens de bien. […] »

M. Callais, "Sur l'insuffisance de l'éducation dans le Laonnais", Les ouvriers des Deux Mondes. Etudes sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières des diverses contrées. Paris, Société internationale des études pratiques d'économie sociale, t. IV, 1862.

samedi 12 juin 2010

"Le Mexique n'est qu'un point, d'où l'on espère rayonner sur un hémisphère" (Edgar Quinet, 1862)

"M. Gutierrez de Estrada demande à Napoléon III de restaurer la monarchie au Mexique et lui parle de l'archiduc Maximilien, frère de l'Empereur d'Autriche". Dessin paru dans Taxile Delord, Histoire illustrée du Second Empire, vol. 3, Paris, Chez Alcan, 1892-1895.



« Qu'est-ce que cette expédition ? Que veut-elle ? Que cache-t-elle ? Est-elle dans l'intérêt public, ou dans l'intérêt d'un seul ? Où peut-elle aboutir ? Le pays qui est lancé dans cette entreprise est celui qui serait le plus embarrassé de répondre à ces questions. Il ne sait pourquoi il fait cette guerre, ni comment il y a été engagé. Il verse son sang et celui d'autrui, et ne peut dire pour quelle cause. […]

En 1781, la France a mis le pied en Amérique ; ce fut pour l'aider à s'affranchir — expédition qui ouvrit l'époque nouvelle et rapporta la liberté dans le vieux monde. En 1862, la France débarque de nouveau, mais cette fois il ne s'agit plus d'affranchir ; il s'agit de faire violence. Dans les deux cas, la question renferme les intérêts de tout un monde. Le Mexique n'est qu'un point, d'où l'on espère rayonner sur un hémisphère. En 1781, la petite expédition de Lafayette et de Rochambeau devait laisser après elle tout un continent libre. En 1862, l'expédition du Mexique, si elle se développait, telle qu'elle a été conçue, aurait pour résultat tout un continent esclave, ou du moins asservi.

Entrez dans l'esprit bonapartiste, et ce que vous appelez "ses mystères politiques" se dissipera à vos yeux. […] On vient de vous le répéter ces jours-ci. Le Bonapartisme n'est pas simplement une opinion politique ; c'est un "culte" une "adoration," une "superstition." Le principal de ces dogmes superstitieux, c'est qu'il doit réaliser la chimère du grand Empire napoléonien. Et puisque l'Europe est assez mal avisée pour ne pas se prêter à cette félicité, il est naturel, il est inévitable, que l'on se retourne vers l'Amérique. Là doivent se trouver ces vastes espaces et les peuples soumis qu'on désespère de s'annexer en Europe. On ne parle plus de la frontière du Rhin, il faut aller chercher un Rhin dans le nouveau monde. Vous ne saurez jamais avec quelle rapidité s'éveillent les ambitions démesurées de pouvoir, les visions de domination dans un esprit rempli de ce que l'on a appelé les Idées Napoléoniennes.

L'occasion du projet d'invasion du Mexique a été la guerre des États-Unis. Aux premières nouvelles d'un échec des États du Nord, le Gouvernement des Tuileries se persuada que c'était fait de la grande République américaine. Du moins, il crut qu'elle était trop occupée pour mettre obstacle à une entreprise bonapartiste. Il ne s'agissait que de choisir l'endroit où l'on porterait le grand coup à l'indépendance du nouveau monde. Le Mexique parut l'endroit propice ; il se remettait à peine, sous un gouvernement régulier et libéral, de ses longues guerres civiles. Avant de laisser ses plaies se cicatriser, on viendrait le frapper inopinément ; et même il n'y aurait pas besoin d'une longue guerre ! Car on ferait à Vera-Cruz ce que l'on a fait à Civita-Vecchia ! L'exemple de l'expédition romaine profiterait ainsi à l'expédition du Mexique. On recommencerait en 1862 l'œuvre et les stratagèmes de 1849. On se présenterait en alliés. Le drapeau tricolore, n'était-ce pas la liberté, l'indépendance ! […] La facilité d'illusion est si grande dans l'auteur de cette entreprise, qu'il est allé jusqu'à penser que le nom seul de Bonaparte courberait les hommes jusqu'à terre. A peine aurait-on besoin de paraître ! Et l'on verrait au Mexique les anciens adorateurs du soleil, se prosterner devant le soleil couchant de la fortune napoléonienne.

[…] Nous voilà à Mexico, de gré, ou de force, qu'importe ? Une nation libre est effacée de la terre. C'est déjà un point satisfaisant; mais ce n'est là encore qu'un commencement. Ce peuple s'appartenait à lui-même. Il avait acheté cette liberté orageuse au prix de torrents de sang. Il s'agit de tout lui reprendre en un jour, de telle sorte qu'il paraisse lui-même complice de son reniement et de son abdication. Pour cela, rien de plus simple; nous appliquons à cette difficulté un autre de nos nouveaux principes de 1789, à savoir qu'un peuple n'est vraiment libre que s'il est asservi à l'étranger. Son suffrage n'est volontaire et sincère que s'il vote sous les baïonnettes ennemies, teintes du sang des défenseurs de la patrie ! Nous tiendrons l'urne de Mexico, et les Mexicains auront toute liberté, une fois qu'ils seront conquis ; moyennant pourtant qu'ils feront sortir de cette urne esclave une monarchie despotique à notre usage. Appelons-la d'abord autrichienne, pour intéresser à ce grand coup toute la vieille Europe. Autrichienne, ou non, il est convenu que cette monarchie sera avant tout bonapartiste. C'est là un rideau que nous tendons, pour amuser nos alliés ; mais le rideau tiré, il restera purement et simplement au pied des Andes un deux-décembre gigantesque qui menacera et convoitera tout un continent. Napoléon en 1812 a manqué sa carrière ; il n'a pu asservir le vieux monde. Il s'agit de réparer sa fortune en asservissant le Nouveau. »

Edgar Quinet, L’expédition du Mexique, Londres, W. Jeffs, 1862.

mercredi 10 février 2010

La vulcanisation : ses dangers pour la santé des ouvriers (A. Delpech, 1861)


◄ Charles Goodyear (1800-1860), inventeur du procédé de vulcanisation au début des années 1840.


Cas d'intoxication suflo-carbonée relaté par le docteur A. Delpech au début des années 1860 :

« T…, vingt et un ans, ouvrier en caoutchouc, est entré, le 10 avril 1862, au n° 3 de la salle Saint-Ferdinand.

Dès l'âge de onze ans et demi, il a commencé à travailler le caoutchouc. Employé d'abord à l'imperméable jusqu'à l'âge de quatorze à quinze ans, il était seulement chargé de diriger la pièce d'étoffe lorsqu'elle passait sous le cylindre, et il n'imprimait point. A quinze ans, il passa à la vulcanisation au soufre, qu'il alternait par demi-journée avec le travail au sulfure. Ce dernier consistait dans le soufflage des ballons et des condoms vulcanisés avec le mélange de sulfure et de chlorure de soufre. Il ne le faisait que par intervalles et seulement quatre à cinq jours de suite. Il l'a continué jusqu'à la quinzaine qui a précédé son entrée à l'hôpital.

Il n'a jamais été employé à la dissolution ni au brassage des cuves que l'on est obligé de faire avec la main pour éviter, comme il dit, les grumeaux et les désagréments.

Les seules interruptions qu'il accuse sont celles qui ont été nécessitées par les souffrances suites du travail. Il est à remarquer dès l'abord qu'à l'âge de quinze ans les appétits génitaux s'éveillèrent chez lui, de bonne heure, comme il dit, et cette époque coïncide avec celle à laquelle il a commencé à subir l'influence toxique avec quelque intensité.

Toutefois, dès l'origine de son travail à l'imperméable, il fut atteint de céphalalgie violente et de vertiges intenses. Jamais il n'a perdu connaissance, mais il était comme ivre et se buttait contre tous les obstacles, sans avoir déraisonné jamais. D'ailleurs, dit-il, tous les ouvriers sont comme saouls. [...]
T… n'a jamais fait d'excès alcooliques.

Outre la céphalalgie et les vertiges, il était atteint assez fréquemment de diarrhée, et il ressentait de la faiblesse musculaire.

Mais c'est au soufflage qu'il a été sérieusement atteint. Des vomissements, une diarrhée beaucoup plus intense, une céphalalgie excessive, des vertiges portés jusqu'à la perte complète de connaissance se sont rapidement développés. Ces accidents d'ailleurs étaient observés chez tous les ouvriers, et ils atteignaient souvent même les femmes employées à coudre dans les ateliers à l'imperméable.

Sa mémoire s'altéra bientôt profondément ; il oubliait d'un moment à l'autre ce qu'il avait à faire. La parole était gênée, il ne pouvait articuler ce qu'il voulait dire, et il oubliait les mots : cela ne sortait peu. Il était facilement irritable et violent, sans aller pourtant jusqu'à des voies de fait. Plus lard, il est devenu triste, et cet état a persisté jusqu'à son entrée à l'hôpital. Il rêvait constamment de choses douloureuses ; agité par des cauchemars, il se réveillait en sursaut. [...]

Sa vue s'est profondément altérée ; elle s'est voilée, et la vision s'opère comme à travers un brouillard. Aujourd'hui encore, il ne reconnaît pas, même à une petite distance. La pupille dilatée est incomplètement contractile. Toutes ces observations ne portent d'ailleurs que sur l'œil gauche. A droite, en effet, la vue est bien plus altérée par suite d'un accident.

Il y a un an, une goutte de mélange vulcanisant a sauté dans l'œil droit ; une vive douleur s'est développée; une ophtalmie intense, qui aurait été caractérisée, dit-il, par le nom d'ophtalmie purulente, s'est développée, et maintenant encore il reste un staphylôme de la cornée et de l'iris.

L'ouïe, l'odorat, le goût, ne semblent pas avoir été troublés.

Il n'en a pas été de même des fonctions génitales. A quinze ans, dit-il, j'étais très fort sur l'article. II répétait, probablement sous l'influence d'une excitation toxique, le coït deux ou trois fois par jour. Bientôt un amoindrissement progressif prit la place de l'excitation, et à dix-huit ans l'anaphrodisie était presque complète. Les fonctions se rétablirent ensuite imparfaitement pendant quelque temps pour subir une dépression nouvelle, et depuis plusieurs mois, lors de son entrée à l'hôpital, il est à peu près complètement nul. L'érection est d'une extrême difficulté, l'éjaculation presque impossible. Depuis quinze jours même, toute excitation génitale a absolument disparu. Ses parties génitales sont dans un état normal de développement. [...]

Dès l'origine, un sentiment de fatigue et de courbature s'est produit. Au bout de trois ans, et soumis à une action toxique plus intense, T... marchait difficilement en se reposant à chaque instant. Ses bras avaient aussi beaucoup perdu de leurs forces, il ne pouvait rien soulever de lourd.

Il est inutile de revenir sur les dégoûts, les vomissements, la diarrhée intense avec coliques, qui ont marqué chez lui la première période. Il rend des gaz intestinaux fétides ; mais ce qu'il y a eu de remarquable, c'est qu'il a été poursuivi, depuis qu'il est soumis à une influence toxique plus vive, par une faim excessive qui a persisté presque jusqu'à ce jour.

Il a été et il est encore atteint d'un essoufflement très prononcé qui d'ailleurs ne s'accompagne d'aucune trace d'emphysème. [...] Les urines sont chargées ; elles présentent une forte odeur de sulfure, et elles déterminent, en traversant l'urètre, un sentiment de cuisson. [...]

On a vu que le malade était entré à l'hôpital dans un état presque absolu d'impuissance. Du 10 avril au 10 mai aucune érection diurne ou nocturne ne se produisit. A partir du 10 mai, il eut plusieurs fois pendant la nuit des érections très incomplètes.

Le 19 mai, il prit 4 milligramme de phosphore sous forme de pilule. Dès la nuit suivante, des érections intenses se développèrent et allèrent même, par leur intensité et leur persistance, jusqu'à la douleur.

On continua l'administration du médicament pendant quelques jours avec les mêmes effets, et T… demanda à sortir se sentant infiniment mieux.

Sa gaieté avait reparu ; sa mémoire était plus présente, ses forces plus grandes; il marchait sans secours. Son appétit commençait à se prononcer. Sa vue seule ne s'améliorait pas avec la même rapidité. Revu depuis (27 août), il nous a raconté les faits suivants : la guérison a persisté et même progressé. Sa force est plus grande, sa marche tout à fait ferme. Sa vue s'éclaircit de plus en plus; ses facultés génitales sont dans un état à peu près normal. Toutefois il a encore des vertiges. »

M. A. Delpech (professeur agrégé à la Faculté de Paris, médecin à l’hôpital Necker) « Industrie du caoutchouc soufflé. Recherches sur l’intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone » (mémoire lu à l’Académie impériale de médecine, dans la séance du 5 novembre 1861), publiée dans Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 2e série, tome XIX, Paris, J. Baillière, janvier 1863.

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Note :  « Vulcaniser le caoutchouc c'est le soumettre à l'action du soufre dans le but d'augmenter extrêmement son élasticité. On procède à cette opération de différentes manières. On peut immerger les feuilles de caoutchouc dans un bain de soufre fondu, ou les pétrir avec du soufre en poudre. On sulfure encore le caoutchouc à l'aide du chlorure de soufre, du bromure de soufre, ou du polysulfure de potassium. Mais quelle que soit la méthode que l'on préfère, il est un point essentiel : c'est d'élever la température vers 140 ou 150°. [...] La découverte de la vulcanisation du caoutchouc, qui fait perdre à cette matière ses principaux inconvénients, a imprimé les plus rapides progrès à son emploi général. A partir de ce moment, ses applications se sont extrêmement multipliées. [...] On en fait des tampons de machine pour amortir les chocs, des rondelles pour les cylindres des machines à vapeur, des soupapes pour les divers systèmes de pompes, des chaussures, des gants, des bandes pour suspendre le lit des malades dans les hôpitaux, des rouleaux pour les machines à imprimer et à lithographier, des appareils chirurgicaux, des fils, des ressorts, des balles, des ballons, qui font la joie des enfants, des têtes de poupées, des figures d'animaux, etc. En forçant la vulcanisation, M. Goodyear a créé un nouveau produit, dur comme de la pierre ou de l'ivoire. En augmentant successivement la proportion de soufre, on obtient des composés dont la souplesse va insensiblement en diminuant depuis le produit ordinaire jusqu'au produit complètement rigide. A côté du caoutchouc souple, on a donc du caoutchouc qui imite le buffle, l'écaille, le fanon de baleine, etc. C'est ainsi que M. Goodyear a obtenu des manches de couteaux sculptés, des crosses de fusil ornementées, des lorgnettes de théâtre, des instruments de musique, etc., etc. » (Louis Figuier, Le savant du foyer, ou notions scientifiques sur les objets usuels de la vie, Paris, Hachette, 1862, p. 352-354).