Affichage des articles dont le libellé est "Révolution". Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est "Révolution". Afficher tous les articles

lundi 12 avril 2010

"Ce n'est que sur l'idée d'ordre que peut reposer l'idée de liberté" (Metternich, Testament politique)

Metternich s'enfuit de Vienne en 1848 (caricature tchèque de 1848)

« La devise adoptée par moi : "la force dans le droit", est l'expression de ma conviction même ; elle marque la base de ma manière de penser et d'agir. […] Les circonstances m'ont jeté malgré moi dans la vie politique, pour laquelle j'étais armé d'un esprit qui n'est capable de défendre que ce qui est positif.

Mon tempérament est un tempérament historique, antipathique à tout ce qui tient du roman.

Ma manière d'agir est prosaïque et non poétique. Je suis l'homme du droit, et je repousse en toutes choses l'apparence, quand à ce titre elle se sépare de la vérité et que, par suite, n'ayant pas pour base le droit, elle aboutit nécessairement à l'erreur.

Je suis né, j'ai grandi au milieu d'une situation sociale qui a préparé la révolution de 1789 en France; aussi je connais bien cette situation. Les éléments de force et de faiblesse qui ont produit les situations antérieures et postérieures, ne m'ont jamais échappé. Observateur à la fois sévère et calme des événements, je les ai toujours considérés et suivis dans leur origine et dans leur développement, soit naturel, soit artificiel.

Pendant les quarante-cinq années qu'a duré ma carrière active, j'ai été d'abord un témoin de la première Révolution française, un témoin placé à un point de vue social élevé, et plus tard j'ai joué un rôle actif dans les événements que cette révolution a provoqués.

En contact et en rapport direct ou indirect avec tous les Souverains, avec les premiers hommes d'Etat et les chefs de parti les plus considérables, j'ai connu, dans le cours de cette période qui embrasse près de trois générations, tous les faits importants qui ont influé sur le développement des événements historiques. L'expérience ne m'a donc pas manqué. […]

J'ai toujours regardé le despotisme, quel qu'il fût, comme un symptôme de faiblesse. Là où il se montre, il est un mal qui trouve en lui-même sa punition ; mais il est funeste surtout quand il se masque du nom de progrès de la liberté ! […] Le mot de "liberté" n'a pas pour moi la valeur d'un point de départ, mais celle d'un point d'arrivée réel. C'est le mot d' "ordre" qui désigne le point de départ. Ce n'est que sur l'idée d' "ordre" que peut reposer l'idée de "liberté". Sans la base de l’"ordre", l'aspiration à la "liberté" n'est que l'effort d'un parti quelconque pour atteindre le but qu'il poursuit. […]

L'idée de la pondération des pouvoirs (imaginée par Montesquieu) ne m'a jamais paru qu'une manière fausse d'envisager la constitution anglaise; j'ai toujours trouvé qu'elle n'était pas pratique dans l'application, parce que l'idée d'une pondération pareille a sa racine dans la supposition d'une lutte perpétuelle, au lieu d'être basée sur celle du repos, qui est le premier besoin pour les États qui veulent vivre et prospérer. […]

Dans l'application à la vie positive, cette aspiration se traduira inévitablement par la tyrannie. A toutes les époques, dans toutes les situations j'ai été un homme d' "ordre", et j'ai toujours visé à l'établissement de la "liberté" véritable et non d'une "liberté" mensongère. La "tyrannie", quelle qu'elle soit, a toujours été pour moi synonyme de folie pure. […]

Qu'on jette les yeux sur les situations dans lesquelles notre Empire et toute l'Europe se sont trouvés entre 1809 et 1848, et qu'on se demande ensuite si un homme pouvait, par sa seule intelligence, réussir à changer l'état de crise en guérison définitive ! J'ose dire que j'ai reconnu la situation, mais j'avouerai aussi mon impuissance à élever un nouvel édifice dans notre Empire et en Allemagne ; voilà pourquoi je me suis appliqué avant tout à conserver ce qui existait.

Au printemps de l'année 1848, les édifices politiques du centre de l'Europe se sont écroulés ou se sont mis à chanceler, comme cela arrive dans les tremblements de terre violents. Cette fois, comme toujours depuis la fin du dix-huitième siècle, la secousse est partie de la France. Son action s'est manifestée d'après les lois de la physique; la commotion a agi tout autrement sur les grands édifices indépendants que sur les petits édifices intercalés de force entre eux. Les premiers l'ont éprouvée à un degré plus fort. La France, dont l’étage supérieur était construit en matériaux légers, s'est couverte de poussière. Dans le grand empire du centre, le sol a été jonché de masses de pierres et de poutres sous lesquelles a été enseveli l'ancien ordre de choses. Je devais subir le même sort, cela était inévitable. Mais parmi les destinées étranges il faut compter la mienne : j'ai vécu pendant la crise suprême que traversait le monde, et je lui ai survécu. »

Prince Klemens Wenzel Von Metternich (1773-1859), « mon testament politique » (manuscrit autographe, sans date, ecrit par fragments sur des feuilles volantes de 1849 à 1855), extrait de : Mémoires, documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich, chancelier de cour et d'état, Paris, Plon, 1880 (2 vols).

mercredi 20 janvier 2010

"Prévenir les conséquences d’une révolution à Paris" (E. de Soye, octobre 1869)


De Paris à Carcassonne : affiche annonçant la proclamation de la République dans le département de l'Aude (février 1848).



« […] Le gros de la nation aime l'ordre, aspire à la sécurité et tremble à la seule pensée des conséquences que pourrait amener un coup de main tenté à Paris par n'importe qui. Ces conséquences sautent aux yeux. En effet, si un parti extrême parvenait à s'emparer du pouvoir dans la capitale, on peut mettre tous les hommes politiques au défi d'indiquer comment on s'y prendrait pour empêcher la proclamation des principes même les plus subversifs dans la France entière. Un coup de main heureux livrerait le pays sans défense à quiconque aurait triomphé à Paris.

En 1848, cette conséquence fatale de notre organisation intérieure a vivement frappé. La marche des gardes nationales des départements au mois de juin a été le symptôme d'une réaction instinctive et spontanée contre l'influence excessive de la capitale sur les destinées de la nation. […]

L'administration est une machine qui peut servir au bien comme au mal avec la même puissance. Telle qu'elle est organisée chez nous, l'administration présente assurément des inconvénients graves, qui ont été souvent signalés et que tout le monde s'empresserait de reconnaître si l'on s'entendait sur les moyens d'y remédier ; mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Nous constatons qu'en temps ordinaire l'administration maintient réellement l'ordre matériel : elle ne sert pas d'instrument à un acte de violence ; elle est le plus souvent en mesure d'y mettre obstacle et elle n'y manque pas.

En un jour de révolution, c'est tout le contraire. Cette puissante organisation passe tout d'un coup entre des mains quelconques : on s'en sert, comme d'un instrument passif, au gré de ses idées ou de ses passions dans l'enivrement du succès.

Qu'une bande d'hommes armés arrive à s'emparer des ministères et du télégraphe ; à l'instant même nous sommes livrés pieds et poings liés à la discrétion de ces hommes, quels qu'ils soient. L'armée elle-même serait fort empêchée pour agir d'une manière efficace et prompte s'il arrivait que le ministère de la guerre cessât de fonctionner, ou qu'un gouvernement improvisé en remît la direction entre des mains indignes.

L'ordre finirait par être rétabli, nous le croyons ; mais il y aurait un moment terrible à passer, et ce moment laisserait derrière lui d'incalculables désastres.

Si l'on recherche les moyens de prévenir ces éventualités, on reconnaît que les éléments de résistance ne manquent pas, mais qu'ils sont paralysés par la centralisation administrative. Pour leur rendre le ressort et l'efficacité, il faudrait pouvoir neutraliser et suspendre immédiatement l'action de la puissante machine administrative avant qu'on ait réussi à s'en emparer pour le mal. »

Eugène de SOYE, Comment on pourrait prévenir les conséquences d’une révolution à Paris, Paris, impr. de E. de Soye, 1869, 8 p.

________________
Note :  l’idée qui sous-tend la démonstration de E. de Soye rejoint celle exprimée par Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans ses Souvenirs (rédigés en 1850-51, mais dont la publication date de 1893). Tocqueville fait de l’organisation administrative de la France l’une des causes du succès de la Révolution de février 1848 : « la centralisation réduisit tout l’opération révolutionnaire à se rendre maître de Paris et à mettre la main sur la machine tout montée du gouvernement… »