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dimanche 19 décembre 2010

"L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement" (La Semaine des familles, 1853)

L'Oncle Tom au théâtre, vu par Cham (Le Charivari, 1853).

« La Cabane de l'oncle Tom fait fureur depuis un an dans les deux Mondes […] D'abord, L’Oncle Tom est plus qu'un livre ; c'est un événement. Mme Beecher-Stowe est plus qu'un romancier ; c'est un apôtre. A tort ou à raison, voilà deux faits incontestables. […]

A peine éclos dans un coin de l'Amérique, L’Oncle Tom fait explosion d'un hémisphère à l'autre. On en suit les éditions à une traînée de larmes et de bravos. On le tire et on le répand par centaines de mille exemplaires. Tous les journaux le publient et le traduisent. L'Angleterre donne le branle à l'Europe. Pas un magasin de Londres, où ne brille le titre prestigieux : Uncle Tom's cabin !

En France, c'est un critique du Journal des Débats, M. John Lemoinne, qui s'écrie le premier : "Voici un petit livre qui contient, en quelques centaines de pages, tous les éléments d'une révolution. Ce livre, plein de larmes et plein de feu, fait en ce moment le tour du globe, arrachant des pleurs à tous les yeux qui le lisent, faisant frémir toutes les oreilles qui l'entendent, et trembler toutes les mains qui le tiennent; c'est le coup le plus profond peut-être qui ait jamais été porté à cette institution impie : l'esclavage, et ce coup a été porté par la main d'une femme. C'est une note aiguë et perçante qui traverse l'air comme une flèche, et fait frissonner toutes les cordes sensibles de l'humanité. Ce livre est une suite de tableaux vivants, de tableaux de martyrs qui se lèvent l'un après l'autre en montrant leurs blessures et leur sang et leurs chaînes, et qui demandent justice au nom du Dieu mort pour eux comme pour nous. Mme Stowe a élevé les esclaves au rang des créatures humaines ; elle a prouvé qu'ils avaient une âme, comme il fallut le prouver autrefois, dit-on, pour la femme ; elle les a fait parler le même langage, éprouver les mêmes sentiments que les maîtres ; elle a montré qu'il y avait chez les noirs des pères, des mères, des enfants, des maris, des femmes, absolument comme chez les blancs. Je sais bien qu'on l'avait dit depuis longtemps, mais on ne l'avait pas encore fait voir d'une manière aussi saisissante. Quand elles s'en mêlent, les femmes sont de terribles révolutionnaires. Il n'y a qu'elles pour trouver le chemin des cœurs et le secret des passions. Nous avons tous entendu parler de ces êtres spécialement doués, qui devinent la place des sources sous la terre avec une simple baguette de coudrier. Les femmes possèdent aussi cette sorte de divination magnétique ; elles savent où sont les sources cachées ; elles ont la baguette magique qui ouvre le mystérieux réservoir des larmes. C'est là ce qui fait d'elles des instruments irrésistibles de propagande."

Les feuilletons de quatre ou cinq grands journaux parisiens, une vingtaine d'éditions dans tous les formats et à tous les prix, un million d'exemplaires dévorés en quelques semaines, un drame palpitant à l'Ambigu-Comique, un drame larmoyant à la Gaîté, un vaudeville sentimental au Gymnase, des parodies sur les petits théâtres, telle a été la réponse de la France au signal donné par M. Lemoinne. […]

Mme Stowe, malgré l'ardeur de son prosélytisme et la pureté de ses intentions, est-elle bien sûre […] que la portée donnée à L’Oncle Tom par elle-même sans le savoir, et volontairement par les abolitionnistes et les socialistes, ne sera pas plus funeste qu'utile à la cause des esclaves noirs?

Sans doute l'esclavage en soi est une chose odieuse, absurde, barbare, insoutenable. Il n'est pas même besoin d'être chrétien, il suffit d'être homme, pour délester et combattre une institution antireligieuse et antihumaine... Mais l'esclavage existant comme fait, et servant de base sociale à la moitié des Etats-Unis, comment abolir cet usage de plusieurs siècles, comment réparer ce crime de plusieurs générations ? Est-ce en excitant les noirs contre les blancs, les esclaves contre les maîtres, par des tableaux, nécessairement exagérés, des vertus et des souffrances des uns, des vices et des cruautés des autres ?...

Quand L’Oncle Tom soulèverait le monde entier pour l'abolition de l'esclavage, cette abolition en serait-elle plus facile et plus praticable en l'état des choses? Cela donnerait-il à tous les nègres la sagesse et la piété de Tom, l'intelligence et le courage de George, la tendresse et l'héroïsme d'Elisa, l'habileté économique et industrielle des cinq ou six noirs affranchis, cités par Mme Stowe, comme ayant fait fortune dans le commerce et les métiers de la civilisation ?

L'auteur sait, aussi bien que personne, qu'elle a peint l’exception et non la règle ; elle sait que les trois quarts des esclaves des Etats-Unis ne sont pas en mesure de recevoir la liberté ; elle sait que les affranchir, tels qu'ils sont, ce serait les jeter en proie à la misère, à la faim, au meurtre et au brigandage ; elle sait que leur sort, malgré l'impiété de l'esclavage, est vingt fois préférable à celui de la plupart des ouvriers libres des fabriques anglaises et américaines; elle sait que l'intérêt des dix-neuf vingtièmes des maîtres les force de jour en jour à rendre le joug de leurs esclaves aussi léger que possible ; elle sait enfin ce que sont réellement les nègres, soit qu'on les examine à l'état sauvage, soit qu'on les juge au point de vue de la civilisation.

Ceci est de l'évidence frappante, de l'histoire incontestable. La race noire est la seule au monde qui se refuse en masse au progrès, depuis l'origine de l'humanité. Reléguée au centre de l'Afrique, avec les monstres de la création, au milieu d'une nature aride ou désordonnée ; marquée au front du signe réprobateur de Cham, selon la tradition rabbinique ; chaînon intermédiaire entre l'homme et l'orang-outang, selon quelques physiologistes, cette race n’a jamais eu véritablement d'autre architecture que la hutte de houe et de feuillage, d'autre religion que le fétichisme le plus stupide, d'autre art que le tatouage et le collier de coquilles, d'autre luxe que la pommade de beurre fondu sur les cheveux, et les anneaux de verroterie aux narines ; d'autre langue et d'autre littérature que le bégayement de l'enfance ; d'autre esprit de famille que celui de sacrifier ses fils à Moloch, ou de les vendre contre une bouteille d'eau-de-vie ou une poignée de clous ; d'autre droit des gens que celui de s'exterminer de peuplade à peuplade, de s'échanger contre quelques charges de poudre, ou de se faire rôtir à la broche et de se manger à belles dents, avec des gambades imitées des singes et des macaques. Toutes les races blanches se sont élevées de la barbarie à la civilisation ; la race noire seule a résisté aux missionnaires, aux conquérants, aux législations divines et humaines, aux comptoirs du commerce, aux efforts de l'industrie, aux merveilles de la science, aux miracles de la foi ; elle n'a ni un saint, ni un poète, ni un guerrier, ni un artiste, ni un prophète... Toussaint-Louverture et Dessalines, outre qu'ils n'étaient plus des noirs purs, n'ont été que des héros monstrueux, moitié hommes et moitié bêtes féroces, et n'ont profité de la civilisation que pour se retourner contre elle. Voilà les nègres sur leur sol natal, à l'état de liberté et de nation. Qui oserait nier un fait aussi universellement attesté par les voyageurs, les annalistes et les témoins de tout genre ?

Comment un certain nombre de noirs sont-ils sortis de cette barbarie incurable? Par l'esclavage, et par l'esclavage seulement ! Cela est aussi vrai que triste à dire. Mais la destinée humaine, depuis la chute d'Adam, a ses lois fatales et ses expiations séculaires.

L'esclavage est une de ces lois et une de ces expiations, comme la guerre, la peste, la maladie et la mort. Hélas ! l'enfantement lui-même est une douleur. Les nègres sont évidemment enfantés à la civilisation par l'esclavage. Un critique éloquent le disait hier : "Rude est l'apprentissage, sévère est le maître, coupante est la lanière du fouet ; mais des élèves qui ne suivaient que les classes du lion, de l'hippopotame et du serpent boa ont la tête et la peau dures. Les charmants noirs de Mme Stowe, en les admettant tels qu'elle les peint, s'ils n'avaient pas été amenés du Congo ou de la côte de Guinée par des négriers philanthropes sans le savoir, ne liraient pas si pieusement la Bible, et danseraient une bomboula effrénée autour d'un quartier d'ennemi cuisant à petit feu."

Est-ce à dire qu'il faille consacrer et défendre l'esclavage et les vices de la législation américaine ? A Dieu ne plaise ! Mais ce n'est ni Mme Stowe, ni L’Oncle Tom, ni les fanatiques de l'un et de l'autre, qui adouciront ou abrégeront l'épreuve des esclaves. Ils l'aggraveraient et la prolongeraient plutôt par leurs excitations et leurs illusions les mieux intentionnées. Témoin la conflagration morale que L’Oncle Tom et sa vogue ont allumée aux Etats-Unis. L'esclavage — ses fruits en sont la preuve — doit se détruire par lui-même et disparaître dans la série de progrès que la Providence, celte véritable amie des blancs et des noirs, dirige et gouverne de là-haut par la main des hommes et la force des événements. Ce travail est lent, comme tous les travaux de la société.

Il n'a pas fallu moins de huit siècles pour accomplir, même imparfaitement, la fusion des races saxonne et normande en Angleterre, des races latine, franque et gauloise en France. Souhaitez que la fusion des maîtres et des esclaves, des blancs et des noirs, dure moins longtemps. Faites pour cela tout ce que commandent la sagesse, l'humanité, la religion. Mais surtout évitez les exagérations, les violences, les erreurs et les fausses routes de la passion, de la colère, de l'impatience, et même de la bonne volonté irréfléchie !

Ceux qui ont érigé L’Oncle Tom en événement social et en machine de guerre pour les noirs contre les blancs, se sont jetés, nous le croyons, dans une de ces fausses routes. Un grand nombre s'en sont aperçus trop tard, et ne savent plus comment rentrer dans le véritable chemin. Pour arriver à l'abolition de l'esclavage, les maîtres et les esclaves ont, chacun de leur côté, un apprentissage pénible à faire. Aidez-les dans cet apprentissage de conciliation, au lieu de les aigrir et de les armer les uns contre les autres.

Qu'en reconnaissant réciproquement la nécessité, l'utilité relative et momentanée de l'esclavage, le blanc et le noir s'avancent peu à peu vers sa suppression, d'autant plus certaine qu'elle sera mieux graduée. Que le premier — c'est l'urgent et l'essentiel — par la religion, par la loi, par l'intérêt, devienne de jour en jour un maître plus humain ; que le second soit élevé par l'éducation, autant que possible, à la dignité de chrétien, de père, de mère, de frère, de fils et d'homme ; qu'une fois amenée à celte hauteur morale, la famille nègre ne puisse plus être séparée légalement par une vente ; enfin que la transformation successive conduise les deux partis à un état meilleur, et non à un état pire, ce qui arriverait infailliblement dans une abolition hâtive. […]

Quant à nous, convaincus de l'impuissance des nègres par eux-mêmes, frappés de leur résistance à se civiliser, même au milieu de la civilisation, nous voyons leur émancipation écrite pour l'avenir, non pas dans les bibles, les romans et les prédications de Mme Stowe, mais dans la loi de charité qui s'applique au noir comme au blanc, et au maître comme à l'esclave, c'est-à-dire qui les rapproche pour l'accomplissement du bien commun, au lieu de les diviser par le tableau du mal respectif.

Nous voyons surtout cette émancipation dans la destruction du préjugé cruel qui pèse encore si injustement sur les sang-mêlé. Car, il faut le dire, sauf les rares exceptions qui ne font que confirmer la règle, le nègre ne deviendra un homme complet qu'en se mariant au blanc. Voyez l'intelligence et les qualités du mulâtre, à côté de l'ignorance et des vices du noir pur ! Quelle différence dès la première génération ! Et combien le progrès serait rapide, sans la haine fatale qui poursuit la race métisse jusque dans la liberté, la fortune, le talent et la vertu ! C'est donc là qu'est le vrai mal, l'obstacle terrible, et voilà ce qu'il faut attaquer par l'exemple et l'action plutôt que par la théorie !

En résumé — et c'est là que nous en voulions venir— c'est là notre conviction profonde: l'esclavage des nègres ne s'effacera entièrement qu'avec les nègres eux-mêmes... La race inférieure ou dégénérée disparaîtra — en Afrique, par l'isolement et l'extermination, résultant de sa propre barbarie — en Amérique, comme en Europe, par l'absorption du sang des noirs dans le sang des blancs, comme les ténèbres de la nuit s'absorbent dans la lumière du jour. Et le monde civilisé n'aura plus qu'une race blanche, véritable race humaine, au milieu de laquelle les derniers nègres se perdront dans les restes de la servitude, comme les ombres du crépuscule dans les recoins des vallons, que le soleil, cet œil de la nature, n'a pas encore pénétrés de ses rayons vivifiants... Mais ce ne sera pas là certes — on le comprend de reste — l'œuvre d'un roman, d'une société biblique, d'un meeting de ladies, ni d'une session législative !

S'il nous était permis de donner un conseil à Mme Stowe, nous lui dirions franchement : "Vous êtes une femme de cœur, vous avez le plus beau génie, le génie du bien. Vous voulez et préparez sincèrement le salut des esclaves noirs. Eh bien ! faites dans ce but admirable quelque chose de plus efficace et de plus décisif que L’Oncle Tom et ses millions d'exemplaires arrosés des larmes des populations ! Vous avez quatre ou cinq enfants qui hériteront de vos vertus, de votre dévouement, de votre mission, de votre considération, de votre gloire. Mariez-les à autant de nègres et de négresses libres, ou du moins de mulâtres et de mulâtresses, choisis parmi les plus pures et les plus nobles victimes du préjugé américain. Dites à tous les abolitionnistes : "Que ceux qui aiment réellement les noirs suivent mon exemple !" Et vous aurez ainsi, madame, donné au monde cette vraie Clef de la case de l'Oncle Tom, que vos éditeurs annoncent si pompeusement. Et vous aurez fait pour la réhabilitation des nègres, par vous-même et par votre postérité, plus que tous les prédicants, que tous les législateurs, que tous les écrivains, et que tous les séides de votre ouvrage !" »

Pitre-Chevalier, "L'Oncle Tom, par Harriet Beecher-Stowe",
Musée des familles. Lectures du soir. 2e série, t. X, 1852-1853.

mercredi 30 juin 2010

"Chio est en ruines, mais les Chiotes sont plus riches que jamais" (F. de Coulanges, 1856)

Eugène Delacroix, Le Massacre de Scio, 1824. Paris, Musée du Louvre.


« Une des causes des malheurs des Chiotes, ce fut qu’ils auraient pu exterminer les Turcs ; les Turcs se vengèrent d’avoir eu peur d’aux. Les Chiotes leur donnèrent pourtant tous les gages possibles de soumission, autant d’argent qu’on leur en demanda, le peu d’armes qu’ils avaient et des otages. Les démogérontes, l’évêque grec et soixante-huit des principaux citoyens se livrèrent aux Turcs et furent enfermés dans la citadelle, d’où ils ne sortirent qu’une année après et pour être égorgés. Cependant, le Pacha de l’île, inquiet malgré tant d’assurances, écrivit à Constantinople et demanda des renforts de troupes. […]

… Le 11 avril 1822, parut la flotte ottomane, forte de sept vaisseaux et huit frégates. Elle avait été envoyée spécialement contre Chio, sous les ordres du capitan-pacha en personne. Le fer pour les hommes, l'esclavage pour les enfants et les femmes, le feu pour la ville, tel était l'ordre du sultan.

Il fut exécuté à la lettre; mais on différa le massacre, afin que personne ne pût y échapper. Beaucoup de Chiotes s'étaient cachés dans les montagnes; on proclama une amnistie pour les attirer dans la ville, et les consuls européens eurent le malheur de se rendre garants de la bonne foi des Turcs. Les Chiotes revinrent et le carnage commença. Tout ce qu'on a dit de ce te affreuse boucherie, tous les détails que les journaux du temps ont rapportés, tout ce qui en a retenti dans l'Europe, est exactement vrai. Il n'y a pas eu, il ne put pas y avoir d'exagération. Il est très vrai que les démogérontes, l'évêque et les soixante-huit otages ont été pendus aux vergues du vaisseau amiral. Il est très-vrai que quinze mille sauvages, venus d'Anatolie, ont été transportés à Chio et qu'en mettant le pied dans l'île, ils ont reçu la défense de rien épargner. Il est très-vrai que tout ce qu'il y a eu de population mâle dans la ville et dans les villages a été égorgé, que les femmes et les enfants ont été emmenés en troupeaux et vendus suivies marchés, de Smyrne, de Brousse et de Constantinople. Tout cela est très vrai, quoique le motif et le but d'une telle barbarie soient encore inexpliqués.

Si vous passez dans un village, on vous montre une fenêtre d'une maison, et l'on vous dit : "Ici, le propriétaire a été pendu." Dans cette autre, toute une famille a été brûlée. Vous trouvez de temps en temps d'immenses tas de crânes humains; là, avaient été apportées à l'aga turc les têtes de tout un village. Interrogez chaque famille, chacune a une histoire lamentable à vous raconter. J'ai connu une femme qui avait vu massacrer son mari sous ses yeux ; elle et ses cinq enfants avaient été dispersés comme esclaves dans les pays turcs ; devenue libre au bout de sept années, elle avait parcouru l'empire à la recherche de ses enfants ; elle en avait retrouvé quatre et était revenue avec eux s'établir à Chio. Toute personne âgée de plus de trente-deux ans, que l'on rencontre aujourd'hui à Chio a été esclave et a vu son père égorgé. Un très-petit nombre seulement parvint à s'enfuir et fut recueilli sur des navires de Psara. Quinze cents environ trouvèrent un refuge dans les consulats : tout le reste périt ; on tua durant cinq mois. La contrée qui produit le mastic avait été d'abord épargnée, faute du moindre prétexte pour la ravager. Mais la mort du capitan pacha, dont le vaisseau fut brûlé par Canaris, et la panique qui saisit alors les Turcs fut un nouveau crime à venger sur les Chiotes, et il se trouvait que l'on n'avait plus que la riche contrée du midi à dévaster.

Après les hommes, on s'attaqua aux murailles. Toutes les maisons de l'île, sans exception, et presque toutes celles des villages furent démolies par le feu et par la pioche. On ne comprend pas que les forces humaines aient suffi à tant détruire. Encore faut-ii remarquer que les Turcs n'ont pas détruit dans un moment de colère, mais de sang-froid, maison par maison, avec ordre, en longtemps, et avec une cruauté patiente.

J'ai visité l'île en 1854; la désolation la couvre encore : il semble que le massacre et la ruine soient d'hier. Le temps n'est pas encore venu d'apprécier tous les résultats de la guerre de l'indépendance hellénique; mais il faut reconnaître que le premier fruit de l’insurrection a été la ruine de ce qui faisait le plus d'honneur à la Grèce.

Chio ruinée, que devinrent les Chiotes ? Ils n'avaient pas péri tous ; la fuite en avait sauvé quelques-uns, et l'esclavage en avait conservé beaucoup. Au milieu des plus grands malheurs qui puissent éprouver une race, le Chiote est resté aussi industrieux, aussi habile, aussi heureux que dans la prospérité. Il a survécu à la ruine de sa patrie.

Beaucoup de Chiotes emmenés en esclavage sont restés dans les pays turcs. L'esclavage en Turquie est un moyen de faire fortune et de s'élever aux places de l'administration; il y a tel ministre actuel de la Porte, dont on peut voir au bazar des esclaves, à Constantinople, le prix qu'il a coûté. Dans cette condition, les Chiotes devenus musulmans ont su faire leur chemin. Au mois d'avril 1855, étant alors à Chio, je vis mouiller en vue de l'île un vaisseau de ligne égyptien qui portait des troupes en Crimée ; le capitaine de vaisseau et le colonel du régiment, décorés tous deux du titré de bey, étaient nés à Chio; enlevés et conduits à Alexandrie, ils s'étaient élevés dans l'armée et dans la marine, et allaient maintenant défendre le pays où ils avaient été esclaves. Le nombre des Chiotes qui occupent ainsi de hauts emplois dans l'administration ottomane est incalculable ; l'un d'eux régnait naguère à Tunis.

D'autres, échappés au massacre ou délivrés d'esclavage, ont porté sur d'autres points de la Méditerranée leur génie commercial. Us ont fondé Syra, qui possède aujourd'hui le commerce de l'Archipel. C'est peut-être aux Chiotes que Trieste doit sa fortune; en 1829, ils étaient six mille dans cette ville, et leur arrivée concorde trop bien avec la prospérité naissante de Trieste pour n'y avoir pas contribué. Enfin, les Chiotes sont à Marseille, à Gênes, à Constantinople, à Londres, à New-York. Chio est en ruines, mais les Chiotes sont plus riches que jamais.

Quelques-uns enfin sont revenus dans leur patrie. Les Turcs, rendus à la raison, ont voulu repeupler cette malheureuse terre, afin que ses vignes, ses orangers et ses lentisques fussent cultivés ; ils ont rappelé ceux qui s'étaient échappés et leur ont rendu leurs anciennes propriétés. D'autres, que l'esclavage avait portés à Constantinople, à Erzeroum et jusqu'à Bagdad, revinrent lorsque la loi qui fixe la durée de l'esclavage à sept années les eut affranchis. On rebâtit quelques maisons, quelques églises; une petite ville se releva, éparse au milieu des ruines de la grande. Les rapports entre les Grecs et les Turcs sont aussi amicaux qu'avant le massacre ; il n'y eut entre eux ni récriminations, ni excuses ; on se tut sur les derniers événements. Les deux populations convinrent tacitement de ne jamais raviver de tristes souvenirs ; les Grecs surtout s'efforcèrent de les effacer, sages en cela et ne voulant pas que les Turcs se souvinssent de leur avoir fait tant de mal. Les Chiotes ont recouvré leurs anciens privilèges, leur liberté municipale et leur démogérontie, qui fonctionne avec les mêmes droits et autant d'influence qu'auparavant. Du reste, l'ancienne industrie a disparu et le commerce n'a plus pour objet que l'exportation des produits agricoles de l'île. Chio est pauvre aujourd'hui ; on lui rendrait pourtant son ancien éclat si l'on pouvait y rappeler tous ses enfants, que la crainte des Turcs retient encore à l'étranger, si une bonne administration et la sécurité rendaient à la ville son immense commerce d'autrefois, au bourg de Vrontado sa marine, à Palœo-Castro son industrie, et à l'île entière sa riche agriculture. »

"Mémoire sur l'île de Chio présenté par M. Fustel de Coulanges, membre de l'École française d'Athènes" in : Ministère de l’Instruction publique et des cultes, Archives des missions scientifiques et littéraires. Choix de rapports et instructions. Vol. 5, Paris, Imprimerie impériale, 1856.

mardi 13 avril 2010

La journée du 22 mai 1848 à la Martinique



"L'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises (27 Avril 1848)", peinture de François Briard (1798-1882), musée national du château de Versailles.



« ASSEMBLÉE NATIONALE.

Présidence de M. Sénard. — Séance du 22 juin.

M. L'Amiral Casy, ministre de la marine est des colonies. Il m'est parvenu ce matin des nouvelles fâcheuses des Antilles. Je crois devoir en donner connaissance à l'Assemblée pour que l'émotion publique n'aggrave pas encore le mal. (Oui ! oui !)

Voici le résumé des dépêches qui me sont parvenues de la Martinique et de la Guadeloupe :

Sans attendre l'abolition officielle de l'esclavage, on a proclamé cette grande mesure, cela a été le signal d'une grande agitation dans la Martinique; cependant l'ordre avait été maintenu jusqu'au 20 mai, mais à cette date des rassemblements se formèrent à Saint-Pierre pour demander l'élargissement des noirs arrêtés par la police. La ville a été envahie par la population noire et livrée au meurtre et au pillage.

La journée et la nuit du 22 mai ont été signalées par des actes déplorables. Une maison occupée par la famille Desabaye et de laquelle un coup de fusil avait été tiré contre les noirs a été incendiée, maîtres, enfants et domestiques, en tout 35 personnes, ont été brûlées. (Sensation.)

Vingt autres maisons ont été brûlées et de malheureuses victimes ont succombé.

Le lendemain 23, l'autorité municipale de Saint-Pierre a pris les mesures nécessaires au maintien de l'ordre et elle a publié l'arrêté suivant :

"Art. 1er. L'esclavage est aboli à partir de ce jour à la Martinique. Le maintien de l'ordre public est confié au bon esprit des anciens et des nouveaux citoyens français. Ils sont, en conséquence, invités à prêter main forte à tous les agents de la force publique pour assurer l'exécution des lois.
Saint-Pierre, 23 mai 1848.
 Le général de brigade, Rostoland."

 L'arrêté était suivi de la proclamation suivante :

"Citoyens de la Martinique, la grande mesure de l'émancipation que je viens de décréter a détruit les distinctions qui ont existé jusqu'à ce jour entre les diverses parties de la population ; il n'y a plus parmi nous de maîtres ni d'esclaves; la Martinique ne porte aujourd'hui que des citoyens. J'accorde amnistie pleine et entière pour tous délits politiques consommés dans la période du mouvement que nous avons traversée. Je recommande à chacun l'oubli du passé. Je confie le maintien de l'ordre, le respect de la propriété, la réorganisation si nécessaire du travail à tous les bons citoyens; les perturbateurs, s'il en existait, seraient désormais réputés ennemis de la République, et comme tels, traités avec toute la rigueur des lois.

Saint-Pierre, 23 mai 1848.
Le général de brigade, gouverneur provisoire, Rostoland."

M. le gouverneur termine en m'annonçant qu'au départ de sa dépêche la situation était aussi bonne que possible.

Le gouverneur de la Guadeloupe m'écrit qu'à la nouvelle des événements de la Martinique, il a cru devoir ordonner l'abolition immédiate de l'esclavage, qui lui a été demandée par le conseil de la Pointe-à-Pître ; sa lettre se termine ainsi :

"Tout est calme autour de moi ; j'ai lieu de penser que la tranquillité ne sera troublée nulle part."

J'ai cru devoir porter immédiatement ces faits à la connaissance de l'Assemblée.

[...]

Un membre à droite : C'est le décret intempestif du gouvernement provisoire qui est cause de tout ce sang répandu.

M. Le Président : L'Assemblée entend-elle que la communication qui vient de lui èlre faite devienne l'objet d'une discussion incidente?

Voix nombreuses : Non ! non ! »


_____________________


« Importantes nouvelles de la Martinique.
Soulèvement des hommes de couleur contre les blancs.

Des événements déplorables ont signalé les dernières journées de mai à la Martinique.

Une sourde fermentation, provoquée par des nouvelles de la métropole et par l’annonce d’une prochaine émancipation, régnait depuis quelque temps. Les esclaves étaient travaillés par les hommes de couleur, et ces excitations avaient presque complètement fait disparaître le travail.

Le lundi 22 mai, le maire de Saint-Pierre fit arrêter un esclave qui avait proféré contre son maître des menaces d’assassinat. L’adjoint, homme de couleur, fit remettre cet esclave en liberté.

Le soir, effervescence générale. Les noirs et les mulâtres descendent dans la rue. Les blancs prennent la fuite ou sont forcés de se cacher. Trois familles s’étaient retirées dans une maison du quartier du Fort. Elles se composaient de trente-trois personnes, dont sept hommes seulement. Sous prétexte que cette maison constitue un camp, les insurgés s’y introduisent en brisant des portes et des fenêtres ; ils se précipitent dans l’escalier. L’un des assaillis, M. Desabaye père, placé au haut de l’escalier, fait feu ; il tue l’un des assaillants, et tombe lui-même immédiatement frappé de mort. Des noirs munis de torches mettent le feu à la maison.

"On vit alors, nous dit notre correspondant, un spectacle digne de pitié. Les flammes s’élèvent avec une horrible furie, toutes ces familles éperdues répandent des cris lamentables ; ces pauvres femmes demandent grâce pour elles et pour leurs enfants ; des fenêtres de la maison elles présentant à la foule ces petits êtres innocents qui lui tendent les bras. Elles la prient de les sauver au nom de la liberté, au nom de la République. Des cris de vengeance répondent seuls à ces voix suppliantes. Enfin l’incendie dévore toutes intéressantes victimes, et pas un être pour les secourir, pas une autorité pour les protéger.

M. l’adjoint du maire, préposé à la police, et qui a tant d’influence sur sa classe, n’avait même pas eu la précaution de placer les moindres agents de surveillance, de sorte que l’incendie avait déjà fait de rapide progrès, lorsqu’un détachement de troupes de la ligne et la compagnie des sapeurs-pompiers sont arrivés sur les lieux, non sans beaucoup de lutte.

Un assez grand nombre de maisons sont devenues la proie des flammes ; l’incendie s’est aussi propagé par l’effet de la malveillance, dans plusieurs autres rues du Fort ; le matin même, ces brigands promenaient insolemment et impunément leurs torches dans la ville, malgré la présence du général Rostoland, arrivé vers dix heures du soir. Le mouillage a été heureusement protégé du fléau."

Dans un autre quartier, un jeune homme, M. Fourniols (fils), assis sur le seuil de sa demeure, a été traîtreusement assassiné.

Le lendemain, le général Rostoland, gouverneur provisoire, décréta, sur l’invitation du conseil municipal de Saint Pierre, l’abolition immédiate de l’esclavage. Mais au lieu de prendre en même temps une attitude ferme et énergique, le gouverneur eut le tort de laisser croire que l’émancipation était la conquête des crimes de la nuit. Aussi l’effervescence était-elle loin d’être calmé le 25 mai, jour du départ du paquebot. »

La Presse, n° 48, jeudi 22 juin 1848.

"Dans leur sein battent des cœurs d’hommes..." (Le Salut Public, 1848)

"L'esclave affranchi" : tableau de Nicolas Gosse (1787-1878), musée départemental de l'Oise, Beauvais.













« De l’abolition de l’esclavage colonial.

S’il est un gouvernement qui puisse porter une main hardie sur l’édifice colonial, c’est la République française […] ; et M. Arago, ce grand patriote, ce savant illustre qui dirige avec tant d’autorité le Département de la Marine, a parfaitement compris que rien ne l’empêchait de dompter les résistances de la caste souveraine des colonies et de briser les chaînes des opprimés.

De la servitude vient le mal, c’est la servitude qu’il faut attaquer, non par des demi-mesures, mais par un système large et généreux, qui, sans exposer ni la vie ni la fortune des colons, rende aux classes laborieuses l’intelligence et l’énergie indispensables au succès de leurs travaux.

Que sont, en effet, ces races humaines pour lesquelles les colons n’ont que violence et iniquité ? Ce sont des êtres comme nous, que l’abjection dans laquelle ils vivent n’empêche pas de ressentir les horreurs de leur sort… Dans leur sein battent des cœurs d’hommes, et dans ces cœurs bout le désir de se venger de ces humiliations et des outrages de la servitude.

Ce sont des esclaves, me direz-vous ; ils viennent d’un pays inconnu ; ils sont noirs, leur nez est épaté, leurs cheveux sont crépus, leur odeur est étrange ; ce sont des êtres intermédiaires entre l’homme et les animaux, des êtres voués au joug par leur infériorité native… Insensés ! qui acceptez si légèrement des sophismes dictés par l’orgueil et la cupidité, que ne cherchez-vous, dans l’inégalité des degrés de civilisation, la cause des différences de conformation entre les races ?

Les sauvages ont, en général, le front aplati et l’angle facial moins ouvert que les Européens… Qui vous dit que ce soit pas l’effet du défaut d’exercice de leur intelligence, et qu’il n’en soit pas de leur cerveau comme de leurs bras, d’ordinaire moins développés que leurs jambes, qu’ils exercent davantage.

Au surplus, où avez-vous vu que la race noire ne fût point perfectible ? Elle marche… comment assigner un terme à ses progrès ? Toutes ses tribus ne sont pas restées à l’état sauvage. Quelques-unes sont entrées dans la voie de la civilisation. Le puissance nation des Ashantées (dans la Nigritie maritime) a pris, depuis quelques années, un rapide et brillant essor, et les Anglais, vaincus par elle, ont été sur le point d’abandonner tous leurs établissements sur la Côte d’or.

Les voyageurs qui ont exploré récemment l’Afrique centrale ont rencontré des villes et des villages peuplés de nègres laborieux, hospitaliers et parfaitement policés.

Mais, dira t-on, ces facultés ne dépassent pas une certaine limite… Ce serait condamner en même temps les Chinois, les Arabes, les Tartares et une foule d’autres peuples qui, arrêtés par des causes locales ou politiques, n’ont point fait un pas depuis des milliers d’années.

Comment d’ailleurs refuser à la race noire les facultés divines d’une intelligence qui s’est révélée par de si éclatantes soudainetés chez des individus qui lui appartiennent ? Croyez-vous que Michel Lando à Florence, que Mazaniello à Naples, fussent des chefs plus étonnants d’une révolution populaire que Toussaint Louverture, Dessalines, Christophe et tant d’autres Spartacus qui, nés dans les chaînes, s’élancèrent d’un bond au premier rang, et, sans autre guide que les inspirations d’un génie inculte, se montrèrent à la fois hommes de guerre, politiques habiles et législateurs profonds ? Ce n’est donc pas la capacité intellectuelle que l’on peut contester aux Noirs… […] »

Le Salut Public. Journal quotidien, politique, scientifique et littéraire, n° 4, dimanche 19 mars 1848.

dimanche 24 janvier 2010

Aux sources du maldéveloppement haïtien (V. Schoelcher, 1843)

« Le 17 avril 1825, le président Boyer […] laissa imposer une indemnité de 150 millions à Haïti (cf. note), en paiement des lettres d'indépendance que l'ancienne métropole accordait à sa colonie, émancipée cependant depuis un quart de siècle.

Pour satisfaire à cette dette, outre un emprunt de 24 millions de francs, opéré à Paris, une loi du 1er mars 1826 frappa la république d'une contribution de 30 millions de piastres. Toutes les provinces ensemble se déclarèrent hors d'état de payer. Le gouvernement avait un indispensable besoin d'argent, on battit monnaie en papier. Par malheur, […] le papier que l'on créait ne fut assuré par rien, ni propriété nationale, ni réserve d'or ; ce ne fut donc qu'une valeur toute fictive, toute nominale, on peut dire sans exagération de la fausse monnaie, car quel autre nom donner à un papier qui n'est représenté par quoi que ce soit au monde. Aussi qu'est-il advenu ? Il faut, à l'heure qu'il est, trois gourdes haïtiennes pour faire une gourde espagnole. Une once d'or de 16 piastres ne se vend pas moins de 42, 44 et 45 gourdes du pays. On pouvait prévoir, dès l'origine de son émission, cette chute du papier monnaie, et il baissera certainement bien plus encore. Sa dépréciation est sans échelle possible, par le double motif que sa création est sans limite et sans garantie.

Ce n'était pas assez. L'administration a augmenté volontairement, elle-même, le discrédit de ses billets de caisse, en ayant l'impudence de demander aux chambres, qui ont eu l'imprudence de l'accorder, la loi suivante, promulguée le 14 juillet 1835 :

« Art. 1er. Seront désormais payés, en monnaie étrangère d'or ou d'argent, les droits d'importation établis au tarif des douanes sur les marchandises et produits étrangers introduits en Haïti.
« Art. 2. La piastre forte d'Espagne servira de base pour l'évaluation des autres monnaies, etc., etc. »

C'est assurément là un des actes les plus monstrueux que nation puisse jamais commettre, et il n'en est peut-être pas d'exemple dans l'histoire financière des peuples. Ne restera t-il pas éternellement couvert de honte, cet homme du nom de Jean-Pierre Boyer, sous la présidence duquel le fisc de la république refuse de recevoir le papier qu'elle a créé, le papier dont elle se sert pour solder ses employés et ses soldats, pour effectuer en un mot tous ses paiements ?

On ne saurait imaginer cependant combien cette inutile armée obère le trésor, il n'y a rien d'exagéré à dire que ses guenilles épuisent les finances de l'état : elle absorbe, à elle seule, plus de la moitié du revenu général ! […] Sur un budget de 2.100.000 gourdes, car on doit mettre à part le chiffre de la dette nationale, voici l'armée qui dévore 1.639.297 gourdes; dans un pays de mornes qui n'a plus rien à craindre de personne, et dont toute la population, de quinze à soixante ans, appartient à la garde civique ! Or, devine-t-on combien cette république, qui dépense 1.639.297 gourdes pour tenir sous les armes 40.000 hommes dont elle n'a pas besoin ; devine-t-on combien elle en donne pour l'éducation publique d'un peuple plongé dans l'ignorance la plus profonde ? 15.816 ! 1.600,000 gourdes employées à retirer, à peu près, du travail les bras les plus vigoureux, 16.000 à créer des citoyens! Tout le gouvernement actuel d'Haïti est résumé là. Ai-je tort de dire que le mal vient de lui ?

Est-ce à dire que les gouvernants, ne sachant pas la première règle d'arithmétique, pêchent par ignorance ? Nous n'avons pas même ce moyen de les excuser. Non, cette supercherie financière a tout simplement pour but de présenter la république comme encore un peu plus pauvre qu'elle n'est. On dissimule ses ressources en vue de lui ménager un prétexte de manquer à ses jugements. C'est un débiteur qui cache ce qu'il possède afin d'obtenir quelque remise de son créancier. Cet avilissant calcul a eu plein succès. En effet, malgré l'emprunt opéré en Europe, Haïti après avoir acquitté le premier semestre de l'indemnité, cessa tout payement, et M. Boyer, en 1828, déclara insolvable l'administration dont il est le chef. La république naissante ne pouvait même pas solder l'intérêt de sa dette ! […]

Les commissaires que la France, fatiguée d'attendre, envoya en 1838 pour réclamer paiement, reconnurent qu'Haïti était hors d'état de s'acquitter, et le 2 février ils signèrent une convention qui réduisait l'indemnité à 60 millions, payables en douze années, sans intérêts. Ainsi, d'un côté, sous la présidence du général Boyer, la république d'Haïti, après avoir recula loi qu'imposait orgueilleusement la France, en est réduite à demander honteusement merci à son créancier : elle fait une sorte de faillite; et de l'autre, cet indigne chef, qui ne satisfait aux besoins moraux du pays par aucune amélioration, couvre son mauvais vouloir de l'obligation d'économiser pour solder l'indemnité !

Victor Schoelcher, Colonies étrangères et Haïti. Résultats de l’émancipation anglaise, vol. 2, Paris, Pagnerre, 1843.


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Note : « Une ordonnance royale, du 17 avril 1825, a accordé l'indépendance pleine et entière aux habitants actuels de la partie française de l'île de Saint-Domingue, sous la condition d'avantages commerciaux pour la France, et de verser, à la caisse des dépôts et consignations, en cinq termes égaux, de 30 millions chacun, et d'année en année, la somme de 150 millions de francs, destinée à dédommager les anciens colons qui réclameraient une indemnité. Une seconde ordonnance, du 1er septembre 1825 créa une commission préparatoire qui fut chargée de rechercher les bases et les moyens de répartition des 150 millions. Le résultat de ce travail fit connaître que cette indemnité représentait la dixième partie seulement de la valeur, en 1789, des biens immeubles dont les colons avaient été dépouillés par suite de l'insurrection qui sépara la colonie de la métropole. Ce point reconnu, ainsi que la possibilité de faire une équitable répartition de l'indemnité, la loi du 30 avril 1826, vint consacrer l'affectation, faite à l'indemnité des colons, des 150 millions imposés au gouvernement d'Haïti par L'ordonnance du 17 avril 1825. Elle régla les formes et le mode de la répartition, créa une commission qui fut chargée de la liquidation des immeubles suivant la consistance à l'époque du désastre et d'après la valeur des propriétés dans la colonie en 1789. L'indemnité fixée au dixième de cette valeur devait être délivrée aux réclamants par cinquièmes et d'année en année, c'est-à-dire dans la proportion et aux mêmes époques des versements que devait faire le gouvernement d'Haïti. » (Collection complète des lois, décrets, ordonnances, règlements avis du Conseil d'état…, vol. 40, Paris, A. Guyot et Scribe, 1840)

Pour en savoir plus : 
  • François Blancpain, Un siècle de relations financières entre Haïti et la France : 1825-1922, Paris, L'Harmattan, 2001, 212 p.
  • Jean-François Brière, Haïti et la France, 1804-1848: le rêve brisé, Paris, Karthala éd., 2008, 354 p.
  • Léon-François Hoffmann, Frauke Gewecke, Ulrich Fleischmann, Haïti 1804. Lumières et ténèbres : impact et résonances d'une révolution, vol. n°121 de Bibliotheca Ibero-Americana, Iberoamericana Editorial, 2008, 288 p.
  • Michel Beniamino, Arielle Thauvin-Chapot, Mémoires et cultures : Haïti, 1804-2004 : actes du colloque international de Limoges, 30 septembre-1er octobre 2004, Presses Univ. Limoges, 2006, 290 p.