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dimanche 27 février 2011

"Il importe.... de retenir les populations dans les campagnes" (Valentin-Smith, 1858)

"La paye des moissonneurs" (détail) par Léon Lhermitte (18844-1925), 1882.
Musée d'Orsay.

« Le recensement de 1856 nous apprend que, dans cinquante-quatre départements, par un déplacement extérieur de département à département, il y a eu, en France, pendant la période quinquennale de 1851 à 1856, une diminution de population de 370.000 personnes, qui, des campagnes, se sont portées dans les villes, dont 305.000 dans le département de la Seine.

Ce recensement nous apprend aussi que, dans cette même période, par l'effet des déplacements qui se sont opérés dans les départements mêmes, joints aux déplacements extérieurs, les villes de dix mille âmes et au-dessus se sont accrues de 900.838 individus, c'est-à-dire que la proportion de la population urbaine au préjudice de la population rurale, s'est élevé de 43 % de 1850 à 1856 sur la période précédente ; accroissement énorme qui ne s'est jamais vu à aucune époque, ni dans notre pays , ni dans aucun autre pays, pendant un aussi court espace de temps.

Enfin le recensement de 1856 constate un ralentissement bien marqué dans l'accroissement de la population générale de la France ; tellement que cet accroissement a été cinq fois moins fort dans la période de 1851 à 1856, que dans la période de 1841 à 1846.

Un mot rapide d'abord sur le ralentissement de la population en France. Il provient sans doute, pour partie, pendant la période de 1851 à 1856, de causes accidentelles, particulièrement de la cherté des subsistances, c'est-à-dire de la disette avec laquelle, suivant une loi mise en évidence par la science statistique, l'on voit toujours se produire parallèlement moins de naissances et plus de décès. Mais ce ralentissement provient aussi d'une cause générale que révèle également la statistique, a savoir : la diminution de la famille, par la diminution du nombre des enfants.

Il y a soixante et dix ans que l'on comptait, en France, en moyenne, 4,19 naissances par mariage ; aujourd'hui, l'on n'en compte plus que 3,19. La fécondité conjugale, en moins d'un siècle, a diminué d'un quart; significatif ralentissement dans l'expansion de la population […] L'on sait […] que, chez les Romains, l'affaiblissement de la population, incessante préoccupation de leurs législateurs, commença à se manifester dès l'instant où les patres familias préférèrent le théâtre et le cirque de Rome, au séjour de la campagne ; ce qui excita si vivement les plaintes de Varron et de Columelle. Et certes, au temps de splendeur où écrivaient ces deux auteurs, l'on était loin de penser qu'un jour Rome tomberait, surtout parce que la dépopulation des campagnes laisserait l'Empire sans défense contre l'invasion des Barbares.

Dans l'antiquité comme de nos jours, l'affaiblissement de la population venait des grands centres ; le besoin du luxe y diminuait le nombre et la fécondité des mariages dans les classes riches, et la misère y dépeuplait les classes pauvres dans des proportions anormales ; comme de nos jours, l'invasion des villes par les campagnes devenait une cause perturbatrice qui altérait profondément aussi les conditions du développement régulier de la population.

L'émigration des campagnes qui s'est produite, en France, pendant la période de 1851 à 1856, constitue un trouble sérieux dans l'économie et dans les conditions générales de la société, trouble dont les conséquences pourraient devenir funestes, si l'on n'avisait à y porter un prompt remède.

Sans doute, la France est douée d'une grande énergie de fécondité ; mais pourtant il ne faudrait pas la laisser pencher trop longtemps vers des tendances qui pourraient amener l'affaiblissement de la production agricole par l'affaiblissement de la population rurale. Il y a, pour les nations, comme pour les individus, des lois générales qui dominent, et d'où sort inévitablement leur prospérité ou leur ruine. On l'a dit souvent : l'agriculture est la grande force d'un État, la force qui nourrit le pays, et qui lui donne des soldats robustes pour sa défense. "L'agriculture, a dit Louis Napoléon dans un travail devenu historique, publié en 1842, est le premier élément de la prospérité d'un pays, parce qu'elle repose sur des intérêts immuables, et qu'elle forme la population saine, vigoureuse, morale des campagnes (*)."

Ainsi, la science statistique constate que, dans les quartiers opulents de la capitale, les ménages réguliers ne fournissent pas un nombre suffisant d'enfants pour remplacer le père et la mère. De son côté, la science médicale, par suite d'observations faites, de 1825 à 1856, dans l'un des quartiers les plus populeux, au 7e arrondissement, atteste que "si la population de Paris était abandonnée a ses seules ressources indigènes de propagation, elle diminuerait rapidement et finirait par s'éteindre dans un assez court espace de temps." Ce sont les propres paroles du docteur Duparcque, dans un travail lu par lui à la Société de médecine du département de la Seine, dans la séance du 5 octobre 1856

Ces résultats ne sont pas assurément particuliers à la ville de Paris ; ils sont absolument les mêmes dans toutes les grandes villes ; seulement avec cette différence rationnelle qu'ils se manifestent proportionnellement à la masse de la population agglomérée. "Partout en Europe, dit encore M. Passy, dans le travail que nous avons déjà cité, les mariages sont d'ordinaire moins féconds dans les grandes villes que dans les petites, et moins dans celles-ci que dans les campagnes." […] Depuis que M. Passy s'exprimait ainsi, la décroissance du nombre d'enfants par mariage, dans le rapport des campagnes avec les villes, est devenu bien plus sensible encore, maintenant que l'on ne compte plus par mariage que 3, 19 naissances en moyenne.

Les campagnes seules forment donc le grand réservoir de la population, de la population sur laquelle repose surtout l'avenir d'une nation. […] il faut le dire, nos institutions : la constitution de la famille, notre système d'éducation, etc., tendent peu à retenir les familles à la campagne ; et c'est peut-être, plus qu'on ne le pense, l'une des causes qui font que, depuis la fin du siècle dernier, nous roulons sans cesse de révolutions en révolutions.

Lorsque la famille n'est pas fortement constituée par la puissance paternelle, par les lois successorales, par quelques possibilités de conservation héréditaire de la propriété dispensées dans une sage mesure, la solidarité patrimoniale s'effaçant, chacun tend à se disperser. Alors l'individualisme s'empare de la société pour y porter ses appétits et ses convoitises ; et de la sortent ces agitations incessantes qui trouvent leur aliment dans les grands centres de population, qu'on peut comprimer plus ou moins longtemps, mais qui couvent toujours dans les bas-fonds de la société.

Sans doute, il faut protéger les villes, parce qu'elles sont le foyer des lumières ; il faut protéger l'industrie, cette merveilleuse action des forces physiques et morales de l'homme appliquées à la production ; il faut la protéger beaucoup, parce qu'elle est, dans les États modernes, l'un des grands éléments de la prospérité et de la puissance publiques. Mais il ne faut pas que la protection aille jusqu'à devenir une amorce qui détourne les populations de l'agriculture.[…]

De nos jours, que de faveurs ne sont pas prodiguées à l'industrie ? N'est-ce pas pour elle et en vue d'elle seule, qu'ont été créés les chemins de fer si largement subventionnés par l'État ? que les ports sont améliorés, les grandes rivières canalisées et entretenues avec les deniers publics ? […]

A côté de tout ce qui invite les populations rurales à quitter leurs foyers, il importe de placer aussi ce qui peut les retenir. Autrement, si le mouvement d'émigration ne s'arrêtait, ne pourrait-on pas craindre qu'un jour la société ne se trouvât tout à coup surprise et ébranlée par l'inconnu pouvant sortir d'imprévoyantes combinaisons.

Que de faveurs également ne sont pas accordées aux villes ? A elles tous les établissements publics d'éducation et de bienfaisance, les subventions de spectacles, les plaisirs de tous genres ; à elles les millions pour leur embellissement ; dépenses de luxe, dépenses splendides, mais après tout dépenses le plus souvent improductives, et dont une part tombée à la salubrité des campagnes et à l'allégement de leurs misères, serait si féconde pour la terre et pour les hommes.

En donnant aux villes un développement anormal, vous créez des populations qui semblent comme perpétuellement suspendues sur un gouffre, parce qu'elles ne reposent que sur un capital bien plus fictif que réel, incessamment soumis aux caprices du luxe, aux chances et à tous les revers industriels ou politiques ; à la grande différence des populations rurales, qui sans doute peuvent être douloureusement atteintes par l'intempérie des saisons, mais enfin pour lesquelles le sol forme un capital toujours invariable et toujours réparateur qui ne les abandonne jamais.

Les villes ne sont que trop attractives de la population ; il faut en détourner l'habitant des campagnes, plutôt que de le convier, par de décevants attraits, à une existence qui trop souvent altère les conditions de la vie morale et physique.La proportion des mariages est moins grande, la proportion des naissances moins élevée et le rapport des enfants naturels aux enfants légitimes plus considérable dans les villes que dans les campagnes, et a Paris que dans les autres villes.

Dans les villes, sous l'action d'une misère léthifère, la mortalité est bien plus forte et la vie moyenne, ce criterium de la civilisation, bien moins longue que dans les campagnes. A Paris, un tiers de la population meurt dans les hôpitaux. Le nombre des crimes et des délits des populations urbaines se manifeste dans une proportion qui s'élève presque au double des crimes et des délits commis par les populations rurales ; enfin, sur seize fous, les campagnes n'en présentent qu'un seul et un seul suicide sur trente.

Voilà pourquoi il importe si fort de retenir les populations dans les campagnes, par des institutions qui attachent au sol, par un système d'éducation qui invite aux travaux de la vie agricole au lieu d'en éloigner, par d'utiles encouragements, par des honneurs qui relèvent l'agriculture, par des combinaisons qui, sans enrayer le développement des familles nouvelles se fondant et s'élevant par le travail, arrêteraient ce mouvement qui fait que les familles aujourd'hui, comme on l'a si bien dit, se liquident tous les vingt-cinq ou trente ans, comme un fonds de commerce.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il existe un lien nécessaire entre la durée des familles et la durée des États qui semblent surtout trouver leurs assises solides et communes au sein des campagnes. Si les grandes cités sont le foyer actif de la civilisation, elles sont aussi le foyer des révolutions qui font rebrousser la civilisation et tomber les empires.

La désertion des campagnes, l'accroissement exagéré des villes, un luxe immodéré, la corruption des mœurs, l'affaiblissement de l'autorité paternelle, des obstacles incessants suscités au développement de la liberté, toutes ces choses, qui marchent insensiblement et graduellement ensemble, ont préparé et amené la chute de Rome.

L'exemple ne doit pas rester perdu. »

Valentin-Smith, "Note sur le danger de l'accroissement des villes par la dépopulation des campagnes et sur la nécessité d'aviser aux moyens de prévenir l'émigration des populations rurales (lue à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon, dans la séance du 19 janvier 1858)", Mémoires de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon., vol. 6, 1858




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(*) Analyse de la question des sucres. Paris, 1842,

jeudi 24 février 2011

"La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie ?" (F. de Lasteyrie, 1858)


Alexandre Dumas Père en 1855, par Nadar (1820-1910).

« La photographie est-elle un art, ou simplement une industrie toute matérielle, qui se borne à quelques préparations chimiques plus ou moins adroitement accomplies ?

La question est discutable sans doute ; aussi a-t-elle déjà donné lieu à d’assez vives controverses. Il va sans dire que les artistes en général ne veulent voir dans la photographie qu’un métier indigne d’eux, et que les photographes, au contraire, repoussant énergiquement l’humiliante qualification donnée à cette merveilleuse invention, y voient un art nouveau qu’ils placent presque au niveau des autres.

Comme il arrive toujours en pareil cas, il y a évidemment exagération des deux parts. Mais, à choisir entre les préventions des artistes et les prétentions des photographes, nous serions bien tentés, quant à nous, de prendre fait et cause pour ces derniers.

Non, sans doute, la photographie n’est pas un art comme les autres. L’invention lui manque : ce n’est pas un art créateur. On ne saurait y reconnaître l’œuvre directe et absolue de la main de l’homme, et celui-ci ne saurait, par conséquent y revendiquer une part de gloire égale à celle qui lui revient dans les arts graphiques proprement dits.

Mais ce n’est pas non plus, et encore bien moins, un métier ; car le succès ne dépend pas uniquement de la bonne exécution de quelques manipulations chimiques, et le résultat, pour être satisfaisant, exige de la part de l’opérateur un tact, un instinct du pittoresque, une délicatesse de goût, une intelligence de la nature, une appréciation des effets d’ombre et de lumière, qui, tous réunis chez une seule et même personne, constituent précisément ce qu’on appelle le sentiment de l’art. On peut être photographe de beaucoup de talent sans savoir dessiner ; mais on ne peut certainement pas le devenir si l’on n’est doué du sens artistique.

Il n’y a plus un mur, à Paris ou en province, qui ne soit encombré d’épreuves daguerriennes offertes à la curiosité des passants. Là est le métier. Après huit jours de leçons, tout homme un peu intelligent arrive à produire une image sur sa petite plaque ou sur son papier ciré ; innocente industrie qui rend le soleil complice, bon gré, mal gré, d’erreurs de goût dont j’aime à penser qu’il rougit sous ses rayons.

Mais combien sont-ils ceux qui, par les mêmes procédés chimiques, arrivent à reproduire la nature dans toute son harmonie, les monuments de l’art dans toute leur puissance et leur éclat ? Ceux-là on les compte ; il y a plus, on les reconnaît ; car chacun d’eux sait donner à ses productions un cachet personnel, résultat évident de la de la manière dont il comprend la nature. Ici, par contre, le métier disparaît et l’art commence.

Déjà la photographie a ses classiques et ses romantiques ; les premiers poursuivant la vérité dans le fini des détails et la netteté des lignes ; les autres, amoureux des nuages et des jeux de la lumière, et négligeant à dessein ce qu’ils appellent des minuties pour saisi la nature dans ses plus larges effets. Peu à peu les écoles se forment et se caractérisent ; ainsi, dès à présent, l’œil d’un amateur tant soit peu exercé reconnaîtra sans peine les photographies anglaises ou italiennes de celles qui se font en France. Tout cela, nous le demandons, n’est-il pas, dans une mesure quelconque, le fait d’un art proprement dit – art dépouillé, j’en conviens encore une fois, des facultés créatrices qui sont le plus bel attribut du génie de l’homme, mais amplement pour vu des facultés reproductives par lesquelles l’homme s’approprie à son gré tous les objets extérieurs – art secondaire, je le veux bien, mais qui pourtant mérite, dès aujourd’hui, de prendre sa place à la suite des autres ?

Réunions fréquentes, exposition permanente, lectures de mémoires, conférences familières, publication d’un bulletin mensuel, tels sont les moyens que la Société française de photographie a mis en œuvre, et ils ont bien réussi, si l’on en juge par les résultats déjà obtenus. Aujourd’hui la société compte dans son sein la presque totalité des photographes de quelque renom […]. La cotisation de ses membres forme la dotation principale de la société, qui s’enrichit en outre par les généreuses offrandes de la plupart de ses membres, lesquels veulent bien mettre habituellement à sa disposition un certain nombre d’épreuves de choix de leurs productions les plus remarquables. Chaque année, on en fait une vente. […]

Une […] chose nous a frappé dans la dernière vente de la Société française : c’est le discernement, le goût épuré dont a fait preuve le public acheteur. Ai-je besoin de dire que les grandes planches monumentales de MM. Baldus et Bisson ont été enlevées la plupart au double de leur valeur marchande ? Ces photographes éminents n’avaient envoyé là que leurs œuvres de choix. Près d’elles, les épreuves de M. de Noailles ne pâlissaient pourtant pas. Il est vrai que celui-ci avait eu pour coopérateur le soleil d’Afrique, à l’aide duquel il était allé reproduire les merveilleuses ruines romaines enfouies dans la régence de Tunis. […]

Le paysage était abondamment représenté à la vente. Français et étrangers, amateurs et photographes de profession, figuraient pêle-mêle dans la lice, et le public paraît avoir vivement goûté leurs œuvres. Entre celles qui ont obtenu le plus beaux succès aux enchères, il faut citer d’abord les vues de Suisse, de M. P. Périer, si fines, si bien éclairées, si harmonieuses, si spirituelles en un mot ; les bords de rivières si calmes et aux reflets si purs de M. Aguado ; les effets de mer si surprenants de M. Legray ; les admirables vues d’Ecosse de M. Fenton, le photographe anglais, avec lointains vaporeux et diaphanes dont lui seul a le secret ; les paysages si riants et si vrais de M. Pesme ; ceux de MM. Mailand, Fortier, Fierlants et Davanne ; et, par-dessus tout peut-être, les vues de Hollande de M. Jeanrenaud, qui semble s’être inspiré, non seulement de la nature qu’il avait à reproduire, mais aussi et en même temps du sentiment le plus exquis de cette grande école de paysagistes dont la Hollande fut le berceau.

Quant à la figure, tout le monde souriait à un ami ou saluait une connaissance en feuilletant les portraits si vivants, si animés de M. Nadar, le vrai Nadar, le Nadar dont la signature bien connue couvre à elle seule un arpent de muraille place du Havre. A quoi bon cependant tant de réclames, quand on a pour enseigne et pour répondants tous ces visages épanouis où la nature est si bien prise sur le fait ? Regarde, bon public, reconnais tes amis : voici Janin avec sa bonne et spirituelle humeur ; voici Dumas qui te sourit d’un air un peu moqueur en t’annonçant son prochain départ pour un nouveau voyage de découvertes ; et celui, avec sa bonhomie pleine de finesse où le génie cherche en vain à se dissimuler, n’as-tu pas reconnu Rossini ? Mais au milieu du joyeux cénacle, quelle est cette figure austère dont les traits âprement ciselés semblent plutôt une face moulée en plâtre qu’une image empruntée aux rayons du jour ? Taisons son nom. Ici le succès a fait défaut. M Nadar a la main trop légère pour de pareils sujets. Qu’il laisse à son heureux émule M. G. Legray le soin de reproduire les grandes figures de la politique et les mâles visages de nos soldats ! »

Ferdinand de Lasteyrie, « La société française de photographie »,
Le Siècle, vendredi 25 juin 1858.

dimanche 20 juin 2010

"Vive le coin de feu ! Vive un petit chez soi !" (Claudius Hébrard, 1858)

Extrait du Magasin Pittoresque, 1843.

« Notre siècle a la passion des voyages, et cette passion devient tous les jours plus vive et plus ardente. C'est un mouvement immense, universel. La Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre, la France, enfin tous les pays beaux à voir, à étudier, sont incessamment couverts d'une foule de voyageurs avides de contempler, ici les merveilles de la nature, lu les monuments du moyen-âge; plus loin, les progrès des arts ou la diversité infinie des mœurs et des usages des peuples.

Il y a un siècle à peine, qui donc s'aventurait à sortir de chez soi pour courir le monde, braver des océans, gravir des montagnes, explorer des continents; pour visiter même, à moins de risques, des villes, des palais, des vallons, des lacs, des grottes, des cascades ; en un mot, toutes ces curiosités que la nature et l'art déploient en tous lieux à nos regards émerveillés ? Entreprenait-on alors ce que nous appelons, de nos jours, des voyages d'agrément ? Il fallait des motifs tout à fait graves, de santé, de famille ou d'intérêt, pour quitter sa patrie ou sortir même de sa province; et l'on qualifiait d'intrépide tout voyageur qui franchissait ou les Pyrénées ou les Alpes, se hasardait sur la Baltique, ou s'embarquait pour les Antilles.

Mais aujourd'hui, qui est-ce qui ne voyage pas, et jusque dans les contrées les plus lointaines ? C'est la chose du monde la plus commune, notamment pour les Anglais, que de se donner rendez-vous au pied des Pyramides ou sur les ruines de Sparte, et d'y arriver, qui plus est, fort exactement au jour indiqué; pour des Français, d'improviser en riant le projet de visiter Rome ou les glaciers des Alpes. On n'y met guère plus de façon qu'on n'en faisait il y a cent ans pour aller de Paris à Saint-Cloud.

Quelles sont donc aujourd'hui les causes réelles de cette manie incessante de voyages? De tout temps, sans doute, l'homme a été curieux ; il l'était donc au XVIIe siècle comme de nos jours ; et cependant l'on voyageait alors mille fois moins.

C'est d'abord qu'il existe, au XIXe siècle, une certaine agitation, un pressant besoin de mouvement, qui n'étaient pas connus de nos ancêtres; puis nous possédons, pour satisfaire ce besoin devenu chaque jour plus impérieux, une facilité admirable de communication, une promptitude vraiment féerique à franchir les distances. Partout on voyage avec rapidité, commodément, sans dangers probables et sans fatigues.

Voyez toutes ces belles routes tracées jusque sur les sommets des plus hautes montagnes. A leur tour, les bateaux à vapeur nous conduisent aussi vite à Saint-Pétersbourg et même à New-York, que jadis les voiturins de Paris à Marseille; et les chemins de fer, qui continuent de se construire sur une grande échelle, feront bientôt de tout un royaume une seule province, de l'Europe un seul pays, enfin de notre planète entière comme un seul et vaste domaine, qu'on pourra désormais parcourir en l'espace de quelques mois.

Voilà d'étranges merveilles, assurément. Mais il en est une plus extraordinaire encore, que ne pourraient accomplir ni bateaux à vapeur, ni chemins de fer : c'est celle de se trouver jeté comme par enchantement sur toutes les routes de l'univers, de parcourir plus vite même qu'à vol d'oiseau, sans frais, sans fatigue aucune, l'Europe, l'Asie, l'Inde, l'Amérique, et sans dangers, l'Afrique et l’Océanie, les cinq parties du monde, et cela en quelques heures, au coin du feu, au milieu des gais sourires et des saintes joies de la famille, de pouvoir ainsi, par exemple, déjeuner en Sibérie, dîner au Labrador, faire en passant une collation sur les bords du Gange, et de là se coucher en pleine Océanie, après avoir reçu, cinq minutes auparavant, le doux baiser maternel. Rien de plus ravissant, selon nous, que ce pêle-mêle d'émotions continuelles, de sensations diverses, sous l'abri calme et protecteur du toit paternel, qui n'en devient que mille fois plus cher. Combien alors on s'estime heureux de ne le pas quitter ! »

Léon Forster, Voyages au coin du Feu : scènes instructives et amusantes, Paris, A. Mame, 1850.

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Extrait de : The Punch, 19 novembre 1864.

« LE COIN DU FEU.

Quand arrive l'hiver et ses longues soirées,
Vive le coin de feu ! vive un petit chez soi !
Les volets étant clos, les portes calfeutrées,
Les pieds sur ses chenets, on jouit plus qu'un roi ;
Le feu tient compagnie, et quand l'âtre s'embrase,
Gai de cœur et d'esprit, on veille, on rêve, on jase ;
Sans quitter son fauteuil on voyage en tous lieux.
En montant, démontant le fragile édifice
De houille et de bois sec où la flamme se glisse,
S'endort-on parfois? L’on dort mieux.

J'en conviens sans détour, l'homme a cette faiblesse
De placer bien souvent dans un rien ses désirs;
Un penchant naturel le pousse à la paresse,
Et ce qui gêne un peu détruit tous ses plaisirs.
Le coin du feu sans doute a droit à nos hommages ;
Hais chassant les oisifs, entourons-le de sages;
Et quand le corps lassé s'abandonne au repos,
Que l'esprit toujours veille et charme nos demeures,
Sachons, comme au vieux temps, pour égayer les heures,
Parler et nous taire à propos.

Rêver ! Pourquoi rêver ? Tout rêve est un mensonge;
Divaguons un peu moins, soyons plus sérieux,
Le bonheur mieux compris paraîtra moins un songe,
Et nous élargirons l'étroit chemin des cieux.
Nos pères possédaient cette haute sagesse
D'imprimer au plaisir un sceau de politesse,
De gaîté, d'abandon, surtout d'utilité.
Alors, le coin du feu, vraiment, avait des charmes,
Et le soir, du matin on publiait les larmes
Pour savourer l'intimité.

C'était sous le manteau d'une ample cheminée
Que se passait alors ces scènes de bonheur,
Dont l'heureux souvenir s'efface chaque année ;
On devisait sans fard, toujours avec honneur.
Autour du père en rond la famille rangée
Ecoutait sans ennui la légende obligée
D'un revenant, d'un saint, d'un conquérant fameux.
De la veillée, au moins, il restait pour mémoire
Franc rire, ou pleurs sans fiel, patriotisme et gloire.
En était-on plus malheureux ?...

Était-ce un vain spectacle, un inutile usage
Que cet esprit charmant de se plaire chez soi ?
D'être, sans égoïsme, heureux dans son ménage,
Et de savoir du temps sagement faire emploi ?...
Ne pas dresser partout sa tente vagabonde,
Être moins parasite, et ne donner au monde
Que le tribut voulu de rapports bienséants ;
N'était-ce point bannir bien des maux de la vie ?
Un père est-il trop seul, une mère asservie
Quand ils sont près de leurs enfants?

Oh ! plus on réfléchit à ces mœurs solennelles,
Plus on sent le regret de les voir dans l'oubli.
Où sont donc parmi nous les familles fidèles
Où le culte au foyer ne soit pas aboli ?
Nos cités, nos hameaux, reniant leur histoire,
Achèvent de briser les débris de leur gloire,
Et la France bientôt n'aura plus de passé.
En vain, nos monuments semblent demander grâce,
On vient les balayer soudain pour faire place
Au spéculateur empressé.

C'est surtout chez le pauvre et l'artisan peu sages
Que nous pleurons l'oubli de ces pieux usages.
Honorés autrefois, encor bons aujourd'hui,
Hors du foyer, le peuple élargit sa misère,
Il cherche la fortune aux deux bouts de la terre,
Il pourrait la fixer chez lui.

Que ce beau temps revienne, aussitôt de la France
Le génie est vainqueur, les grandeurs sont debout.
Les plus petits devoirs ont leur juste importance,
Leur accomplissement souvent décide tout.
On a tort de juger la valeur d'une chose
Sur l'éclat qui l'entoure, ou le bruit qu'elle cause.
Le bien est toujours bien, et toujours plaît à Dieu.
Soyons sages chez nous, notre joie est certaine :
Plus on restreint ses vœux, plus on restreint sa peine.
C'est la vertu du coin du feu.

Claudius HEBRARD (1) »

Annales de la Charité, revue mensuelle destinée aux intérêts de la classe laborieuse et souffrante… (Journal de la Société d’économie charitable), 14e année, 1858.

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(1) Hébrard, Claudius Jean-Claude-Marie-Amable (né le 24 octobre 1820 à Lyon - mort le 5 février 1885 à Lyon), homme de lettres, journaliste catholique, fondateur de l’Institut catholique de Lyon et de la Société de saint François-Xavier.

"l'île du Diable... m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation" (Ch. Delescluze, 1864)

« C'est le samedi 16 octobre 1858 que s'opéra notre débarquement. Les forçats et les repris de justice avaient déjà pris terre, lorsqu'à six heures du matin je fus conduit à l'île Royale, où je stationnai trois ou quatre heures, pour être en fin de compte dirigé sur l'île du Diable, résidence des détenus et transportés politiques. […]

Moins grande de beaucoup que ses voisines, derrière lesquelles elle se tient discrètement cachée, l'île du Diable, vue du canot qui m'y conduisait, m'offrit l'aspect le plus saisissant de la misère et de la désolation. Là, point de grands arbres pour arrêter les rayons du soleil, mais des arbustes rabougris, presque des broussailles; pas de routes sablées, nais des rochers chauves, pas d'édifices pittoresques, mais quelques rares constructions tenant le milieu entre la caserne et l'écurie. Voilà comment m'apparut le séjour où j'avais à passer dix années de ma vie, à l'âge où l'homme est moins que jamais sûr de récolter la moisson qu'il a semée. […]

La première autorité de l'île était, depuis quelques mois, un simple brigadier de gendarmerie, et c'est à lui que je fus remis par mon garde-chiourme. La réception fut convenable […]. C'était un homme encore jeune, et, à ce qu'il me semblait, valant mieux que son triste métier. II me dit qu'il y avait trois appels par jour, le premier à cinq heures du matin, les deux autres à six heures et à huit heures du soir, et que, sauf l'obligation de passer la nuit au dortoir commun, j'étais libre dans l’île. La liberté est assurément quelque chose, même dans une île qui n'a que 2,500 à 3,000 mètres de tour, sur une largeur moyenne de 400 mais on ne peut pas passer douze heures en état de vagabondage, et je me demandais avec une profonde inquiétude comment j'emploierais les loisirs que le gouvernement me faisait. […]

Si le paysage me parut aussi sauvage qu'un désert, je ne fus guère rassuré en voyant passer au loin des hommes aux pieds nus, aux traits brûlés par le soleil, aux vêtements en lambeaux ; c'étaient mes futurs compagnons. Si à ce moment une immense commisération s'éleva dans mon cœur, je mesurai tout aussi tôt le sort qui m'était réserve, et je ne cacherai pas que j'en fus médiocrement satisfait.

Serai-je donc ainsi dans quelque temps ? me disais-je. Vais-je, moi aussi, dépouiller mes habitudes pour me plier aux nécessités de la vie sauvage? Et j'étais là en plein soleil, ne sachant ou déposer mes malles, assez inquiet surtout de savoir si je pourrais déjeuner. Enfin, un déporté qui survint par hasard m'offrit de partager sa case, et, guidé par lui, je me dirigeai vers l'intérieur de l'île. Je rencontrai sur mon chemin des cabanes capricieusement semées à droite et à gauche, toutes bâties de pierres et de boue, à peine couvertes de paille de maïs, ornées de trous qui, suivant la grandeur, figuraient la porte ou la fenêtre. C'étaient les résidences de jour de mes compagnons et près d'elles assurément les dernières masures de nos paysans auraient passé pour des palais. Arrivé au logis de mon hôte, la vue de l'intérieur ne fit qu'ajouter à mes perplexités. Le mobilier se composait d'une table boiteuse et d'un escabeau, et, sauf la satisfaction que j'éprouvais d'échapper à l'ardeur du soleil ; je ne prévoyais pas que ce triste aménagement put en offrir d'autre. Quoi qu'il en soit, j'étais trop familiarisé avec les ennuis et les privations pour m'effrayer de si peu ; puis je savais par expérience que, s'il est prudent de ne jamais prendre au comptant les apparences favorables, la situation la moins séduisante comporte une somme de ressources qu'il suffit de savoir trouver. Fort de cette réflexion philosophique, j'attendis patiemment la distribution des vivres, et je profitai de ce répit pour recueillir quelques renseignements sur le personnel auquel je venais de m'adjoindre et sur les conditions du régime que j'avais à subir.

Au moment de mon arrivée, les détenus de l'île du Diable étaient au, nombre de 36, moi compris; ils se divisaient en plusieurs catégories la première, en date comme par le nombre, se composait de citoyens frappés au 2 décembre 1851; puis venaient des transportés de juin 1848, que, sous un prétexte ou sous un autre, on avait transportés d'Afrique à la Guyane; enfin, les condamnés des ardoisières d'Angers, plus quelques condamnés pour sociétés secrètes, et l'infortuné Tibaldi, condamné judiciairement à la déportation, le seul de nous tous pour lequel l'amnistie du 16 août 1859 n'ait apporté que de nouvelles rigueurs ! J'allais oublier deux noirs du Sénégal qui avaient été expatriés et transformés en prisonniers politiques, parce que leur séjour dans nos possessions de l'Afrique occidentale portait ombrage aux autorités.

Cette petite colonie, formée d'éléments passablement disparates, ne me semblait pas sentir aussi vivement que je le faisais les rigueurs et les humiliations du régime auquel elle était soumise. Mais je ne tardai pas à comprendre les motifs de cette différence d'appréciation. Les horribles épreuves que mes compagnons avaient traversées précédemment les rendaient moins sensibles aux inconvénients devant lesquels s'effarouchait ma susceptibilité de nouveau débarqué; en songeant au passé, ils se trouvaient presque heureux du présent. Naguère obligés de travailler comme les forçats, ils jouissaient maintenant d'une liberté relative et disposaient de leurs temps à leur gré. Cette concession tardive, qui n'était en somme que l'abandon d'une monstrueuse violence et qui laissait subsister toutes les misères de la séquestration dans l'exil au désert, cette concession, si chèrement achetée, avait en quelque sorte réconcilié mes compagnons avec le détestable séjour de l’île du Diable.

Mais parce que le prisonnier politique souffre sans se plaindre, faut-il amnistier ses geôliers, qui, ne pouvait triompher de la résistance passive opposée à leurs fureurs, ont, de guerre lasse, dû modifier un système aussi injustifiable devant là loi que devant l'humanité ? En vérité, ce serait faire la part trop belle aux serviteurs éternels de toutes les tyrannies, et ce n’est pas cette balance qu'il faut peser les actions qui affectent la dignité et la liberté des citoyens. Ne l'oublions pas, le dogme commode de l’obéissance passive ne détruit pas la responsabilité individuelle, car la responsabilité individuelle est la condition indispensable de la moralité publique; elle ne se rachète pas avec des accès d'humanité partiels, avec des caprices qui se rencontrent de loin avec la justice. Nul ne peut se faire le ministre de l'iniquité. Voilà le principe, et l'adoucissement d'une consigne barbare ne suffit point pour absoudre celui qui n'a pas craint de l'accepter, et qui, par un retour en arrière, cherche moins à servir la justice qu'à ménager sa sécurité. Nous vivons, qui ne le sait ? dans une époque où l'éducation sociale est à refaire de fond en comble; où les plus déplorables préjugés dominent tous les esprits; mais, avant quelques années, on aura peine à comprendre comment la France a pu, depuis 1848, fournir tant de mouchards, de geôliers et de bourreaux. »

Charles Delescluze, De Paris à Cayenne, journal d'un transporté, Paris, Le Chevalier, 1869 (texte rédigé en 1864). 

mercredi 26 mai 2010

"Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays" (J.-B. Langlois, 1858)

Gustave Wappers, Épisode des journées de septembre 1830 sur la place de l'Hôtel de Ville de Bruxelles(détail). 1834. Musée royal des Beaux-Arts de Bruxelles.


« … Il y a environ un quart de siècle que quelques hommes jetèrent le cri d'alarme, et ce cri fut entendu d'un bout à l'autre de la Flandre : nous étions menacés de perdre notre langue maternelle; le pouvoir cherchait à déraciner le flamand et à le remplacer par le français !

Dans le principe, après la scission de 1830, il avait été de bonne politique, pour faire croire à une nationalité distincte, de bannir le flamand de toute administration, gouvernementale, provinciale ou communale, et de n'admettre que le français dans les chambres et dans les conseils. On continuait l'œuvre commencée avant la révolution. Sous le règne de Guillaume, l'opposition prétendait que les provinces belgiques du midi avaient depuis longtemps adopté la langue et les mœurs françaises ; que l'idiome néerlandais n'était parlé que dans la Hollande; que le flamand, dont quelques vestiges étaient restés dans le pays, était un patois sans règles de grammaire, sans orthographe, ayant une prononciation barbare, variant avec les localités, inintelligible même pour les Flamands de deux provinces différentes, et ignoré du monde entier. Les Néerlandais du Nord avaient beau réfuter ces allégations excessivement hasardées, ils n'étaient point écoutés ; on les accusait de malveillance pour les intérêts des provinces belgiques, et l'on persistait à représenter celles-ci comme ayant une autre langue et d'autres mœurs que la Hollande. La différence de culte ne contribuait pas peu à donner raison aux mécontents, et les plus sceptiques mêmes, oubliant leur haine de la superstition, invoquèrent cet argument à l'appui de la thèse qu'ils défendaient. C'était un acheminement vers l'union des catholiques et des libéraux.

Que Guillaume ait quelque peu précipité l'introduction des réformes qu'il apportait avec son système gouvernemental, nous ne le méconnaîtrons pas; qu'il ait eu tort d'imposer la langue néerlandaise à des provinces qui, venant de secouer le joug dela France, étaient profondément atteintes dans leur langue et clans leurs mœurs par la gangrène de l'étranger, nous le voulons également; mais on n'en peut aucunement déduire que le gouvernement néerlandais ait agi despotiquement de parti pris, ou ait songé à ruiner les provinces du Midi au profit de celles du Nord. Il eût connu bien peu ses intérêts et il était trop bon logicien pour ne pas comprendre qu'il fallait cimenter l'union entre les Hollandais et les Belges, qui, par la race et par leur histoire, étaient frères, mais que la destinée avait séparés l'un de l'autre pendant deux siècles. Il avait pour but de réaliser la pensée du congrès de Vienne concernant la création d'un royaume fort, composé des anciennes dix-sept provinces ; mais il ne sut se plier ni au temps, ni aux circonstances, et ses conseillers, que nous voulons bien croire sincères, ne l'instruisirent pas suffisamment de l'état des esprits en Belgique, ne lui laissèrent pas assez voir le danger qu'il y avait à ne pas arrêter, au moins pour un temps, les réformes qu'il introduisait dans les institutions publiques. Pour qu'une réforme puisse être implantée avec succès, il faut qu'on lui donné le temps de prendre racine et de fleurir sur le sol où elle doit porter ses fruits. Cette vérité, banale à force d'être simple, semblait ignorée de Guillaume. Il croyait à la toute-puissance du fait, et par là, toutes ses mesures, dictées plutôt en vue de la mission qui lui avait été imposée par le congrès dont il tenait sa couronne, qu'en vue des exigences des Belges francisés, des Wallons surtout, prenaient un caractère despotique. Il désirait néanmoins fermement l'union et la prospérité des Pays-Bas; mais il estimait que c'eût été une faiblesse indigne d'un monarque tel que lui, de céder aux réclamations exagérées, et souvent injustes, reconnaissons-le, d'une petite minorité. Cette force de caractère, l'énergie qu'il déployait en cette circonstance devenait entêtement.

Non-seulement le gouvernement néerlandais heurtait de front les intérêts de famille des Wallons qu'il forçait par son régime à apprendre le néerlandais, mais encore il eut le malheur, et de mécontenter les libéraux en prenant des mesures anti-libérales, et de s'attirer, par la protection qu'il accordait au protestantisme, la haine d'un clergé puissant qui n'avait vu son avènement qu'avec méfiance, et qui maintenant allait tout mettre en œuvre pour se débarrasser de lui.

Le libéralisme dominait dans les provinces wallonnes, le catholicisme et avec lui l'esprit conservateur, dans les provinces flamandes, et tous les deux, quoique poursuivant un but différent, s'entendirent à merveille dans leur antagonisme contre le régime en vigueur. La révolution éclata, et, sous l'inspiration de l'Union des deux partis, se constitua la Belgique. Les deux éléments y avaient leur expression, et nécessairement, avec le libéralisme, la Wallonnie triompha, tandis que la Flandre, ou pour être plus exact, les Flamands, qui, à vrai dire, avaient été passifs jusque-là, furent oubliés : on ne tint aucun compte d'eux.

A peine au pouvoir, les unionistes allaient recommencer les fautes politiques de celui dont ils venaient de prononcer la déchéance. Sous prétexte d'unité politique et gouvernementale, on établit la langue française comme seule langue officielle, et l'on chercha à l'implanter partout : les ordres ministériels invitaient les subordonnés à dresser leurs rapports, procès-verbaux, lettres, etc, en français; dans les écoles, athénées et universités, l'instruction était donnée en français; l'armée devait être commandée et administrée en français; la justice rendrait désormais ses arrêts en français; tout, sans exception, reçut une organisation française.

Dans le premier enivrement du succès, on ne vit là rien d'impossible; personne ne doutait de l'avenir. On rêvait un pays indépendant, libre, ayant sa constitution , ses lois, son gouvernement selon ses vœux. On avait atteint ce qu'on désirait, du moins on l'espérait, et cet espoir était légitime pour ceux- qui gagnaient tout au nouvel état de choses : fortune, position , liberté. Mais lorsqu'on put se rendre compte du grand revirement qui venait de se produire, lorsque le calme -eut succédé au bruit, les Flamands, qui n'avaient pas eu connaissance de tout ce que leur annexion à la Hollande constituait pour eux de richesses et de bien-être, s'aperçurent alors, mais alors seulement, qu'ils avaient perdu cette source de vie. Ils avaient cru un moment aux beaux mots de liberté, de patrie, qu'on avait fait retentir à leur oreille, et ils se voyaient maintenant en présence de la misère, et dans la nouvelle nationalité qui se formait ils ne retrouvaient pas la leur. Étrange nationalité, en effet, que celle qui ruine un peuple et l'exclut du banquet social en refusant de le reconnaître! car on ne taisait pas moins, en bannissant la langue flamande de l'administration, de l'enseignement, de l'armée, de la justice. Alors enfin ils s'aperçurent qu'ils étaient victimes, qu'ils étaient sacrifiés par des alliés qui n'avaient travaillé que dans leur propre intérêt : ils virent l'étendue de leurs malheurs, et se plaignirent.

C'est à ce moment, que quelques hommes, en qui se révélait, claire et bien définie, l'opinion publique, poussèrent leur cri d'alarme. Sachant que le génie d'un peuple se trouve tout entier dans sa langue, que c'est par elle que ses mœurs se conservent, que c'est par elle seule qu'il peut s'initier aux secrets de la science et prendre sa part du progrès universel, ils réclamèrent pour leurs compatriotes ce legs précieux des ancêtres, qui avait été religieusement conservé dans toute sa pureté.

Il était trop tard pour tenter une contre-révolution ; du reste, l'Union durait encore. Les hommes dont nous parlons devaient donc travailler pacifiquement à reconquérir ce qu'on venait de perdre. Mais en vain faisaient-ils entendre leurs réclamations, et indiquaient-ils dans l'introduction en Belgique de l'élément français un danger pour la nationalité,—nationalité qu'on était cependant si jaloux de garder intacte, — ils n'étaient point écoutés du pouvoir, et les hommes de la révolution les qualifiaient d'Orangistes. C'était le gros mot. L'orangisme était considéré comme la peste et inspirait au moins autant d'horreur.

Mais 'si les partisans des deux opinions dominantes furent sourds aux réclamations de quelques hommes qui semblaient isolés, les Flamands, par contre, accueillirent leurs paroles avec enthousiasme; ils les écoutaient, suivaient leurs conseils, se livraient à l'étude de leur langue maternelle, et nommaient avec vénération : Willems, Th. Van Ryswyck et Conscience, le savant philologue , le poète et le romancier, qui leur rendirent la littérature de leurs pères, et créèrent la poésie et la littérature moderne. — Depuis ce jour, la cause est gagnée. La victoire peut bien se faire attendre ; ils ne l'ont pas encore, mais ils l'auront indubitablement, car un peuple qui se retrouve et se reconnaît, se refait bientôt, et reprend tous ses droits. […]

Le mouvement flamand, pour quiconque le considère, est imposant, mais il est surtout entraînant et irrésistible pour ceux-là qui ont le sentiment de la dignité nationale. Qui ne se sentirait ému en voyant ces hommes, transportés d'un saint enthousiasme, travailler au réveil du peuple et rêver pour celui-ci de grandes destinées, pareilles, sinon supérieures, à celles qu'il a eues dans les siècles précédents, avant que l'étranger n'eût ruiné nos provinces? Ils sont beaux ces hommes qui, avec de faibles moyens, réduits à leurs seules ressources, entreprennent l'œuvre colossale de la régénération de la patrie! Ils cèdent peut-être à l'illusion; mais pardonnons-leur cet engouement : ils ont embrassé une noble cause. […]

Il se peut que, dans le principe, le mouvement flamand n'ait pas été compris, mais, aujourd'hui que son esprit se révèle, qu'il prend un caractère déterminé, il faudrait volontairement fermer les yeux pour se tromper sur son but et le méconnaître. Quand on a commencé à réclamer l'usage de la langue flamande, on n'avait nullement en vue la division du pays, c'est-à-dire une scission entre Wallons et Flamands. On voulait uniquement la reconnaissance d'un droit incontestable; on voulait, dans une juste mesure, la jouissance des avantages que procurait le nouvel état de choses, dont on avait d'ailleurs toutes les charges; on voulait, en outre, ne pas se laisser condamner à la mort, à l'anéantissement; car, quelques personnes de la haute classe et de la bourgeoisie aisée pouvaient bien se servir de la langue française, comme nous le voyons aujourd'hui, mais la masse, le peuple, qui n'a pas le temps d'user plusieurs années de sa vie sur les bancs de l'école, qui, pour vivre, est obligé de travailler au jour le jour, devait rester étranger à cette langue et conséquemment à toute vie intellectuelle, à toute civilisation, à tout intérêt politique et social. Cette immense partie de la population, ou, pour mieux dire, la population tout entière, ignorante de ce qui se serait passé autour d'elle, abandonnée aux hommes qui prennent un satanique plaisir à s'emparer d'elle, pour lui enseigner l'humilité chrétienne, la résignation et l'abandon du monde, serait devenue indifférente à tout ce qui doit l'intéresser, et aurait facilité ainsi, aux rétrogrades, aux preneurs du passé, qui rêvent un âge d'or pour la foi et l'ignorance, le triomphe de leurs maximes, le règne de leur politique. L'anéantissement de la langue flamande eût été la destruction morale et intellectuelle du peuple flamand.

Envisager la question au point de vue des inconvénients qu'entraînera la reconnaissance d'une seconde langue officielle, serait se montrer mesquin, serait faire preuve d'ineptie. Nulle considération, de quelque nature qu'elle soit, ne peut annihiler un droit imprescriptible. Reculer la solution du problème, n'est que prolonger la lutte qui doit nécessairement exister quand les intérêts de toute une population sont compromis; c'est l'aviver et lui donner des proportions plus larges, car les difficultés et les retards sont aux passions humaines, ce que l'huile et le goudron sont au feu. En outre, si l'on se donne la peine de faire une étude sérieuse de la question, lors même qu'on serait d'avis qu'une langue unique pour un pays est réellement préférable, on reconnaîtra bientôt que la substitution de la langue française à l'idiome flamand est tout bonnement une impossibilité. Pourquoi donc la tenter? Pour faire naître des vexations ? »

J.-B. LANGLOIS, "Le mouvement flamand au point de vue politique", Revue trimestrielle, 19e vol., 5e année, t. 3, juillet 1858 [extraits].  

samedi 17 avril 2010

L'affaire Mortara : deux opinions contradictoires (1858)

Edgardo Mortara (1851-1940) à droite, et sa mère (assise), dans les années 1880.



« Plusieurs journaux se sont livrés à une vive polémique au sujet de la séquestration d'un enfant israélite de Bologne ; dans un pays comme la France, où la liberté de conscience est un principe d'ordre public et social, une mesure aussi grave devait nécessairement soulever une réprobation générale, et, ilfaut le dire, parfaitement légitime.

Nous n'examinons pas quel jugement on en peut porter au point de vue des doctrines exclusives de l'Église, mais nous n'hésitons pas à affirmer que la religion ne peut rien gagner à violenter des sentiments non moins puissants que la foi la plus sincère. Nous croyons savoir que le gouvernement français a profondément regretté la conduite tenue par la cour de Rome dans cette affaire, et, si nous sommes bien informés, l'ambassadeur de l'Empereur aurait, dès le premier moment, employé tous ses efforts pour éclairer le Saint-Siège et lui représenter comment l'opinion, en France, ne manquerait pas d'envisager un acte qui est de nature à blesser les plus saintes affections. Nous sommes certains que M. le duc de Gramont n'aura pas manqué de signaler au Saint-Père tout le préjudice qui pouvait résulter, pour les véritables intérêts de la religion, d'une atteinte aussi manifeste, portée, au nom de l'Église et par ses ministres, aux droits du père de famille comme aux liens qui l'unissent a son enfant.

C'est qu'en effet, du moment où la religion accepte pour auxiliaires des subterfuges occultes ou les violences, elle porte le trouble dans les consciences et compromet sa dignité. L'Église, pour rester fidèle à sa mission, doit, la première, enseigner le respect de la puissance paternelle; en pareille matière, la religion ne saurait avoir d'autres règles que celles de la nature, et on les a méconnues doublement en maintenant la conversion d'un enfant mineur, incapable de faire acte de discernement, et en le séparant de sa famille.

Telle est la doctrine que nos consuls en Orient ont eu si souvent l'occasion d'invoquer, pour soustraire de jeunes chrétiens au fanatisme des musulmans, qui, sous les prétextes les plus futiles, abusant du pouvoir dont ils disposent, enlèvent ces enfants à leurs familles, en prétendant qu'ils ont embrassé l'islamisme ; le gouvernement ottoman, il faut en convenir, ne s'est pas toujours refusé à interposer son autorité pour réprimer de pareils écarts. Or, nous ne saurions approuver, en pleine chrétienté, ce que nous réprouvons en Turquie.

Nous avons eu trop souvent occasion de rendre hommage à la noblesse et à l'élévation des sentiments éclairés et paternels de Pie IX, pour ne pas être certain qu'il ressent amèrement les tristes effets de cet aveugle zèle. On assure qu'il n'a caché ni ses regrets ni sa tristesse, dès qu'il a pu apprécier les circonstances qui ont accompagné la conversion du jeune Mortara. II a reçu avec une extrême bonté le père de cet enfant, et il a voulu que le fils put être visité par ses parents toutes les fois qu'ils en témoigneraient le désir. Nous voudrions apprendre que sa Sainteté a pu faire davantage et que l'enfant a été rendu à sa famille.

Le gouvernement français n'aura, du moins, négligé aucun effort pour déterminer le Saint-Siège à donner à l'opinion publique la satisfaction que, de toutes parts, elle réclame. Mais il paraîtrait que l'autorité du Pape se trouve impuissante pour invalider un fait religieux que l'Église a, de tout temps, considéré comme appartenant exclusivement au domaine spirituel, et qui ne saurait dès lors relever de la volonté personnelle du chef de l'Église. [...]

Am. Renée [rédacteur en chef du Constitutionnel]. »


Le Constitutionnel, 43e année, n° 290, dimanche 17 octobre 1858,


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« Ce que c'est que le baptême (23 octobre 1858)

L'un des indices les plus frappants de l'envahissement du naturalisme chez nous est, sans aucun doute, l'impression d'étonnement, pour ne rien dire de plus, que produit ça et là l'affaire du juif Mortara. Il y a un siècle, pas un chrétien n'eût témoigné la moindre surprise de la conduite qu'a tenue le Souverain Pontife dans cette affaire ; chacun, en apprenant ce fait du baptême d'un enfant juif, se fût inquiété des périls qui allaient menacer l'âme de ce néophyte, remis en contact avec des parents plongés dans les ténèbres du judaïsme : aujourd'hui, il nous faut entendre d'autres chrétiens blâmer la manière d'agir du Chef de l'Eglise, sans montrer nul souci de la persévérance de ce frère que le saint baptême leur a donné. Comment s'est opérée cette révolution dans les idées d'un si grand nombre ? Il est aisé de le dire. Ces chrétiens sont préoccupés en premier lieu, non du souverain domaine du Christ sur tous ceux que le sacrement régénérateur a faits ses membres, mais de l'autorité de la famille naturelle sur les enfants ; non des droits de l'Église, mère commune, mais des préjugés païens de la société moderne ; non du salut éternel de l'enfant, mais des idées de liberté personnelle, qui leur semblent une conquête à la conservation de laquelle il faut tout sacrifier. Ce n'est qu'à travers ces préjugés naturalistes qu'ils consentent à voir les vérités de la foi et de la pratique chrétiennes. Et l'on s'étonne après cela que nous jetions le cri d'alarme, que nous réclamions contre les progrès du naturalisme, que nous avertissions les fidèles de veiller sur eux et de se garder des miasmes délétères au milieu desquels il leur faut vivre ! […]

Le baptême imprimant un caractère ineffaçable et ne pouvant être réitéré, les obligations qu'il entraîne ayant les plus graves conséquences pour l'éternité, l'Église défend de conférer ce sacrement aux enfants des juifs et des infidèles, à moins que ces enfants ne soient en danger évident de mort, ou encore que les parents ne consentent à ce qu'ils soient élevés dans la religion chrétienne.

Si l'enfant de juif ou d'infidèle, ainsi baptisé en danger évident de mort, vient à survivre, ou si les parents enfreignent l'engagement qu'ils avaient pris de le laisser élever dans le christianisme, le devoir du magistrat dans un Etat constitué chrétiennement est de soustraire l'enfant aux influences de la famille, et de le placer dans une situation où il puisse garder la foi qui lui a été infuse par le baptême, et arriver au salut par la pratique des devoirs dont il a contracté l'obligation.

Deux droits distincts se trouvent ici en présence : celui des parents sur l'éducation de leur enfant, et celui de l'enfant lui-même à jouir des avantages qu'il a obtenus dans son baptême et à être préservé du péril auquel l'exposerait l'infraction des devoirs qui lui incombent. De ces deux droits, l'un appartient à l'ordre de nature, l'autre à l'ordre surnaturel ; tous deux viennent de Dieu ; dans le conflit, lequel devra l'emporter ? le droit surnaturel, sans aucun doute. Dieu ne peut être contraire à luimême ; le droit postérieur abroge le droit antérieur ; le droit supérieur remplace le droit inférieur. Il est évident que Dieu, qui impose à l'enfant l'obligation de vivre en chrétien, ne peut autoriser en même temps les parents à étouffer en lui le christianisme. La puissance paternelle est donc suspendue dans l'espèce, bien qu'elle persiste pour tout le reste ; seulement elle est dévolue, pour l'éducation de l'enfant, à une puissance plus haute, celle de l'Église, représentée momentanément par l'autorité du magistrat chrétien. C'est cette autorité à qui il appartient de protéger l'individualité chrétienne de l'enfant, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus rien à craindre des influences dela famille. Et il se rencontre des chrétiens que l'application de ces principes étonne. Ils n'ont donc jamais lu l'Evangile; autrement ils y auraient appris que les liens naturels doivent céder quand le devoir surnaturel réclame. Ce principe n'est ni plus ni moins qu'une des bases fondamentales du christianisme. […]

L’affaire du juif Mortara présente une de ces situations violentes dont nous parlons. Il est vrai que l'enfant n'est pas en âge de soutenir en face du père sa résolution de rester chrétien ; mais c'est précisément pour cela que l’Église, dont il est devenu le fils pour jamais, lui doit venir en aide et lutter en sa place. Elle confesse aujourd'hui, dans cette affaire, le principe surnaturel qui est sa vie. Remplie de reconnaissance envers Dieu, qui, voyant qu'un si grand nombre d'enfants est moissonné chaque jour, avant l'âge où l'homme peut discerner la vérité, a daigné rendre efficace jusque dans cet âge si tendre le sacrement de la seconde naissance, elle se résigne volontiers à encourir le reproche de tyrannie de ceux-là même qui devraient reconnaître dans sa conduite la sollicitude d'une mère. Elle plaint les parents naturels de l'enfant, et si elle suspend l'exercice de leur pouvoir sur lui, elle n'a garde de contester ce pouvoir en lui-même ; au contraire, elle le protége en ne souffrant pas qu'il s'exerce contre la disposition de Dieu dont il émane. Auteur de la nature, Dieu est aussi l'auteur de la grâce ; et il n'a créé la nature qu'avec l'intention de la rehausser et de la transformer par la grâce, sauf à briser l'obstacle qui s'opposerait à la victoire de celle-ci. C'est ce que l'Eglise sait, c'est ce qu'elle a toujours enseigné, c'est ce qu'elle enseignera toujours.

Les chrétiens qui s'étonnent aujourd'hui, qui osent murmurer le mot de Moyen-âge, auraient donc trouvé bon que le Saint-Père livrât a un père juif cet enfant que la grâce divine a providentiellement conquis, ce frère, ce membre de Jésus-Christ, ce temple de l'Esprit-Saint, en l'âme duquel le baptême a infus les vertus théologales, cet héritier du royaume céleste ; que cet élu encourut le risque certain de voir flétrir en lui le divin caractère dont il est marqué pour l'éternité; que sa bouche apprît à blasphémer Jésus-Christ qui l'a régénéré ; que pour obéir aux leçons de la famille et aux traditions de la Synagogue, il prît en exécration ce sceau ineffaçable dont il est marqué ; en un mot, qu'il devînt un apostat ! Je le demande, le naturalisme qui inspire en ce moment de telles pensées à des chrétiens qui prétendent rester chrétiens, n'a-t-il pas faussé leur jugement, n'a-t-il pas aveuglé leur entendement? Qu'un infidèle raisonne ainsi, on le plaint, on l'excuse ; mais que des hommes qui font profession du christianisme se laissent aller à de telles idées, est-il rien qui nous montre plus clairement à quel degré le siècle a perdu le sens de la foi ?

Comment est-on arrivé à de telles inconséquences, à de si étranges aberrations ? L’explication est aisée. On a accepté sans examen toutes les idées païennes qui courent le monde civilisé et compromettent sa paix et son existence depuis plus de soixante ans ; et on a voulu, de gré ou de force, y coudre un lambeau de christianisme. Vous aurez beau faire, il y a là incompatibilité radicale : la seule affaire du juif Mortara le prouve surabondamment. Vous voulez que le christianisme n'ait pas limité les droits du père de famille, quand ils font obstacle aux droits du Christ et de son Église ; vous vous trompez. Tout à l'heure, vous nous reprochiez de rétrograder jusqu'au Moyen-âge ; c'est vous qui rétrogradez jusqu'au paganisme. Alors, en effet, le père de famille était maître absolu ; souvent même il avait droit de vie et de mort sur ses enfants. Laissez-nous donc vous dire que nous ne sommes plus sous ce droit de nature ; nous avons été affranchis, et c'est au baptême que nous devons la liberté, cette liberté en présence de laquelle toutes les autres ne sont rien, la liberté d'être enfants de Dieu, par cette génération qui ne procède ni de la chair ni du sang, mais de Dieu lui-même. »
D. P. Guéranger, abbé de Solesmes. »
 
Cité par Louis VEUILLOT, Mélanges religieux, historiques, politiques et littéraires : 2e série (1860).

mardi 30 mars 2010

"Il faut rendre l'Italie indépendante..." (F. Orsini, 1858)

« A Napoléon III, Empereur des Français.

Les dépositions que j'ai faites contre moi-même dans ce procès politique, intenté à l'occasion de l'attentat du 14 janvier, sont suffisantes pour m'envoyer à la mort, et je la subirai sans demander grâce, tant parce que je ne m'humilierai jamais devant celui qui a tué la liberté naissante de ma malheureuse patrie, que parce que, dans la situation où je me trouve, la mort pour moi est un bienfait. Près de la fin de ma carrière, je veux néanmoins tenter un dernier effort pour venir en aide à l'Italie, dont l'indépendance m'a fait jusqu'à ce jour braver tous les périls, aller au-devant de tous les sacrifices. Elle fait l'objet constant de toutes mes affections, et c'est cette dernière pensée que je veux déposer dans les paroles que j'adresse à Votre Majesté.

Pour maintenir l'équilibre actuel de l'Europe, il faut rendre l'Italie indépendante ou resserrer les chaînes sous lesquelles l'Autriche la tient eu esclavage. Demande-je pour sa délivrance que le sang des Français soit répandu pour les Italiens ? Non, je ne vais pas jusque-là. L'Italie demande que la France n'intervienne pas contre elle ; elle demande que la France ne permette pas à l'Allemagne d'appuyer l'Autriche dans les luttes qui vont peut-être bientôt s'engager. Or, c'est précisément ce que Votre Majesté peut faire, si elle le veut. De cette volonté dépendent le bien-être ou les malheurs de ma patrie, la vie ou la mort d'une nation à qui l'Europe est en partie redevable de sa civilisation.

Telle est la prière que, de mon cachot, j'ose adresser à Votre Majesté, ne désespérant pas que ma faible voix ne soit entendue ; j'adjure Votre Majesté de rendre à la patrie l'indépendance que ses enfants ont perdue en 1849 par la faute des Français.

Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang pour Napoléon le Grand partout où il lui plut de les conduire; qu'elle se rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute; qu'elle se rappelle que tant que l'Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère.

Que Votre Majesté ne repousse pas les vœux suprêmes d'un patriote sur les marches de l'échafaud ; qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de 25 millions de citoyens la suivront dans la postérité.

De la prison de Mazas,

Signé : Felice ORSINI.
11 février 1858. »

mardi 16 février 2010

Les dangers de l'emprisonnement cellulaire analysés sous le Second Empire

« Lorsqu'un détenu entre en cellule, il est pris d'un sentiment de haine, de colère contre les chefs de l'établissement, contre les gardiens et contre tous ceux qu'il accuse de cette peine disciplinaire et de la peine primitive, contre ceux qui l'ont conduit au crime ou l'ont dénoncé. En un mot, il repasse toute sa vie avec un sentiment de rage. Cette colère est souvent concentrée : chez des caractères plus ardents, elle se manifeste par des injures, des menaces, des voies de fait envers les surveillants; ils brisent leur mobilier, leurs vêtements. De là aggravité de peine ; fers aux mains et aux pieds, des coups.


Dans l'un et l'autre cas, la nature succombe enfin, par l'influence du défaut d'espace dans la cellule; par la nature de l'air qu'on y respire; par le régime atténué. Alors le détenu tombe dans une sorte de stupeur, il ne sent pas, il ne pense plus. On le croit corrigé, amélioré; il n'est qu'affaibli, qu'abruti.

Le défaut de mouvement produit l'atrophie des membres, l'impuissance à exécuter leurs fonctions ; dans la cellule tout s'atrophie : muscles et centre cérébro-spinal ; corps et âme.

Voilà ce que nous ont dit des centaines de détenus qui avaient passé par les cellules de punition, et ils ajoutaient : « Ceux qui disent le contraire sont des hypocrites. » Nous le croyons.

La commission trouve la nourriture suffisante, et les détenus ne s'en plaignent pas. (Ann. d'hyg., t. XLIX, pag. 53.) Elle n'est suffisante que parce que les forces digestives perdent leur activité, que le corps est inactif, que l'organisme dans la stupeur ne sollicite pas des moyens réparateurs. Ce régime concourt à amener l’asthénie générale dont l'encellulement est le résultat; mais on voit bientôt le détenu maigrir, pâlir. C'est ce que nous avons toujours observé.

Nous avons voulu rectifier une erreur qui s'était glissée dans le travail de la commission ; erreur portant sur la base d'appréciation du chiffre des suicides. Nous avons noté, à cette occasion, quelques réflexions, et le résultat de notre expérience de vingt-six ans de service médico-chirurgical d'une immense prison, dans laquelle les cellules sont en usage comme moyen de répression disciplinaire.

Nous ne rejetons pas l'isolement solitaire, mais nous ne pouvons y voir une panacée universelle applicable à toutes les maladies morales, à tous les temps de ces maladies, à tous les tempéraments moraux, etc. L'isolement cellulaire est un puissant moyen de thérapeutique des maladies morales, comme il l'est dans quelques cas des maladies mentales. Dans celles-là, comme dans celles-ci, il doit être employé pour remplir une indication, et dosé en conséquence du cas particulier qui exige son emploi. [...]

La prison doit être un hôpital du moral, une école où l'on refera l'éducation morale, intellectuelle et professionnelle du condamné. En l'habituant à gagner sa vie par son travail, à vivre en société de ses semblables sans leur nuire. Les travaux de voierie, de canalisation, d'assainissement des sols insalubres, appellent leurs bras, et offrent un moyen de former des ateliers-écoles. Ces ateliers ouvriraient des voies à l'agriculture, étendraient son domaine ; ils rendraient les moyens de communication plus faciles et plus prompts.

Ainsi, les condamnés seraient employés à percer des tunnels à travers les montagnes que gravissent les routes. Un tunnel est une prison naturelle, où seraient enfermés les condamnés et gardés facilement. Les campagnes souffrent par le mauvais état des chemins vicinaux et des chemins d'exploitation rurale. Le mauvais état de ces chemins est en raison de la misère des villages, et ceux-ci ne peuvent y remédier sans les fonds municipaux. Rien de plus simple que de faire exécuter, par les ateliers-écoles des condamnés, les travaux nécessaires à ces chemins communaux.

Si l'on prétend organiser un système général dans le sens que nous indiquons, on n'arrivera jamais à un résultat. Mais qu'il soit ordonné, à chaque préfet du département où est sise une maison centrale, d organiser un ou plusieurs ateliers des cent meilleurs sujets, pris parmi ceux qui seraient les moins dangereux à la société en cas d'évasion : les insubordonnés militaires, les condamnés pour voie de faits simples, et qui auraient fait une partie notable de leur peine.

Il serait encore mieux d'organiser les ateliers des nouveaux condamnés, sans les laisser passer par l'enseignement mutuel du vice des maisons centrales, et en constituant les ateliers d'individus pris hors de la classe des voleurs.

Nous conserverions l'isolement cellulaire aussi pour les prévenus, à la condition que la justice hâterait davantage l'instruction des petits criminels, et que le prévenu aurait à sa disposition un petit préau à ciel ouvert, où il pût prendre l'air aussi souvent qu'il le jugerait utile. »

"Quelques remarques sur le rapport de la commission sanitaire de la prison de Mazas, par M. Boileau de Castelnau", Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 1853 (cf. note 1).


 
« Le moment où le détenu voit se fermer sur lui la porte de la cellule produit une impression profonde sur l'homme qui a reçu de l'éducation comme sur celui qui a toujours vécu dans l'ignorance, sur le criminel comme sur l'innocent, sur le prévenu comme sur le condamné : cette solitude, l'aspect de ces murs, ce silence absolu l'effrayent et le confondent. S'il a de l'énergie, s'il possède une âme forte et bien trempée, il résiste, et peu de temps après il demande des livres, de l'occupation, du travail. Si c'est un être faible et pusillanime, il se laisse abattre ; insensiblement il devient taciturne, triste, morose; bientôt il refuse ses aliments, et s'il ne peut occuper ses mains, il reste de longues heures immobile sur son escabeau, les bras appuyés sur la table, les yeux fixés sur elle. Quelques jours encore, et la promenade ne sera plus un besoin pour lui, et les visites des aumôniers ne le soulageront guère, et les paroles des médecins ne le tireront pas de ses rêveries.

Selon les degrés de son intelligence, selon ses habitudes, sa manière d'être, son organisation morale, la monomanie prendra une forme érotique ou religieuse, gaie ou triste.

Les affections dépressives sont les plus ordinaires ; mais à côté des mélancolies les mieux caractérisées, nous avons vu l'exaltation la plus complète : un ancien militaire, par exemple, s'excitant au combat, à la mêlée, parlant de cliquetis d'armes et de bruits de clairons ; un commis, détenu pour vol d'une cravate, soupirant sans cesse des vers à sa maîtresse; un choriste de l'Opéra se livrant à la danse la plus échevelée.

Cependant dans les moments de calme, d'intermittence, ces malheureux répondent parfaitement aux demandes qu'on leur adresse ; souvent même il faut un interrogatoire minutieux pour déterminer le point sur lequel leur esprit divague et se perd.

De pareils troubles de l'intelligence sont inhérents au système ; ils prennent naissance chez des individus qui jouissaient antérieurement d'une parfaite santé, qui n'avaient présenté aucune prédisposition héréditaire ou acquise, et, de plus, ils sont facilement modifiés par un traitement convenable; ils disparaissent avec la cause première. Nous avons signalé plus haut l'heureuse influence des distractions, de la société, des promenades, du transfèrement dans une maison en commun. Tout ce qui précède nous autorise donc à admettre cette proposition :

"Fréquence plus grande, pour le régime cellulaire, des aliénations mentales." […]

Abordons enfin cette question si délicate et si controversée des suicides.
 
En principe, le nombre des aliénations mentales, et partant des suicides, est en rapport avec l'état politique du pays : dans les moments de calamités et de discordes civiles, aux jours de troubles de la cité, aux époques de bouleversement social, l'imagination s'exalte, et l'exaltation conduit bientôt à la folie : « Plus le cerveau est excité, s'écrie Esquirol, plus la susceptibilité est active, plus les besoins augmentent, plus les désirs sont impérieux, plus les causes de chagrin se multiplient, plus les aliénations mentales sont fréquentes, plus il doit y avoir de suicides. »

Depuis un demi-siècle, le flux et le reflux révolutionnaire ont changé bien des positions sociales, et l'accroissement des suicides est réellement effrayant dans cette période. […] Dans Paris, de 1817 à 1821, le terme moyen des suicides a été de 346 ; en 1834 de 247 ; en 1849 de 303 ; en 1850, de 391 […]

Nous possédons les indications et les renseignements les plus précis sur tous les suicides et une grande partie des tentatives survenus à Mazas. En les consultant avec attention, ils nous ont fourni une preuve directe pour admettre que cette énorme quantité de morts volontaires est inhérente au système, ou du moins qu'elle en est une des conséquences les plus immédiates.

Voici quelques détails à ce sujet :

Sur les 26 suicidés, 21 étaient prévenus, 5 seulement condamnés.

25 fois la mort est survenue par suspension au moyen de courroies ou de cravates à la tringle de tirage de la fenêtre: ou à son barreau, à la planche de la cellule, à l'anneau qui fixe le hamac, au bec de gaz, etc. Une fois une cuillère de bois et une cravate ont suffi pour opérer la strangulation. Parmi les tentatives, 2 prévenus voulaient s'empoisonner en fabricant du vert-de-gris par l'infusion de quelques sous dans de l'urine. La nature des préventions et des condamnations, pour être diverse, ne présentait pas d'ordinaire une bien grande gravité.

Sur les 21 prévenus : 6 l'étaient pour vagabondage ou mendicité ; 4 pour attentat à la pudeur; 8 pour vols (parmi ceux-ci deux de peu d'importance, 1 habit, 12 bûches); 3 pour coups, rébellion à la force publique, rupture de bans.

Des 5 condamnés : 2 l'étaient à 3 et 6 mois d'emprisonnement pour vol ; 1 à 2 mois pour abus de confiance ; 1 à un an pour rupture de ban ; aux travaux forcés à perpétuité pour vol qualifié.

L'enseignement qui découle de la durée du séjour me parait devoir mériter une attention particulière. 14 fois le suicide a eu lieu dans les 8 premiers jours (de 1 à 8) ; 3 fois dans le premier mois (de 9 à 30) ; 7 fois dans les deux mois (de 30 à 60) ; 2 fois dans le cours du troisième mois (de 60 à 90).

Pour ce qui est de l'âge : 3 avaient moins de 20 ans ; 6 de 20 à 40; 7 de 40 à 50 ; 10 de 30 et au delà.

Ces notions, qui nous ont semblé très intéressantes, conduisent aux résultats suivants:

1° En général, les détenus qui se sont suicidés n'étaient pas de la catégorie de ces hommes pervers, perdus de dettes ou de crimes, misérables sans foi ni loi, ne possédant ni feu ni lieu.

2° La grande majorité était en prévention pour des délits qui les rendaient spécialement passibles de la police correctionnelle.

3° L'impression première de la solitude, de l’encellulement, a été si violente, que la pensée de la destruction est née instantanément avec une force extrême dans leur esprit. Deux d'entre eux avaient cessé de vivre le lendemain même de leur arrestation ; 14 sur 26 n'avaient pas dépassé la huitaine.

4° C'est dans la force de l'âge, chez les hommes qui ont déjà traversé la vie et ses péripéties, que cette passion est la plus énergique. »

Prosper de Pietra Santa (1820-1898), Mazas: études sur l'emprisonnement cellulaire et la folie pénitentiaire, Paris, Librairie de Victor Masson, 1858.

 
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Note 1 : le rapport de la commission sanitaire publié dans les Annales d'hygiène publique et de médecine légale (1853) est accessible sur le site de la Bibliothèque interuniversitaire de médecine (BIUM) :  http://www.bium.univ-paris5.fr/histmed/medica/cote?90141x1853x49
Note 2 : sur l'adoption du système cellulaire sous la Monarchie de Juillet (1836) et son abandon au début du Second Empire (circulaire de Persigny en date du 17 août 1853), voir : http://prison.eu.org/article.php3?id_article=1902