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mercredi 19 janvier 2011

"Un bataillon qui aplanit un escarpement est plus utile à son pays que celui qui défait un corps ennemi" (J.-B. Say, 1829)


"Ah ! quel plaisir d'être soldat !", lithographie de Philippon, éditée chez Aubert, 2e moitié des années 1820. Coll. Brown Univ.


« Les grandes armées permanentes qu'entretiennent les puissances de l'Europe […] pèsent d'un poids énorme sur des populations industrieuses qui travaillent avec une infatigable activité pour les entretenir.

Les diplomates ont coutume de regarder une acquisition de territoire comme une indemnité des maux et des dépenses de la guerre. Mais quand des succès militaires ont entraîné la réunion d'une province, je dirai même d'un état, au territoire de la France, je demande quel avantage il en est résulté pour le département de l'Aveyron, de la Dordogne, et de cinquante autres ? Je demande quel dédommagement ils ont recueilli des conscrits qu'on leur a enlevés, des millions qu'ils paient aux créanciers du gouvernement ? Ils ont eu un plus grand débouché de leurs produits, dit-on; mais il n'y a aucun des produits de ces départements qui convienne à la province conquise, à la Belgique, par exemple ; une distance trop grande les en sépare, ou bien la difficulté des communications leur oppose des obstacles plus insurmontables que la barrière des douanes. Comment exporteraient-ils leurs produits dans la Belgique ? Ils ne peuvent seulement pas les expédier pour le département voisin. Renversez les barrières qui séparent des concitoyens parlant le même langage et soumis aux mêmes lois. Ils en recueilleront un avantage immense ; et pour l'obtenir, il n'y aura point eu de sang répandu.

On a prétendu que des armées permanentes étaient un utile réceptacle des mauvais sujets d'une nation. Messieurs, il vaut mieux avoir un régime qui permette aux hommes de vivre de leur travail, qu'un régime qui leur en ravisse le prix; il vaut mieux rendre les mauvais sujets rares, que de préparer des armées et des bagnes pour les recevoir.

Il est affligeant de le dire, mais la vie des camps n'est pas propre à donner aux hommes les qualités qui en font des citoyens utiles. Elle habitue a l'oisiveté et à la servilité. Pour être un bon soldat, il faut savoir perdre son temps et ne jamais résister à un ordre, fût-il cruel et injuste. A la guerre l'obéissance passive est d'absolue nécessité ; car il faut là, que les mouvements de cent mille hommes concourent à un but unique : la victoire. Dans l'état social le but est multiple : c'est le plus grand bien du plus grand nombre, et il ne s'acquiert que par le développement des pensées et des efforts individuels. Dans la vie civile on ne doit l'obéissance qu'à un ordre légal, et si la loi est mauvaise, il faut savoir la critiquer. Ce n'est pas tout : le soldat est porté à confondre la force avec le bon droit, et le sabre avec la raison ; ce qui est une dégradation de la plus noble partie de l'espèce humaine. Il convient en conséquence à la société que les formes nécessaires au régime militaire, soient étendues au moins grand nombre d'hommes qu'il est possible, et restreintes aux seuls moments où elles sont indispensables. De puissants intérêts, je le sais, s'opposent au système défensif ; mais pour lui donner la préférence, j'en connais un plus puissant encore : celui des peuples.

Si les armées permanentes sont accompagnées d'inconvénients majeurs et de dangers ; si d'ailleurs elles sont inefficaces pour assurer aux nations la sécurité dont elles ont besoin contre les attaques extérieures, les nations pourront-elles obtenir cet avantage par leurs milices; c'est-à-dire par le moyen de leurs propres citoyens réunis accidentellement pour défendre leur indépendance, et organisés de manière à reprendre, aussitôt que le danger est passé, la vie sédentaire et le cours ordinaire de leurs occupations ? Cette question a souvent occupé les publicistes, et même beaucoup de militaires distingués habitués à joindre la théorie à la pratique de leur art. S'il est possible à un grand état de se défendre des attaques extérieures par le moyen de ses milices, il est vivement sollicité par ses intérêts pécuniaires et politiques de préférer ce moyen. Economiquement, il est désavantageux de faire d'énormes dépenses permanentes dans le seul but de pourvoir à des nécessités éventuelles. Politiquement, il est imprudent de mettre de grandes forces en des mains qui peuvent en abuser.

Les milices ne sont sujettes à aucun de ces deux inconvénients. On ne saurait en abuser ; et leur emploi ne jette pas l'état dans de grands frais, lorsque l'état peut se passer de leur secours. Il s'agit seulement de savoir si elles peuvent répondre au but qu'on s'en propose. […] Je vous prie, messieurs, de ne pas confondre le système d'armer toute une nation dans ses milices, avec le projet extravagant de rendre toute une nation militaire; c'est-à-dire d'en former des corps mobiles et aguerris prêts à soutenir des intrigues diplomatiques, et l'ambition d'un despote. Cette folie n'a jamais pu entrer que dans des têtes absolument étrangères à l'économie sociale. Un agriculteur, un manufacturier, un négociant, un artisan, un ouvrier, un médecin, et toutes les autres professions utiles, travaillent à procurer à la société ce qui la nourrit et la conserve : un soldat détruit ce que les autres produisent. Changer les classes productives en classes destructives, ou seulement donner plus d'importance aux dernières, et vouloir que tout homme soit soldat avant tout, c'est considérer l'accessoire comme le principal ; c'est accorder la préséance à la disette qui fait mourir, sur l'abondance qui fait vivre. Une nation de soldats ne peut subsister que de brigandages ; ne produisant pas et ne pouvant faire autrement que de consommer, elle doit nécessairement piller ceux qui produisent; et après avoir pillé tout ce qui se trouve à sa portée, amis et ennemis, régulièrement ou tumultueusement, elle doit se dévorer elle-même. L'histoire nous en fournit des preuves sans nombre. […]

On a proposé de charger les soldats, quand la paix les réduit à l'oisiveté, d'exécuter certains travaux d'utilité publique. Ils paraissent propres surtout à ouvrir des grandes routes et à creuser des canaux. Un bataillon qui aplanit un escarpement, est plus utile à son pays que celui qui défait un corps ennemi dans une guerre étrangère. Dans la belle saison, un régiment viendrait camper auprès de la portion de route ou de canal qu'il aurait entreprise ; la haute paie qu'on lui donnerait, coûterait moins que le salaire qu'on aurait à payer à des ouvriers ordinaires ; on éviterait le désœuvrement des garnisons. La portion de la route ou du canal que l'on devrait à un régiment, porterait son nom. Un monument simple consacrerait ce service, et relaterait en outre les actions mémorables où ce même régiment se serait distingué. Un ami du bien public voulut, en 1802, obtenir de Bonaparte cette mesure d'utilité publique ; mais ce chef militaire ne l'entendait pas ainsi. Sa volonté était de réserver ses troupes pour dompter les nations, et non pour les servir ; il répondit qu'un pareil ouvrage ne convenait pas à des militaires français. Il supposait le préjugé pour le faire naître. Un prince citoyen n'aurait pas eu besoin du préjugé, et il aurait travaillé à le détruire, s'il eut existé. »

Jean-Baptiste Say (1767-1832), Cours complet d’économie politique pratique,
 t. V, Paris, Chez Rapilly, 1829.

jeudi 6 janvier 2011

« Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail… » (Louis Noir, 1866)

Zouaves jouant aux cartes à Vincennes. Gouache anonyme, vers 1870. Coll. Brown Univ.

« Il fut un général, nouveau venu en Afrique, qui eut beaucoup de peine à prendre son parti des us et coutumes des zouaves. Brave homme, mais inflexible d’abord sur la théorie, il connaissait à fond toutes les décisions ministérielles concernant les détails d’uniformes et le service intérieur. Feu Nicolas, l’empereur de Russie, qui poussa si loin le caporalisme, n’attachait pas plus d’importance que lui aux boutons de guêtres. Rien ne lui échappait. Il savait, à un gramme près, ce que pesait une botte de fourrage ; il eut pu compter les grains de poudre des cartouches. Une revue avait autant d’importance à ses yeux qu’une grande bataille. Quinze jours de prison au sous-lieutenant dont les cheveux n’étaient pas taillés en brosse ; un mois au soldat à qui manquait une aiguille dans sa trousse. Ce brave général avait été envoyé en Algérie pour passer une inspection. Il devait commencer par un bataillon de zouaves qui se trouvaient échelonnés, compagnie par compagnie, pour établir une route à une certaine distance du littoral.

Le premier camp de ces travailleurs était commandé par un capitaine, que ses soldats avaient surnommé le Simoun. Un beau nom qu’il méritait bien. Comme ce vent du désert, il était impétueux, irrésistible : il avait une réputation superbe de bravoure. Quant à la manière dont il administrait sa compagnie, il passait pour le chef le plus débonnaire qu’on pût voir. Il eut tué celui qui eût bronché au feu ; mais pas d’appels inutiles, pas de salle de police pour la moindre peccadille.

Comme particularité, il avait une locution qui peint très bien son caractère. A chaque instant il répétait : Vlan ! c’est un détail.
- Capitaine, venait annoncer un sergent, les Arabes de la tribu voisine sont révoltés ; il y en a un mille au moins qui marchent sur le camp.
- Vlan ! c’est un détail, répondait-il ; faites prendre les armes à mes lascars (soldats), nous allons apprendre la politesse à ces moricauds-là.

Il avait cent hommes, mille Arabes devant lui, mais cela lui était parallèle.
- Capitaine, disait un fourrier, il n’y a plus de souliers du tout ; le convoi qui en apportait a été coupé par les Arables.
- Vlan ! c’est un détail. Mes lascars feront comme leur kébir (chef), ils iront nu-pieds.

Et au besoin, le capitaine mettait ses bottes de côté pour donner l’exemple. Tel était le capitaine Simoun, vers le camp duquel se dirigeait le général inspecteur dont il est question. Ce dernier, connaissant les exploits du capitaine, mais ignorant ses habitudes, le tenait en haute estime. Tout en cheminant avec ses aides-de-camp, son escorte de hussards et un cavalier arable pour guide, il entretenait son état-major des faits d’armes de la compagnie de zouaves et de son chef.
- Messieurs, disait-il, vous allez voir des soldats modèles ; eux et leur vaillant capitaine ; ils ont opéré dernièrement une retraite de quatre lieues au moins, entourés de sept à huit cents Bédouins irréguliers. Ils n’ont pas perdus dix hommes, et ils ont abattus une centaine d’ennemis. Jugez s’ils ont dû manœuvrer avec précision. […]

En devisant ainsi, ils arrivèrent devant une espèce de village composé de cabanes en chaume. Il y avait ça et là quelques tentes inhabitées. Le guide arabe conduisait le général de ce côté. Des chiens de toutes tailles, des chacals apprivoisés, des gazelles privées, des moutons en liberté, un lionceau de deux ans, une magnifique collection de porcs, des poules, des chats, des corbeaux, des animaux de toutes sortes enfin, grouillaient, hurlaient, aboyaient, coassaient au centre de ce village. Quand le général inspecteur et ses officiers entrèrent dans son enceinte, toute cette ménagerie fut en révolution, et ce fut un sabbat effroyable. […] Alors une dizaine d’hommes sortirent des cabanes vêtus de la plus étrange façon. Les uns avaient des blouses vertes ou bleues, rapiécées de morceaux blancs ; d’autres portaient des bourgerons taillés dans des sacs de toile et sans manches. Plusieurs étaient nus jusqu’à la ceinture, et tenaient à la main, soit une écumoire, soit des haches, soit des couteaux. Quant aux coiffures, il y avait des bonnets de laine blanche, des fez rouges, des chapeaux de feuilles de palmiers et d’alpha, qu’ornaient une queue de lapin ou une plume de coq, selon la fantaisie du propriétaire. Quoique déconcerté, le général inspecteur prit des informations auprès de ce gens bizarrement vêtus, pour savoir où il se trouvait.
- Au camp des zouaves, mon général, répondit-on.
- je vois bien un village, mais de camp, dit-il.
- Ces cabanes s’appellent des gourbis ; c’est là dedans que nous logeons.
- Vous êtes donc des zouaves ?
- Oui, mon général.

Le général faillit tomber à la renverse.
- voilà le kebir, ajouta le zouave auquel il s’était adressé, et qui s’éloigna. Les autres soldats s’étaient déjà retirés.

Le capitaine Simoun s’avançait en effet à la rencontre de son supérieur. Il portait un large pantalon de treillis, un paletot blanc à capuchon, et il fumait une bonne pipe en racine de bruyère. Le général ne pouvait en croire ses yeux. Il se demandait s’il ne rêvait pas, si le démon de l’indiscipline ne le tourmentait point par un affreux cauchemar.
- Vous êtes le capitaine de la compagnie, Monsieur ! demanda-t-il d’un ton irrité.
- Oui, mon général.
- Eh bien ! je viens pour passer l’inspection. Où sont vos hommes ?
- Au travail.
- Et ceux que je viens de voir ?
- Ce sont les cuisiniers de chaque escouade.
- Faites appeler tout le monde, Monsieur ; je veux passer ma revue tout de suite, entendez-vous, puis j’adresserai mon rapport au gouverneur.

Une formidable colère grondait dans la poitrine du général, mais il en contenait l’expression. Le capitaine ne se doutait de rien. Il appela un clairon. Celui-ci se présenta avec une brosse de chiendent d’une main et une chemise mouillée de l’autre.
- Sonnez la retraite, pas de course, dit le capitaine.

Le clairon s’éloigna à toutes jambes.
- Qu’est-ce que faisait ce clairon avec sa brosse ? demanda le général.
- Il blanchissait le linge pour la compagnie, répondit le capitaine.
- Ce n’est pas réglementaire.
- Vlan ! c’est un détail. Comme il doit rester au camp à cause des alertes, il faut bien qu’il s’occupe à quelque chose et qu’il gagne quelques sous pour boire.
- Qui garde le camp pendant que votre compagnie est au travail ?
- Personne.
- Et si on l’attaquait ?
- Là haut, sur ce tertre (le capitaine indiqua un mamelon), il y a une vedette. En cas d’alerte, elle a ordre de tirer un coup de fusil. Du point où elle est, on domine la plaine à deux lieues à la ronde. Aussitôt qu’un signal est donné par cette sentinelle, le clairon sonne le rappel et mes lascars reviennent. Ça n’est pas long ; tenez, vous allez voir.

En effet, le clairon, ayant atteint le sommet du mamelon, jeta au vent les notes de la retraite, suivies de la modulation rapide du pas de course. Dix minutes après, une centaine d’hommes se précipitaient dans le camp comme une trombe.

Il n’y avait rien de l’uniforme des zouaves ; ils portaient en bandoulière des fusils de munition, et à la main des pelles et des pioches ; plusieurs poussaient devant eux des brouettes. Sans attendre d’ordres, avec une merveilleuse rapidité, ils remuèrent le sol, improvisèrent des fossés, des barricades, et, en un clin d’œil, le camp devint une forteresse fermée de tous côtés. Le capitaine riait dans sa barbe.
- ils ont cru, dit-il, que les Arabes approchaient. Voyez-vous, général, les voilà en état de défense.

Les zouaves, en effet, visitaient les amorces de leurs fusils, ajustaient leurs baïonnettes, se groupaient sous les toits des cabanes, sur le sommet des barricades, et attendaient l’ennemi avec une contenance, qui, pour être pittoresque, n’en était pas moins belliqueuse. Le vieux sang gaulois se réveilla dans le cœur du général : il se fit une révolution dans ses idées. Il serra la main au capitaine Simoun et lui dit :
- la tenue de vos hommes laisse bien quelque chose à désirer, mais ce sont d’excellents soldats pour tout le reste.
- Vlan ! répondit le capitaine, la tenue c’est un détail. Le bataillon de la Moselle se battait en sabots ; mon père en était.

A partir de ce jour, le général fut si indulgent pour les soldats, qu’ils le nommèrent le père gratification, à cause des distributions de vin qui suivaient ses revues. Quant au capitaine Simoun, il est mort en Crimée. Un officier russe lui cria :
- rendez-vous !
- Non, répondit le capitaine Simoun.
- Vous êtes cerné, reprit le Russe ; rendez-vous, ou vous êtes mort !
- Vlan ! c’est un détail, riposta le capitaine. Et il tomba pour ne plus se relever. »

Louis Noir, Souvenirs d’un zouave (campagne d’Italie). Paris, Achille Faure, 1866.

mercredi 24 novembre 2010

"Ce qui fait beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée" (R. P. Damas, 1855)

Soldat français en Crimée. Aquarelle originale vers 1855 (http://www.moissey.com/Malakof1.htm).














« A M. Jacques de *** (enfant de six ans)

Armée d’Orient.
Devant Sébastopol, 28 janvier 1855.

Mon cher petit, […]

Vous direz à votre père que je ne lui écris pas à lui-même parce que ce mois-ci n'a été marqué par aucun incident mémorable, à ma connaissance. Les Russes ont fait différentes sorties pour empêcher nos travaux d'avancer. Nos troupes les ont reçues avec la pointe de leurs baïonnettes, et ils commencent à trouver la partie de plaisir fort triste. […]

Vous voudriez bien connaître, mon cher enfant, ce que nous faisons ici et comment se passent nos journées. Je vais vous l'expliquer de mon mieux. Toute l'armée, tant anglaise que française et turque, se compose de cent trente mille hommes, dit-on. Nous sommes réunis dans un pays où il n'y a ni arbres, ni maisons, ni jardins, ni cours, ni écuries. Pour nous abriter du vent, de la pluie, de la neige et du froid, nous avons de petites tentes en toile de différentes formes et de diverses grandeurs. Les unes ont à peu près trois mètres de hauteur sur trois mètres de longueur et deux mètres de largeur. Les autres sont toutes rondes ; elles sont hautes de deux mètres et s'en vont en pointe. Un grand bâton placé au milieu les soutient. Pour y entrer, on fait une fente dans l'un des côtés de la toile. Nous nous glissons à travers cette fente, et, afin d'empêcher la pluie et la neige d'y pénétrer avec nous, dès que nous sommes dedans, nous rejoignons la toile avec des courroies en cuir et des boucles. Dans cette tente, les uns ont un petit lit, une petite table, un petit banc de bois pour s'asseoir. D'autres n'ont rien du tout qu'une mauvaise natte de jonc étendue a terre, sur laquelle ils se couchent, s'asseyent et prennent leurs repas. […]

Le gouvernement nous donne chaque jour pour notre nourriture du riz, du lard, du café, quelquefois de la viande fraîche au lieu de lard, et quelquefois aussi du pain de munition à la place du biscuit réglementaire. Le biscuit est une sorte de galette dure comme du bois, qui vous casserait les dents si vous vouliez en manger; niais nos soldats, plus forts que vous, le croquent avec un admirable appétit. Les gens délicats le détrempent dans l'eau, et quand il est bien mou, ils le font griller. On dit qu'alors il est très bon, et plusieurs le préfèrent au pain de munition.

Nos cuisines sont de petits trous creusés dans la terre; quelques pierres placées l'une sur l'autre forment la cheminée ; on pose la petite marmite sur ces pierres, on met du feu dessous, et un soldat surveille le pot-au-feu. S'il pleut, la pluie tombe dans la marmite et allonge la sauce ; s'il fait du veut, la fumée vient droit à la figure du pauvre soldat marmiton, et lui fait pleurer les yeux en même temps qu'elle lui barbouille le visage en noir. Quelquefois la marmite, mal consolidée, tombe dans le feu, et alors adieu la soupe. On mange son pain tout sec pour ce jour-là.

Vous croyez peut-être que nous avons ici une grande quantité de boutiques où on peut aller acheter tout ce qu'on veut, comme dans la rue du Bac. Eh bien, vous vous trompez fort. Quelques petits marchands sont bien venus s'établir sur la plage et ont fait des simulacres de boutiques sous des tentes. Mais ils vendent si cher leurs marchandises, que les généraux et les officiers supérieurs peuvent presque seuls les acheter. On ne trouve pas de viande d'abord ni de pain non plus. Il y a du fromage, des bougies, du macaroni, du vin, de l'eau-de-vie, du tabac, et toutes sortes de petites choses de ce genre. Mais la livre de fromage coûte six francs et on n'a pas une bougie a moins de vingt sous. Jugez du reste.

Or savez-vous ce que font les soldats pendant la journée ? Je vais vous le dire. Tous les jours, ceux qui ne sont pas employés aux travaux du siège vont bien loin, jusqu'au bord de la mer, où il y a une grande quantité de boulets apportés par les vaisseaux. Ils ont sur l'épaule un sac en toile formant besace. On met un boulet dans chacune des poches de la besace, et les soldats ainsi chargés reviennent au camp. D'autres fois, ils se répandent dans la campagne, et, avec des pioches, ils creusent la terre afin d'y chercher des racines d'arbre. Après une journée de travail, ils rapportent, bien contents, un tout petit fagot sans lequel ils ne pourraient pas faire cuire leur soupe. Souvent il pleut ou il tombe de la neige. Malgré cela, le soldat travaille toujours. et quand il rentre dans sa tente, il ne trouve pas d'habits pour changer et il est obligé de passer la nuit couché par terre avec ses vêtements mouillés. Aussi, bien souvent, le lendemain matin, plusieurs hommes sont hors d'état de se lever ; ils ont les pieds et les mains gelés. Alors on les porte à l'ambulance. Leurs pieds deviennent gros, et puis bientôt ils sont tout noirs comme quand on a reçu un coup ; la chair tombe par morceaux ; les doigts se détachent comme la mèche d'une bougie lorsqu'elle est brûlée. Quelquefois, il faut couper le pied et la main gelés ; et bien souvent les pauvres malades meurent de douleur.

Mais ce qui fait encore beaucoup souffrir le soldat, c'est le service de la tranchée. Tous les deux ou trois jours, a tour de rôle, on y envoie quelques régiments. Alors les hommes se réunissent, se mettent en rang et partent. C'est un moment qui produit toujours une vive émotion. Les soldats se regardent et se disent : "Demain, quand nous reviendrons, il y en aura quelques-uns de morts et de blessés. Qui sait si je ne serai pas du nombre ?" Et bientôt après l'événement s'accomplit. On arrive tous ensemble à l’endroit où on doit se glisser dans les parallèles Les Russes connaissent l'heure. Alors ils lancent des boulets de canon et des obus sur cette masse d'hommes, et souvent ils en tuent. Lorsqu'on est entré dans les tranchées, les officiers mettent chaque homme à son poste. Il faut rester vingt-quatre heures dans ce trou. La pluie et la neige le remplissent souvent. Alors nos pauvres hommes ont les pieds et les jambes dans la boue, et souvent ils tombent malades de fatigue. Mais ce n'est pas assez. Pendant tout le jour et toute la nuit, les Russes lancent des obus dans les tranchées. Ces projectiles tombent avec fracas, ils se brisent, et les morceaux vont frapper les soldats. Celui-ci a un bras cassé, celui-là n'a plus qu'une jambe, la mâchoire de celui-ci est fracassée, tandis que celui-là est frappé en pleine poitrine et vomit tout son sang. Eh bien, le croiriez-vous, mon entant, au milieu de tout cela, nos soldats ne sont pas tristes. Ils ont du courage, et, loin de pleurer, le plus souvent ils rient de leurs dangers. Ils ont donné des noms à tous les genres de projectiles que leur envoient les Russes. Ainsi, lorsqu'ils entendent au-dessus de leur tête une bombe ou un obus traverser l'air en faisant fiou ! fiou ! fiou ! Ils s'écrient : "Gare la marmite !" Et chacun de se jeter par terre et de se cacher de son mieux pour éviter la mort. C'est que les obus sont une sorte de globes creux au milieu desquels il y a de la poudre enflammée. Lorsqu'ils tombent à terre, la poudre fend le globe en plusieurs morceaux, et ces morceaux ainsi brisés ressemblent à un fond de marmite. Les soldats appellent encore les boulets des négros, parce qu'ils sont tout noirs. Quand il leur arrive de la mitraille, ils crient : "Voilà des patates !" parce que la mitraille est composée d'une foule de boules de fer plus ou moins grosses qui sont lancées toutes à la fois par un seul canon, et tuent souvent plusieurs hommes ensemble. Lorsqu’elles sont par terre, elles font l'effet de pommes de terre répandues dans un champ après qu'on les a déterrées. Enfin on a surnommé les balles de fusil des mouches, à cause du bruit qu'elles produisent en sifflant aux oreilles. Voila comment nos soldats s'habituent à rire de tout. Ils ont raison, et leur conduite est une grande leçon pour vous, mon enfant. Elle prouve qu'un homme ne saurait avoir peur de rien, et qu'il doit toujours faire son devoir, quand même il devrait lui en coûter la vie. […]

Adieu, mon enfant. Je ne vous en dirai pas davantage pour aujourd'hui ; ma lettre est assez longue. Puisse-t-elle vous avoir encouragé à suivre le bel exemple de nos soldats et à devenir comme eux courageux et dévoué, fidèle à Dieu comme fort dans le combat.
Adieu, je vous bénis. »

Révérend Père de Damas (de la Compagnie de Jésus, aumônier de l’armée d’Orient), Souvenirs religieux et militaires de la Crimée, Paris, Jacques Lecoffre, 1857.



samedi 5 juin 2010

"Le champ de bataille est partout couvert de cadavres..." (Henry Dunant, 1859)


Prisonniers autrichiens à Novare, pendant la campagne de 1859. Dessin extrait du Journal de campagne de Charles Robert. Paris, Archives du ministère des Affaires étrangères, Mémoires et Documents Italie.

 
« Le soleil du 25 éclaira l'un des spectacles les plus affreux qui se puissent présenter à l'imagination. Le champ de bataille est partout couvert de cadavres d'hommes et de chevaux ; les routes, les fossés, les ravins, les buissons, les prés sont parsemés de corps morts, et les abords de Solferino en sont littéralement criblés. Les champs sont ravagés, les blés et les maïs sont couchés, les haies renversées, les vergers saccagés, de loin en loin on rencontre des mares de sang. Les villages sont déserts, et portent les traces des ravages de la mousqueterie, des fusées, des bombes, des grenades et des obus; les murs sont ébranlés et percés de boulets qui ont ouvert de larges brèches ; les maisons sont trouées, lézardées, détériorées; leurs habitants qui ont passé près de vingt heures cachés et réfugiés dans leurs caves, sans lumière et sans vivres, commencent à en sortir, leur air de stupeur témoigne du long effroi qu'ils ont éprouvé.

Aux environs de Solferino, mais surtout dans le cimetière de ce village, le sol est jonché de fusils, de sacs, de gibernes, de gamelles, de shakos, de casques, de képis, de bonnets de police, de ceinturons, enfin de toutes sortes d'objets d'équipement, et même de débris de vêtements souillés de sang, ainsi que de monceaux d'armes brisées.

Les malheureux blessés qu'on relève pendant toute la journée sont pâles, livides, anéantis; les uns, et plus particulièrement ceux qui ont été profondément mutilés, ont le regard hébété et paraissent ne pas comprendre ce qu'on leur dit, ils attachent sur vous des yeux hagards, mais cette prostration apparente ne les empêche pas de sentir leurs souffrances; les autres sont inquiets et agités par un ébranlement nerveux et un tremblement convulsif; ceux-là, avec des plaies béantes où l’inflammation a déjà commencé à se développer, sont comme fous de douleur, ils demandent qu'on les achève, et ils se tordent, le visage contracté, dans les dernières étreintes de l'agonie. Ailleurs, ce sont des infortunés qui non-seulement ont été frappés par des balles ou des éclats d'obus qui les ont jetés à terre, mais encore dont les bras ou les jambes ont été brisés par les roues des pièces d'artillerie qui leur ont passé sur le corps. Le choc des balles cylindriques fait éclater les os dans tous les sens, de telle sorte que la blessure qui en résulte est toujours fort grave ; les éclats d'obus, les balles coniques produisent aussi des fractures excessivement douloureuses et des ravages intérieurs souvent terribles. Des esquilles de toute nature, des fragments d'os, des parcelles de vêtement, d'équipement ou de chaussure, de la terre, des morceaux de plomb compliquent et irritent souvent les plaies du patient et redoublent ses angoisses.

Celui qui parcourt cet immense théâtre des combats de la veille y rencontre à chaque pas, et au milieu d'une confusion sans pareille, des désespoirs inexprimables et des misères de tous genres. […] En plusieurs endroits les morts sont dépouillés par des voleurs qui ne respectent même pas toujours de malheureux blessés encore vivants; les paysans lombards sont surtout avides de chaussures, qu'ils arrachent brutalement des pieds enflés des cadavres. […]

Parmi les morts, quelques soldats ont une figure calme, ce sont ceux qui, soudainement frappés, ont été tués sur le coup; mais un grand nombre sont restés contournés par les tortures de l'agonie, les membres raidis, le corps couvert de taches livides, les mains creusant le sol, les yeux démesurément ouverts, la moustache hérissée, un rire sinistre et convulsif laissant voir leurs dents serrées.

On a passé trois jours et trois nuits à ensevelir les cadavres restés sur le champ de bataille'; mais sur un espace aussi étendu, bien des hommes qui se trouvaient cachés dans des fossés, dans des sillons, ou masqués par des buissons ou des accidents de terrain, n'ont été aperçus que beaucoup plus tard; ils répandaient, ainsi que les chevaux qui avaient péri, des émanations fétides.

Dans l'armée française, pour reconnaître et enterrer les morts, un certain nombre de soldats sont désignés par compagnie; à l'ordinaire ceux d'un même corps relèvent leurs compagnons d'armes ; ils prennent le numéro de matricule des effets de l'homme tué, puis aidés dans ce pénible devoir par des paysans lombards, payés pour cela, ils déposent son cadavre avec ses vêtements dans une fosse commune. Malheureusement dans la précipitation qu'entraîne cette corvée, et à cause de l'incurie ou de la grossière négligence de quelques-uns de ces paysans, tout porte à croire que plus d'un vivant aura été enterré avec les morts. […]

Quant aux cadavres des Autrichiens qui sont répandus par milliers sur les collines, les contre-forts, les arêtes des mamelons, et qui sont épars au milieu des massifs d'arbres et des bois ou dans la campagne et les plaines de Médole, vêtus de vestes de toile déchirées, de capotes grises souillées de boue ou de tuniques blanches toutes rougies de sang, des essaims de mouches les dévoraient, et les oiseaux de proie planaient au-dessus de ces corps verdâtres, dans l'espoir d'en faire leur pâture ; on les entasse par centaines dans de grandes fosses communes.

Combien de jeunes hommes hongrois, bohèmes ou roumains, enrôlés depuis quelques semaines, qui se sont jetés à terre de fatigue et d'inanition, une fois hors de la portée du feu, et qui ne se sont plus relevés, ou qui affaiblis par la perte de leur sang, quoique peut-être légèrement blessés, ont péri misérablement d'épuisement et de faim!

Parmi les Autrichiens faits prisonniers, il en est qui sont remplis de terreur parce qu'on avait jugé bon de leur représenter les Français, les zouaves particulièrement, comme des démons sans pitié; c'est au point que quelques-uns, en arrivant à Brescia et en voyant les arbres d'une promenade de cette ville, ont demandé sérieusement si c'était à ces arbres-là qu’on allait les pendre ; et plusieurs qui reçurent des soins généreux de soldais français, les en récompensaient, dans leur aveuglement et leur ignorance, d'une manière bien insensée : le samedi matin, un voltigeur, ému de compassion en voyant sur le champ de bataille un Autrichien étendu par terre et dans un état pitoyable, s'en approche avec un bidon rempli d'eau et lui présente à boire ; ne pouvant croire à tant de bienveillance, l'Autrichien saisit son fusil qu'il avait à côté de lui, et en frappe de la crosse, avec toute la force qui lui reste, le charitable voltigeur qui demeure contusionné au talon et à la jambe. Un grenadier de la garde veut relever un autre soldat autrichien tout mutilé, celui-ci qui avait près de lui un pistolet chargé, s'en empare et le décharge, à bout portant, sur le soldat français qui lui portait secours.

"Ne soyez pas surpris de la dureté et de la rudesse de quelques-unes de nos troupes, me disait un officier autrichien prisonnier, car nous avons des sauvages, venus des provinces les plus reculées de l'empire, en un mot, de vrais barbares dans notre armée."

Des soldats français voulaient à leur tour faire un mauvais parti à quelques soldats prisonniers qu'ils prenaient pour des Croates, ajoutant avec exaspération que "ces pantalons collants", comme ils les désignaient, achevaient toujours les blessés ; cependant c'étaient des Hongrois qui, sous un uniforme ressemblant à celui des Croates, ne sont point aussi cruels ; je parvins assez promptement moi-même, en expliquant cette différence aux soldats français, à retirer de leurs mains ces Hongrois tout tremblants. »
Henry Dunant (1828-1910), Un souvenir de Solférino, Genève, Fick, 1862.

lundi 31 mai 2010

Le massacre du Dahra : le point de vue d'un socialiste (Revue Sociale, 1845)

Adrien Dauzats, Le Passage des Bibans ou Le Passage des Portes de Fer (octobre 1839). Palais des Beaux-Arts de Lille. Détail.


« Nous venons tard pour parler de cet événement, qui, malgré l'habileté et les ruses des prôneurs officiels, révoltait, il y a un mois, et soulevait tous les gens de cœur. Mais il faut que de semblables faits laissent leur empreinte. C'est un devoir de les rappeler, de peur qu'ils ne disparaissent du souvenir. De nos jours, la vie est à ce point superficielle, que tout passe, s'efface, s'oublie avec une rapidité qu'on dirait fatale. Autrefois les faits n'avaient point tant de retentissement, mais ils restaient longtemps dans la conscience des hommes.

Eh quoi! plus de huit cents Arabes, hommes, femmes et enfants, composant la tribu des Ouled-Riah, fuient devant la cavalerie française, entraînant sur leurs pas d'autres tribus. Toutes vont se cacher dans de vastes grottes qui leur servent d'abri. Ces grottes autrefois avaient arrêté la fureur des Turcs. Mais il était réservé à un officier supérieur des armées de France d'être plus inspiré, en 1845, par le génie de la destruction que ne l'ont été des Turcs dix siècles auparavant.

Une idée infernale a traversé le cerveau de ce chef. On a pris des villes par famine, on a incendié des villages : avait-on jamais songé à l'asphyxie comme machine de guerre !

La bouche des grottes est étroite; tant mieux ! On la remplit facilement avec du bois, dont on accumule ensuite des masses, sur lesquelles on fait tomber des gerbes enflammées; et tout un jour se passe à animer cet auxiliaire du courage français, sans lequel avaient compté les Arabes. Des offres de se rendre sont faites par les assiégés, elles ne sont point acceptées, il faut qu'ils se rendent à merci. La mort est préférable. Ils rentrent dans leur tombeau, et les feux se rallument!

Alors l'on entendit comme une seule plainte, sourde mais profonde, mais prolongée, mais effroyable; c'étaient les cris mêlés des femmes, des enfants, et des animaux, lesquels se ruaient et luttaient contre les hommes. Etrange combat qui se faisait au milieu de la mort! Puis, plus rien ! Et quand l'entrée des grottes fut dégagée des cendres qui l'obstruaient, quel spectacle affreux ! Sept cents cadavres ! Voilà ce qui s'est accompli...

Dans quel temps vivons-nous donc, grand Dieu ! et qu'est devenu le droit des nations, le droit de l'humanité, si de pareils forfaits sont possibles et permis! Est-ce donc ainsi qu'on fera la guerre désormais? Mais, dit-on, il était nécessaire d'en venir là, il fallait pacifier la province du Dahra, il fallait faire un exemple. Quelle manière douce et bienfaisante de répandre la paix ! On dit encore : Pourquoi ne se sont-ils pas rendus ? On les a sommés plusieurs fois de se rendre. Eh ! quand une voix s'écriait : LA GARDE MEURT ET NE SE REND PAS ! supposez les Français dans la même extrémité que les Arabes, on eût donc bien fait de les traiter comme nous avons traité les Arabes! Où donc est l'héroïsme, où donc est la vertu ? Est-elle du côté de la grande nation, ou du côté de la nation barbare?

Il semblait que la générosité de la France ne lui permettait pas d'attenter, par toutes les voies possibles, à la vie de ses ennemis. La France aimait les combats loyaux, elle avait honte des atrocités faciles. Quand l'Angleterre bombarda Copenhague, la France mit l'Angleterre au ban des nations, et jura qu'il n'y avait que l'Angleterre capable de transgresser ainsi toutes les lois de la guerre. Quand l'Angleterre inventa les fusées à la congrève, la France déclara que ces fusées incendiaires n'étaient pas une arme à son usage. Aujourd'hui, sans péril, nous asphyxions une population captive dans des grottes ! et, tranquillement assis à la porte de ces grottes, nos soldats enlèvent l'air respirable à des femmes, à des vieillards, à des enfants ! Nous faisons la guerre non pas à des guerriers valides, mais aux femmes, aux vieillards, aux enfants; et pareeque l'Arabe héroïque ne veut pas nous livrer ses vieillards, ses femmes et ses enfants, nous empoisonnons l'air, et tuons pêle-mêle hommes, femmes, enfants. Ah! colonel qui avez ordonné ce massacre, la France ne se reconnaît pas dans vos exploits ! Qu'importe que votre général vous ait approuvé ! Votre général a peut-être ses raisons pour pardonner les massacres faciles. N'a-t-il pas, dans la rue Transnonain, exercé des cruautés qui font souvenir de la Saint-Barthélemy !

Non seulement, direz-vous, le général en chef a approuvé, mais les ministres ont approuvé aussi, et les chambres ont presque approuvé. Voyez avec quel calme le fait a été annoncé du haut de la tribune, dans les deux chambres, et pour ainsi dire justifié ! Voyez avec quelle indifférence les explications ont été reçues par les deux assemblées ! Pas la moindre lueur d'indignation, que dis-je ! pas même le plus léger signe d'étonnement. Il semble vraiment, que tourmentée d'une seule passion, la passion du gain, la société bourgeoise soit plongée en une cécité complète pour tout ce qui n'est pas, comme on dit aujourd'hui, une affaire ; il semble qu'elle ait perdu le sens moral. Pourtant par les mille voix de la presse, la France a protesté ; la France n'a point voulu encourir la responsabilité d'un crime.

Dans cette guerre d'Afrique, que les hommes d'idées avaient conçue comme œuvre de civilisation et comme devant nous créer une colonie féconde, la politique des gouvernants, elle aussi, a vu deux choses : 1° un moyen de former une armée à son goût ; 2° une satisfaction donnée aux ardeurs belliqueuses de la France. C'est qu'on a tant exalté notre pays à ce sujet, on a tant dit, tant répété que nous étions un peuple guerrier, que le sentiment français a été détourné de sa véritable voie.

Oui, sans doute, la France était naguère encore, si vous le voulez, une nation guerrière, mais non pas à la manière sauvage. Elle était guerrière parce qu'elle était civilisatrice. Elle entendait la guerre comme la lui avait fait entendre la république ; et, sur ce point, il faut séparer la république de l'empire.

En résultat, l'armée qu'où nous a faite, au lieu de civiliser, se barbarise elle-même à l'heure qu'il est. Ce n'est point la civilisation, dans ce qu'elle a de beau, qui pénètre avec nous en Afrique; mais ce sont les vices de notre civilisation que nous greffons sur ceux de la barbarie. Puis l'Afrique et tout ce que nous y avons porté de mal nous reviennent, si bien que nous aurons chez nous par nos soldats les mœurs des Arabes, et quelles mœurs ! Tous les vices de l'Orient, les turpitudes les plus immondes, des turpitudes dont on a honte encore en France, dont on se cache, et qui s'étalent au grand jour en Afrique.

L'impureté et la barbarie vont de pair ensemble; l'homme privé de lumière s'abîme dans le mal sous tous les aspects; et si quelque chose pouvait nous faire croire que les crimes punis à Sodome se renouvellent dans l'armée d'Alger, ce serait l'événement du Dahra ! Mais qu'arrive-t-il ? Le mal s'enchaîne au mal, et la loi de solidarité a, par rapport à nos soldais, sa sévère application. On en a fait des tueurs déterminés, des coupe-têtes, des espèces de bourreaux : et voilà qu'on se trouve avoir entre les mains une arme à deux tranchants ; elle blesse ceux qui s'en servent. Les officiers, en effet, vous diront que leurs soldais, placés dans les conditions d'une discipline ordinaire, refuseraient toute obéissance, et seraient capables de les assassiner; d'où il suit qu'il a fallu imaginer une discipline atroce qui ne corrige rien, mais sert d'épouvantail.

Lisez les journaux du mois dernier : vous ne trouverez rien dans le passé, parmi les supplices infligés aux coupables, qui soit plus originalement cruel que les tortures qu'on fait subir aux troupes d'Afrique. Ecoutez ces noms : le Silo, la Barre, la Crapaudine, le Clou au rouge ou au bleu. Et ces supplices sont gradués entre eux ; la barre estime cruauté plus raffinée que le silo, la crapaudine plus que la barre, le clou plus que la crapaudine. Vous figurez-vous ce que sont ces châtiments ! Tantôt un trou où l'on plonge le corps du patient dans la boue, et où il ne peut ni se lever ni s'asseoir, il reste plié en deux; tantôt une barre de fer où on lui attache les pieds, en laissant traîner son corps dans la poussière, exposé aux rayons du soleil; tantôt enfin un clou auquel il est suspendu, garrotté de façon à lui donner la forme d'un crapaud, et la tête en bas, jusqu'à ce qu'il soit devenu rouge ou bleu, par l'effet du sang qui reflue vers la tète.

Ah ! assurément, ce ne sont pas les enfants des riches qui s'abrutissent par ces horribles châtiments; ce sont les fils du pauvre. Mais le mal, fait au nom ou avec la permission des puissants, retombe à la fin sur tous !

C'est en vain que l'armée est de plus en plus séparée de la nation. Laissez l'Afrique former, pendant quelques années encore d'un régime aussi corrupteur, beaucoup de soldats : combien compterez-vous de criminels en France ! Alors, législateurs que l'événement du Dahra a trouvés si froids et si indifférents, et qui vous inquiétez peu des peines qu'on applique en Algérie, vous serez peut-être moins calmes, moins froids, moins indifférents ; vous aurez à craindre des attentats imprévus, et vous ne serez peut-être point assez protégés par vos peines actuelles. Alors qui sait jusqu'où s'étendra votre peur ? Vous verrez peut-être avec plaisir la pénalité exceptionnelle de l'Afrique appliquée en France ! »

Revue sociale, ou solution pacifique du problème du prolétariat (publié par Pierre Leroux),
1ère année, n° 1, octobre 1845.

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Le massacre du Dahra : le point de vue d'un militaire (E. Capendu, 1865)


Aimable Pélissier (1794-1864), en tenue de Maréchal pendant la guerre de Crimée.


 
« Les grottes du Dahra

Il y a dans la vie militaire du maréchal Pélissier un fait, qui a soulevé durant de longues années trop d'orages de tribune et de journalisme autour de son nom, pour qu'il soit oublié aujourd'hui : je veux parler du fameux incendie des grottes de l'Ouled-Rhia, dans le Dahra.

C'était en 1845. Bou-Maza venait de prêcher la guerre sainte contre les Français. En peu de temps l'insurrection avait fait des progrès rapides, et elle embrassait tout le Dahra, cette vaste plaine qui s'étend de Tenez à Mostaganem et qui va rejoindre, au sud, les gorges de l'Ouarensenis, tandis qu'elle touche, à l'est et à l'ouest, la province d'Oran, et la province d'Alger. [...]

Les Arabes du Dahra s'étaient levés, comme se lèvent les Arabes, au moment où on les croit endormis dans le calme le plus parfait : colonnes surprises et massacrées, voyageurs assassinés et pillés, convois saccagés, horreurs commises telles que savent en commettre les mulsumans; la guerre avait éclaté avec la vigueur et la soudaineté de la foudre. Le péril était extrême, car cette vaste conspiration, ourdie dans l'ombre, menaçait, si elle réussissait sur un point, d'éclater à la fois dans nos trois provinces et de compromettre ainsi les efforts de quinze années et nos succès récents d'Isly.

Le maréchal Bugeaud était si bien convaincu de l'importance de la situation, qu'il se porta lui-même sur Tenez, où le mouvement venait d'éclater, lançant dans le Dahra trois colonnes commandées par des hommes d'une énergie et d'une vigueur reconnues : les colonels Pélissier, Ladmiraud et Saint-Arnaud, avec ordre de réprimer l'insurrection par un coup de foudre.

"Il faut bien que le public sache, dit plus tard le maréchal Bugeaud en donnant des explications sur cette affaire, combien il était important, pour la politique et pour l'humanité, de détruire la confiance que les populations du Dahra et de beaucoup d'autres lieux avaient dans les grottes. Toutes les tribus qui en possédaient s'y croyaient inexpugnables, et, dans cette opinion, elles se sont montrées de tout, temps très-récalcitrantes. Sous les Turcs, elles refusaient l'impôt fort souvent, et, quand la cavalerie du gouvernement se présentait, la tribu tout entière se retirait dans les cavernes, où l'on ne savait pas la forcer. Abd-el-Kader lui-même l'a éprouvé à l'égard des Sébéahs, qui se sont mis deux fois en révolte contre lui. Il a pu les réduire au moyen de sa grande influence morale, qui lui a permis de les faire bloquer et séquestrer par les autres tribus environnantes; mais un pareil moyen serait inefficace entre nos mains ; on ne sert pas les chrétiens comme on sert Abd-el-Kader."

L'une de ces trois colonnes lancées dans le Dahra, celle du colonel Pélissier, rencontra sur sa route les Ouled-Riah, qui accueillirent les Français à coups de fusil, et qui, poursuivis, se réfugièrent dans leurs fameuses grottes. Le colonel dispose ses troupes immédiatement pour bloquer ces grottes, et, les dispositions prises, il envoie des parlementaires. Ceux-ci s'avancent sur la foi des conditions ordinaires de la guerre ; mais, à peine ont-ils franchi les limites du terrain occupé par les Arabes, qu'ils sont assaillis, renversés et impitoyablement massacrés.

C'était une de ces lâchetés ignobles, telles qu'en commettent ces peuples fanatiques. Cet acte de férocité eût justifié des représailles immédiates ; mais il n'en fut pas ainsi. Le colonel Pélissier voulut tenter de nouvelles démarches : resserrant son blocus, il redoubla de persévérance, et enfin il reçut la promesse que de nouveaux parlementaires seraient entendus et respectés. Les pourparlers s'ouvrirent ; ils durèrent tout une journée sans aboutir à rien. Les Ouled-Riah n'avaient qu'une réponse : "Que les Français se retirent d'abord, ensuite nous sortirons et nous nous soumettrons." Croire à une semblable promesse eût été une niaiserie pour tous ceux qui connaissent la mauvaise foi arabe.

Le colonel leur fit proposer, à plusieurs reprises, de se rendre, en leur promettant de respecter les personnes et les propriétés, de n'en considérer aucun parmi les chefs comme prisonnier de guerre et de se borner au désarmement. Convaincus que les Français ne pouvaient les forcer, les Arabes s'obstinèrent à demeurer enfermés dans leur repaire. Effectivement, tenter de pénétrer dans ces grottes à l'ouverture étroite eût été sacrifier en vain toute la colonne. Deux hommes bien armés et résolus eussent suffi pour interdire cette entrée praticable pour un seul homme. Bon nombre de soldats avaient déjà péri, tués par les Arabes, qui tiraient comme des chasseurs embusqués à l'affût. Espérant intimider ses ennemis par la terreur, le colonel fit rassembler des fascines coupées à la hâte, et il ordonna qu'on en bourrât les fissures des rochers.

Les Arabes pouvaient voir ces apprêts ; le colonel les fit prévenir plusieurs fois qu'on allait les enfumer s'ils ne consentaient pas à se rendre; mais l'obstination du peuple fataliste est de celles que rien ne peut détruire : les Ouled-Riah refusèrent de sortir. La nuit venait. Que devait faire le colonel ? Qui connaît les Arabes sait qu'ils ne comprennent ni la générosité, ni le pardon. Pardonner ou laisser vivre, c'est, pour eux, déclarer avoir peur. Or si On a peur, c'est qu'on se sent moins fort, et dans ce cas, on doit être tué par celui qu'on n'a pas osé tuer, puisqu'il est le plus fort. C'est simple et logique.

Le colonel Pélissier qui connaissait merveilleusement l'Afrique comprenait toute l'énorme importance d'un triomphe et tout le danger d'une hésitation. Puis, se retirer devant les ennemis, c'eut été abandonner la partie !

Etait-ce possible ? Ce faisant, il eût manqué à son devoir, il eût manqué aux ordres reçus, il eût manqué à ses soldats eux-mêmes, qui frémissaient de rage et d'impatience. D'ailleurs, la conséquence politique de cette détermination eût été désastreuse : la confiance dans les grottes eût grandi chez les Arabes ; puis l'insurrection eût triomphé. Tenter d'enlever de vive force la position était, je le répète, impossible. Tous ceux qui ont visité les lieux ne peuvent être que de cet avis. Le colonel Pélissier eût-il donc agi plus humainement en faisant massacrer les soldats de la France qu'en tuant des Arabes, des ennemis encore souillés du sang des voyageurs assassinés, des officiers surpris, des parlementaires égorgés? Fallait-il se résigner à un simple blocus? Mais les Ouled-Riah avaient dans leurs grottes deux à trois mille chèvres et moutons et de l'eau douce dans leurs puits.

Ce blocus pouvait durer au moins un mois, et la colonne n'avait pas assez de vivres. Puis, bloquant les Ouled-Riah, elle eût été attaquée par les autres tribus, et elle se fut trouvée assiégée à son tour. […] S’il eût fait cela, s'il eût été la cause de la perte des autres colonnes, quel sanglant et juste reproche n’eût-on pas lui adresser ? Je ne crois pas qu'aucun de ceux qui connaissent l'Afrique ait pu le blâmer.

Trois mois après, les Arabes massacraient par surprise la garnison de Djemma-Ghazaouat, et sur trois cent cinquante soldats commandés par le lieutenant-colonel de Montagnac, quatorze seulement survivaient à la défense de Sidi-Brahim. »

Ernest Capendu (1826-1868). La Popote, souvenirs militaires d'Oran, Paris, Amyot, 1865.

lundi 12 avril 2010

La destruction de l'armée britannique en Afghanistan (Lieutenant V. Eyre, 1842)

Combattants afghans
 (coll. British Museum)










« 8 janvier. — Les cruels Afghans recommencèrent de très bonne heure à nous tourmenter de leur feu. Plusieurs de leurs pelotons se dirigèrent vers le sud de notre camp, comme pour l'attaquer. Dans l'attente d'un combat, nos troupes furent rangées en bataille. Le major Thain, se mettant à la tête du 44e d'infanterie, après une allocution adressée aux soldats, les conduisit intrépidement à l'attaque; mais l'ennemi, ne jugeant pas à propos d'attendre le choc de nos baïonnettes, effectua au plus vite sa retraite. Je me sens heureux de pouvoir déclarer que dans cette affaire le 44e d'infanterie de sa Majesté se conduisit avec une résolution et une bravoure dignes de soldats anglais, et qu'il prouva glorieusement que, guidé par un chef habile, il pouvait encore réhabiliter sa réputation ternie.

Le capitaine Skinner alla conférer de nouveau avec Mahomed Akber, qui exigea que le major Pottinger et les capitaines Lawrence et Mackenzie se rendissent à l'instant auprès de lui ; ces officiers l'allèrent trouver, et les hostilités furent encore suspendues. Le sirdar promit d'envoyer en avant quelques hommes influents afin de faire retirer du défilé les nombreux Ghildjis qui s'y étaient portés et y attendaient notre approche. La masse vivante des hommes et des animaux fut encore une fois mise en mouvement. A l'entrée du défilé, on essaya de séparer les troupes valides des non-combattants, ce qui ne réussit qu'en partie et occasionna un très grand retard. Il est difficile de concevoir avec quelle rapidité ces deux nuits passées à la gelée avaient désorganisé l'armée. Le froid avait glacé les mains et les pieds des hommes les plus robustes, au point de leur ôter toute espèce d'énergie et de les rendre impropres au service. Les cavaliers eux-mêmes, qui avaient moins souffert que les autres, étaient obligés de se faire hisser sur leurs chevaux. Il ne restait réellement que quelques centaines d'hommes en état de combattre.

L'idée de franchir l'étroit défilé que nous avions devant nous et cela, à la face de toute une population armée et avide de carnage, embarrassés comme nous l'étions par une multitude immense et désordonnée, était bien faite pour nous saisir d'effroi. Le spectacle qu'offrait alors cette mer ondoyante d'êtres animés qui allaient être, dans quelques heures, transformés sur ce chemin en une ligne prolongée de cadavres, dont les ossements serviraient plus tard à guider le voyageur; ce spectacle, dis-je, ne s'effacera jamais de la mémoire de ceux qui en ont été les tristes témoins. Nous avions été tant de fois trompés par les promesses des Afghans, que nous ne croyions plus guère à la sincérité de la trêve ; aussi était-ce avec un sentiment de crainte indéfinissable que nous nous engagions dans ce redoutable passage. La longueur du défilé est d'environ cinq milles ; il est bordé des deux côtés par une suite de rochers à pic, entre lesquels se glissent rarement, surtout en hiver, quelques rayons de soleil ; au fond de la gorge bouillonne un torrent échappé des montagnes : la rigueur du froid, bien qu'excessive, n'avait pu captiver ses flots tumultueux, mais ses bords étaient couverts de glaçons épais et de monceaux de neige, qui en rendaient l'accès bien difficile à des animaux exténués de fatigue. Nous eûmes à traverser ce torrent vingt huit fois. Comme nous poussions en avant vers un point où le défilé se rétrécissait graduellement, nous aperçûmes un grand nombre de Ghildjis qui se hâtaient de couronner la hauteur. Un feu nourri fut aussitôt ouvert sur notre avant-garde, où se trouvaient plusieurs dames : voyant qu'un mouvement rapide était leur unique chance de salut, elles mirent soudain leurs chevaux au galop, dépassèrent toute la colonne, et, affrontant les balles qui sifflaient par centaines à leurs oreilles, elles ne s'arrêtèrent qu'après avoir atteint le bout du défilé. Par une bonté de la Providence, toutes échappèrent au danger, à l'exception de lady Sale, qui fut légèrement blessée au bras par une balle morte. Je dois dire cependant que plusieurs des chefs adhérant à la cause de Mahomed Akber, précédant l'avant-garde, s'étaient courageusement lancés en avant pour tâcher de faire suspendre le feu; mais rien ne pouvait retenir les Ghildjis acharnés sur leur proie. Bientôt la foule fut au milieu du feu, et ce ne fut plus qu'un carnage épouvantable. La panique, en un instant, devint universelle; des milliers d'infortunés prirent la fuite, se pressant vers le front de la colonne, abandonnant bagages, munitions, femmes, enfants même, ne songeant plus qu'à sauver leur vie.

L'arrière-garde, composée du 44e de sa majesté et du 54e indigène, souffrit considérablement; les soldats, voyant à la fin que tout retard était une mort certaine, suivirent l'exemple général, et firent de leur mieux pour gagner la tête du convoi. Un autre canon de l'artillerie à cheval fut abandonné et tous ses canonniers mis en pièces. La fille aînée du capitaine Anderson et le plus jeune fils du capitaine Boyd tombèrent aux mains des Afghans. On évalue à 3,000 le nombre des personnes qui périrent dans ce défilé : on compte parmi ces victimes le capitaine Paton, assistant au quartier-maître général, et le lieutenant Saint-Georges du 37e indigène; le major Griffiths du 37e indigène, le major Scott du 44e de sa majesté le capitaine Bott du 5e de cavalerie, le capitaine Troup, major de brigade de l'armée du shah, le docteur Cardew et le lieutenant Sturt, ingénieur, y furent blessés. Ce dernier, jeune officier du plus grand mérite, dont la blessure était mortelle, ne fut frappé qu'à l'extrémité du défilé. Il eût été mis en pièces par les Ghazees, qui, poussant l'arrière-garde, en faisaient un affreux carnage, sans le généreux dévouement du lieutenant Mein du 13e régiment d'infanterie légère de sa Majesté. Ce noble jeune homme revint sur ses pas pour le secourir, et, au risque imminent d'être tué, resta près de Sturt pendant plusieurs minutes, conjurant, mais en vain, tous ceux qui passaient de lui prêter secours. Aidé enfin par le sergent Deane des sapeurs, il parvint à traîner Sturt sur une^couverture jusqu'à la sortie du défilé ; une fois là, il réussit à le placer sur un poney et à le conduire en sûreté au lieu du campement où, le malheureux officier languit jusqu'au matin : ce fut le seul homme de toute l'armée qui reçut une sépulture chrétienne. Le lieutenant Mein souffrait lui-même, à ce moment, d'une grave blessure qu'il avait reçue au mois d'octobre dernier ; son héroïque oubli de lui-même et son dévouement à son ami, à l'heure du danger, méritent une place dans les annales de la valeur et de la générosité anglaise.

Campement de l'armée anglaise près de Kaboul (1839-1842)

Quand l'armée eut atteint Khoord-Caboul, la neige avait commencé à tomber, et depuis elle avait à peine cessé. On n'avait pu sauver que quatre tentes, qui avaient été réservées aux dames et aux enfants, ainsi qu'aux malades. Une foule de malheureux blessés, privés de tout abri, errèrent donc pendant la nuit dans le camp, et moururent pour la plupart faute de secours; on n'entendit de tous côtés que des gémissements, des plaintes et des cris de détresse. Nous avions gagné un pays plus froid encore que celui que nous laissions derrière nous, et nous étions sans tentes, sans feu, sans nourriture : personne n'avait d'autre lit que la neige; quantité d'infortunés avant le jour y trouvèrent leur linceul. On doit s'étonner même que quelques-uns aient pu survivre à cette effroyable nuit. »

Sir Vincent Eyre, Retraite et destruction de l'armée anglaise dans l'Afghanistan en janvier 1842. Journal du lieutenant V. Eyre de l’artillerie du Bengale, sous-commissaire d’ordonnance à Caboul, suivi de : notes familières écrites pendant sa captivité chez les afghans (traduit de l’anglais par Paul Jessé), Paris, Corréard, 1844.

jeudi 11 février 2010

L'augmentation de la taille moyenne des individus d'après la statistique militaire

1° Le minimum de la taille du soldat a été fixé ainsi qu'il suit à diverses époques et chez divers peuples :

Soldat romain, d'après une loi de Valentinien : 1 m 665
Soldat français, d'après une ordonnance de Louis XIV, du 26 janvier 1701 : 1 m 624
Soldat français,
— de 1799 à 1803 : 1 m 598
— de 1804 : 1 m 544
— d'après la loi du 40 mars 1818 : 1 m 576
— d'après la loi du décembre 1830 : 1 m 540
— d'après la loi du 11 mars 1832 : 1 m 560

Soldat belge : 1 m 570
Soldat prussien : 1 m 624
Soldat anglais : 1 m 620
Soldat cipaye : 1 m 650
Soldat sarde : 1 m 541

2° Le nombre des exemptions pour défaut de taille, en France, a diminué d'une manière notable depuis trente ans ; ce nombre, qui était de 929 sur 10 000 jeunes gens examinés dans la classe de 1831, n'était plus que de 600 dans la classe de 1860 ; en d'autres termes, 100.000 jeunes gens examinés ont donné en 1860 une augmentation rie trois mille deux cents quatre-vingt-dix hommes ayant au moins 1 m 560.

3° La taille est restée stationnaire dans quatre départements, savoir : Aisne, Maine-et-Loire, Gard et Creuse; elle a diminué dans dix-neuf départements et augmenté dans soixante-trois.

4° La proportion des jeunes gens ayant une taille supérieure à 1 m 732 (taille de cuirassier) est au-dessous de 5 pour 100 dans dix-huit de nos départements; elle s'élève à plus de 10 pour 100 dans vingt autres départements ; elle varie de 5 à 10 pour 100 dans quarante-huit.

5° Le minimum de ces hautes tailles correspond à la Haute-Vienne, représenté par 306; le maximum correspond au Doubs, qui est représenté par 1560 sur 10 000 recrues.

6° La taille d'une population n'est nullement, comme on l'a répété, l'expression du bien-être et de la misère, mais, «vaut tout, celle de la race; en d'autres termes, la taille est affaire d'hérédité.

7° Le nombre des jeunes gens d'une taille supérieure à 1 m 732 qui n'est que de 444 sur 10 000 recrues dans les départements de la Bretagne, s'élève à 904, c'est-à-dire à plus du double, dans les départements voisins de la Normandie.

8° II est permis d'attribuer l'accroissement de la taille en Fiance à ce que, sous l'influence de la cessation des grandes guerres de la république et du premier empire, les hommes de haute taille ont pu prendre une part plus active à la procréation des enfants, part dont ils se trouvaient antérieurement plus ou moins exclus, par suite du prélèvement par la conscription et de l'éloignement du sol français, de la presque totalité des hommes reconnus aptes au service.

9° Celte interprétation de la cause de l'accroissement de la taille en France s'accorde d'ailleurs avec ce fait, que la proportion des exemptions pour défaut de taille pour les individus nés de 1811 à 1816 (classes de 1831 à 1836) a constamment excédé 800, et s'est même élevée au chiffre énorme de 929 sur 10 000 examinés pour les naissances de 1811 (classe de 1831); tandis que, dès 1817, un au et demi après la cessation de la guerre, la proportion des exemptions a été constamment au-dessous de 800, et qu'elle s'est même abaissée ii 600 et au-dessous pour lus deux dernières classes sur lesquelles nous possédons des renseignements officiels.

10° Une taille supérieure à 1 m 895 ne s'est rencontrée que dans dix-huit de nos départements, une taille supérieure à 1 m 922 que dans cinq.

11° Parmi les recrues de l'armée anglaise, une taille supérieure à 1 m 720 a été constatée : chez les Irlandais, 1707 fois sur 10000 recrues; chez les Anglais, 1903; chez les Écossais, 2317.

12° En ce qui regarde le poids, 157 hommes sur 10 000 recrues de l'armée anglaise ont présenté un poids inférieur à 65 kilogrammes ; les sept dixièmes des recrues pesaient de 54 à 63 kilogrammes ; 55 hommes seulement sur 10.000 recrues avaient un poids supérieur à 77 kilogrammes.

13° Le poids moyen du soldat a été trouvé, dans un régiment de cipayes de Madras, de 50 kil. 397; dans un régiment de cipayes du Bengale, de 58 kil. 438 ; dans le régiment français des chasseurs à cheval de la garde, de 61 kil. 500.

14° Les années 1858 à 1860, comparées à 1831, ont donné l'énorme augmentation de CINQ MILLE DEUX CENT TRENTE jeunes gens aptes au service, sur 100 000 examinés.

15° La proportion des exemptions pour défaut de taille varie ainsi qu'il suit dans sept États de l'Europe :

16° Dans ces mêmes États, l'aptitude militaire suit la marche décroissante ci-après :


Extrait de : "Histoire médicale du recrutement des armées" par M. Boudin, in Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XIX, J.-B. Baillière & Fils, janvier 1863.