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jeudi 27 janvier 2011

"L’argent a conspiré contre la république et l'a condamnée à la misère" (Ch. Delescluze, 1848)

Dessin paru dans La Revue comique, décembr 1848.

« Hurrah ! Hurrah ! la bourse est à la hausse ! Réjouissez-vous, loups-cerviers de la banque, chevaliers de la coulisse, héros du lansquenet, gentilshommes de cour d’assises ! Pendant dix mois, vous avez fait maigre chère, vos dents se sont allongées, mais aussi, comme vous allez vous en donner à cœur joie, comme la curée va vous paraître succulente ! La bourse est à la hausse ! Hurrah ! Hurrah !

Et toi, peuple crédule, profiteras-tu de la leçon ? On te l’a dit, quand la bourse est en hausse, c’est que l’honneur et la dignité du pays sont en baisse. Le lendemain de Waterloo, alors que trente mille cadavres français gisaient dans les plaines de Belgique, le cinq pour cent reprenait faveur, et tu dois comprendre maintenant combien tu t’es trompé en donnant tes voix à M. Bonaparte, devenu le patron de l’agiotage, dès le premier jour de son triomphe !

Après tout, ton merveilleux instinct t’a peut-être bien servi ; tu voulais tu venger et tu tiens ta vengeance. Grâce à toi, nous voici pour jamais délivrés de cette coterie aussi féroce qu’égoïste, qui depuis longtemps étouffait la république. Reste à savoir maintenant si en élevant sur le pavois le neveu de l’empereur, tu n’as pas voulu montrer le néant de toutes ces prétentions héréditaires qui menaçaient la république.

Mais sache-le, pour mener à bonne fin cette dangereuse expérience, il faut une vigilance de tous les instants, une logique impitoyable. Il ne faut pas faiblir ni permettre de porter atteinte à ta volonté souveraine.

La république t’avait promis l’égalité, le droit au travail ; livrée dès son début aux perfides conseils de la réaction, elle ne t’a donné qu’un peu plus de misère qu’auparavant, en y ajoutant, par forme de compensation, force de coups de canon et de fusil. Il dépend toujours de toi, malgré l’élection de M. Bonaparte, que la république acquitte les dettes du gouvernement provisoire. Pour cela, tu n’as qu’à vouloir.

Parmi les concurrents qui se sont disputé tes suffrages, tu as pris celui dont les offres étaient les plus magnifiques, et qui pouvaient plus sûrement te débarrasser de M. Cavaignac. Confiant comme toujours, tu as donné ton vote sans exiger des arrhes. Puisses-tu ne pas éprouver une nouvelle déception ! Tu ne veux plus des contributions indirectes ni des octrois, tu veux avoir le droit de vivre en travaillant, tu veux que tes fils ne soient plus les seuls à payer l’impôt du sang, tu te lasses de voir tes filles servir à la débauche des oisifs. Tu sais qu’il n’y a de richesse que dans le travail, et tu veux ta place au banquet de l’égalité. On t’a promis tout cela, et ceux qui venaient mendier tes voix pour leur préféré, t’eussent promis bien davantage…

Aujourd’hui, ils se frottent les mains et croient t’avoir trompé. Montre-leur que tu as pris au sérieux les engagements qu’ils ont contractés envers toi. C’est par ton labeur que les moissons croissent dans nos plaines fertiles, que les vendanges dorent nos coteaux ; ce sont tes robustes bras qui tirent des profondeurs de la terre les richesses que la nature y a placées en dépôt ; tout ce qui sert à assurer et à embellir l’existence, c’est à toi qu’on le doit, et cependant du meurs de froid et de faim auprès des produits gagnés par tes sueurs ; tu n’as pas de vêtements, et les étoffes que tu as tissées s’entassent dans les magasins. Tu n’as pas un asile pour reposer ton corps fatigué, et c’est toi qui élèves ces édifices qui font l’orgueil de nos cités. Il est temps que la répartition du travail et des produits devienne équitable. C’est ta volonté, c’est ton droit, c’est ton devoir.

Et nous qui n’avons qu’un désir, celui de transformer en frères tous les enfants de la grande famille française, nous te conjurons de ne pas abandonner ton œuvre. Ne te laisse pas leurrer par des promesses vaines. Tu es encore souverain, tu peux commander.

Les joies sinistres de la haute banque montrent assez que les exploiteurs de la veille n’ont pas renoncé à leur coupable industrie. Il faut que la puissance de l’argent s’incline et disparaisse devant la souveraineté du travail. Jusqu’à ce jour, l’argent a régné sur le monde ; l’argent a conspiré contre la république et l’a condamnée à la misère pour te punir de ta victoire de février. Montre à ces marchands de pièces de cent sous que tu peux mieux se passer de leurs services si chèrement payés, qu’ils ne peuvent se passer de ton travail. Des hommes profondément dévoués à ta cause, non pas de ces empiriques qui te bercent de belles paroles pour se faire litière de tes douleurs, mais pénétrés du besoin d’accommoder la science et le droit aux nécessités du jour, vont te mettre à même de ne plus recourir au patronage usuraire des vendeurs d’argent. Ecoute leurs leçons, apprends d’eux que les lois de la solidarité humaine ne sont pas un mensonge, demande à l’association et à l’échange volontaires le moyen de satisfaire tes besoins et la consécration de ta liberté. Cela fait, tu deviendras ce que tu dois être, une créature de Dieu.

Cependant, n’oublie pas que la république est la forme essentielle de l’égalité humaine, et si jamais une main se levait pour toucher à l’arche sainte de la révolution, rappelle-toi qu’il ne te faut que trois jours pour combattre et pour vaincre le despotisme sous quelque forme qu’il se présente.

Et maintenant, loups-cerviers de la banque, chevaliers de la coulisse, héros du lansquenet, gentilshommes de cour d’assises, hâtez-vous de jouir des bienfaits de la hausse ; votre règne ne sera pas de longue durée. L’égalité s’avance et bientôt vous serez forcés de compter avec le travail.
Ch. Delescluze, rédacteur. »

La révolution démocratique et sociale, 1ère année, n° 39, vendredi 15 décembre 1848.

vendredi 21 janvier 2011

"Notre goût est-il incompatible avec le goût chinois ?" (N. Rondot, 1847)

Marchand chinois photographié avec sa femme
à la fin du XIXe siècle en Birmanie. Coll. British Library.

« L'industrie variée de la ville de Reims, productrice d'étoffes légères, avantageuses de prix et de qualité, avait paru devoir être l'une des favorisées, dans le cas où des débouchés s'ouvriraient à nos importations dans l'extrême Orient. Les faits que nous avons constatés ont confirmé ces prévisions, et les observations que nous avons consignées prouveront la possibilité de placer avec plus ou moins de succès les articles de cette fabrique en Chine et dans les colonies espagnoles, anglaises et hollandaises de l'Archipel indien.

L'une des premières conditions de réussite des articles destinés à l'exportation, c'est d'être exécutés dans les manufactures spéciales par des fabricants habitués à produire des étoffes similaires et dont l'expérience est une garantie de succès. Il arrive trop souvent, ou que l'on achète, sans souci des exigences de la consommation étrangère, des tissus établis suivant les goûts et les nécessités de la toilette française, ou que l'on ne se préoccupe nullement des habitudes de travail des ateliers auxquels on confie l'exécution des assortiments. Dans le premier cas, qui est le plus fréquent, on jette sur les marchés des Indes et des Amériques des marchandises qui ne sauraient y convenir, et qui y sont inévitablement rebutées et sacrifiées. Dans le second cas, on arrive à livrer des produits à peu près conformes aux types proposés, mais dont la laine, le montage, le tissage et presque toujours les apprêts laissent à désirer ; de là une cause non moins réelle de dépréciation. Nous avons constaté, dans les colonies françaises, hollandaises et espagnoles des mers de l'Inde et de la Chine, ces regrettables erreurs ; nous ne saurions donc trop conseiller à nos négociants, à ceux qui veulent loyalement remplir les ordres de leurs correspondants ou préparer des expéditions, de s'adresser aux foyers spéciaux des différents genres de lainages, et de ne pas provoquer par leurs commandes des déplacements ou des changements de fabrication. […]

Sans doute la toilette chinoise ne subit pas comme la nôtre la fantaisie de la mode ; la génération actuelle s'habille à peu près comme celle qui l'a précédée il y a dix siècles, et les traditions nationales, les lois somptuaires, les prescriptions des livres des rites, imposent à toutes les classes la rigoureuse observance des coupes, des couleurs et des ornements des vêtements. On exagère cependant la fixité des habitudes en matière de toilette ; les formes, et non point les étoffes, sont déterminées et consacrées par l'usage ; celles-là sont immuables, mais celles-ci peuvent être changées et varient en effet. […]

Si la Chine devait rester longtemps encore aussi immuable qu'elle l'a été pendant tant de siècles, il faudrait renoncer à nos espérances ; mais elle a déjà effectué dans ces dernières années quelques modifications dans ses coutumes. Ses affaires avec la Compagnie des Indes l'ont amenée à l'usage de nos étoffes de laine, et un contact continuel avec les étrangers l'habitue à nos produits et tend à les lui faire adopter. Suivant des négociants expérimentés de Canton, la flanelle est destinée à entrer, dans un temps plus ou moins éloigné, dans l'habillement des Chinois du littoral du Sud et du Sud-Est, et sa consommation serait déjà assez importante, si elle n'avait la concurrence de la finette américaine et du molleton de coton japonais. […]

Les Chinois se décideront-ils jamais à adopter dans leurs costumes et dans leurs ameublements les étoffes variées désignées en France par le nom un peu ambitieux de nouveautés ? Accepteront-ils nos dessins et nos combinaisons de nuances ? En un mot, notre goût est-il incompatible avec le goût chinois ?

S'il ne s'agissait ici que de satisfaire à un mouvement de curiosité, nous nous abstiendrions de toute recherche ; mais la question que nous posons a un caractère et un but essentiellement pratiques ; elle veut donc une solution, que nous avons essayé de trouver.

Les dessins qui couvrent ou constituent les tissus de Reims peuvent se diviser en quatre classes : 1° les rayures droites, diagonales ou flexueuses, les côtes-lignes, les carreaux à filets simples et les damiers ; 2° les dispositions quadrillées et écossaises variées à l'infini; 3° les mouchetés, les treillis lins et légers, les semis de fleurettes, de pois et de croisettes, etc. ; 4° enfin, les ramages, les fleurs, les lianes et tous les sujets à fond couvert.

De ces genres, celui dont l'adoption a été la plus générale chez nous est sans contredit l'écossais ; il semble que l'on ait épuisé, pour obtenir des effets nouveaux, toutes les combinaisons possibles de ligues, de rayures et de carreaux, et on les a diversifiés par des ombrés, des diversions de tissu, des jaspures et des oppositions de couleurs souvent originales. Que ce travail fût appliqué à des coatings, à des mérinos ou à des mousselines, peu importait aux Chinois ; ils le regardaient à peine, et plus d'une fois des marchands de Canton offrirent pour certaines tartanelles un prix avantageux, à la condition qu'elles ne seraient pas couvertes de quadrillés écossais. La vente de tout article façonné de la sorte est réellement impossible. […] Quelques Chinois éclairés, qui se rendent familiers les usages et les goûts européens, ont pensé à adopter pour les ameublements celles des dispositions qui leur plaisaient le plus. Ils avaient choisi, parmi les échantillons, des écossais qui devaient être affectés à une double destination ; les uns, en tartan léger, auraient recouvert des coussins de sièges ; la répétition de 40 centimètres au carré environ devait être entourée d'une double bande à filet qui eût servi de bordure; les autres, en mérinos ordinaire, étaient pour tentures et fichus de tête ; ces derniers devaient imiter les mouchoirs hong-ki-poun fabriqués dans les environs de Canton.

Les rayures et les damiers n'ont pas eu plus de succès que les écossais, et, à Canton comme à Chang-Hai, on a manifesté pour eux une antipathie singulière. On les a partout rejetés ; il a suffi de la présence d'une côte-ligne dans une disposition pour amener la dépréciation d'articles d'ailleurs excellents. Cette répulsion a d'autant plus lieu d'étonner que les Chinois fabriquent eux-mêmes des étoffes en coton à carreaux grands et petits et à mille raies quadrillées. Ils n'aiment pas non plus les fonds unis mouchetés, résiliés de linéoles, finement zébrés, guillochés ou semés de pois, de fleurettes, etc. Ce qu'ils recherchent, ce sont les ramages, les enlacements de feuilles et de fleurs, les dessins qui se rapprochent de ces arabesques particulières à la Chine et qu'il serait plus juste d'appeler des chinesques. […]

Nous avons déjà établi qu'en Chine les formes seules des vêtements sont strictement maintenues ; elles sont, en effet, imposées par la loi civile, motivées et consacrées par les souvenirs historiques. La nature des étoffes a varié, les couleurs traditionnelles ont été altérées ; enfin, à l'exception des insignes et des sujets symboliques, les dessins et les ornements ont été modifiés. Le goût n'est donc pas immuable en Chine, chaque jour il y devient moins exclusif ; les ramages des mousselines lancées de Saint-Quentin, les bouquets des indiennes perses d'Alsace, les arabesques et les fleurs des damas et des vénitiennes de Rouen et de Roubaix ont obtenu les éloges des Chinois. On sait que les négociants américains, habiles à profiter du bas prix de la main-d'œuvre et de la soie en Chine, y font exécuter, d'après les dessins de Lyon et de Paris, les soieries destinées à la vente de l'Amérique du Sud et des Etats-Unis. Nous avons constaté que la plupart de ces dessins ont été adoptés par les fabricants chinois et sont aujourd'hui tout à fait naturalisés. […]

Reims ne produit pour hommes, en étoffes de fantaisie, que des tartans pour habillements du matin ou doublures de manteaux, diverses armures légèrement drapées pour pantalons, des circassiennes et des mérinos doubles pour vêtements d'été, des duvets, des cachemires et des salins pour gilets, des napolitaines imprimées et des mérinos écossais pour cravates d'hiver, etc. Pas un seul de ces articles ne peut s'appliquer au costume des Chinois.

Ce costume se compose de quatre pièces principales : le , espèce de chéong-cham, est une longue robe flottante qui se boutonne sur le côté, descend presque jusque sur le coude-pied, et dont les deux pans de devant et de derrière sont distingués par deux fentes fermées par de petits boutons ronds en cuivre estampé. Les manches sont amples et longues, mais les parements se retroussent et le pli formé par leur rabattement est maintenu par un bouton. Le collet, ordinairement rapporté, est en drap lin ou en soierie bleu-ciel. Le est le vêtement que portent les marchands dans leurs boutiques, les négociants dans leurs hongs et les dignitaires dans leurs appartements ; c'est la tenue habituelle, le costume de travail et d'intérieur. […] Le ma-koua est un surtout, une sorte de pèlerine à manches amples, qui se boutonne par devant et descend jusqu'à la ceinture. […] Le taï-koua est aussi un surtout, une pelisse, presque un paletot ; il descend jusqu'aux genoux, a de larges manches terminées en forme de sabot de cheval, et relevées, quand on est dans l'intérieur, pour ne pas gêner les mouvements des mains. Cet habillement est porté ordinairement par les dignitaires ; les négociants et les bourgeois ne s'en révèlent que les jours de fête et de cérémonie. […]

Telles sont les quatre pièces principales du costume chinois : la première est de couleur grise ou bleue (bleu clair et gentiane); la deuxième, bleu mazarin ou fleur de pensée, et la troisième, le taï-koua, est bleu foncé pourpré, pensée ou grenat riche. Les doublures sont de préférence en satin ou en damas bleu ciel. Les nuances des culottes sont variées à l'infini. Comme cette partie du vêtement n'est souvent pas visible, les Chinois en choisissent la couleur suivant leur fantaisie ; il y en a en vert-pomme, en rosé, en mordoré, en bleu ciel, en jaune paille, en solitaire, et beaucoup en vert-doré.

Ces détails prouvent l'impossibilité d'appliquer au costume des Chinois des classes supérieures et moyennes les articles de nouveauté de Reims : quant aux gens du peuple, coolies, artisans, bateliers, tisserands, trop pauvres pour acheter des lainages, ils ne consomment que des (issus de coton ; et au fur et à mesure que la brise fraîchit, que le froid devient plus rigoureux, ils se contentent de multiplier sur eux le nombre de casaques de cotonnade bleue, blanche ou brune, ou d'en endosser une ou deux ouatées de coton bombax. […]

Le costume des femmes du Céleste Empire diffère en tous points, nous l'avons dit plus haut, de celui des Européennes. Les vêtements sont montants et fermés, et les surtouts de soie, légers l'été, ouatés l'hiver, remplacent avec avantage les fichus et les châles ; l'usage de ceux-ci est inconnu et il ne faut pas espérer en donner le goût aux Chinoises. Quant aux cravates, les dames de distinction portent au cou, nouée négligemment et pendante jusqu'aux genoux, une longue et large bande roulée en soierie souple et légère, ordinairement fond blanc avec des lignes ponceau quadrillées, et garnie aux deux extrémités de bordures brochées. On pourrait leur présenter en lainage des dispositions semblables qui plairaient également. Les châles de Reims, pour la plupart, ne conviennent pas pour la Chine, au moins en vue de l'usage auquel ils sont ordinairement consacrés. »

Natalis Rondot*, « Rapport à la Chambre de commerce de Reims »,
Etude pratique des tissus de laine convenables pour la Chine, le Japon,
la Cochinchine et l’archipel indien, Paris, Chez Guillaumin & Cie, 1847.

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* Natalis Rondot (1821-1902) :  économiste, industriel du textile, il est attaché en mission extraordinaire à l'ambassade française en Chine, afin de négocier des traités de commerce en Asie extrême-orientale.

"La France est la seule puissance... qui n'ait aucune possession dans l'extrême Orient" (P. Douhaire, 1857)


John Arrowsmith, The London Atlas of Universal Geography, London, 1842, David Rumsey Historical Map Collection.










« Au moment où l'extrême Asie, impuissante à maintenir son isolement séculaire, a cessé d'être impénétrable, où la Chine voit sa politique ébranlée au dedans par l'insurrection, menacée au dehors par une expédition a laquelle nous prenons part, le souverain de l'empire annamite dont la dynastie doit à la France son trône se déclare l'ennemi de l'Europe et du nom français, affiche son mépris pour nous, repousse nos navires, verse à grands flots le sang de nos missionnaires, et vient de nous jeter pour défi la tête d'un évêque.

Depuis soixante-dix ans ce pays répond à nos bienfaits par des outrages ou par des crimes. Notre longanimité sert d'encouragement à une insolence, tour à tour hypocrite ou sanguinaire, que la force seule peut réprimer par un châtiment trop différé et trop mérité. "Les Français aboient comme des chiens et fuient comme des chèvres." C'est par cette phrase, devenue proverbiale, que l'ingrate dynastie de Gia Laong caractérise nos bontés et brave nos représailles. […]

En septembre 1856, M. de Montigny, chargé par le gouvernement français de négocier un traité avec l'empire annamite, fit porter à Touranne une lettre par le Catinat, commandé par M. Lelieur de Ville-sur-Arce. Les mandarins de Touranne et ceux d'Hué, la métropole, refusèrent de la recevoir. Ils se portèrent sur le rivage avec mille démonstrations de haine et de mépris. En même temps les batteries de Touranne se garnirent d'artilleurs et se préparèrent à ouvrir leur feu contre les Français. Le commandant Lelieur se contenta de faire débarquer une compagnie d'infanterie qui pénétra dans le fort, encloua soixante pièces, noya la poudre ; les mandarins vinrent alors Caire d'humbles excuses ; ils les ont renouvelées au capitaine Collier, arrivé sur la Capricieuse. Ils ont reconnu l'insolence inouïe de leurs actes et ont humblement demandé pardon au grand empereur des Français. La lettre, précédemment refusée, fut acceptée avec respect et transportée pompeusement à la capitale.

Le Moniteur de la Flotte, en rendant compte de ces faits, ajoutait ces mots : “nos relations avec les Cochinchinois sont maintenant des meilleures, et notre influence ici n'a plus rien à désirer. Nos pauvres missionnaires en profiteront, car on n'osera plus les maltraiter si facilement à l'avenir.”

Mais, selon le proverbe oriental, les mandarins n'ont fait que baiser ta main qu'ils ne pouvaient couper. Leur humiliation accrut leur fureur. A peine les pavillons français s'étaient-ils éloignés, que, comme dans des occasions précédentes, la réaction s'opéra violente. Enfin, à cette heure dernière, la nouvelle du martyre d'un évoque dominicain, monseigneur Diaz, vicaire apostolique du Tonkin central, décapité le 20 juillet dernier, à Nan-Ting, vient, en quelque sorte, sommer l'Europe de mettre un terme a cette longue série d'attentats commis contre tout ce qui vient d'elle.

La France surtout est mise en demeure d'agir. Ses missionnaires, massacrés par centaines, son pavillon plusieurs fois insulté, les répressions restées sans effets, comme de vaines démonstrations ; les commerçants vexés ou chassés ; toutes les promesses violées par des redoublements de persécution dont six cent mille chrétiens sont victimes; un traité solennel déchiré : voilà les remerciements de la dynastie annamite envers la nation qui la replaçait sur son trône par la main d'un évêque, en 1787. Tels sont les droits, tels sont les griefs de la France. Son devoir parle assez haut. L'heure est venue d'intervenir. Mais dans quelle mesure, par quels moyens?

Disons-le tout d'abord sans hésiter. Si les faits que nous avons exposés contiennent une leçon, c'est qu'une demi-mesure, une promenade militaire, un bombardement, une occupation incomplète, resteront absolument sans effet, ou plutôt auront pour effet certain d'amener, après de menteuses promesses, un redoublement de persécution. Ou bien ne faisons rien, laissons un des derniers peuples du monde tromper, insulter, frapper la France; ou bien, ayons la résolution, comme nous en avons la force et le courage, d'accomplir une conquête. Notre honneur ne parlerait pas, que notre intérêt politique nous commanderait impérieusement cette conduite.[…]

La France est la seule puissance maritime importante qui n'ait aucune possession dans l'extrême Orient. Les Russes ont au nord le Kamchatka et toute la côte de la Sibérie qui borde la mer d’Okhotsk. Ils viennent de reprendre une partie de la Mandchourie et de s'emparer de tout le cours de l'Amour. Ce fleuve immense, dont les eaux descendent de l'Altaï, dont le cours est de plus de huit cents lieues, et qui peut être remonté à une grande distance par les navires du plus fort tonnage, met en communication toute la Sibérie avec la mer de Tartarie. La politique russe convoitait depuis longtemps ce débouché précieux pour son commerce. Pierre le Grand s'en était emparé, Catherine avait été obligée d'y renoncer. Au milieu des préoccupations de la guerre de Crimée, le czar n'a pas hésité à s'en ressaisir. Cette facile conquête a porté immédiatement ses fruits ; elle a offert aux frégates russes un abri contre les forces combinées de la France et de l'Angleterre. Cet abri a été si sûr, que, malgré leur supériorité, les marines alliées ont dû renoncer a toute tentative d'attaque. Ceux-là seuls qui ont visité la partie méridionale de la Sibérie et chez lesquels se sont dissipées les idées fausses que nous nous en faisons peuvent juger de l'avenir de cet établissement.

Aux Philippines nous trouvons les Espagnols. Du jour où un peu de calme se rétablira dans la mère-patrie la marine espagnole reprendra le rang qu'elle doit occuper, et des flottes entières peuvent s'abriter dans l'immense rade de Manille et commander les mers de Chine.

Les Hollandais, avec leur persévérance inflexible, ont fait de Java la plus belle des colonies du monde. Leur marine militaire, nombreuse et bien armée, fait la police de toute la Malaisie. Ils dominent surtout un immense archipel; et les derniers journaux nous apprennent qu'ils vont ajoutera ces possessions la Nouvelle-Guinée, terre à elle seule plus grande que les Iles Britanniques.

Faut-il parler de l'Angleterre ? Tout le monde sait assez ce qu'est sa marche envahissante. Les routes de l'Inde et de la Chine lui appartiennent. Une insurrection peut bien avoir éclaté dans une partie de son immense empire; mais qui connaît l'énergie persévérante du peuple anglais ne peut douter qu'elle ne soit bientôt comprimée. Nous voyons chaque jour la Grande-Bretagne accroître ses possessions. […] Pour les Américains, la colonisation de la Californie et de l'Orégon, la possession morale des îles Sandwich, augmentent chaque jour leurs intérêts dans les affaires de l'extrême Orient. Ils ont résolu de se faire ouvrir les portes du Japon et viennent de conclure un traité avec cet empire.

Les Portugais eux-mêmes, malgré leur décadence complète, possèdent encore Macao, et nous, qui nous prétendons la première puissance maritime après l'Angleterre, et qui même supportons cette infériorité avec quelque peine, nous n'avons rien, absolument rien.

Nous entretenons une station dans ces mers. C'est sur elle que s'appuie notre influence. Mais que la guerre maritime éclate demain, que deviendraient les navires qui en font partie ? où peuvent-ils s'abriter, se ravitailler, trouver des vivres et des munitions ? Nulle part, et leur position devient précaire.

Depuis la transformation de notre marine, un établissement de ce genre devient plus indispensable encore. Il est peu de navires de guerre qui ne soient pourvus aujourd'hui de moteurs mécaniques. Dans quelques années, grâce aux mesures prises, il n'y en aura plus un seul. Mais un navire a vapeur ne peut porter avec lui qu'un petit approvisionnement de combustible, et cet approvisionnement est d'autant plus restreint que la machine est plus forte et donne plus de puissance au navire. Le charbon est peut-être maintenant plus nécessaire à la guerre maritime que la poudre. Un navire doit toujours avoir à sa portée un lieu où ses soutes vides puissent être remplies ; sans cela, il n'est plus, au bout de peu de temps, qu'un mauvais bâtiment à voiles, proie facile offerte aux croiseurs mieux approvisionnés de l'ennemi.

Il faut donc renoncer à faire flotter notre pavillon dans ces parages, si nous ne voulons pas y créer d'établissement maritime. Par suite, il faut renoncer aussi à toute influence, a toutes nos anciennes traditions politiques, à la défense de nos nationaux et de notre commerce, abandonner ce noble rôle de protecteur de tous les intérêts religieux, qui est évidemment la mission de notre patrie. […]

L'importance d'un établissement serait peut-être plus grande encore au point de vue commercial. […] … les montagnes [sont] couvertes de forêts superbes. Elles fournissent les bois de rose, de fer, d'ébène, de sapan, le santal, surtout le bois d'aigle et le calambac, qui se vendent en Chine au poids de l'or. "Les trois provinces qui constituent la haute Cochinchine possèdent, au pied de ces montagnes, d'abondantes mines de zinc, de cuivre, en exploitation. C'est de là qu'on tire la quantité considérable de zinc versé dans la circulation sous forme de monnaie. Les mines d'or, d'argent et de cuivre du Phu-yen méritent une mention particulière ; mais les produits qu'on en retire vont grossir le trésor amassé par l'empereur dans les caves de son palais" (Itier, Voyage en Chine, IIIe vol., p. 113).

Il ne faut pas oublier non plus les mines de cuivre blanc et de cuivre rouge qui sont dans les environs de Saigon, dans la province du Quang-nam et dans celle de Quang-diu ou de Hué. Dans des mains plus habiles, ces mines seraient d'un grand revenu.

"Les plaines, souvent inondées à l'époque des pluies, produisent une immense quantité de riz dont on fait double récolte, et ne coûte pas un sou la livre. On y trouve encore du maïs, du millet, plusieurs espèces de lèves et de citrouilles, tous les fruits de l'Inde et de la Chine, une grande quantité de cannes a sucre, des noix d'arec, des feuilles de bétel, du coton, de la soie de bonne qualité et de l'indigo. […] Le thé de la Cochinchine serait excellent si la récolte en était mieux soignée, et la plante nommée dinaxany ou l’indigo vert ferait à elle seule la fortune d'une colonie." (Malte-Brun, Géographie universelle, t. V, p. 380)

Est-il sous les tropiques un pays qui possède à lui seul une plus grande variété de richesses? On a envie, ce me semble, de finir, comme le père Alexandre de Rhodes, un des premiers voyageurs en Cochinchine, qui terminait une énumération semblable en s'écriant : "Et dîtes que ce n'est pas un bon pays !"

N'avons-nous pas intérêt à développer toutes les ressources de ce bon pays, surtout en considérant que, pour presque toutes les denrées que la nature y prodigue, nous sommes en général tributaires de l'étranger.

En 1856, une valeur de 22 millions de francs de riz a été achetée par nous dans l'Inde, et le commerce de celte substance alimentaire a créé l'importance d'Akiab dans le Birman, port qui n'était rien il y a quelques années. Nous achetons à l'Hindoustan pour 19,600,000 francs d'indigo, que la Cochinchine fournirait tout aussi bien et à tout aussi bon compte.

Notre production de soie, même dans les années les plus prospères, n'a jamais suffi aux besoins de notre fabrique. C'est au Levant, à l'Italie et à l'Inde que nous en avons toujours demandé le complément. Mais, dans ces derniers temps, la maladie des vers, l'anéantissement d'une partie des récoltes, nous a forcés a nous adresser a la Chine. Nos navires ont apporté à Marseille les soies grèges chargées à Shang Hai et payées non-seulement en numéraire, mais en argent seulement, parce que les Chinois ne veulent pas de la monnaie d'or. Ces achats considérables figurent au nombre des causes principales assignées à la disparition de l'argent monnayé. Ne serait-il pas de la plus extrême importance d'avoir à notre disposition un pays produisant en grande masse l'élément indispensable de l'une de nos premières industries ?

Ce qui est vrai de la soie l'est peut-être plus encore du coton. Ce sont les Etats-Unis presque exclusivement qui alimentent maintenant notre marché ; mais chacun sent l'intérêt qu'il y a pour nos filatures à ne pas dépendre uniquement de l'Amérique. On espère que plus tard l'Algérie pourra les approvisionner en partie; mais le climat de notre possession d'Afrique est moins favorable au coton que celui des tropiques, et il se passera longtemps avant que la main-d'œuvre y soit à un prix qui permette la concurrence. Les Anglais, pour se délivrer du joug commercial que l'Amérique leur impose, font de grands efforts pour développer la culture du coton dans l'Inde. Que l'insurrection se calme, et ils redoubleront ces efforts. La Cochinchine produit le coton comme l'Hindoustan; qu'elle soit française, et elle nous fournira bien vite une grande partie de ce que réclament les fabriques de Rouen et de Mulhouse. […]

Mais, pour toutes les cultures coloniales, il est une question maintenant qui domine toutes les autres : c'est celle des travailleurs. Qu'on puisse se procurer des bras a bon marché, et il est peu de points de la zone torride où l'on ne soit assuré de réussir. Nous en avons une preuve convaincante dans ce qui se passe à Bourbon et à nos Antilles. […] Le Cochinchinois, plus doux que le Malais, moins apathique que le Tagal, ne demande aussi qu'à travailler. La journée d'un laboureur annamite se paye 25 centimes, celle d'un engagé indien, à Bourbon, représente environ 1 fr. 40. La Cochinchine proprement dite et le Cambodge cochinchinois sont moins peuplés que le Tonkin, qui renferme quinze millions d'habitants, et dont les gros villages de deux à trois mille âmes se touchent.

Les bras ne feront donc jamais défaut ; mais, en fût il ainsi, l'empire d'Annam fût-il complètement inhabité, il trouverait toutes les ressources nécessaires à son développement dans le voisinage de la Chine, où la population surabonde, où l'infanticide est journalier, où souvent des milliers d’hommes meurent de faim, faute de travail. On sait avec quelle facilité les Chinois émigrent. Les Espagnols de Cuba trouvent avantage à les faire venir à grands frais pour leurs plantations. En Cochinchine, plus du tiers de ces frais serait évité, on n'aurait pas de transport à payer. Les Chinois viendraient sur leurs propres jonques, comme ils y viennent déjà, comme ils vont à Manille, Singapour et Batavia. Ils travailleraient à la tâche, comme ils en ont l'habitude et le goût; ils feraient comme à Singapour, fondé seulement en 1819, et à Penang où, en quelques années, ils ont fait disparaître la plus grande partie des forêts vierges, et créé par leur travail la richesse de ces deux iles aujourd'hui si florissantes. […]

Ajoutons qu[e la Cochinchine] a par sa position de nombreux débouchés autres que le marché français, car tous ces pays qui bordent l'océan Pacifique commencent ii s'ouvrir à la civilisation et ont de nouveaux besoins qui doivent être satisfaits. Le Céleste Empire, en ce moment, consomme la plus grande partie du sucre cochinchinois. Cette production est peu de chose actuellement ; mais qu'elle se développe, et la Chine, qui ne peut rester éternellement fermée, en prendra davantage encore. Il est à croire que la Sibérie, par l'Amour, la Californie et l'Oregon qui se peuplent avec tant de promptitude ; le Chili, seul Etat prospère de ce côté de l'Amérique du Sud, achèteront aisément ce qu'elle pourrait fournir. L'émigration anglaise, si activement conduite, transforme rapidement l'Australie, la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande. L'île Maurice, qui produit maintenant immensément plus qu'elle ne le faisait autrefois, n'envoie plus en Europe qu'une petite partie de ses produits : elle expédie principalement dans ces nouvelles colonies. La Cochinchine est pour cela au moins aussi bien placée. Elle a, ce qui passe en première ligne dans toute cette question industrielle ou commerciale, des consommateurs assurés pour ses produits. »

P. Douhaire, « Les droits et les devoirs de la France en Cochinchine »,
Le Correspondant, t. 42, Paris, Charles Douniol, 1857.

mercredi 19 janvier 2011

"Un bataillon qui aplanit un escarpement est plus utile à son pays que celui qui défait un corps ennemi" (J.-B. Say, 1829)


"Ah ! quel plaisir d'être soldat !", lithographie de Philippon, éditée chez Aubert, 2e moitié des années 1820. Coll. Brown Univ.


« Les grandes armées permanentes qu'entretiennent les puissances de l'Europe […] pèsent d'un poids énorme sur des populations industrieuses qui travaillent avec une infatigable activité pour les entretenir.

Les diplomates ont coutume de regarder une acquisition de territoire comme une indemnité des maux et des dépenses de la guerre. Mais quand des succès militaires ont entraîné la réunion d'une province, je dirai même d'un état, au territoire de la France, je demande quel avantage il en est résulté pour le département de l'Aveyron, de la Dordogne, et de cinquante autres ? Je demande quel dédommagement ils ont recueilli des conscrits qu'on leur a enlevés, des millions qu'ils paient aux créanciers du gouvernement ? Ils ont eu un plus grand débouché de leurs produits, dit-on; mais il n'y a aucun des produits de ces départements qui convienne à la province conquise, à la Belgique, par exemple ; une distance trop grande les en sépare, ou bien la difficulté des communications leur oppose des obstacles plus insurmontables que la barrière des douanes. Comment exporteraient-ils leurs produits dans la Belgique ? Ils ne peuvent seulement pas les expédier pour le département voisin. Renversez les barrières qui séparent des concitoyens parlant le même langage et soumis aux mêmes lois. Ils en recueilleront un avantage immense ; et pour l'obtenir, il n'y aura point eu de sang répandu.

On a prétendu que des armées permanentes étaient un utile réceptacle des mauvais sujets d'une nation. Messieurs, il vaut mieux avoir un régime qui permette aux hommes de vivre de leur travail, qu'un régime qui leur en ravisse le prix; il vaut mieux rendre les mauvais sujets rares, que de préparer des armées et des bagnes pour les recevoir.

Il est affligeant de le dire, mais la vie des camps n'est pas propre à donner aux hommes les qualités qui en font des citoyens utiles. Elle habitue a l'oisiveté et à la servilité. Pour être un bon soldat, il faut savoir perdre son temps et ne jamais résister à un ordre, fût-il cruel et injuste. A la guerre l'obéissance passive est d'absolue nécessité ; car il faut là, que les mouvements de cent mille hommes concourent à un but unique : la victoire. Dans l'état social le but est multiple : c'est le plus grand bien du plus grand nombre, et il ne s'acquiert que par le développement des pensées et des efforts individuels. Dans la vie civile on ne doit l'obéissance qu'à un ordre légal, et si la loi est mauvaise, il faut savoir la critiquer. Ce n'est pas tout : le soldat est porté à confondre la force avec le bon droit, et le sabre avec la raison ; ce qui est une dégradation de la plus noble partie de l'espèce humaine. Il convient en conséquence à la société que les formes nécessaires au régime militaire, soient étendues au moins grand nombre d'hommes qu'il est possible, et restreintes aux seuls moments où elles sont indispensables. De puissants intérêts, je le sais, s'opposent au système défensif ; mais pour lui donner la préférence, j'en connais un plus puissant encore : celui des peuples.

Si les armées permanentes sont accompagnées d'inconvénients majeurs et de dangers ; si d'ailleurs elles sont inefficaces pour assurer aux nations la sécurité dont elles ont besoin contre les attaques extérieures, les nations pourront-elles obtenir cet avantage par leurs milices; c'est-à-dire par le moyen de leurs propres citoyens réunis accidentellement pour défendre leur indépendance, et organisés de manière à reprendre, aussitôt que le danger est passé, la vie sédentaire et le cours ordinaire de leurs occupations ? Cette question a souvent occupé les publicistes, et même beaucoup de militaires distingués habitués à joindre la théorie à la pratique de leur art. S'il est possible à un grand état de se défendre des attaques extérieures par le moyen de ses milices, il est vivement sollicité par ses intérêts pécuniaires et politiques de préférer ce moyen. Economiquement, il est désavantageux de faire d'énormes dépenses permanentes dans le seul but de pourvoir à des nécessités éventuelles. Politiquement, il est imprudent de mettre de grandes forces en des mains qui peuvent en abuser.

Les milices ne sont sujettes à aucun de ces deux inconvénients. On ne saurait en abuser ; et leur emploi ne jette pas l'état dans de grands frais, lorsque l'état peut se passer de leur secours. Il s'agit seulement de savoir si elles peuvent répondre au but qu'on s'en propose. […] Je vous prie, messieurs, de ne pas confondre le système d'armer toute une nation dans ses milices, avec le projet extravagant de rendre toute une nation militaire; c'est-à-dire d'en former des corps mobiles et aguerris prêts à soutenir des intrigues diplomatiques, et l'ambition d'un despote. Cette folie n'a jamais pu entrer que dans des têtes absolument étrangères à l'économie sociale. Un agriculteur, un manufacturier, un négociant, un artisan, un ouvrier, un médecin, et toutes les autres professions utiles, travaillent à procurer à la société ce qui la nourrit et la conserve : un soldat détruit ce que les autres produisent. Changer les classes productives en classes destructives, ou seulement donner plus d'importance aux dernières, et vouloir que tout homme soit soldat avant tout, c'est considérer l'accessoire comme le principal ; c'est accorder la préséance à la disette qui fait mourir, sur l'abondance qui fait vivre. Une nation de soldats ne peut subsister que de brigandages ; ne produisant pas et ne pouvant faire autrement que de consommer, elle doit nécessairement piller ceux qui produisent; et après avoir pillé tout ce qui se trouve à sa portée, amis et ennemis, régulièrement ou tumultueusement, elle doit se dévorer elle-même. L'histoire nous en fournit des preuves sans nombre. […]

On a proposé de charger les soldats, quand la paix les réduit à l'oisiveté, d'exécuter certains travaux d'utilité publique. Ils paraissent propres surtout à ouvrir des grandes routes et à creuser des canaux. Un bataillon qui aplanit un escarpement, est plus utile à son pays que celui qui défait un corps ennemi dans une guerre étrangère. Dans la belle saison, un régiment viendrait camper auprès de la portion de route ou de canal qu'il aurait entreprise ; la haute paie qu'on lui donnerait, coûterait moins que le salaire qu'on aurait à payer à des ouvriers ordinaires ; on éviterait le désœuvrement des garnisons. La portion de la route ou du canal que l'on devrait à un régiment, porterait son nom. Un monument simple consacrerait ce service, et relaterait en outre les actions mémorables où ce même régiment se serait distingué. Un ami du bien public voulut, en 1802, obtenir de Bonaparte cette mesure d'utilité publique ; mais ce chef militaire ne l'entendait pas ainsi. Sa volonté était de réserver ses troupes pour dompter les nations, et non pour les servir ; il répondit qu'un pareil ouvrage ne convenait pas à des militaires français. Il supposait le préjugé pour le faire naître. Un prince citoyen n'aurait pas eu besoin du préjugé, et il aurait travaillé à le détruire, s'il eut existé. »

Jean-Baptiste Say (1767-1832), Cours complet d’économie politique pratique,
 t. V, Paris, Chez Rapilly, 1829.

lundi 4 octobre 2010

"Nous ne voulons pas de ce système qui s’abrite sous cette devise : laisser faire, laisser passer." (L'Atelier, 1848)

Affiche annonçant le décret du 2 mars 1848.

« Le décret du gou-vernement provisoire en date du 2 mars, qui limité la journée à dix heures de travail à Paris et à onze heures dans les départements, a été rapporté par l’Assemblée nationale et remplacé, le 9 septembre, par un décret dont la disposition principale est la fixation à douze heures, au maximum, de la journée de travail dans les manufactures et usines […]

Cette discussion a vivement ému les travailleurs, et le grand nombre de pétitions, réclamations et observations d’ouvriers de divers métiers qui ont été produites durant le débat prouve toute l’importance de cette question aux yeux de la classe ouvrière.

Nous avons déjà dit notre opinion sur le décret du 2 mars ; nous pensions alors, comme aujourd’hui, que la question était mal posée ; […] que la véritable question n’était pas de savoir si le salarié travaillerait dix ou douze heures pas jour, mais s’il serait toujours exploité ; que c’était là la véritable question à débattre, le problème à résoudre ; que de sa solution dépendait l’amélioration réelle de la classe laborieuse ; que cette solution, signalée, indiquée depuis longtemps, c’était l’association ; que tous les efforts des gouvernants jaloux de tenir les promesses de la Révolution et d’asseoir la République sur des bases solides devaient donc de tourner vers la recherche des moyens les plus propres à transformer les salariés en associés.

Les faits ont prouvé que nous raisonnions juste : le décret du 2 mars, s’il a profité à quelques travailleurs, n’a été qu’une cause de ruine pour le plus grand nombre, qui a vu les travaux se suspendre et les ateliers se fermer lors de sa promulgation. Des patrons n’ont pas voulu se soumettre à ses prescriptions ; des grèves s’en sont suivies ; les fabricants ont élevé le prix de leurs produits, et les spéculateurs ont été demander à la concurrence étrangère les avantages que l’industrie française était dans l’impossibilité de leur accorder.

De fait, le décret du 2 mars a complètement trompé les intentions toutes bienveillantes de ses auteurs, et jeté la perturbation dans la production industrielle du pays. Ce résultat, nous le reconnaissons, était loin de la pensée des promoteurs du décret ; ils avaient voulu mettre un terme à une exploitation excessive, cruelle, des forces humaines ; ils avaient surtout voulu atteindre ces spéculateurs éhontés qui ne rougissaient pas d’exiger de leurs ouvriers un travail de quatorze ou quinze heures par jour, et du même coup abrégeaient ainsi leur vie et abâtardissaient leur intelligence. [...]

Non, nous ne voulons pas de ce système qui s’abrite sous cette devise : laisser faire, laisser passer. En industrie comme en politique, nous ne choisissons pas exclusivement un des trois termes de la formule révolutionnaire : Liberté, Egalité, Fraternité, en négligeant les deux autres ; nous la voulons entière, complète, une ; nous savons trop, par une longue et douloureuse expérience, que la liberté sans règle entraîne bien vite l’anarchie et la tyrannie ; nous connaissons trop l’histoire industrielle des trente dernières années pour ne pas repousser de toutes nos forces les sophismes des prôneurs de la concurrence illimitée. Ils ont usé et abusé dans la discussion du fantôme de la concurrence étrangère ; il semblait, à les entendre, que tout était perdu, que toutes les fabriques et manufactures allaient se fermer si les ouvriers français ne travaillaient plus que douze heures par jour.

Nous croyons, nous, avec l’Assemblée, que l’industrie française n’en est pas réduite à cette extrémité : ou de cesser de produire, ou de ne produire qu’en décimant les travailleurs… […] Nous croyons avoir réduit à sa juste valeur le grand argument des économistes de l’école anglaise, la concurrence étrangère, lequel nous conduirait fatalement à travailler seize ou dix-huit heures par jour pour un salaire réduit le plus possible, c’est-à-dire à un suicide lent, mais certain. »

L’Atelier, 9e année, n° 1, 7 octobre 1848.

samedi 14 août 2010

"Sur la nécessité de fixer par un décret un minimum de salaire pour tous les travailleurs" (F. Bresson, 1848)

Sydney Strickland Tully, "Au métier à tisser. Intérieur franco-canadien", huile sur toile, 1899. Collection d'œuvres d'art du gouvernement de l'Ontario.

« N'est-il pas de toute justice, de toute moralité, citoyens, que l'on ne puisse obtenir d'un ouvrier son labeur quotidien qu'en échange d'un salaire au moins suffisant à le faire vivre ? Eh ! quoi, on punit l'usurier qui, profitant des embarras d'un homme, lui prête son argent au-dessus de 5 %, et on ne punirait pas celui qui, bien plus coupable, profitant de la misère d'un ouvrier, de ce qu'il a faim, le ferait travailler pour un salaire moindre que celui nécessaire à le sustenter pendant ce travail ? Cela ne doit pas être. […]

Remarquez bien, citoyens, qu'il ne s'agit pas de réglementer les salaires par une loi ; loin de moi cette pensée ; les salaires doivent varier avec la capacité et l'intelligence des hommes, suivant les lieux et lés circonstances ; il ne s'agit que de fixer un minimum, parce qu'au-delà c'est l'abus de la liberté, et qu'il faut défendre l'ouvrier contre cet abus, le manufacturier lui-même contre les velléités qu'il pourrait avoir d'en user dans des moments difficiles.

Pour prouver qu'il y a nécessité absolue de réglementer le salaire minimum des travailleurs, examinons quels ont été les déplorables effets du système contraire. Il y a vingt ans, Rouen était le centre d'une vaste et productive industrie, dont les bienfaits s'étendaient dans un rayon de quatre-vingts à cent kilomètres ; sur toute cette étendue, pas une maison de paysan, pas une chaumière qui ne soit meublée d'un métier à tisser, au moyen duquel l'habitant de nos campagnes gagnait un salaire assez élevé, ce qui avait porté partout l'aisance et la prospérité. Depuis vingt ans, le tissage mécanique est connu et pratiqué à Rouen ; presque tous les articles en blancs se tissent par ce procédé, de là un grand nombre de bras inoccupés, chômage dont MM. les fabricants ont profité pour diminuer immodérément le salaire ; aussi les choses sont bien changées, l'aisance a fait place à la gêne et à la misère !

Aujourd'hui, un malheureux tisserand doit faire une pièce de rouennerie (110, 120 et quelquefois 140 mètres) pour le prix de 20 à 30 fr., suivant la difficulté du dessin et le nombre de navettes, prix duquel il faut déduire 6 fr. pour la trameuse, 2 fr. pour rentrer, parer et sécher, et il ne peut faire ce travail en moins de vingt-cinq à vingt-huit jours, chacun de quatorze à quinze heures. Ainsi, pour un travail aussi prolongé, aussi pénible, il gagne 60 à 65 c. par jour, heureux quand par des amendes, des retenues pour défaut, on ne lui diminue rien encore. Il a d'ailleurs son métier à fournir et à entretenir. S'il en est quelques-uns qui gagnent davantage, ce sont des ouvriers de choix ; mais il en est aussi qui gagnent moins. Est-ce là une condition tolérable ?

Mais ce n'est pas tout, citoyens, examinons maintenant quelle est la position d'un très-grand nombre de femmes ouvrières. Dans des temps éloignés, on ne voudra pas croire qu'à la même époque où le luxe, les beaux-arts, les fortunes se sont si prodigieusement accrus ; à cette époque où des chanteurs, des danseuses, des feuilletonistes gagnaient 100,000 fr. par an, et quelquefois plus ; à cette époque que l'on dit si éminemment philanthropique , où des gens superficiels ne cessent d'écrire que nous sommes à la tête de la civilisation du monde, on ne voudra pas croire, dis-je, qu'à cette même époque, dans ce même pays, il y avait des milliers de femmes qui étaient obligées de travailler quinze, seize et dix-huit heures par jour, à des travaux fatigants, ruinant leur santé, pour gagner 30 à 40 c, à peine le prix d'un kilogramme de pain ; malheureuses ! mille fois malheureuses ! ! !

Je n'exagère pas, citoyens représentants ; je n'ai pas besoin d'exagérer; d'ailleurs, je vais citer des preuves : elles abondent. Une lingère, qui travaille pour l'expédition, reçoit 30 centimes pour faire une chemise, quelquefois même 25 centimes, sur quoi elle fournit son fil, ses aiguilles, sa lumière. Les plus habiles, en se levant à cinq heures du matin et travaillant jusqu'à onze heures du soir, parviennent à peine à faire deux chemises, c'est 40 à 45 centimes, déduction faite de toute fourniture, pour dix-sept à dix-huit heures de travail ! Les trameuses, les bobineuses, qui, en général, travaillent aux pièces, ont bien du mal à gagner 50 à 60 centimes dans une journée de seize à dix-sept heures de travail effectif. Les ouvrières en bretelles ne gagnent que 40 à 50 centimes par jour de la même durée, et bien souvent moins. Combien d'autres femmes, brodeuses, plieuses, etc. , sont dans les mêmes conditions ! Ordonnez une enquête sur ces faits, citoyens, et la vérité vous apparaîtra dans toute sa laideur.

Et puis, y aura-t-il lieu de s'étonner maintenant de la démoralisation de beaucoup de ces malheureuses ? sera-t-il bien extraordinaire qu'un si grand nombre, spéculant sur leur jeunesse et leur beauté, s'abandonnent à la prostitution ? Loin de là, on est forcé d'admirer la toute-puissance de la vertu et de la pudeur chez les femmes; on est forcé de reconnaître qu'il faut une grande force morale pour endurer tant de privations, tant de misères, sans s'y soustraire à tout prix. On est contraint de s'incliner devant la résignation de ces pauvres victimes de l'égoïsme de notre siècle, si vanté, et qui mérite si peu de l'être!

Je sais bien que toutes les femmes ouvrières ne sont pas réduites à cette extrémité, qu'il en est qui gagnent 1 fr., 1 fr. 50 c. et même 2 fr. par jour ; mais il en est néanmoins beaucoup trop dans la cruelle position que je viens de signaler. Ce sont là des résultats de la liberté sans contrôle qu'on nous prône tant : ils sont assez' beaux pour s'en vanter !

A ce sombre tableau, on opposera sans doute les soi-disant conquêtes de l'industrie, des chemises à 2 fr., des rouenneries à 60 c. le mètre, des indiennes à 40 c., des bretelles à 10 c. la paire ! Oh! tout cela est magnifique sans doute, mais ne nous laissons pas tromper aux apparences, allons au fond des choses, qu'y trouverons-nous ? des objets à bon marché, c'est vrai, mais de mauvaise qualité, de mauvais teint, etc. ; puis les malheureux qui ont produit ces objets, affamés, réduits au désespoir!

On va me dire que l'exportation est impossible, si l'on ne peut continuer à faire travailler aux mêmes conditions que par le passé ; j'aime mieux, je l'avoue, la question posée en ces termes ; au moins ils sont nets, et les voici : continuera-t-on à permettre à cinq ou six cents citoyens d'en réduire des centaines de mille à la plus affreuse misère, pour qu'ils aient l'avantage de faire fortune ? L'assemblée nationale répondra.

On objectera encore, que si l'exportation de certains produits venait à cesser, les ouvriers seraient encore bien plus malheureux ; car ils n'auraient alors rien à faire du tout ; mais l'objection n'est pas sérieuse, il est facile d'y répondre. D'abord, rien n'est moins prouvé que cette prétendue impossibilité où l'on serait d'exporter, si certains salaires augmentaient ; j'ai la ferme conviction qu'il en résulterait tout simplement de moins grands bénéfices pour tous les agents principaux et intermédiaires de cette exportation, et voilà tout; l'exportation en elle-même continuerait. Mais à la dernière extrémité, devrait-il en résulter le chômage forcé d'un certain nombre d'ouvriers, cela n'est pas inquiétant ; en quelques années, ces ouvriers se déclasseraient, se livreraient à d'autres travaux; sans doute, pendant quelque temps, il faudrait venir à leur secours, mieux vaut cela qu'y venir à perpétuité; au moins, la source de ces misères serait tarie, l'avenir serait plus riant. […]

L'exécution du décret* que je sollicite offrirait-elle de grandes difficultés ? Pour toute réponse indiquons les moyens d'exécution. Dans chaque grand centre d’industrie, et dans chaque chef-lieu d'arrondissement, il serait formé une commission dite des salaires, qui aurait pour mission de déterminer, au commencement de chaque année, la valeur minima de la journée de travail, pour les hommes, les femmes et les enfants, conformément aux bases posées par le décret. Cette commission aurait encore pour mission de recevoir les plaintes des travailleurs qui se croiraient lésés dans les droits qu'ils tiendraient de la loi, et d'en poursuivre le redressement, soit par voie d'invitation, soit par un jugement qu'elle rendrait : ces jugements étant sans frais.[…]

Telles sont, citoyens représentants, les propositions que j'ai l'honneur de soumettre à vos méditation, vous-priant de me croire votre dévoué,

BRESSON F., ingénieur civil à Rouen, inspecteur du travail des enfants dans les manufactures.

Rouen, le 25 juillet 1848. »


Bresson, F.. Pétition à l'Assemblée nationale sur la nécessité de fixer par un décret un minimum de salaire pour tous les travailleurs, par M. Bresson, Rouen, Imp. Rivoire, 1848.

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* "Voici comment on pourrait rédiger le décret : quiconque occupera des ouvriers, soit à la journée, soit à façon, ne pourra leur payer un salaire moindre, pour un travail quotidien de douze heures, que le double de la valeur de soixante-quinze décagrammes de pain, vingt-cinq décagrammes de bœuf et un litre de la boisson ordinaire des ouvriers du pays.
Pour les femmes, le salaire minimum sera les trois quarts de celui fixé ci-dessus;
Pour les enfants , la moitié.
Si le maître nourrit l'ouvrier ou l'ouvrière, il ne sera tenu, comme salaire minimum, qu'à la moitié de ce qui est indiqué précédemment.
Toute contravention sera punie d'une amende de 25 à 200 fr., dont moitié au bénéfice des ouvriers lésés et l'autre moitié au bénéfice de l'État.
En cas de récidive dans les cinq ans, l'amende sera de 200 à 500 fr., elle serait de 1,000 fr. pour une deuxième récidive.
Toute personne peut dénoncer ces contraventions et en demander la répression."