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lundi 11 octobre 2010

"Les ouvriers allemands ne voient dans les travailleurs français que des frères..." (Comité de Brunswick, 1870)

Attaque allemande contre Sedan, le 1er septembre 1870 (détail d'une gravure anonyme).




« A tous les travailleurs allemands !

Les événements ont subitement pris une tournure nouvelle. Napoléon est prisonnier des Allemands. La République a été proclamée à Paris, où s’est installé un gouvernement provisoire.

Après avoir subi pendant vingt ans la honte du Second Empire, le peuple français s’est ressaisi au plus fort du péril, et a pris en main ses destinées. Il s’est débarrassé de l’homme qui l’a asservi depuis vingt ans et qui, finalement, a déchaîné le désastre sur la France. Vive la République française !

Nous espérons que la tournure nouvelle prise par les événements assurera la fin de la guerre. Tant que les armées de Napoléon menaçaient l’Allemagne, notre devoir d’Allemands était la guerre défensive, la guerre pour l’indépendance de l’Allemagne. Pareille guerre n’exclut par l’offensive, puisqu’il s’agit d’obliger l’ennemi à faire la paix. C’est pourquoi nous avons dû souhaiter le triomphe des armées allemandes, alors même que les frontières allemandes n’étaient plus directement menacées, et que notre courageuse armée avait pénétré au cœur de la France. Nous nous sommes réjouis des glorieux succès et de la bravoure inouïe de nos frères allemands, du mépris de la mort dont ils ont fait preuve.

Mais aujourd’hui, que nous sommes victorieux, il est plus que jamais de notre devoir de ne pas nous laisser griser par le succès, et d’examiner avec tout notre sang-froid ce que nous avons à faire maintenant.

[…] Les ouvriers allemands ne voient dans les travailleurs français que des frères ayant des destinées et des aspirations identiques. Il est donc de leur devoir de réclamer la paix pour la République française. Il appartient aux ouvriers allemands de proclamer que, dans l’intérêt de l’Allemagne comme de la France, ils n’entendent pas tolérer qu’on outrage le peuple français, après qu’il ait fait justice à l’infâme violateur de la paix.

Si cette paix ne se faisait pas, ou bien ce serait l’écrasement de la République française dans le sang des Républicains et du peuple français (et il en rejaillirait sur l’Allemagne une honte éternelle), ou bien ce serait la France libre, comme au temps de la Grande Révolution, triomphant glorieusement de l’étranger. C’est une raison supplémentaire de réclamer une paix honorable pour la France. Mais certains veulent enlever à la France l’Alsace et la Lorraine. De Londres, un de nos meilleurs et de nos plus anciens camarades nous écrit : la camarilla militaire, les professeurs, les bourgeois, les politiciens de comptoir prétendent tous que ce serait le meilleur moyen de protéger l’Allemagne contre la France. Ce serait, au contraire, le plus sûr moyen de pérenniser la guerre en Europe et d’enraciner, au sein de l’Allemagne nouvelle, le despotisme militaire, jugé nécessaire pour tenir en mains cette "Pologne occidentale" : l’Alsace-Lorraine. C’est le plus sûr moyen de transformer la prochaine paix en simple trêve, jusqu’à ce que la France se sente assez forte pour revendiquer les territoires perdus. […]

Au nom du parti ouvrier démocrate socialiste de l’Allemagne, nous protestons contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine. […]

Camarades ! Travailleurs d’Allemagne !

En liaison fraternelle avec nos frères, les ouvriers de tous les pays civilisés, faisons cause commune. Vive la lutte internationale du prolétariat !

Et aujourd’hui que nous voyons comment un grand peuple s’est ressaisi et a repris en main ses destinées, que nous voyons la République instaurée, non plus seulement en Suisse et par-delà l’Atlantique, mais encore en France, poussons ce cri de joie : Vive la République ! ce cri qui, le jour venu, devra proclamer, pour l’Allemagne aussi, l’aurore de la Liberté.

Brunswick, le 5 septembre 1870.

Le Comité du Parti démocrate-socialiste. »


mercredi 7 juillet 2010

"Guillaume, ta couronne d'empereur sera bien lourde à porter" (Timon III, 1871)

Dessin extrait de Maurice Quentin-Bauchart,  La caricature politique en France pendant la guerre, le siège de Paris et la Commune (1870-1871). Paris, Labitte, Em. Paul & Cie, 1890.


« Lorsque M. de Bismarck a répondu insolemment à M. Jules Favre, qui venait à Ferrières lui demander la paix ou tout au moins l'armistice, que nous ne pourrions obtenir cette paix qu'à la condition de lui livrer l'Alsace et la Lorraine, etc., etc., nous Français, nous avons répondu : plutôt mourir que de commettre une pareille lâcheté, et, puisque vous voulez notre déshonneur, que la guerre se continue donc et que Dieu nous juge !

Aujourd'hui nous disons à Guillaume, à ses dignes associés, ainsi qu'à leur chancelier : vous voulez la guerre d'extermination, faîtes-la donc cette guerre de cannibales ! Eh bien ! soit, la guerre sans merci, la guerre sans pitié ! de votre côté la guerre des sauvages, la guerre des barbares ! Quant à la France, elle est chevaleresque, elle est magnanime ; elle répondra à vos cruautés par la patience et par la persévérance; de son côté vous trouverez la guerre par les armes courtoises, mais aussi la guerre par le mépris, la guerre par la haine, la guerre par l'isolement !

Ah ! Guillaume, poursuis ta marche infernale ! mais ne t'aventures pas trop loin, car il y a des barrières que les plus audacieux ne sauraient franchir! Jettes un regard sur tes propres États ; vois ce que deviennent tes peuples au milieu de tes grandes victoires !

Vas donc demander, roi aveugle, aux SOIXANTE MILLE VEUVES et aux CENT CINQUANTE MILLE ENFANTS, qui aujourd'hui n'ont plus de pères, si leurs cœurs s'élèvent à l'unisson vers le diadème impérial dont tu as orné ton front ! Mais non ; demandes-leur plutôt si leur joie n'éclate pas en sanglots, en songeant à la misère et au désespoir que tu leur as légués !

Demandes aussi aux mères, qui ont eu tant de peine à élever leurs fils, si elles sont radieuses et fières en voyant les drapeaux français appendus aux murs des arsenaux de Berlin, et si, en contemplant ces glorieux trophées, elles ont oublié que ces mêmes fils, qu'elles ont tant de fois pressés dans leurs bras, sont morts sur la terre étrangère, privés de sépulture, en appelant à leur secours ces mères chéries qui, hélas ! ne les reverront plus !

Si tu faisais cette demande, roi superbe, la réponse pour toi serait foudroyante.

Mais les mères, les veuves et les orphelins ne peuvent, pas exprimer leur désir, leurs volontés, leurs douleurs et leurs espérances devant les Parlements : la politique leur est interdite ! Aussi, Guillaume, n'as-tu rien à craindre de ces êtres faibles et chétifs. Poursuis ton chemin; il te restera encore assez d'hommes sans cœur pour étouffer les cris des malheureux sous le bruit formidable de leurs chants guerriers et pour acclamer tes honteux triomphes !

L'avenir, un avenir glorieux pouvait t'appartenir ; tu l'as détruit : tu as terni ton blason après Sedan ; ta gloire éphémère tombera dans l'oubli, on ne se souviendra que de tes cruautés ! Quant à Bismarck, ton âme damnée, son nom sera buriné dans les archives humaines, à côté de ceux des doges de Venise, des inquisiteurs espagnols, des Cromwell, des Machiavel et des Mourawiew !

Poursuis ton chemin à travers ces champs désolés qui rappellent le chaos ; soutiens-toi bien sur cette terre mouvante; appuies-toi solidement sur le bras de Bismarck; attaches-toi à lui, car désormais vos destinées sont égales ! Unis dans le massacre, unis dans la victoire, VOUS serez unis dans le châtiment ! Avancez donc tous deux; avancez toujours ! le gouffre est là ! béant et profond ! Il vous attend, il vous réclame, il vous attire ! C'est en vain que vous chercherez à l'éviter. Je vous le dis : il est là, là sous vos pas ; et le nom terrible qu'il porte, ce gouffre que vous n'avez pas voulu voir, est un nom affreux, implacable, sans merci ni pitié, un nom qui ne comporté ni paix ni pardon : il s'appelle la Vengeance!

N'espère pas, cruel et ambitieux monarque, que les ressentiments du peuple français, trouveront leur dernier assouvissement dans cette lutte suprême, dans ces combats titaniques, dans ce déluge de sang. Non! Comme l'abîme appelle l'abîme, ainsi le sang appelle le sang, et la semence jetée dans les sillons français, creusés par tes boulets, n'enfantera que des moissons vengeresses !

Germains, des crimes de vos pères,
Le ciel punissant vos enfants ;
De châtiments héréditaires
Accabler leurs descendants.

Guillaume, ta couronne d'empereur sera bien lourde à porter ; le fatal rocher de la force et de la violence retombera sur toi ; la mère affamée qui voit mourir son enfant sur ses mamelles taries criera aux survivants : "Souvenez-vous !" Chaque meurtre humain est gros d'un serment de représailles. […] Et nos enfants, Guillaume, grandiront dans la colère, la haine et la vengeance !!!

Maintenant, sus aux Allemands ! »


Timon III. France et Allemagne. La Vengeance ! ! !, Bruxelles, Imp. J. Coquereau, janv. 1871.

vendredi 18 juin 2010

"Le comte de Chambord, c'est le roi qu'il nous faut..." (C. J. Grand, 1872)

« Braves ouvriers des villes et des campagnes, qui, comme moi, vous nourrissez du fruit de votre travail, c'est à vous que j'adresse ces quelques lignes. Quel est celui de vous qui ne s'en rapporte à ceux qui se disent nos plus grands amis, messieurs les démocrates? "Si vous votez pour un tel, nous disent-ils, vous votez pour Henri V, pour la dîme, les droits féodaux, le rétablissement des biens nationaux et des billets de confession, le règne des nobles et des curés." Simple que l'on est, on les écoute comme des oracles, et, par-derrière vous, ils se frottent les mains de faire tant de dupes et se reposent de leur grand amour pour nous en touchant de gras honoraires de députés. […]

La dîme a disparu avec les biens du clergé en 1789. Croire qu'Henri V tente de la rétablir, c'est croire l'impossible ; un homme qui a du bon sens ne peut y songer. Il en est de même pour la féodalité et les droits féodaux. A propos de ces droits, les révolutionnaires n'ont pas manqué d'en faire des montagnes. En voici un de leur fabrique : "autrefois, disent-ils, le seigneur, pour protéger son sommeil contre le coassement d'importunes grenouilles, forçait ses vassaux à battre la mare du château pour les forcer au silence." Vous en doutez ? Cependant la chose est certaine, messieurs les républicains le tiennent de leur père et de leur grand-père qui l'ont entendu dire ou qui l'ont inventé eux-mêmes.

Quant aux biens nationaux, c'est encore un épouvantail. Franchement peut-on, après quatre-vingts ans, remettre les propriétés au même état qu'avant 1789 et retrouver les anciens titres qui en font foi et les héritiers des anciens propriétaires ? Henri V ne sera pas non plus le roi du clergé et de la noblesse. "Partout et toujours, a-t-il écrit, je me suis montré accessible à tous les Français sans distinction de classes et de conditions. Comment pourrait-on me soupçonner de ne vouloir être que le roi d'une caste privilégiée, ou, pour employer les termes dont on se sert, le roi de l'ancien régime, de l'ancienne noblesse et de l'ancienne cour ?"

On nous dit : "le comte de Chambord ne veut pas régner, s'il l'avait voulu, au mois de novembre 1873, il serait déjà venu." — Ce prince n'est point un intrigant, ni un aventurier, il ne veut point du trône au prix d'une équivoque ou d'un parjure; il n'ignore point que les gouvernements qui ont usé en France de pareils moyens en ont été finalement la victime. Pendant ce mois-de novembre dont on nous parle, il était à Versailles, prêt à se montrer si l'Assemblée l'eût appelé ; ce n'est donc point lui qui a fait défaut, mais bien l'Assemblée, qui n'a pu qu'affirmer une fois de plus son impuissance à remplir la mission que nous lui avons confiée. Le comte de Chambord, lui, a foi dans la sienne ; il sait qu'un jour ou l'autre, il sauvera la France de l'abîme où l'amène infailliblement le provisoire actuel : "la monarchie héréditaire dont la Providence m'a confié la garde, écrivait il, est l'unique port de salut où, après tant d'orages, cette France, objet de tout mon amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur." […]

Quelques mots maintenant sur le drapeau. Le drapeau tricolore a assisté à toutes les horreurs de nos révolutions, et il décore par centaines les musées de l'Allemagne. Il nous a enlevé en 1814 et en 1815 une partie de nos colonies, toute une ligne de frontière, et naguère l'Alsace et la Lorraine ; il nous a fait payer des milliards à l'étranger, sans compter ceux qu'il nous a fallu, donner à la Prusse. Le drapeau blanc, vous n'en trouverez aucun dans les musées de l'Europe, il a chassé les Anglais et fait la France, émancipé les Etats-Unis et délivré la Grèce.

Résumons. Le drapeau tricolore nous a donné sous l'empire trois départements; sous la république un ; sous l'orléanisme zéro. Le drapeau blanc, sous l'antique monarchie : quatre-vingt-cinq départements, presque toutes nos colonies et Alger. L'avantage reste donc au drapeau blanc. "Je n'arbore pas un nouveau drapeau, disait Henri V, je maintiens celui de la France et j'ai la fierté de croire qu'il rendrait à nos armées leur antique prestige. — Si le drapeau blanc a éprouvé des revers, il y a des humiliations qu'il n'a pas connues" (28 janvier 1872).

Telles sont, mes amis, les suites des réflexions qui me sont venues en idée. Ne nous laissons pas tromper par nos soi-disant grands amis messieurs les démocrates. Croyez-moi, le comte de Chambord, c'est le roi qu'il nous faut. »

[C. J. Grand], La vie d'Henri V (comte de Chambord) racontée aux ouvriers et aux paysans par un enfant du peuple. Dixième édition revue, augmentée et ornée d'une belle photographie, Paris, chez tous les libraires [18...? 1ère édition : 1872]