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mercredi 26 janvier 2011

"Les serfs... ne murmurent pas, il semblent résignés à tout ce qui leur arrive" (A. Lestrelin, 1861)

Paysans russes au cabaret, aquerelle de Carl Ivanovitch, Saint-Petersbourg, 1817.
Coll. Brown Univ.

« Les serfs russes sont généralement bons, hospitaliers, soumis envers leurs seigneurs, et malgré les mauvais traitements dont on les accable impunément, ils restent attachés à leurs maîtres. Si parfois ils se révoltent, c'est que leur patience a été mise à de rudes épreuves ; mais avant qu'ils en viennent à une telle extrémité, ils supportent bien des souffrances avec résignation. […] Si nous regardons le revers de la médaille, les serfs sont nonchalants, paresseux, menteurs et enclins à l'ivrognerie. Ils ont les défauts particuliers aux esclaves, qui ne peuvent avoir d'autre volonté que celle de leur maître ; qui doivent toujours ramper devant la force brutale qui en fait des machines industrielles, puisqu'ils n'osent pas se permettre la moindre observation, et qu'ils sont contraints de faire tout ce qu'on leur ordonne.

Les seigneurs accusent généralement leurs paysans d'être voleurs. Certes, ils sont voleurs ; mais, en tous cas, ce sont d'honnêtes voleurs ; car ils ne prennent que des choses de première nécessité : du fourrage pour leur cheval, de l'herbe pour leur vache ou du bois pour se chauffer. Enfin ils ne cherchent à s'approprier que ce qui manque aux besoins de leur pauvre ménage ; jamais ils ne volent d'effets ni d'argent.

D'ailleurs, ces détournements sont presque toujours commis par des paysans extrêmement malheureux, que poussent à bout toutes les horreurs de la détresse ; car les serfs qui jouissent de quelque aisance, c'est-à-dire qui récoltent assez de blé pour nourrir leur famille et assez de fourrages pour leurs bestiaux, ne se rendent jamais coupables de ces petits larcins. […]

Les vols de chevaux, qui du reste se font rarement en Russie, sont le fait des tsiganes nomades qui parcourent l'intérieur. Aussi leur refuse-t-on toujours la permission de séjourner dans les villages, et lorsqu'on les voit s'installer dans les champs environnants, tous les paysans se tiennent sur leurs gardes ; car il faut dire que, faute de pouvoir voler les chevaux, ces bohémiens dévalisent très adroitement les basses-cours ; mais ils osent rarement s'introduire dans les chaumières et bien moins encore dans les maisons seigneuriales.

L'hospitalité est une vertu dont les Russes modernes ont hérité de leurs ancêtres. Un serf ne refuse jamais un morceau de pain au pauvre qui lui demande la charité ; il lui accorde même un gîte pour la nuit. On sait que la noblesse, surtout celle de la province, conserve encore ces anciennes habitudes d'hospitalité. Jadis, chaque villageois laissait la porte de sa chaumière ouverte en son absence, et, avant de quitter son logis, il plaçait sur la table un pain et du sel ; de sorte que le voyageur qui se présentait chez lui pouvait se restaurer et se reposer. Mais depuis les guerres de 1812, les soldats qui voyagent isolément sont devenus très-pillards ; aussi les paysans ferment-ils à présent la porte de leur chaumière quand ils s'en éloignent. Néanmoins ils n'ont pas cessé de faire la charité aux pauvres et de donner l'hospitalité aux voyageurs.

Le caractère des paysans est généralement mélancolique. Leur gaieté n'est jamais bruyante ; leurs chants sont empreints de tristesse. Dans l'ivresse même leur front ne se déride pas. Peu expansifs de leur nature, les serfs concentrent leur colère; ils ne murmurent pas ; ils semblent résignés à tout ce qui leur arrive. Rien ne les surprend, ne les étonne ; ils doivent obéir : ils obéissent !

Le paysan russe est très patient ; il endure de grandes souffrances avant d'avoir l'idée de se venger ; mais du jour où il a pris cette résolution, rien ne l'arrête ! Le knout, l'exil en Sibérie ne sauraient l'effrayer. Pour arriver à son but, il affronterait la mort !

Dans un village appartenant à un de nos parents, les paysans se sont débarrassés de trois intendants dans l'espace d'une année. Le premier a été noyé dans un étang ; le second a été attaché à l'aile d'un moulin où on l'a laissé tourner jusqu'à ce que mort s'ensuive ; le troisième a été frappé de onze coups de hache. […] Néanmoins, nous affirmons qu'il y a plus d'irréflexion que de méchanceté, plus de stupidité que de cruauté dans leurs actions. Ils se laissent souvent influencer par leurs idées superstitieuses. En voici un exemple :

Les popes, en prêchant dans leurs églises, en 1812, une croisade contre les Français, avaient fini par persuader les gens de la campagne que l'armée de Napoléon n'était composée que d'hérétiques.

— "Ne parlez pas à un Français ! leur disaient-ils ; ce sont tous des diables. Ils ne se signent jamais devant les églises, et ne portent point d'images saintes à leur cou. Vous pouvez les tuer ; ce sont les ennemis de la Russie et de la religion orthodoxe."
Si cela se prêchait dans les villages au début de cette fatale campagne, on doit se figurer ce qu'on a dû dire en voyant profaner les églises ; car il n'est que trop vrai qu'on ne les a pas respectées. On en a fait des magasins, des ambulances et même des écuries, et ce fut une bien grande faute que d'attaquer les croyances religieuses d'un peuple superstitieux ; car du jour où l'on profana les églises, on s'attira la haine de toute une nation.

Des paysans nous ont raconté à nous-mêmes, qu'excitées par les prêtres, leurs femmes achetaient des prisonniers français aux Cosaques chargés de conduire ces malheureux dans l'intérieur du pays. A cet effet, elles se cotisaient entre elles, marchandaient un Français sur sa bonne mine, et le payaient de 3 à 4 pétaks (le pétak vaut 15 centimes). Alors, le pauvre prisonnier devenait la souris entre les griffes du chat. On jouait avec lui ; puis on le tuait. Il y en avait qu'on jetait dans les puits, d'autres qu'on faisait rôtir dans le four ; quelquefois on les enterrait jusqu'aux épaules et la tête servait de but aux enfants du village qui visaient dessus à coups de pierre. Parfois on leur crevait les yeux, et la foule s'égayait des culbutes que les malheureux faisaient en marchant.

Il est arrivé que des Bretons, des Espagnols et des Italiens ont été préservés de ces affreux supplices parce qu'ils portaient des scapulaires. La présence d'une croix ou d'une médaille de saint faisait cesser ces amusements barbares. Alors le prisonnier échappait à là mort ; on le nourrissait et on le rendait aux premiers Cosaques qui passaient par le village.

Notons que les hommes ne participaient pas toujours à ces cruautés ; évidemment, si ces gens et les prisonniers avaient pu se comprendre, de telles atrocités n'auraient point eu lieu.

Depuis cette époque désastreuse l'intelligence des paysans s'est un peu développée par la force des choses. Bien qu'en dehors du rouage des idées nouvelles, leurs yeux aperçoivent déjà la lumière civilisatrice ; et dans certaines provinces l'émancipation est, en ce moment, l'unique point de mire des paysans.

Il y a vingt ans, et même jusqu'à la mort de l'empereur Nicolas, les serfs n'avaient pas d'idée arrêtée sur la liberté. Ce mot magique, commenté par les fortes têtes de l'endroit, se résumait ainsi dans leur pensée : un homme libre est dispensé de tout travail et son seigneur doit le nourrir.

Comme le mot liberté n'était jamais prononcé par leur maître, qui avait intérêt à ne pas les éclairer sur sa signification, ces pauvres encroûtés erraient de conjectures en conjectures, et chacun d'eux se flattait de pouvoir vivre selon ses goûts, sans même songer aux nécessités de la vie matérielle. […]

L'histoire nous montre le peuple russe adonné de tout temps à la boisson. D'où lui vient cette habitude dégradante ? Est-ce pour réchauffer ses membres engourdis par un froid excessif ? Est-ce pour trouver dans l'ivresse l'oubli de sa misère et de son esclavage abrutissant ?

En regardant déjà loin en arrière, nous voyons qu'Ivan III, fut contraint de donner des lois très-sévères pour mettre un frein à l'ivrognerie des habitants de Moscou et des campagnes. Plus tard, Boris Godounov supprima un grand nombre de cabarets dans la ville de Moscou ; non-seulement on y buvait, mais c'étaient encore des lieux de corruption et de débauches. Les femmes s'y prostituaient pour quelques verres d'eau-de-vie; les enfants de boyards, les strelitz, les cosaques s'y mêlaient au menu-peuple. On y jouait aux dés et aux jeux de hasard ; puis lorsque les têtes s'échauffaient, il était rare que les injures et les coups ne terminassent pas ces rassemblements tumultueux. D'après cela, on peut se figurer ce qui se passait dans les villes de province et dans les villages, où les seigneurs protégeaient ces débits de boissons spiritueuses qui leur rapportaient de grands bénéfices.

Depuis longtemps la couronne s'est appropriée cette branche d'industrie et les seigneurs russes n'ont plus le droit de fabriquer et de vendre de l'eau-de-vie dans leurs villages. Grâce à cette mesure, l'ivrognerie a beaucoup diminue; du reste, les fermiers qui exploitent l'entreprise des eau-de-vie dans tout l'empire, ajoutent une si grande proportion d'eau dans leur alcool, qu'il faut en absorber une forte quantité pour s'enivrer. Aussi les paysans boivent-ils plusieurs grands verres d'eau-de-vie avant qu'elle ne leur porte à la tête.

Ajoutons que les cabarets russes ont quelque chose de repoussant. C'est une pièce sale, infecte, qui n'est pas toujours planchéiée et dans laquelle on ne trouve ni table pour poser son verre, ni banc pour s'asseoir. Les paysans consomment debout, sur une petite planche placée devant un guichet, par lequel le débitant passe sa marchandise en même temps que le consommateur lui remet son argent : donnant, donnant. Et le cabaretier laisse les pratiques s'injurier et se battre tout à leur aise ; voilà où en est la civilisation dans les villages. […]

Il est d'usage que les serfs d'une propriété se marient entre eux, et le seigneur se refuse rarement à ces unions ; mais si un paysan d'un autre domaine vient demander une fille en mariage, on la lui refuse presque toujours ; car c'est une perte pour le seigneur, puisque cette fille a sa valeur intrinsèque et qu'elle appartiendrait dès lors au propriétaire de son mari qui la compterait au nombre de ses esclaves. On voit assez souvent dans les villages des unions maritales entre des garçons de seize ans et des filles de douze à treize ans. L'Église orthodoxe tolère ces mariages tant soit peu asiatiques, et le gouvernement n'y met pas d'obstacle, puisque le marié devient contribuable envers la couronne en sa qualité de chef de maison ; quant au seigneur il y gagne un laboureur de plus.

Ces unions-là sont ordinairement arrangées par les parents des jeunes mariés. L'amour n'y est pour rien; l'époux ne cherche pas à faire valoir ses droits à cet âge-là. Au point de vue de la moralité, nous blâmons cet usage, et l'on sera de notre avis, en se rappelant que toute la famille, pêle-mêle et sans distinction de sexe, couche sur la plate-forme du four où la rigueur du froid la contraint à s'entasser pendant l'hiver. Or, il arrive presque toujours que la mariée est la victime des instincts brutaux des parents de son mari, et qu'elle est la femme de tout le monde avant de devenir la sienne.

Disons encore, pour compléter ce tableau scandaleux, que les soldats en cantonnement dorment avec la famille, et qu'ils ne se font aucun scrupule de s'approprier la femme et les tilles des paysans chez lesquels ils logent. Puis, il y a des officiers qui ne dédaignent pas un joli minois; puis encore le seigneur qui peut ordonner et l'intendant que l'on n'ose repousser. Certes, il faut qu'une fille ait la vertu bien chevillée dans le cœur pour rester sage au milieu de la dépravation qui l'entoure dès son enfance ! Pourtant il s'en rencontre ; nous en avons connu qui ont préféré subir des punitions corporelles, plutôt que de céder aux exigences de l'intendant de leur village. En revanche, il y en a qui vendent leurs faveurs 20 centimes ; d'autres qui se donnent quand on leur a fait prendre quelques verres d'eau-de-vie. Et puis, il y en a qui aiment de toutes les forces de leur âme ; mais elles n'ont jamais d'épanchement, de gaieté, ni d'élan. Dans le bonheur comme dans la souffrance, elles sont toujours mélancoliques et tristes.

Les jeunes garçons sont encore plus apathiques que les filles. Leur regard ne s'anime pas ; leur bouche reste muette auprès d'une femme, fût-elle leur fiancée. Ils sont invariablement flegmatiques et silencieux. Ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'après le mariage ils ne sont pas plus dégourdis qu'auparavant; même quand ils se marient à l'âge où un homme comprend l'acte qu'il vient d'accomplir.

En Russie, l'existence des villageois est peu variée. Les dimanches et les jours de fêtes, les jeunes filles se réunissent dans la principale rue du village, forment un cercle en se tenant par la main, et chantent de ces vieilles mélodies de la Petite-Russie, généralement très-monotones. Les garçons ne se mêlent pas volontiers à ces insipides rondes que nulle gaieté ne vient animer.

[...] …nous ne craignons point de dire que la Russie est un pays triste, tant par son aspect monotone que par le caractère de ses habitants : nous ne parlons pas de la noblesse. Les veillées d'hiver, dans les villages, n'ont aucune animation ; jamais un éclat de rire ne s'y fait entendre. Les femmes n'ont point d'entrain dans leur conversation. Elles filent silencieusement, tandis que les jeui.es filles peignent leur chanvre en chantant sur un ton larmoyant.

Et puis la chambre dans laquelle se réunissent les femmes du village est à peine éclairée. La chandelle est un objet de luxe chez tous les paysans ; ils s'éclairent au moyen de petites lattes de sapin. Ces petites lattes, très-minces, s'allument par un bout, tandis que le bout opposé est placé dans une pince en fer fixée au bout d'une espèce de trépied qui est au milieu de la chambre. La latte qui se consume est remplacée par une autre latte, et ainsi de suite. Ce luminaire est peu dispendieux, mais il exige la présence continuelle d'une personne pour l'entretenir.

Non-seulement le paysan est routinier, mais il est superstitieux, comme on a pu s'en convaincre par les détails que nous avons donnés sur son caractère et ses mœurs. Autrefois, quand il voulait se construire une chaumière, il plaçait un morceau de pain dans l'endroit où il avait le projet de l'édifier. Au bout d'un certain temps, il allait voir si les chiens l'avaient mangé ; s'il retrouvait son morceau de pain c'était d'un bon augure : l'emplacement devait lui être favorable. Dans le cas contraire il abandonnait l'endroit, persuadé qu'il lui serait funeste. Pourtant cette vieille superstition a dû céder devant la volonté de l'empereur Alexandre 1er, qui ordonna que les maisons fussent alignées dans tous les villages situés sur les grandes routes.

Comme on le voit, il faut avoir une main de fer pour gouverner le peuple russe ; chaque fois que les Tsars veulent faire un pas en avant vers le progrès et la civilisation, ils sont forcés d'user de leur omnipotence pour vaincre les anciens préjugés de leur peuple.

Pourtant cette tâche eût été moins difficile si les seigneurs, restés en contact journalier avec leurs serfs, avaient cherché à les éclairer. Mais la noblesse n'a jamais songé qu'à son intérêt personnel, sans s'occuper sérieusement du sort de ses paysans. »

Achille Lestrelin, Les paysans russes: leurs usages, mœurs, caractère, religion,
superstitions et les droits des nobles sur leurs serfs, Paris, E. Dentu, 1861.

jeudi 6 janvier 2011

"Pour éviter le danger des inhumations prématurées, il est nécessaire de bien connaître les signes de la mort réelle" (A. Hardy, 1849)

Antoine Wiertz, L'inhumation précipitée, huile sur toile, 1854, 
Musée Wiertz, Bruxelles.

« Certaines maladies peuvent donner lieu à un état […] dans lequel le sentiment et le mouvement étant suspendus, on pourrait croire à la mort ; cet état est connu sous le nom de mort apparente : il peut être causé par l'apoplexie, par l'ivresse, par l'extase, par l'épilepsie, la catalepsie, l'hystérie, la syncope, l'asphyxie, la congélation, le tétanos, et certaines blessures graves. L'importance de distinguer cette apparence de mort de la réalité, est suffisamment prouvée par des exemples assez nombreux de prétendus morts ensevelis et enterrés avant leur véritable décès. Pour éviter le danger des inhumations prématurées, il est nécessaire de bien connaître les signes de la mort réelle. Les caractères à l'aide desquels on a dit pouvoir s'assurer du décès sont nombreux; ils sont loin d'offrir tous la même certitude. […]

... il ne nous paraît pas inutile d'indiquer comment on doit se conduire auprès d'une personne qu'on suppose morte, et d'insister sur les précautions à prendre au moment où on croit qu'elle vient d'expirer, pour faciliter le retour à la vie si elle n'était qu'évanouie. Lorsqu'un malade vient en apparence de rendre le dernier soupir, l'usage, dans beaucoup de familles, est de lui fermer les yeux et la bouche, de lui resserrer les narines, de lui rapprocher les membres du tronc, souvent de lui couvrir la figure d'un drap, puis de le retirer de son lit pour le déposer à terre sur une planche ou sur de la paille. Ces usages, transmis par la tradition, qui existent dans beaucoup de provinces, ne sauraient être trop blâmés ; dans le cas où le malade ne serait qu'évanoui, ils ont pour résultat certain d'accélérer la mort. Lorsqu'à l'absence de la respiration, de la circulation et du mouvement, on peut croire qu'un malade vient d'expirer, il faut chercher à le ranimer en lui faisant respirer du vinaigre, de l'eau de Cologne ou de mélisse, en frottant ses tempes et ses mains avec les mêmes eaux aromatiques, en cherchant à lui faire avaler quelques gouttes d'une liqueur excitante, en lui appliquant des sinapismes. En même temps il faut avoir recours aux stimulants moraux en appelant le malade par son nom, en lui faisant entendre le nom ou mieux la voix d'une personne chérie, en nommant des choses qu'on sait lui être agréables. […] Enfin, le devoir des personnes présentes à la mort d'un de leurs semblables, est de veiller à l'exécution stricte des règlements relatifs à la constatation des décès […].

On a vu quelles difficultés on peut éprouver à prononcer positivement sur l'état de mort d'un individu privé de connaissance : en face de ces difficultés, l'autorité a un grand devoir à remplir, c'est celui de veiller à la constatation des décès, et d'empêcher que, sans preuves suffisantes, on ne puisse inhumer des individus qui auraient pu être rappelés à la vie. Dans ce but, chaque nation civilisée a établi des précautions législatives qui, différentes en quelques points, se rapprochent néanmoins en ce sens qu'elles exigent toutes un intervalle de temps assez long entre le moment du décès et celui de l'inhumation. En France, d'après l'article 77 du Code Civil, l'inhumation ne peut avoir lieu que vingt-quatre heures après le décès ; les législateurs ont pensé que ce terme était suffisant pour qu'où fût certain de la mort, si, après son expiration, aucun phénomène de vitalité ne s'était manifesté. Néanmoins, comme l'article précité du code dit seulement qu'on ne pourra pas enterrer avant vingt quatre heures, il résulte de cette disposition des mesures administratives un peu différentes dans quelques villes de la France. A Paris, on inhume vingt-quatre heures après la déclaration du décès. A Strasbourg, quatre médecins nommés par le maire vérifient le décès et fixent l'époque de l'inhumation. A Tours, l'enterrement ne peut avoir lieu que vingt-quatre heures après la vérification légale du décès. En Saxe, en Prusse, l'inhumation n'a lieu que soixante-douze heures ; à Vienne, et à Salzbourg que quarante-huit heures après le décès. Ces derniers termes nous paraissent un peu prolongés, et généralement celui de vingt-quatre heures est bien suffisant; mais n'arrive-t-il pas souvent que cette disposition de la loi est éludée ? Pour se débarrasser plus vite du corps, ne sait-on pas que des familles indifférentes font quelquefois une fausse déclaration en avançant l'heure du décès, et c'est ainsi que des individus peuvent être inhumés quinze ou dix-huit heures après leur mort. On s'opposerait facilement à cette fraude, en ne faisant courir les vingt-quatre heures qu'à partir du moment de la déclaration. D'un autre côté, dans les temps d'épidémie, lorsqu'il existe une grande mortalité et qu'on craint l'infection causée par le grand nombre des cadavres, on s'empresse de les porter à leur dernière demeure, souvent sans observer les précautions usitées en temps ordinaires pour s'assurer de la réalité de la mort.

Le délai exigé entre le moment de la mort et la cérémonie funèbre, n'a pas paru à tout le monde suffisant pour empêcher toute inhumation précipitée; pour plus de sûreté, on a propose encore l'établissement de maisons mortuaires dans lesquelles seraient gardés les cadavres pendant quelques jours avant d'être rendus à la terre. De cette manière on attendrait l'apparition de la putréfaction, et on serait certain de n'enterrer que des morts. Des maisons semblables sont établies dans quelques Etats de l'Allemagne, et plusieurs personnes, entre autres Necker, en 1792, out proposé sérieusement d'en fonder en France dans les cimetières. Mais tout en reconnaissant les avantages de ces établissements pour éviter d'enterrer des vivants, nous ne pouvons nous empêcher d'en signaler les inconvénients. Comment maintenir une surveillance utile dans ces maisons où la rareté d'une résurrection endormira constamment le zèle des gardiens ? Ces maisons ne seront-elles pas d'ailleurs des lieux d'infection qu'ii faudra éloigner de toute habitation, et dans lesquels on ne pourra permettre l'entrée publique ? Comment vaincre alors les scrupules des familles, qui souvent ne consentent à se séparer du corps d'un parent aimé, qu'à la condition qu'elles pourront aller pleurer sur sa tombe ? Et d'ailleurs, dans l'intérêt même du supposé défunt, si la mort n'était qu'apparente, n'aurait-on pas plus de chances de le rappeler à la vie, en le laissant chez lui, au milieu des siens qui surveillent le moindre signe de vie, et qui s'empresseraient de lui prodiguer les secours nécessaires, qu'en l'exposant au froid et à la fatigue d'un trajet souvent long, et en le livrant à des mains mercenaires qui ne penseraient à le secourir que dans un cas bien évident ?

Nous n'en finirions pas si nous voulions énumérer toutes les propositions qui ont été faites dans le but d'empêcher d'être enterré vif. C'est ainsi qu'on a proposé d'attacher des sonnettes aux doigts et aux orteils des cadavres, afin qu'au moindre mouvement on pût être averti ; de ne combler les fosses que quelques jours après que les cadavres y auraient été déposés, et de laisser une petite ouverture à la partie du cercueil qui correspond à la face, afin que chacun put saisir en passant le moindre signe de vie, ou de ne recouvrir la bière supérieurement que par un voile mobile, qui n'empêcherait pas le supposé mort de se lever, etc.

Dans la plupart des villes de France, on supplée à toutes ces précautions par une vérification du décès faite par un ou plusieurs médecins délégués à cet effet par l'autorité municipale, et au bout du terme fixé par la loi ; l'inhumation ne peut être faite qu'après la constatation officielle du décès. Cette mesure est ordinairement suffisante, et il est extrêmement rare d'entendre parler dans les villes de prétendus morts rappelés à la vie au moment de la cérémonie funèbre; mais dans les campagnes on enterre les gens sans que le décès ait été constaté par un homme de l'art, souvent même avant l'expiration du délai prescrit par la loi. Ne sommes-nous pas vraiment en droit d'avoir la triste pensée qu'on doit porter en terre des gens qui auraient pu être rappelés à la vie, si nous réfléchissons à l'ignorance et à la superstition des habitants de certaines contrées où le décès est seulement constaté par quelques parents qui regardent comme morte une personne qui ne remue ni ne respire, et qui ont hâte de la porter dans la terre bénie du cimetière, leurs idées superstitieuses leur persuadant que l’âme du décédé est privée de repos jusqu'à ce que son corps soit inhumé ; ou bien qui, effrayés par une épidémie meurtrière, ne laissent pas même refroidir un corps qu'ils regardent comme un foyer de contagion ? Aussi est-ce dans les campagnes qu'ont lieu le plus souvent ces résurrections dont les journaux nous rapportent les histoires de temps en temps. Il y a sur ce point, dans les mesures législatives, une lacune qu'il serait bien important de remplir.

Tout en approuvant les précautions pratiquées dans les villes, hâtons-nous cependant de dire qu'elles seraient encore plus efficaces si la constatation du décès était faite par le médecin qui a soigné le malade, en lui adjoignant, si on le jugeait convenable, un autre médecin délégué par l'autorité ; mieux que tout autre, le médecin ordinaire pourrait juger de la réalité de la mort, non seulement en en cherchant les signes actuels, mais en appréciant les circonstances qui ont précédé le décès et qui l'ont rendu plus ou moins probable. Dans le cas où le genre de maladie rendrait la mort douteuse, quel meilleur juge pourrait-on avoir de la nécessité du retard à apporter à l'inhumation ? Que d'avantages n'obtiendrait-on pas d'ailleurs de cette mesure pour les relevés statistiques sur la nature de la maladie et les complications qui ont pu la rendre mortelle, relevés qui sont faits aujourd'hui d'après des documents fournis le plus souvent par des domestiques ou des gens mal informés, et qui sont tellement inexacts, qu'on peut regarder comme fausses toutes les conclusions qu'on a voulu en tirer.

Appelons donc de tous nos vœux, dans un intérêt d'humanité, une disposition législative qui, obligatoire sur tous les points de la France, établirait que nulle inhumation ne pourrait être faite que vingt-quatre heures après la déclaration du décès par le médecin qui a soigné le malade, déclaration qui, relatant la nature et la durée de la maladie, sa cause même, constaterait qu'il existe des signes suffisants pour prononcer sur la mort. Dans les villes et dans les localités où existent plusieurs médecins, le médecin ordinaire du malade devrait toujours être accompagné d'un autre homme de l'art délégué par l'autorité municipale. Dans les temps d'épidémie, si la salubrité publique pouvait être compromise par un séjour trop prolongé d'un grand nombre de cadavres dans les maisons, le délai de vingt-quatre heures pourrait être abrégé, mais l'inhumation n'aurait toujours lieu qu'après l'autorisation des médecins. Nous avons la conviction qu'une telle loi, exécutée rigoureusement dans les villes et les campagnes, rendrait à peu près impossibles les inhumations précipitées, déjà bien rares aujourd'hui. »

A. Hardy (docteur en médecine, médecin des Hôpitaux de Paris), Dictionnaire de médecine usuelle à l'usage des gens du monde, vol. 2, Paris, Didier, 1849.

vendredi 18 juin 2010

"La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens" (B. de Villiers, 1870)

« Il est bon qu'on sache que la foi n'est pas morte au beau pays de France, quoi qu'en dise M. Louis Veuillot, le poète des Couleuvres ; et que, fut-elle bannie du reste de la terre, on la retrouverait toujours florissante en la coquette cité des Andelys […]

Vers la partie la plus déclive du Grand-Andely s'élève un immense tilleul, à végétation splendide et âgé d'une série de siècles, dont le tronc largement creusé pourrait contenir une chapelle confortable. […] La tradition veut que l'arbre ait été planté par la reine Clotilde, quand elle vint de Rouen à Andely pour y faire construire un monastère. […] Au pied du tilleul, et baignant ses racines, se trouve la fontaine miraculeuse. Les archéologues sceptiques veulent que ce soit tout bonnement une piscine ou nymphée gallo-romaine, les mécréants ! […]

La miraculeuse fontaine est devenue un vrai Pactole pour les Andelysiens. On vient s'y baigner, boire et acheter de son eau de cinquante lieues à la ronde. J'ai évalué, cette année, le nombre des pèlerins à quatre mille au moins. Quatre mille étrangers de plus dans une bourgade de cinq mille habitants, cela ne laisse pas que de jeter sur la place un joli tas de gros sous. Aussi tout le monde, clergé, municipalité, habitants, ont-ils, depuis longues années, compris l'importance de l'aubaine. […]

Personne ne croit au pèlerinage, mais chacun s'en fait le comparse, le compère. "Plus la cérémonie sera belle et pompeuse, plus il viendra d'étrangers et de dupes; plus les uns gagneront d'argent, plus s'amuseront les autres," écrivait à ce propos, on 1835, le spirituel bâtonnier du barreau andelysien, notre regrettable ami feu D.-F. Mesteil, dans ses intéressantes Lettres critiques sur les Andelys— maintenant rarissimes et rachetées au poids de l'or […]. Aujourd'hui, comme en 1835, le spectacle est le même. "Aucun citadin ne se baigne, mais beaucoup attendent après la fontaine pour effectuer un payement : on promet l'argent de son loyer pour après la Sainte-Clotilde." Elle rapporte tant aux aubergistes, cafetiers, hôteliers, marchands de chapelets, etc., etc., qui s'entendent comme larrons en foire pour plumer le pèlerin !

Procédons par ordre, et narrons épisodiquement la cérémonie. Elle a lieu le 2 juin, veille de la fête de sainte Clotilde, cette patronne des Andelys étant morte un 3 juin quelconque entre 531 et 539.

Bien avant le lever du soleil, les pèlerins affluent en ville par toutes les routes. Les uns apportent leurs vivres de trois jours dans d'immenses paniers; presque tous sont armés de bouteilles en grès, de gourdes, pour emporter de la précieuse eau qu'on paye deux sous le verre, et bien plus cher si on n'a pas eu la sage précaution de se munir d'un récipient au départ. Il en est qui apportent une dame-jeanne pleine de cidre, de poiré; cette boisson bue, ils font remplir à la fontaine leur immense vase, et, de retour au pays, vendent aux enchères l'eau sainte! Ils rentrent ainsi dans leurs frais de route, et au centuple.

Tous débarquent à l'église Notre-Dame et s'y installent dans les postures les plus pittoresques. Beaucoup y mangeront, boiront, coucheront, dormiront jusqu'au lendemain. La maison de Dieu est hospitalière avant tout. Au dedans et au dehors grouille toute une vermine de truands et de gueux béquillards, tous plus ou moins éclopés, cul-de-jatte, bossus, idiots, crétins, bancroches, manchots, moignons sanglants, caliborgnes, aveugles, goutteux, goitreux, eczémateux, dartreux, chancreux, éléphanliaseux, galeux, paralytiques, épileptiques, etc. Toutes les hideurs humaines! C'est l'escorte habituelle; ils vivent, eux aussi, ces misérables bipèdes, du pèlerinage et de ses produits. Ils sont les coryphées indispensables dans cette grande momerie chrétienne. Toute la journée, les messes succèdent aux messes. Entre l'office solennel et les vêpres, les pèlerins se livrent aux petites pratiques que nous allons énumérer :

Se faire dire un évangile. — Habitude presque exclusivement normande, qui se pratique comme suit : le pèlerin s'agenouille au seuil d'une chapelle, où est de planton un prêtre, qui se met aussitôt à réciter avec une extrême volubilité le premier texte latin venu d'un évangile quelconque, auquel le pèlerin n'entend goutte. Cette prière est récitée sur la tête du pèlerin, que le prêtre couvre de son étole. A côté, un acolyte tend son bonnet carré en guise de bourse, où, à chaque évangile, doit tomber un patard (décime) au minimum. Le paysan normand sait compter. J'en ai vu se faisant réciter des évangiles à la douzaine ; jamais je n'ai vu tomber dans le bonnet carré plus d'un gros sou à la fois. Le prêtre s'interrompait; le pèlerin mettait la main à la poche puis jetait son patard dans le bonnet carré, et toujours ainsi. Pas d'erreur possible dans l'addition avec ce sage système.

Mettre un cierge. — Les cierges se mettent partout. Un essaim de jeunes filles, douze à seize ans, jolies, parées, ont été réunies et catéchisées ad hoc. Ce gracieux bataillon sacré est distribué par pelotons dans les chapelles et la nef, pour quêter, vendre des amulettes et des cierges qu'elles allument à celui qui brûle devant la statue de la sainte. Elles vont, criant d'une voix féline: « N'oubliez pas la bonne sainte, s'il vous plaît ! » — Il y a rivalité de gros sous entre elles; elles luttent à qui allumera le plus de cierges, comme plus tard à qui allumera le plus de cœurs ! Quelques-unes ont l'air assez espiègle pour inspirer des craintes aux pèlerins méfiants, et il n'est pas rare de voir une vieille femme rester en prière devant son cierge pour le regarder brûler et s'assurer que la donzelle qui le lui a vendu ne le fera pas fondre par malice.

Faire toucher. — Ce n'est pas là le moins plaisant […] On fait toucher surtout dans la chapelle de la sainte, où est la plus grande image. Un sacristain est là, muni d'une perche; on lui donne divers objets : chapelets, missels, images, bagues, bouquets ; il attache l'objet au bout de sa perche et le porte à la figure de la sainte, puis à la poitrine, puis à gauche, à droite, imitant le signe de la croix. Dans les moments de foule, le sacristain se sert d'une fourche, de sorte qu'il fait toucher deux objets à la fois et double ainsi son bénéfice. On touche tout, et le plus les petits enfants, qui glapissent effrayés. Il en est qui font toucher panier à salade, parapluie, bâton, tabatière, besicles, bonnet de coton, sabots. J'en ai vu un qui faisait toucher sa montre, parce qu'elle était dérangée; ce qu'avisant, son voisin voulait faire toucher sa femme, de crainte qu'elle ne le devint !

La chapelle où on touche est décorée de peintures et d'ornements; mais cela ne vaut pas les bâtons, les béquilles et les jambes de bois qui paraient jadis son enceinte; trophées de guérison parlant à la vue du pèlerin, comme le chapelet de dents du docteur Turquetin ou le ténia en bouteille d'un opérateur forain, et attestant que bien des infirmes étaient retournés sans leurs maux puisqu'ils en avaient laissé le signe et le soutien. Une béquille, c'est presque une croix; de là sa puissance sur le chrétien qui attend miracle. […]

Pendant qu'à l'intérieur de l'église on se livre à toutes ces pratiques mercantiles, à l'extérieur sont dressées des tentes et baraques où se vendent pêle-mêle chapelets, scapulaires, christs de tous formats et de toutes matières et couleurs, médailles bénites, bagues de saint Hubert contre les morsures des chiens enragés, etc., etc. Puis, des tables où fume le gros cidre mousseux, où s'étalent en pyramides saucisses, fouaces, cervelas à l'ail; des fourneaux sur lesquels frit l'odorant boudin, où mijotent la crêpe et le pet-de-nonne, cuit l'andouille, durcit la gaufre dorée. A côté, on exhibe des phénomènes, veaux à deux tètes, moulons à six pattes dont les journaux officiels du département ont déjà établi la renommée.

Sur la place, ornée d'une halle qui ne fait pas honneur à l'édilité andelysienne ni à son architecte, on fait d'autres tours de passe-passe; on arrache des dents, on vend des drogues pour toutes maladies. Ainsi, saltimbanques, baladins, empiriques, attrape-niais au dehors comme au dedans. Un mur sépare le charlatanisme sacré du charlatanisme profane. Ici, comme là, les jongleries se payent et se payent le même prix. Le jour de Sainte-Clotilde, il n'y a pas plus loin de la vraie religion chrétienne à ce qui se passe à côté de l'église qu'à ce qui se passe dedans.

A l'issue des vêpres, a lieu le défilé de la procession. On croit fermement qu'il ne pleut jamais pendant le trajet. J'ai vu la pluie démentir celle superstition. Qu'importe, au reste, puisque beaucoup vont s'aller tremper dans la fontaine miraculeuse ?

La procession – clergé, pèlerins, mendiants – grossie chemin faisant d'une tourbe de curieux, bonnes femmes, gamins, sortant de l'église, se rend en grande pompe à la fontaine. Les cierges sont allumés, les clairons sonnent, les casques de pompiers rutilent au soleil : c'est imposant ! […]

La procession est arrivée à la fontaine. Il va y avoir des miracles ! Les pèlerins sont tout yeux et tout oreilles. Les plus ingambes et les mieux payants sont déjà dans l'enceinte, à moitié déshabillés, attendant que le bain soit prêt. Voici comment on le prépare. Ne riez pas !

Pour singer autant que possible la toute-puissance divine qui a changé l'eau en vin, on change ici le vin on eau. C'est-à-dire qu'on répand dans la fontaine quelques pintes de vin qui la colorant à peine. Le vin a été recueilli d'avance par les sonneurs chez les dévots des deux Andelys, et ce mélange do diverses qualités de vin, fort aigre de sa nature, est en effet bon... à jeter à l'eau. […]

Cette opération accomplie, le clergé s'en va. Immédiatement, tous les pèlerins entrés, qui ont fini de se déshabiller pendant la préparation du bain, de se précipiter dans la fontaine. Le premier plongeon garantit le miracle, assure-t-on. Aussi jugez du pugilat auquel se livrent parfois ces enragés fidèles, dont quelques-uns ont payé leur écu de cinq francs pour entrer avant tout le monde !

Ceux qui se conforment à la stricte tradition gardent leur chemise avec soin ; d'autres se baignent nus et trempent leur chemise après. C'est variété d'idées; mais nous pouvons garantir que, en général, homme comme chemise ont grand besoin de lessive.

Cette année, la majorité des pèlerins s'est baignée sans chemise. Nous en avons vu une cinquantaine à la fois s'exhiber ainsi : si c'était édifiant, ce n'était pas propre, à coup sûr. Nous conseillons aux amateurs do ne dîner qu'au retour, et non avant de faire visite à la baignade. C'est le cas de dire du spectacle qu'il est bête... à faire vomir !

Une pratique habituelle aux baigneurs, c'est de se frotter mutuellement : plus on se frotte, plus il y a de chance de guérison. L'axiome latin est mis en action : A sinus asinum fricat.

Quelquefois, dans tout ce pêle-mêle, une chemise, un pantalon, une bourse disparaissent. Les pèlerins montent la garde réciproquement autour de leurs bardes; j'en ai vu se baigner avec leur parapluie et leur panier sur le bras, crainte d'en être dépouillés par quelque main sacrilège.

A la dérobée, on peut plonger un regard dans le compartiment des dames. On y voit de grosses crasseuses créatures, peau de crapaud, vrais éléphants, plus mafflues que La Femme sortant du bain de maître Courbet. Elles sont soutenues sur l'eau par leur grosse chemise imperméable, en toile écrue, qui se change en ballon... C'est comique et hideux, ne regardons plus...

Dans les deux compartiments, même cohue, mêmes hurlements. On crie, on jure, plus qu'on ne prie; on se bouscule, on se pousse, on tousse, on renifle et crache l'eau puante, on secoue son poil hérissé, on grelotte des épaules...

Tout à coup le cri espéré : miracle! Miracle ! se fait entendre et vole de bouche en bouche ; un ou deux baigneurs, pour le moins, se précipitent hors de la piscine, achètent un cierge et le brandissent en criant comme des sourds : miracle! Miracle ! Puis ils se rhabillent, accrochent leurs béquilles, devenues inutiles, à la place indiquée par le gardien.

La foule s'ouvre devant ces miraculés que les pèlerins portent en triomphe... et qui ne reparaissent plus, emportant avec eux le secret du miracle opéré en leur personne. C'est assez cependant pour que, deux jours après, Le Moniteur de l'Eure ou L’Annotateur des Andelys relate la miraculeuse guérison, à la sanctification de ses lecteurs et pour entretenir le feu sacré du crétinisme parmi les naïves populations. »

A. L. R. Boué de Villiers, La Normandie superstitieuse. Le pèlerinage de la fontaine Sainte-Clotilde, aux Andelys. Les saints grotesques. vol. 2, Paris, Le Chevalier, 1870.