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dimanche 17 octobre 2010

"L'idée de nivellement nous répugne" (A. de Gasparin, 1869)

       Illustration parue dans Le Diable à Paris, 3e partie (1845).

« L'égalité est un terme vague, qu'il est aisé de répéter, et qu'on répète en effet sans en préciser le sens. Volontiers on se figurerait qu'il est possible d'établir une égalité complète entre les hommes. Volontiers on se figurerait d'autre part qu'aucune égalité n'existe parmi eux et que tout est à créer sous ce rapport. Double erreur, qu'il importe de signaler nettement. S'il existe des inégalités ineffaçables, nous ne pouvons songer à les supprimer. S'il existe des égalités toujours subsistantes, nous n'avons pas à les fonder. Donc le champ des modifications réalisables s'étend beaucoup moins qu'on ne le croit et surtout qu'on ne le dit. Il est borné d'un côté par la vaste région des inégalités nécessaires, et de l'autre par la région plus vaste encore des égalités indestructibles.

Ceci est bien simple, et pourtant trop oublié. Or, il résulte de cet oubli que la question n'est pas seulement obscurcie, mais envenimée. Les champions de l'égalité s'irritent, quand ils aspirent à tout niveler et qu'ils s'aperçoivent que leurs plus énergiques essais se brisent contre l'impossible. Les discussions seraient à la fois éclairées et apaisées, si nous savions que nombre d'inégalités sont naturelles et qu'il faut en prendre notre parti, si nous savions en outre que nombre d'égalités sont non moins naturelles, qu'elles sont essentielles à l'humanité, qu'il ne nous est donné ni de les fonder ni de les détruire, et qu'elles ont une valeur immense. Notre patrimoine d'égalité est grand, messieurs, et ce que nos efforts pourront y ajouter est peu de chose en comparaison de ce que nous possédons tous, nécessairement et partout, en notre seule qualité d'hommes.

[…] Je prends au sérieux le mot nécessaire ; les inégalités nécessaires, ce sont celles que toute organisation sociale, quelle qu'elle soit, se sent forcée d'accepter.

Telle est l'inégalité qui existe entre les hommes et les femmes, les inégalités, devrais-je dire, car il y en a deux : si la femme est inférieure à l'homme en certaines choses, elle lui est supérieure en certaines autres ; chaque sexe est supérieur dans l'accomplissement de la mission qui lui est propre. Aussi s'agit-il plutôt ici de diversité que d'inégalité. Nos réformateurs à contre-sens ne remarquent point cela : ils nous démontrent gravement que la femme a autant d'esprit que nous. La belle trouvaille ! Il y a longtemps, je pense, que nous nous en sommes aperçus. Il faut autant d'esprit, ce me semble, pour remplir la mission spéciale et magnifique de la femme, que pour s'acquitter du rôle réservé à l'homme. Reste à savoir si en fabriquant des femmes-hommes d'abord et des hommes-femmes ensuite, nous aurons fait deux chefs-d'œuvre. Abolir ces deux inégalités-là, ce serait accomplir un médiocre progrès.

Il s'agit en ce moment, on nous l'annonce de tous côtés, de mettre au monde la femme électeur, la femme député, la femme orateur, la femme ministre, la femme préfet, la femme conseiller d'État, c'est-à-dire la femme dépouillée du charme féminin, la femme exposée aux froissements grossiers, la femme sans retenue, la femme qui se produit en public, qui harangue, qui contredit, qui gouverne.

Pauvres femmes ! Ceux qui prétendent les grandir ainsi ne savent donc pas qu'ils les abaissent, qu'ils les privent de l'influence qui vaut mieux que l'autorité, qu'ils en font des hommes manqués, des hommes de second ordre et décidément inférieurs ?

II est vrai que, par compensation, on ne tardera pas sans doute à nous relever, nous aussi, de notre infériorité sous d'autres rapports. Nous aurons notre tour dans les plans de ces réformateurs ingénieux. Si leur galanterie a commencé par le beau sexe, ils ne sauraient oublier toujours le sexe laid. Sommes-nous incapables de débarbouiller les marmots, de diriger le ménage et de surveiller le pot-au-feu ? Pourquoi l'empire du home et l'éducation des enfants ne nous écheraient-ils pas, le jour où nos gracieuses compagnes monteront à la tribune et gouverneront l'État?

Ceci, messieurs, est plus sérieux qu'on ne le croit, et je me reprocherais d'en rire. Assurément les deux inégalités dont je parle résisteront aux efforts des niveleurs, aucune inégalité nécessaire ne peut périr ; mais les attaquer est déjà un mal, un grand mal. Il en résulte un trouble profond, et la cause de l'égalité n'a rien à gagner, bien s'en faut, à ces tentatives qui la discréditent. Inclinons-nous devant l'inégalité nécessaire des femmes vis-à-vis des hommes, et devant l'inégalité non moins nécessaire des hommes vis-à-vis des femmes. Plus nous respecterons ces différences providentielles, mieux nous serons placés pour attaquer d'autres différences qui n'ont rien de providentiel, que les lois ont établies et que l'équité réprouve. L'égalité a sous ce rapport plus d'un progrès à accomplir, et plus d'un article de nos codes montre clairement que les législateurs avaient de la barbe au menton.

Abolissons les privilèges injustes ; mais n'essayons pas de fonder la fausse égalité. Nul n'y gagnerait, et les femmes moins que personne. S'il y en avait ici, je suis sûr qu'elles m'approuveraient hautement; elles repousseraient comme une insulte la dégradante égalité dont on prétend les affubler. Elles sentiraient tout ce qu'il y a de respect pour elles dans l'énergie avec laquelle nous maintenons une inégalité nécessaire.

Il en est d'autres que personne ne contestera, cela est certain, parce que leur nécessité a le caractère de l'évidence absolue. Les inégalités fondées sur la différence des sexes se laissent discuter, bien qu'elles ne se laissent jamais abolir ; mais essayez de mettre en question les inégalités fondées sur la beauté, sur la force, sur la taille ! Je suis laid et vous êtes beau ; je suis faible et vous êtes fort ; je suis petit et vous êtes grand ; ces différences peuvent être plus ou moins importantes, en tous cas elles sont indestructibles. Nous n'y pouvons rien, nous n'y changerons rien. Cela est ainsi; les uns ne sont pas traités comme les autres, et chacun ira jusqu'au bout avec le lot qui lui est échu. […]

Oui, je l'affirme, messieurs, et sans crainte d'être démenti par vous, l'idée de nivellement nous répugne. Nous semblons prévoir, dès qu'on nous en parle, que, pour mettre de niveau ce qui diffère par tant de côtés, il faut estropier le genre humain. Avec des caractères inégaux, avec des organisations inégales, avec des intelligences inégales, avec des moralités inégales fonder l'égalité absolue, prendre des paresseux, des prodigues, des vicieux, des abrutis, et leur assurer la même situation qu'aux laborieux, qu'aux économes, qu'aux honnêtes, qu'aux intelligents, cela suppose un déploiement de violences, une mutilation de la destinée, une négation de la liberté, dont la pensée seule donne le frisson. »

Comte Agénor de Gasparin, L’Egalité, Paris, Michel Lévy frères, 1869.

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Note : discours prononcé à Genève au cours de l’hiver 1868-69.

vendredi 13 août 2010

"Il paraît que, quand on déjeune sur l'herbe, les femmes déjeunent sans chemise" (M. Roux, 1869)

Edouard Manet, Le déjeuner sur l'herbe (1863). Paris, Musée d'Orsay.

« On était arrivé à Asnières. Évariste entra seul dans une hôtellerie et en sortit avec un panier couvert, empli de provisions.
— As-tu soigné le menu? dit Raoul.
— Allons !... ça pèse !... ajouta Pont-Louis-Philippe en tâtant le panier.
— Voyons... quoi qu'il y a de bon... là-dedans ?... s'écrièrent en chœur les trois femmes.
— Laissez-moi vous faire une surprise, répondit Évariste. On n'ouvrira le panier qu'au moment du festin.

On descendit au bord de l'eau où étaient amarrés des canots. On en choisit un et le batelier fouetta l'eau de ses rames en s'arc-boutant d'un pied contre une traverse de bois. La barque gagna le milieu de la rivière et remonta le courant.
— Vous nous assurez, disait Raoul au batelier, que l'île où vous nous menez est riante et bien ombragée ?
— C'est ce qu'il y a de mieux par ici. Du reste, il ne vient pas un amateur qui ne s'y arrête et ne s'en retourne satisfait.
— Très-bien... et vogue la galère !..,
— J'aime assez le doux balancement de la barque, faisait Gabrielle. — Cela a quelque cbose de voluptueux,., n'est-ce pas, mon chat?
— Ne t'abandonne pas trop à cette volupté... ma minette... moi, je commence à avoir le mal de mer.
— C'est égal... ajoutait Pont-Louis-Philippe, le paysage est bête par ici... Cela ne vaut pas les bords du Rhin.
— Oh !... le Rhin !... s'écria Louise en mêlant à son exclamation des mots allemands.
Jeanne ruminait un air de son répertoire. Elle finit par trouver que le canot marchait sur une mesure à six-huit, et elle chanta une barcarole qui fit les délices de tous. Chacun allait de bon cœur au refrain. […]
— Nous voici, s'écria [Raoul], dans l'oasis rêvée par l'ami Évariste... Chapeau bas, messieurs ! et vous, mesdames, recueillez-vous...
— Plus tard, fit Pont-Louis-Philippe... Ouvrons le panier.
— Pas ici sur le sable, répondit Évariste. Pénétrons dans le bois, cherchons un bouquet d'arbres touffus, une nappe de gazon largement développée. Et Raoul :
"Le déjeuner sur l'herbe!... " où ai-je vu cela ?... Ah !... j'y suis... à l'Exposition de M. Manet...Tiens, c'est "très-chic !" Il paraît que, quand on déjeune sur l'herbe, les femmes déjeunent sans chemise... Mesdames... tâchez d'y mettre de la décence.

On était entré dans l'île. A peine Évariste et ses amis eurent-ils fait quelques pas qu'ils se trouvèrent en face d'une famille de marchands du Marais qui, elle aussi, se payait un déjeuner sur l'herbe. Ils passèrent, se disant avec un certain dépit que ce voisinage serait incommode si l'île n'était pas grande. Un peu plus loin, ils virent encore de nouveaux groupes et, encore une fois, ils passèrent en maugréant et en poussant en avant. Ils arrivèrent ainsi jusqu'au milieu de l'île.
Oh ! malechance ! là, une compagnie d'ouvriers, remuant de grosses pierres, battant du mortier, faisant bouillir du bitume, était en train de bâtir des maisons neuves, plantées sur une route tracée selon les lois de l'alignement et aboutissant à deux ponts à moitié construits qui la reliaient à la terre ferme.
— Allons, bon !... s'écria Raoul, voilà notre oasis qui "s'haussmannise !" Passons encore... peut-être que plus loin...
Ils apprirent que plus loin l'île était tout à fait pleine. De ce côté se trouvaient les cabanes et les guinguettes des ouvriers : tout cela était, pour le moment, transformé en établissements, bals, cafés, boutiques de foire, pour recevoir la foule qui, durant quelques jours encore, viendrait à Asnières et à Saint-Ouen célébrer la Pentecôte.
Évariste crut à une mystification et voulut voir la chose de ses propres yeux. Il confia aux ouvriers le panier qui lui pesait au bras et alla en reconnaissance, suivi de sa petite troupe.
On ne l'avait pas trompé ; l'île était envahie de ce côté. Il y avait foule partout : les cafés en plein vent n'avaient ni assez de tables ni assez de chaises ; on se faisait livrer à grand-peine des verres et des bouteilles pour aller boire aux alentours, sur l'herbe, par terre ; les salles de bal, salles dessinées par des clôtures à hauteur d'appui et des mâts aux flammes de couleur, étaient trop étroites et des quadrilles s'organisaient tout autour. Il y avait un peu de tout dans ce tas de monde : le bourgeois et l'artiste, la mercière et la cocotte se coudoyaient sans y prendre garde. Des petits chanteurs napolitains étaient venus échouer là, armés de harpes deux fois grosses comme eux, pour apprendre aux échos de la Seine à faire rimer Garibaldi avec macaroni et liberta avec la poulenta !
Il fut décidé qu'on irait déjeuner de l'autre côté.
— A la guerre comme à la guerre... disait Évariste ; c'est une partie manquée. Une autre fois...
Et Raoul en l'interrompant :
— Une autre fois, avant de nous mettre en route, nous irons demander à M. Manet où gît cette île enchantée, dans laquelle on peut déjeuner sur l'herbe sans... se gêner. »

Marius Roux, Évariste Plauchu : mœurs vraies du Quartier-Latin, Paris, E. Dentu, 1869.

dimanche 2 mai 2010

"Causerie sur la gymnastique" (E. Paz, 1869)

Planche extraite du Nouveau manuel complet d'éducation physique, gymnastique et morale (vol. 2), de Francisco Amorós y Ondeano (Marquis de Sotelo), 1848.



« Pour faire de la bonne gymnastique, de même que pour faire de la bonne médecine, il faut individualiser, c'est-à-dire appliquera chacun les principes qui conviennent à son âge, à son sexe et à son tempérament.

L'adolescence est l'époque à laquelle les exercices du corps sont le plus utiles ; ils servent alors à l'éducation des sens et à celle du système locomoteur.

A l'époque de la puberté, ils ont pour effet de répartir sur tous les muscles la sève exubérante qui tend à se concentrer vers les organes de la génération, et à prévenir les habitudes vicieuses que l'excès de sensibilité de ces organes détermine trop souvent. Ni la morale, ni les menaces, ni les châtiments, ni les entraves ne peuvent combattre ces funestes tendances. C'est dans la fatigue des membres et une violente excitation musculaire, qu'on trouve les seuls moyens de les prévenir ou de les détruire.

Dans l'âge adulte, la gymnastique est encore utile, afin de maintenir l'équilibre entre toutes les parties de l'organisme et d'éviter les concentrations vitales qui pourraient avoir lieu vers les viscères ; elle l'est surtout pour les gens qui se livrent à des occupations sédentaires, pour les hommes de lettres, de science et de cabinet.

Enfin l'exercice, un exercice modéré, convient également aux vieillards. La gymnastique alors rend le jeu des organes plus facile et sollicite l'action des fibres dont la sensibilité est émoussée.

On le voit, les avantages de la gymnastique sont extrêmes ; mais ses abus ne le sont pas moins, et nous pensons bien faire en indiquant grosso modo les différents modes de gymnastique qui nous paraissent devoir être adoptés, selon les diverses conditions indiquées ci-dessus.

L'enfant est une cire molle qu'on peut étendre en tous sens; seulement, si la tension exercée est excessive, le but serait désastreusement dépassé. Donc, il faut simplement s'étudier à assouplir et à développer son corps en mettant la plus grande sobriété dans le choix des moyens qu'on emploie. Que pour rien au monde on ne songe, dans ce premier âge, c'est-à-dirè jusqu'à dix ou douze ans, aux travaux de force proprement dits; la croissance pourrait s'en trouver modifiée et aussi le caractère de l'enfant. Ce qu'il faut, c'est faire, et non surfaire ni défaire.

La femme, qui est un grand et admirable enfant,' commande la même sollicitude et la même délicatesse que l'enfant lui-même. Comme le frêle arbuste qui résiste à l'ouragan mieux que le chêne séculaire, il faut qu'en conservant les formes et les grâces spéciales à son sexe, elle acquière toute l'énergie qui lui sera nécessaire un jour, pour concevoir et enfanter sans danger. Il faut à la femme des mouvements moelleux, des inflexions douces qui rendent ses membres souples, en développant sa poitrine et en fortifiant ses reins. Constituons, en un mot, un être relativement fort, fort dans la limite du possible et de ses besoins, mais gardons-nous bien de fabriquer des femmes hercules.

Pour les hommes d'âge mûr, il faut proscrire les exercice d'élan, barre fixe, cheval, sautoir, etc., et avoir recours presque exclusivement (à moins qu'on n'ait affaire à un sujet exceptionnellement svelte et nerveux) à la gymnastique d'ensemble ou mouvements raisonnes et progressifs et aux exercices des machines.

Donc, excepté pour les jeunes hommes de 15 à 30 ans, rien de violent, rien d'excessif, des efforts gradués, des instruments et des poids toujours inférieurs à la force acquise, et pour but dominant, l'équilibre et la santé.

E. PAZ,
directeur du Grand Gymnase. »

jeudi 15 avril 2010

Projet de vélocipède aérien (Hanry, 1869)


« La question de la navigation aérienne semble abandonnée ; mais en réalité elle n'est qu'ajournée. D'ailleurs, elle n'est pas résolue. Il ne s'agit pas de s'élever dans les airs pour y voyager au gré des vents. Le but à atteindre est d'arriver à mettre la découverte des frères Montgolfier au service de l'humanité, ou du moins de l'utiliser dans la solution de la question, que je vais présenter à un point de vue nouveau.

Si, jusque-là, plusieurs tentatives pour résoudre le problème ont échoué, est-ce une raison pour qu'il soit insoluble, ainsi que le prétendent beaucoup de personnes ? Je ne le pense pas ; je déclare hautement, au contraire, que j'ai foi dans l'avenir de la locomotion aérienne.

C'est d'ailleurs un édifice dont les fondements sont établis; il reste à en achever la construction. Or, je viens humblement apporter ma pierre. Le sort des grandes découvertes est toujours de n'arriver à produire des effets utiles qu'après bien des temps et à travers une foule d'obstacles. A combien de conceptions excentriques n'a pas donné lieu la question de la navigation aérienne, par exemple, conceptions résolvant le problème d'une manière plus ou moins bizarre ! L'un a proposé des excursions dans la lune au moyen d'un boulet de canon auquel s'attacherait le voyageur, et qui, lancé avec une puissance de projection suffisante, irait pénétrer dans la sphère d'attraction du satellite de la terre, sur lequel alors l'équipage tomberait à la façon des aérolithes sur notre globe. Un autre amateur a imaginé le moyen de faire le tour de la terre en vingt-quatre heures. Il s'élève à une certaine hauteur dans l'atmosphère, applique à son système une force égale et opposée à celle qui produit le mouvement diurne, de manière à obtenir l'état de repos absolu ; et la surface de la terre se déroule à ses pieds — dans le temps, ni plus ni moins, qu'il faut à notre globe pour accomplir sa rotation sur lui-même, c'est-à-dire vingt-quatre heures, — passe-temps que seuls les habitants du soleil peuvent se procurer, si toutefois, dans ce monde éloigné, l'industrie est parvenue à créer des instruments d'optique d'une puissance suffisante. Etc., etc.

Mais laissons pour ce qu'elles valent ces idées fantaisistes, n'ayant d'autre effet que d'anticiper sur le progrès, ni d'autre but que de tendre à nous démontrer l'impossibilité des moyens à employer pour l'accomplir, en ridiculisant ces mêmes moyens. Quant à nous, qui accueillons toujours les idées nouvelles, dans l'espoir d'y rencontrer le germe du bonheur absolu de l'humanité, proclamons ces paroles d'un auteur connu :

"Que tous ceux dont le cœur palpite aux grandes questions du progrès, que tous ceux dont l'esprit s'exalte pour la grande cause universelle, travaillent, chacun selon son impulsion intime."

[…]

Locomotion aérienne par la puissance élastique de l'air

[…] Le vent, qui tend à élever un parapluie et par suite l'homme qui le tient ; le vent, qui enlève la toiture d'un hangar, fait naître l'idée qu'on peut parvenir à élever un corps par des courants d'air d'une puissance suffisante, produits au moyen de ventilateurs ou machines soufflantes mues par une force proportionnée. Partant de ce principe, je suppose un ballon d'une forme quelconque, conique par exemple, large à sa base, de manière à pouvoir, en dehors de sa force d'ascension, jouer le rôle de parachute que joue la queue de l'oiseau.

Au-dessous du ballon et s'y rattachant est une boîte qui renferme un ventilateur, mû par une force quelconque... un homme, une machine à vapeur. Ce ventilateur vient dégager son courant d'air sous la base du ballon, ainsi que la fig. 5 peut en donner l'idée. La puissance d'élévation du ballon est telle, qu'elle ne suffit pas pour entraîner l'appareil : elle n'a pour effet que de le faire sautiller, à l'instar de l'oiseau sur le point de s'envoler.

Si, dans cet état, l'appareil était muni d'ailes fonctionnant en tous points comme celles de l'oiseau, il est évident qu'il s'élèverait. Mais, je le répète, l'art mécanique ne pouvant guère donner le moyen de construire des ailes susceptibles d'agir avec la régularité, la force nerveuse élastique et souple se manifestant dans le jeu des ailes de l'oiseau, je produis le même effet par le courant d'air cité plus haut, qui, venant agir sous le ballon, rompt l'équilibre et enlève le système par l'addition de son effort à celui du ballon.

La question se réduit donc à celle de chercher un mécanisme capable de produire un courant d'air suffisant. S'il est impossible d'arriver à construire un tel engin, il est du moins juste de reconnaître la vérité du principe posé, basé sur l'équilibre de densité des corps et sur la puissance des courants d'air employés comme moteurs. Pour se faire, d'ailleurs, de ce principe une juste idée, qu'on suppose un homme tenant, à la façon d'un parapluie, un ballon parachute conditionné de manière à renfermer dans sa double enveloppe une quantité de gaz presque suffisante pour enlever l'homme; qu'on suppose, en outre, cet homme doué de poumons d'une vigueur extraordinaire, lui permettant de produire par son souffle, sous le parachute, un puissant courant d'air dont l'effort s'ajouterait à celui même du parachute : il est évident que si ce courant est d'une force suffisante, il déterminera l'ascension de l'homme.

Translation ou direction en ligne droite

Mais la question principale est d'arriver à diriger la machine dans tous les sens. Or, un corps plus lourd que l'air, une fois élevé, sera plus facile à diriger qu'un ballon, attendu que l'inertie de ce corps offrira de la résistance aux courants qui s'opposeraient à son déplacement et qu'il emmagasinera, par suite de l'impulsion reçue, une certaine quantité de travail destiné à se restituer en temps opportun. La direction d'un engin plus lourd que l'air élevé par le moyen qui vient d'être décrit peut et doit être obtenue par le même moteur. Qu'il me soit permis de citer à l'appui de cette assertion le passage suivant, extrait d'un auteur dont je partage tout à fait l'opinion sur ce point :

« En résumé, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter, par le seul fait que vous avez possession du moyen de vous élever. La seule hauteur vous donne la direction. Dès que vous avez obtenu l'élévation, vous avez employé et placé là un capital de force que vous n'avez plus qu'à dépenser comme « vous l'entendrez."

Donc, si le courant d'air que j'ai cité peut élever le ballon, il doit pouvoir le diriger, et voici comment : j'adapte à l'appareil une voile d'une forme conique, disposition qui permet de vaincre plus facilement la résistance de l'air; dans cette voile, je dirige un courant obtenu par le ventilateur; or, si ce nouveau courant est assez puissant, il déterminera, dans le sens de sa direction la locomotion du système.

Changement de Direction

Quant aux changements de direction, ils doivent être l'objet d'un mécanisme à part. On pourrait les obtenir au moyen d'un gouvernail placé, comme dans le bateau, à l'arrière de l'appareil et je ne doute pas que ce gouvernail, manœuvré avec adresse, ne détermine toutes les variations voulues de direction. Un autre moyen également simple consisterait à faire en sorte que la voile conique fût mobile et qu'on put la tourner, ainsi que le tuyau de prise d'air, dans la direction à prendre; alors le courant d'air déterminerait Je mouvement de translation de l'appareil dans cette direction.

Conclusion : possibilité du Vélocipède aérien.

En présence de l'échec éprouvé par tous ceux qui jusqu'à ce jour ont tenté de résoudre le problème de la navigation aérienne, il est sans doute téméraire de traiter un sujet si ardu. Aussi m'empressé-je, en terminant ce modeste travail, de réclamer toute l'indulgence de mes lecteurs, les priant de ne voir dans cette publication qu'un seul et unique mobile : le but de proposer un système de nature à laisser du moins entrevoir la solution théorique, s'il n'est pas susceptible par lui-même de résoudre complètement le problème au point de vue pratique.

Il a été dit que le mécanisme de l'engin pourrait être mu par un homme ou une machine à vapeur. Soit donc par un homme. Celui-ci, commodément installé, pourra agir avec ses pieds sur des manivelles adaptées à l'axe du ventilateur, et par là produire la rotation de ce dernier. En même temps, il dirigera les courants d'air ainsi obtenus sous le ballon et dans la voile, tout en manoeuvrant le gouvernail pour les changements de direction ou s'il emploie une voile mobile, il la déplacera au moyen d'une longue ficelle qu'il tiendra constamment à sa portée : double et même triple opération, qui nécessitera un continuel mouvement de tout le corps de l'aéronaute et constitue un vélocipède aérien dans toute l'acception du mot. (Fig. 7.) »


HANRY, Navigation aerienne par le plus lourd que l'air fondée sur le vol de l'oiseau envisagé au point de vue mécanique: Possibilité du vélocipède aérien, Paris, Imp. Dubuisson et cie, 1869.

"Le vélocipède est la plus noble conquête de l'homme !" (J. Legrand, 1869)


Bar-le-Duc (Meuse): monument élévé en l'honneur des frères Pierre et Ernest Michaux, "inventeurs et propagateurs du vélocipède à pédales."



« Le Vélocipède est un des signes du temps. Après le coche, la diligence; — après la diligence, le chemin de fer; — après le chemin de fer, le Vélocipède...

Qu'on ne se trompe pas à ce dernier terme de progression : la marche du progrès est continue. Le chemin de fer va plus vite, sans doute ; mais c'est la vitesse mécanique, brutale, inintelligente... Le Vélocipède est la vitesse individuelle émanant de l'homme même, la rapidité raisonnée se ployant aux caprices de la volonté ; — la vitesse personnelle remplaçant la vitesse collective, l'affirmation de la puissance des nerfs substituée à celle de la vapeur... […] Aussi, la vogue du Vélocipède n'est-elle plus une affaire de mode et de sport, — c'est une fièvre.

Ce cheval de bois et d'acier comble un vide dans l'existence moderne; il ne répond pas seulement à des besoins, mais à des aspirations. […] Le Vélocipède, selon nous, n'est pas un caprice. S'il a pris place d'emblée dans la vie moderne, s'il excite à l'heure qu'il est une sorte d'engouement, cela ne saurait faire tort à son caractère d'utilité. Ce qui le prouve, c'est qu'à mesure qu'il se répand dans le monde élégant, le gouvernement et les grandes administrations l'emploient a es services spéciaux.

Il est certain que le Vélocipède restera. Nous étudierons peut-être un jour l'influence que ce nouveau véhicule doit exercer sur l'avenir, et nos neveux s'écrieront peut-être, en parodiant le mot de Buffon : LE VELOCIPEDE EST LA PLUS NOBLE CONQUÊTE DE L'HOMME ! [...]

Le Vélocipède, dirigé par un cavalier exercé, peut fournir de longues carrières et atteindre de grandes vitesses. Voici quelques renseignements à ce sujet, puisés aux sources les plus authentiques : deux Vélocipédistes ont accompli, en six jours, une course de cent cinquante lieues, distance de Paris à Bordeaux, ce qui donne une moyenne de 100 kilomètres par jour. Ils n'abusaient aucunement de leurs forces et n'éprouvaient qu'une fatigue ordinaire. Rien ne les eût empêchés de continuer leur voyage dans les mêmes conditions.

On cite, mais à titre de tour de force et de pari, une course de 250 kilomètres, accomplie en vingt heures consécutives, y compris les temps de repos. La plus longue traite qu'un Vélocipédiste vigoureux puisse fournir sans s'arrêter ne peut guère dépasser 150 kilomètres.

Ces mesures sont ce qu'on pourrait appeler des vitesses de voyage; elles sont infiniment au-dessous de la rapidité exceptionnelle qu'on peut obtenir, pendant un court espace de temps, en mettant des nerfs solides au service de l'amour-propre. On arrive à une vitesse de 500 mètres par minute, mais cette allure vertigineuse ne saurait se maintenir longtemps.

Ces exagérations de rapidité n'ont qu'un intérêt de sport et ne peuvent être l'objet d'aucune étude sérieuse. Il en est de même des excentricités que se permettent certains écuyers habiles, qui abandonnent le gouvernail, ou se posent en Renommée et en Amazone sur leur Vélocipède. On en a vu descendre l'escalier du Trocadéro et courir sur les parapets de la Seine : ce sont des jeux à se casser les reins.

Pourtant, nous ne saurions blâmer absolument les courses de Vélocipèdes, sans envelopper dans la même proscription les courses de chevaux ; cela nous ferait trop d'adversaires. Supposons que de même qu'on cherche à améliorer le cheval, on veut améliorer la fabrication des machines à la mode. Il est certain que les courses de Vélocipèdes sont moins dangereuses pour les écuyers.

La vitesse normale du Vélocipédiste voyageur est de 4 à 5 lieues à l'heure, ce qui triple à peu près la vitesse du pas accéléré. Le mouvement imprimé à la machine doit être aussi régulier que possible et agir avec plus de souplesse que de force, car nous répétons qu'il y en a très peu à dépenser.

Avec cette allure, on peut faire vingt lieues en cinq heures, sans plus de fatigue que si l'on s'était promené pendant le même temps; il y a même avantage en faveur du Vélocipède, car le mouvement de marche est continu, tandis que le cavalier peut prendre des moments de repos sans que sa course soit arrêtée. Cela lui arrive toutes les fois qu'il trouve des terrains en pente descendante ou qu'il est lancé assez rapidement pour abandonner la machine à elle même. Il quitte alors les pédales et repose ses pieds sur l'appui voisin, jusqu'à ce qu'il sente le besoin de précipiter sa course. Dans cette mesure, le Vélocipède, dont nous avons dit l'utilité, est non-seulement un amusement, mais un exercice hygiénique, salutaire et fortifiant.

Quant aux accusations qui frappent le Vélocipède et qui lui reprochent d’ébranler le système nerveux ; d'être l'origine de maladies intimes et peu séantes à nommer – il faut les reléguer avec les contes de bonne femme.

L'exercice du cheval est dix fois plus dangereux au point de vue sanitaire, — sans parler des ruades, des écarts et du mors aux dents. On ne saurait nier, sans doute, que l'abus du Vélocipède ne puisse avoir des inconvénients, — mais quel est donc l'exercice à qui l'on ne puisse faire le même reproche, fût-il le plus doux du monde, le plus agréable et le plus consolant ? »

Jacques LEGRAND, Manuel du vélocipède, Librairie du Petit journal, 1869.

vélocipède Michaux (dessin de 1869)


mercredi 20 janvier 2010

"Prévenir les conséquences d’une révolution à Paris" (E. de Soye, octobre 1869)


De Paris à Carcassonne : affiche annonçant la proclamation de la République dans le département de l'Aude (février 1848).



« […] Le gros de la nation aime l'ordre, aspire à la sécurité et tremble à la seule pensée des conséquences que pourrait amener un coup de main tenté à Paris par n'importe qui. Ces conséquences sautent aux yeux. En effet, si un parti extrême parvenait à s'emparer du pouvoir dans la capitale, on peut mettre tous les hommes politiques au défi d'indiquer comment on s'y prendrait pour empêcher la proclamation des principes même les plus subversifs dans la France entière. Un coup de main heureux livrerait le pays sans défense à quiconque aurait triomphé à Paris.

En 1848, cette conséquence fatale de notre organisation intérieure a vivement frappé. La marche des gardes nationales des départements au mois de juin a été le symptôme d'une réaction instinctive et spontanée contre l'influence excessive de la capitale sur les destinées de la nation. […]

L'administration est une machine qui peut servir au bien comme au mal avec la même puissance. Telle qu'elle est organisée chez nous, l'administration présente assurément des inconvénients graves, qui ont été souvent signalés et que tout le monde s'empresserait de reconnaître si l'on s'entendait sur les moyens d'y remédier ; mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Nous constatons qu'en temps ordinaire l'administration maintient réellement l'ordre matériel : elle ne sert pas d'instrument à un acte de violence ; elle est le plus souvent en mesure d'y mettre obstacle et elle n'y manque pas.

En un jour de révolution, c'est tout le contraire. Cette puissante organisation passe tout d'un coup entre des mains quelconques : on s'en sert, comme d'un instrument passif, au gré de ses idées ou de ses passions dans l'enivrement du succès.

Qu'une bande d'hommes armés arrive à s'emparer des ministères et du télégraphe ; à l'instant même nous sommes livrés pieds et poings liés à la discrétion de ces hommes, quels qu'ils soient. L'armée elle-même serait fort empêchée pour agir d'une manière efficace et prompte s'il arrivait que le ministère de la guerre cessât de fonctionner, ou qu'un gouvernement improvisé en remît la direction entre des mains indignes.

L'ordre finirait par être rétabli, nous le croyons ; mais il y aurait un moment terrible à passer, et ce moment laisserait derrière lui d'incalculables désastres.

Si l'on recherche les moyens de prévenir ces éventualités, on reconnaît que les éléments de résistance ne manquent pas, mais qu'ils sont paralysés par la centralisation administrative. Pour leur rendre le ressort et l'efficacité, il faudrait pouvoir neutraliser et suspendre immédiatement l'action de la puissante machine administrative avant qu'on ait réussi à s'en emparer pour le mal. »

Eugène de SOYE, Comment on pourrait prévenir les conséquences d’une révolution à Paris, Paris, impr. de E. de Soye, 1869, 8 p.

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Note :  l’idée qui sous-tend la démonstration de E. de Soye rejoint celle exprimée par Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans ses Souvenirs (rédigés en 1850-51, mais dont la publication date de 1893). Tocqueville fait de l’organisation administrative de la France l’une des causes du succès de la Révolution de février 1848 : « la centralisation réduisit tout l’opération révolutionnaire à se rendre maître de Paris et à mettre la main sur la machine tout montée du gouvernement… »