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lundi 21 juin 2010

"Paris à lui seul forme-t-il la France ?" (F.-J.-B. Noël, 1842)

Carte des chemins de fer en France extraite de :
Atlas historique et statistique des chemins de fer français,
Paris L. Hachette, 1859.


« Dans sont intérêt, un Parisien ne saurait trop exalter les chemins de fer ; et il a raison, car ils doivent lui profiter ; mais les intérêts de Paris ne sont pas ceux de la France entière, on peut même dire que ce n’est peut être que par des exceptions fort rares que ces intérêts se trouvent les mêmes. […]

Le mot centralisation ne se traduit-il pas de lui-même ? Comment peut-on concevoir différemment cette expression ? Centraliser ne veut-il pas dire porter de la circonférence au centre, réunir en un point ce qui était disséminé sur le cercle ? Que ceux qui sont au centre trouvent cela convenable, c'est très-juste dans leur intérêt; mais que ceux qui sont placés à la circonférence y applaudissent, c'est ce que nous ne pouvons concevoir. Cette comparaison d'un état avec le corps de l'homme, dont le cœur attire tout le sang des extrémités pour le porter ensuite dans les veines, est une des abstractions les plus absurdes qu'on puisse concevoir. Quoi ! Sérieusement, vous voulez que toutes les villes de France, dont plusieurs peuvent subsister par elles-mêmes, sacrifient à votre profit leur industrie, leur commerce, le peu d'indépendance qu'elles ont conservée, pour ne plus vivre que du reflet que votre opulence daignera jeter vers elle ! En vérité, c'est incroyable. Les départements peuvent, sans doute, être très-disposés à faire des sacrifices dans l'intérêt de la patrie ou pour la gloire de la France ; mais Paris à lui seul forme-t-il la France ? Forme-t-il la patrie?

Les gouvernements sont établis dans l’intérêt de tous : chaque citoyen ayant droit aux mêmes faveurs, à la même protection, le gouvernement doit étendre avec profusion sur tout le sol qu’il gouverne, les lumières ou plutôt les sciences, les arts, l’industrie, la fortune, les établissements d’utilité publique, l’armée, tous les attributs de la puissance, enfin tout ce qui peut être divisé. Il est donc contraire au but des hommes réunis en société, que l’on concentre, dans l’intérêt de quelques-uns d’entre eux, tout le commerce, toute l’industrie, tous les talents, tous les moyens de fortune, tous les pouvoirs et surtout toute l’armée. […]

Ainsi, l'on a concentré à Paris, non-seulement toute la puissance, mais encore toutes les influences. Pour les plus petites choses, pour ce qui pourrait paraître indifférent, il faut l'approbation ou le choix d'un ministre : les départements ont légalement très-peu d'influence sur la marche du gouvernement' et ce peu d'influence, on cherche encore à le leur enlever. On vante comme admirable la facilité que l'administration aura de dominer les grandes villes, au moyen des chemins de fer : ainsi, elle aura plus de facilité de se faire obéir à Lyon ou à Marseille , qu'il ne lui est possible maintenant de faire connaître ses ordres à Melun ou à Meaux; et les fonctionnaires dévoués à leurs places ou à leur traitement pourront, de cent lieues de distance, aller demander aux distributeurs des grâces et des faveurs ce qu'ils doivent penser, dire et juger; et, à cette puissance, on réunit toutes les forces de la France, une armée, et ce sera une armée formidable que celle qui sera chargée de garder les fortifications monstrueuses de Paris ; mais notre capitale deviendra absolument ce qu'étaient autrefois Rome et Constantinople. […]

Est-ce donc Rome ou Constantinople que vous voulez prendre pour modèle? Si, au moyen de la promptitude dans les voies de communication du centre à tous les points du cercle, vous croyez être à l'abri, pour l'avenir, de toutes les guerres d'insurrection qui ont ensanglanté les provinces romaines et le Bas-Empire ; si, par la réunion imposante de vos forces , vous vous croyez à l'abri des guerres civiles et des émeutes révolutionnaires, c'est bien, sans doute, c'est un avantage très-probable qui résultera de vos plans ; mais cet état de choses pourra créer, comme dans l'empire romain et le Bas-Empire, des révolutions militaires, enfanter le despotisme. Quand l'armée, par sa permanence dans la capitale, aura imposé silence à la population , il est clair que celui qui dominera l'armée, qui aura la force à ses ordres, pourra se permettre l'exécution de tous ses caprices, renouveler les scènes qui se sont passées à Rome ou à Constantinople, et réduire au néant la représentation nationale. Nous n'aimons pas plus ce genre de révolutions auxquelles vous donnerez naissance, que celui des guerres civiles dont vous prétendez tarir la source. »

François Jean Baptiste Noël (avocat, notaire honoraire, membre correspondant des Sociétés Royales Académiques des Antiquaires de France, des Sciences de Nancy, Metz, de l'institut historique de la Société d'Émulation des Vosges),  Les chemins de fer seront ruineux pour la France et spécialement pour les villes qu'ils traverseront, Paris, Joubert, 1842.

"Paris est la plus haute expression... de notre puissance et de notre génie" (Cormenin, 1842)

"La Garde nationale de Paris part pour l'armée. Septembre 1792 (détail)." Par Léon Coignet (1794-1880), Musée national du Château de Verseailles




« Chaque nation a son caractère propre, son humeur, et je dirai presque son tempérament. Le nôtre tend à l'unité. On dirait que nous sentons par une sorte d'instinct notre faiblesse comme individus, notre force comme Nation. Nos cœurs se touchent et battent des mêmes battements ; nos mains, en s'unissant, frémissent; nos esprits s'allument à la même étincelle ; nous nous fondons rapidement les uns dans les autres, et nous ne faisons bientôt plus qu'une seule âme et qu'un seul corps. Chez nous, en une heure, en moins que cela, ce n'est plus un faubourg qui se soulève et qui descend sur la place publique, c'est une cité. Ce n'est plus quelques bataillons qui marchent, c'est une armée. Ceci donne le secret de notre furie française dans l'attaque et dans la victoire et de nos terreurs paniques dans la déroute, car alors nous ne sommes plus une armée, une troupe, une masse, un corps, nous redevenons individus. Ceci explique aussi pourquoi nous allons si rapidement de la délibération à l'action, et des paroles aux armes, des clubs aux émeutes, et des émeutes aux révolutions, et pourquoi celles-ci se font, et pourquoi elles ne durent pas.

A peine avons-nous passé la frontière et mis le pied chez un peuple conquis que, dès le lendemain, nous organisons son régime intérieur, politique, administratif, civil, militaire, ses municipalités, ses tribunaux, ses écoles, ses fêtes, ses théâtres, ses modes, et jusqu'au détail et au train de ses affaires domestiques, nous nous mêlons à tout et nous nous mêlons de tout, et nous nous familiarisons avec ces étrangers d'hier, et nous vivons de leur vie et nous les raisons vivre de la nôtre, et nous nous les assimilons en tout, si bien et aussi parfaitement que s'ils étaient de la vieille France !

Il n'est pas surprenant, d'après cela, qu'on ait dit que nous étions le peuple de la propagande. […] Ainsi, par la guerre ou par l'idée, nous révolutionnons toujours quelque part, et sans qu'elle le veuille, le sache ou le dise, la France mène le Monde.

Il ne faut pas compter pour peu, entre les causes de la Centralisation, l'accroissement prodigieux de Paris qui, de toute antiquité, et comme par un hommage tacite, a été reconnu le roi et le maître des autres cités, la patrie adoptive des sciences, des arts et des lettres, le flambeau de la civilisation, le siège du Gouvernement, l'entrepôt des productions du nord et du midi, le séjour des princes, l'arbitre du goût, du luxe et des modes.

Paris reçoit beaucoup, mais il donne beaucoup. Il consomme, mais consommer c'est produire. Il vend cher, mais il achète cher et il paie bien. Il s'emplit comme un fleuve, mais il reflue jusqu'à sa source. Il concentre la lumière, mais il la reflète. Il a un tronc d'une grosseur prodigieuse, mais il rend la sève qu]il aspire, et les extrémités de ses mille rameaux plient sous leurs fruits d'or. Il vivifie de son souffle tout ce qu'il touche, il écrase de son poids tout ce qui lui résiste. Il commence les révolutions et il les finit. Il fait les Rois et il les défait. II distribue la gloire, la liberté et l'empire.

Sans Paris, la Convention eut-elle lutté contre l'Europe? Sans Paris, les révolutions de 89 et de 1830 auraient dégénéré en guerre civile. Sans Paris, le pouvoir exécutif, transporté à Versailles, à Bourges, à Tours, à Orléans, à Lyon, à Toulouse, à Bordeaux, ne serait point obéi. Le Gouvernement n'est que l'organe de Paris, il n'est que son commis, son homme d'affaires et son serviteur. Paris tiendrait en échec le reste de la France et,de ses portes comme des portes du vieux Memphis, s'élanceraient à la fois plusieurs armées.

Paris a une force matérielle sans définition possible presque, sans mesure et sans contrepoids. Paris n'a pas le nombre d'hommes le plus haut chiffré de la France, mais il a le nombre le plus haut réuni. ll a ce que donne la Centralisation, il est la Centralisation même.

Athènes fut plus polie, Rome plus guerrière, Londres est plus commerçant et Pékin plus vaste, mais Paris est plus homogène. Paris n'a qu'un million d'hommes, mais au besoin, ce million d'hommes ne serait qu'un seul homme.

Londres est la capitale de l'Angleterre, Vienne de l'Autriche, Madrid de l'Espagne, Constantinople de la Turquie, Rome du Catholicisme, mais Paris est la métropole du Genre humain.

Auprès de Paris tout est bourg, petite ville, village. Tout aboutit à Paris, routes, canaux, télégraphes. Tout en sort et tout y rentre. Semblable à un géant féodal, il tient les départements dans une sorte de vassalité volontaire, et toutes les villes de province, rangées autour de Paris, comme autant de satellites, s'éclairent et se réchauffent aux rayons de son soleil.

Paris ne dort point, ne se repose point. Hiver et été, jour et nuit, son cerveau pense, ses bras travaillent, ses yeux veillent et ses jambes remuent.

Sa force intellectuelle est plus grande encore que sa force matérielle. L'idée française est toute dans Paris. Paris est la plus haute expression de nos besoins, de nos sentiments, de nos passions, de nos caprices, de nos intérêts, de notre politique, de notre littérature, de notre puissance et de notre génie. Paris renferme assez de généraux pour commander en chef les armées de la Russie, de l'Autriche et de l'Angleterre, assez de gens d'esprit pour remuer le Monde, assez d'hommes d'état pour le gouverner.

Aux yeux des étrangers, Paris est tout ; Paris est la capitale non de l'Europe, si vous voulez, mais des Européens. Qui dit Paris, dit la France. Paris est comme serait un grand royaume dans un petit royaume. Paris est la tête, et les provinces ne sont que les pieds. Or, ce sont les pieds qui marchent, mais c'est la tête qui conduit. […]

Le besoin de la Centralisation est si impérieux que les révolutions n'y font rien ; la centralisation change seulement de moyens et de forme, sans changer d'objet. Ainsi, le Gouvernement représentatif a substitué à la volonté d'un seul l'association des volontés de tous ; au caprice la règle, au commandement absolu du Prince la responsabilité constitutionnelle des Ministres. Élire, c'est s'associer; s'associer, c'est centraliser. […]

De tout ceci nous devons conclure que, par la seule agrégation de son territoire, sa position géographique, la facilité de ses communications, son humeur si sociable, son génie si expansif, ses soldats du Nord et du Midi qui se fusionnent en deux veillées de camp, sa magnifique chanson de guerre, son drapeau criblé par cent victoires, sa propagande écrite et parlée qui a les sons et l'éclat de la foudre, l'universalité populaire de sa langue, ses écoles, ses codes, ses institutions, ses précédents révolutionnaires, son administration intense, son gouvernement unitaire, son amour inné de l'égalité, de l'indépendance nationale et de la gloire, son Paris et son nom même, la France est l'État le plus vigoureusement centralisé de l'Europe. »

Timon (pseudonyme de Louis-Marie de Lahaye, vicomte de Cormenin). De la Centralisation. Paris, Pagnerre, 1842 (2e éd.).

mercredi 20 janvier 2010

"Prévenir les conséquences d’une révolution à Paris" (E. de Soye, octobre 1869)


De Paris à Carcassonne : affiche annonçant la proclamation de la République dans le département de l'Aude (février 1848).



« […] Le gros de la nation aime l'ordre, aspire à la sécurité et tremble à la seule pensée des conséquences que pourrait amener un coup de main tenté à Paris par n'importe qui. Ces conséquences sautent aux yeux. En effet, si un parti extrême parvenait à s'emparer du pouvoir dans la capitale, on peut mettre tous les hommes politiques au défi d'indiquer comment on s'y prendrait pour empêcher la proclamation des principes même les plus subversifs dans la France entière. Un coup de main heureux livrerait le pays sans défense à quiconque aurait triomphé à Paris.

En 1848, cette conséquence fatale de notre organisation intérieure a vivement frappé. La marche des gardes nationales des départements au mois de juin a été le symptôme d'une réaction instinctive et spontanée contre l'influence excessive de la capitale sur les destinées de la nation. […]

L'administration est une machine qui peut servir au bien comme au mal avec la même puissance. Telle qu'elle est organisée chez nous, l'administration présente assurément des inconvénients graves, qui ont été souvent signalés et que tout le monde s'empresserait de reconnaître si l'on s'entendait sur les moyens d'y remédier ; mais ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Nous constatons qu'en temps ordinaire l'administration maintient réellement l'ordre matériel : elle ne sert pas d'instrument à un acte de violence ; elle est le plus souvent en mesure d'y mettre obstacle et elle n'y manque pas.

En un jour de révolution, c'est tout le contraire. Cette puissante organisation passe tout d'un coup entre des mains quelconques : on s'en sert, comme d'un instrument passif, au gré de ses idées ou de ses passions dans l'enivrement du succès.

Qu'une bande d'hommes armés arrive à s'emparer des ministères et du télégraphe ; à l'instant même nous sommes livrés pieds et poings liés à la discrétion de ces hommes, quels qu'ils soient. L'armée elle-même serait fort empêchée pour agir d'une manière efficace et prompte s'il arrivait que le ministère de la guerre cessât de fonctionner, ou qu'un gouvernement improvisé en remît la direction entre des mains indignes.

L'ordre finirait par être rétabli, nous le croyons ; mais il y aurait un moment terrible à passer, et ce moment laisserait derrière lui d'incalculables désastres.

Si l'on recherche les moyens de prévenir ces éventualités, on reconnaît que les éléments de résistance ne manquent pas, mais qu'ils sont paralysés par la centralisation administrative. Pour leur rendre le ressort et l'efficacité, il faudrait pouvoir neutraliser et suspendre immédiatement l'action de la puissante machine administrative avant qu'on ait réussi à s'en emparer pour le mal. »

Eugène de SOYE, Comment on pourrait prévenir les conséquences d’une révolution à Paris, Paris, impr. de E. de Soye, 1869, 8 p.

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Note :  l’idée qui sous-tend la démonstration de E. de Soye rejoint celle exprimée par Alexis de Tocqueville (1805-1859) dans ses Souvenirs (rédigés en 1850-51, mais dont la publication date de 1893). Tocqueville fait de l’organisation administrative de la France l’une des causes du succès de la Révolution de février 1848 : « la centralisation réduisit tout l’opération révolutionnaire à se rendre maître de Paris et à mettre la main sur la machine tout montée du gouvernement… »