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mercredi 5 janvier 2011

"Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ?" (A. Jay, 1815)

"La Paix de l'Europe". Estampe antinapoléonienne de 1814. Coll. Brown Univ.

« Après vingt-cinq ans de troubles et de malheurs inouïs, la France respire enfin sous un gouvernement libéral et paternel ; les sources de la prospérité nationales sont ouvertes ; tous les citoyens, heureux et paisibles sous la protection des lois, peuvent se livrer sans crainte à des travaux utiles ; l’agriculture fleurit dans nos campagnes, l’abondance et la sécurité règnent dans nos villes, les espérances les mieux fondées embellissent l’avenir ; les liens d’amitié et de famille ne sont plus affaiblis par les défiances, les soupçons, les terreurs ; enfin, tout annonce aux Français le terme des calamités inséparables des grandes révolutions. Quel mauvais génie vient aujourd’hui troubler tant de félicités ! Quel peut être l’espoir de cet étranger banni, coupable de tous les maux qui nous ont accablés depuis quinze ans ; coupable surtout d’avoir attenté à la liberté publique, et courbé la France sous le sceptre de fer du plus odieux despotisme ?

Tant que, séparé du reste de l’Europe, et confiné dans une île de la Méditerranée, il ne présentait aux Français qui avaient eu le malheur de vivre sous ses lois que le spectacle de l’ambition déchue et de la folie impuissante, un sentiment de respect pour soi-même et de pitié peut-être trop généreuse pouvait étouffer le reproche et retenir le cri d’indignation ; comme il y avait peu de courage, il y avait peu de mérite à l’attaquer ; mais aujourd’hui qu’il ose pénétrer à main armée sur notre territoire, aujourd’hui qu’infidèle à ses promesses, aux traités les plus solennels, il nous apparaît comme le spectre sanglant de la tyrannie, chaque Français se doit à lui-même, et doit à sa patrie de manifester ses vrais sentiments, et de se rallier autour du trône constitutionnel, seule garantie du repos et du bonheur de la France.

Quelle est donc la classe d’hommes qui pourrait désirer le retour de Buonaparte ? Sont-ce les pères de famille dont il décimait les enfants ; les citoyens industrieux dont il arrêtait les travaux ; les habitants des campagnes soumis à des impôts arbitraires, et les braves défenseurs de la patrie dont il usurpait la gloire, et qu’il exposait sans remords à la rigueur dévorante des hivers plus terribles que le fer de l’ennemi ?

On lit, dit-on, sur ses drapeaux, cette inconcevable devise : la liberté, la gloire et la paix. La liberté ! Il en fut l’assassin ; la victoire ! ses fautes et la fureur de son ambition ont amené l’étranger dans la capitale même de la France ; la paix ! Il n’a vécu que pour la guerre et par la guerre. Combien de fois n’a-t-il pas repoussé la paix qui est l’objet de tous nos vœux ! et par quelle dérision amère nous parle-t-il de paix au moment même où il nous menace de toutes les horreurs de la guerre civile !

Et si nous détournons les yeux de cet insensé pour les fixer sur le gouvernement légitime que le Ciel nous a donné dans sa miséricorde, quels puissants motifs n’y trouverons-nous pas de le défendre contre toutes les attaques ! Un roi éprouvé par le malheur est remonté au trône de ses pères, et la clémence et la paix se sont assises à ses côtés. Une charte protectrice de toutes nos libertés est le premier bienfait de son retour. Ses paroles consolantes ont réconcilié tous les Français avec eux-mêmes ; et si quelques voix imprudentes se sont élevées contre sa volonté sacrée, elles se sont perdues dans le concert unanime de bénédictions qui ont proclamé l’oubli du passé, le sécurité du présent et le bonheur de l’avenir.

Que l’Europe soit attentive à ce qui se passe aujourd’hui en France. Ce sera une grande leçon pour les peuples et pour les rois. A peine la nouvelle du débarquement de Buonaparte est-elle connue, que Louis le Désiré s’empresser de convoquer les fidèles représentants du peuple. C’est la nation qu’il appelle au secours de la monarchie contre le despotisme. Il sait que la nation et le roi n’ont point d’intérêt séparé, que leur destinée est commune, et que, réunis, ils peuvent braver, non seulement les tentatives d’un aventurier, mais les efforts combinés de tous leurs ennemis extérieurs.

Jusqu’au moment où Buonaparte a été déchu, et même peut-être jusqu’à celui où il a renoncé pleinement et librement à l’autorité dont il avait fait un si terrible usage, on a pu sans honte obéir au chef de l’Etat ; mais il a brisé lui-même tous les liens qui existaient entre lui et les Français ; il a délié l’armée du serment de fidélité qui l’attachait à ses drapeaux. Nos braves militaires ont prêté un nouveau serment. Ils ont attachés par des nœuds indissolubles à la patrie et au roi. Ces guerriers, pleins de courage et de loyauté, dont les mémorables exploits ont forcé l’Europe à l’admiration, ne comptent dans leur rang, ni lâches, ni traîtres. Ces représentants de l’honneur national forment autour du trône un rempart inexpugnable contre lequel viendront se briser tous les efforts de la malveillance et de la trahison. »

Antoine Jay, Journal de Paris, 10 mars 1815.

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Antoine Jay (1770-1854). Initialement partisan de l'Empire, il se rallie à la Monarchie en 1814, rejoint le camp napoléonien pendant les Cent-Jours, puis se rallie à nouveau à la Monarchie après le désastre de Waterloo (juin 1815). 
   
« … L’empereur a brisé le joug de plomb qui chaque jour s’appesantissait davantage sur nous ; et maintenant nous trouvons cela tout simple et tout naturel. La même chose arriva à Christophe Colomb lorsqu’il eût découvert le Nouveau Monde.

Mais qu’on pense à ce qu’il a fallu de force d’âme et de décision pour sortir d’une île de la Méditerranée, se jeter avec douze cents hommes à l’une des extrémités de la France, et arriver à Paris avec la rapidité de l’éclair. L’histoire plus équitable dira qu’il n’y avait que lui qui, sans guerre civile, pût concevoir et achever cette grande entreprise. Il est encore le seul homme qui puisse fonder la liberté publique en France…

La constitution est maintenant dans toutes les têtes, parce qu’elle se réduit à un petit nombre d’idées raisonnables. La sûreté des personnes et des propriétés, l’égalité des droits, la liberté de penser et d’écrire, la représentation nationale assurée, l’inviolabilité du chef de l’Etat, la responsabilité des ministres, voilà à peu près tout ce que nous désirons. La dynastie de l’homme à qui nous serons redevables de ces avantages sera éternelle.

Alors ce serait bien en vain que les puissances étrangères voudraient nous faire la guerre. Elle n’aurait aucun but. Nous sommes tranquilles chez nous ; et le peuple français a un sentiment trop profond de sa force et de sa dignité pour souffrir l’intervention de l’étranger dans ses affaires intérieures. Aucun prétexte ne pourrait la justifier. La nation et le gouvernement veulent la paix ; mais ils veulent surtout la liberté. »

Antoine Jay (1770-1854), Journal de Paris, 7 avril 1815.

dimanche 28 novembre 2010

"Le double vote n'est point un privilège" (Joseph M. Portalis, 1820)


Electeurs cherchant leur nom sur les listes électorales.





Discours de M. le comte Portalis, commissaire du Roi, pour la défense du projet de loi relatif aux élections, prononcé au cours de la séance du 26 juin 1820 :



« MESSIEURS,

La puissance législative s'exerce collectivement en France par le Roi, la Chambre des Pairs et la Chambre des Députés des départements. Les Députés des départements sont élus par les collèges électoraux.

L'organisation de ces collèges est le but du projet de loi qui vous est soumis. Rien de plus important sans doute, puisque de cette organisation dépend la bonne composition d'une des trois branches de la puissance législative. Il ne faut donc pas s'étonner si dans la discussion qui s'est élevée à ce sujet, de graves et même de violents débats ont eu lieu. Cela aurait dû arriver en temps ordinaire chez une nation que n'auraient remuée ni des souvenirs anciens, ni des souvenirs récents, qu'une longue et terrible révolution n'aurait pas divisée, que le choc des passions et la collusion d'une foule d'intérêts opposés n'auraient pas profondément agitée. Que sera-ce, si une pareille question vient à se traiter chez un peuple qui, depuis trente ans, fait sur lui-même un cours de politique expérimentale ; chez un peuple précipité de constitution en constitution, au bruit flatteur d'une souveraineté chimérique; chez un peuple perpétuellement déçu par des lois mensongères qui donnaient et retenaient à-la-fois, parce qu’elles lui avoient promis une participation au pouvoir que la nature des choses lui refuse ; chez un peuple enfin qui, nouvellement replacé sous l'égide tutélaire du pouvoir légitime, et récemment en possession d'une liberté dont il n'avait connu que le nom , craint sans cesse que l'un ou l'autre de ces grands biens ne vienne à lui échapper ?

Que sera-ce, si l'on a remanié le système électoral quatre fois en cinq ans, et si les divers modes successivement adoptés ont été successivement accusés de n'avoir produit que de dangereux résultats ? Telle est, Messieurs, la situation de notre pays. Les faits expliquent en partie ce qui s'est passé autour de nous.

Est-il nécessaire de changer la loi du 5 février 1817 ? Les changements que l'on propose sont-ils contraires à la Charte (1) ? Le projet de loi donne-t-il à la France un système électoral approprié aux besoins, et conforme à l'état de la société ? En répondant à ces questions, je repousserai les attaques qui ont été dirigées contre la loi proposée. […]

On accuse le Gouvernement d'instabilité: aimerait-on mieux qu'il persévérât dans une voie qu'il aurait reconnue mauvaise? On réclame la fixité des institutions et dés lois : c'est un bien désirable, sans doute; mais sommes-nous en situation d'y prétendre ? Les institutions ne sont stables que lorsqu'elles ont jeté des racines dans les mœurs et dans les habitudes d'un peuple, lorsque de nombreuses générations se sont succédé a leur ombre. il faut le dire Messieurs, ce qui fait que nos institutions nouvelles ont tant de peine à s'asseoir, ce qui nous condamne à de si pénibles tâtonnements, c’est qu'elles ne sont point assises sur des fondements anciens, c'est que la révolution qui a tout emporté nous a laissé la société toute entière à reconstruire. Nous amassons laborieusement des matériaux : nos voisins, plus sages, ou plus heureux, n'ont point répudié ceux qu'ils avoient sous la main, et la liberté a trouvé parmi eux des hases inébranlables dans les débris gothiques du vieil édifice social.

On reproche à la loi proposée d'être contraire à la Charte, et de faire prévaloir les préjugés sur les principes, et la minorité sur la majorité. En quoi le projet de loi contrarierait-il la Charte? Impose-t-il aux électeurs de nouvelles conditions pour leur accorder le droit de suffrage? […]

La Charte établit sans doute une Chambre des Députés ; mais elle ne dit m1lle part que les Députés sont les uniques représentants du peuple; elle ne dit nulle part que le droit de les choisir appartienne à l'universalité des citoyens; elle se contente de déterminer quels seront ceux qui concourront à la nomination des Députés. Des représentants du peuple : nous savons tous combien on a abusé de ce mot ; devant lui les institutions s'écroulent, la justice est sans force, les lois sont muettes, l'Etat n'offre plus qu'un horrible mélange d'anarchie et de tyrannie, le sang coule, la propriété disparaît, et il ne reste de l'ordre social que des formes impuissantes pour protéger, et toutes puissantes pour nuire.

Les Députés forment le conseil électif de la nation ; ils sont la partie mobile du système, Ils représentent les intérêts locaux des départements, les intérêts particuliers des diverses professions, ceux de l'industrie ; mais ils ne tiennent leur droit que de la loi : c'est elle qui les appelle, et qui détermine leurs fonctions. Elle aurait pu étendre ou resserrer à volonté le cercle de leurs attributions, Il n'y avait rien de forcé, rien de fatal dans sa détermination à cet égard. Ce n'est pas un pouvoir qu'elle reconnaît et qu'elle constate, c'est un pouvoir qu'elle constitue.

La Chambre des Députés n'est pas plus l'organe de ce qu'on appelle l'opinion que cette Chambre où nous siégeons, que le Gouvernement lui-même. L'opinion véritable, celle qui forme l'esprit général du siècle, règle tout, s'empare de tout, domine tout. On ne fait rien que par elle ; on ne peut rien contre elle. Mais il ne faut pas confondre cette opinion, qui est, pour ainsi dire, l'espace de monde politique et moral, avec ces caprices injustes dans un certain public, ces passions haineuses de l'esprit de faction, ces enthousiasmes du moment, véritables maladies de l'opinion, qui se succèdent comme les modes, et ne doivent pas être traitées plus sérieusement qu'elles.

Le double vote n'est point un privilège ; car ce n'est point au profit des votants qu'il est institué, mais dans l'intérêt public ; c'est une double fonction pour l'exercice de laquelle la loi exige un cautionnement déterminé. Tous ceux qui le payent sont appelés à le remplir. S'il étoit attaché à la naissance, au titre, au rang, à la profession, à une certaine nature de propriété, il serait un privilège. Il ne l'est point, puisqu'il dépend, comme le simple droit de suffrage, de la quotité de la contribution directe, autrement il faudrait dire que le simple droit de suffrage en serait un lui-même. Ce n'est point une supériorité que la loi établit, elle la déclare ; cette supériorité est un fait, et le moins contesté de tous : on peut se croire l'égal ou le supérieur de son voisin, en talents, en esprit, en vertu, l'illusion ne va pas jusqu'à se croire son égal en richesses

On prétend que la fortune n'est ici que le signe et comme l'exposant d'une opinion différente, et que c'est à ce titre qu'on accorde le double vote aux plus riches : c'est une erreur. On accorde le double vote à ceux qui ont un plus grand intérêt au maintien de ce qui existe, parce que dans le tumulte des révolutions, les grandes propriétés sont les premières attaquées : c'est une prime politique accordée à l'esprit de conservation. On ne croit pas que ce soit cet esprit là qu'il faille redouter. L'État n'a rien à craindre de ceux qui possèdent et jouissent : c'est la soif d'acquérir qui le trouble trop souvent. On n'a pu prétendre sérieusement que les petits propriétaires avoient autant d'intérêt au maintien des lois et de la constitution que les grands ! les événements sont là pour prouver le contraire ; ils y ont intérêt, et c'est pour cela qu'ils sont électeurs; ils en ont moins, et c'est pour cela encore qu'ils ne le seront qu'une fois.

Le projet de loi ne contrarie donc point la Charte, il est conforme à son esprit; il ne fait' point prévaloir les préjugés sur les principes, Car il n'est que le développement des principes constitutionnels posés dans la Charte, et il les fait prévaloir sur je ne sais quels préjugés anarchiques qui nous ont fait de si grands maux. S'il donne à la minorité un certain ascendant sur la majorité, il le fait comme l'a fait la Charte, comme le veut le bon sens; car la prépondérance de la majorité n'est raisonnable que dans les assemblées délibérantes, dans les corps constitués ; hors de là, elle n'introduirait que l'empire de la multitude, le plus redoutable de tou9 les empires, et elle nous jetterait dans toutes les calamités de l'ochlocratie, bien autrement funeste que le règne de cette prétendue oligarchie, qu'une mauvaise récolte ou une faillite suffisent pour détrôner, et que la loi du budget peut décimer tous les ans.

Il nous reste maintenant à prouver que le nouveau système électoral est approprié aux besoins et conforme à l'état de la société, car nous venons de faire voir qu'il est parfaitement assorti aux principes de la Constitution sous laquelle nous avons le bonheur de vivre.

Nul doute, Messieurs, que le besoin le plus urgent de la société ne soit en France la stabilité des institutions. Il y a assez longtemps que le sol tremble, il est pressant de le raffermir. Cependant la fureur des innovations se propage. L'exemple récent de tant et de si grands changements en fait désirer de nouveaux aux esprits inquiets mécontents de leur position, aux ambitieux qui dédaignent la marche lente et progressive des avancements légitimes, aux vanités exaltées qui rêvent des grandeurs démesurées comme elles. Un certain goût d'indépendance prévaut dans tous les esprits; une philosophie audacieuse interroge toutes les doctrines et ne se soumet à aucune vérité : nous sommes civilisés à l'excès. Il faut tempérer ce mouvement rapide qui use tout en peu d'années, il faut prévenir le retour des tempêtes.

La propriété est l'ancre du salut; elle est la base dé la société; elle inspire l'amour de l'ordre, de la justice et de la paix. Donnez plus d'influence aux propriétaires, diminuez celle de ces hommes qui s'adressent à la multitude pour s'emparer du pouvoir, qui se déclarent les amis exclusifs de la liberté pour s'attribuer une autorité immense, qui créent un patriciat au nom de l'égalité, et déclament contre les supériorités légales pour s'arroger une sorte de supériorité indéfinie qui ne connaît point de limites.

Vous voulez comme le Roi une constitution libre, mais monarchique : donnez donc aux intérêts monarchiques une force et un appui. Le trône héréditaire, isolé au milieu de ce nivellement universel qui s'oppose à la perpétuité des familles, privé de l'appui de ces races contemporaines qui traversèrent les siècles et les générations avec lui, serait exposé à trop d'attaques : l'hérédité de la Chambre des Pairs le fortifie. [...] cette magistrature […] maintiendra l'aristocratie dans ses limites constitutionnelles, en même temps qu'elle réprimera la tendance de l'esprit démocratique ; elle sera le lien qui rapprochera la magistrature héréditaire de la masse, et qui empêchera ses usurpations ou sa chute.

Cependant les droits acquis seront conservés, l'élection directe sera maintenue ; tous les intérêts seront représentés ; Je nombre des Députés sera augmenté et mis en rapport avec celui des Pairs ; les élections locales assureront la franchise et la liberté des votes ; la nouvelle composition de la Chambre élective garantira la stabilité de nos institutions.

Tels sont, Messieurs, les résultats du projet de loi, vous ne balancerez pas à l'adopter.

Il vous est présenté sous d'heureux auspices. Après de longs et pénibles débats, il a réuni subitement, dans l'autre Chambre, les suffrages de tous ceux qui confondent dans un même dévouement la monarchie et la Charte, la liberté et la légitimité. De nouvelles voies s'ouvrent devant nous; les amis du trône et du pays ne seront plus affligés du triste spectacle de leurs propres divisions ; tous les Français dévoués à cette famille auguste, contemporaine de tous les âges de la monarchie, associée à toutes nos gloires, qui a marqué tous les siècles de sa domination par ses bienfaits; tous ceux qui veulent la liberté avec elle, et qui ne l'accepteraient pas sans elle, parce qu’ils savent qu'il n'y a que déception et tyrannie dans les voies de l'illégitimité, vont désormais se réunir. Des nuances d'opinion, des souvenirs indiscrets, ne diviseront plus des hommes faits pour s'estimer et pour s'entendre; il n'y aura plus de combat qu'entre le génie du bien et le génie du mal, l'esprit de conservation et l'esprit de révolution, les amis de la liberté et de la Charte, et les fauteurs de la licence et de l'anarchie; et désormais, d'un tel combat, l'issue ne saurait être douteuse.»

Chambre des Pairs de France, Impressions diverses. Session de 1819. Vol. 3, Paris, Firmin Didot, 1820.


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(1) La loi électorale du 29 juin 1820, dont il est question ici, permet aux électeurs les plus imposés de voter deux fois.

mercredi 26 mai 2010

"J'étais loin... de prévoir les prodigieux événements qui viennent de se passer..." (Louis-Philippe, 1830)


"Louis-Philippe sur la barricade", peinture anonyme (1830 ?)















Lettre du Roi Louis-Philippe à l'Empereur François

« Paris, le 19 août 1830.

Monsieur mon Frère, Cousin et Beau-frère,

J'annonce mon avènement à la Couronne à Votre Majesté Impériale et Royale, par la lettre que le lieutenant général comte Belliard lui présentera en mon nom ; mais j'ai besoin de lui parler avec une entière confiance sur les suites d'une catastrophe que j'aurais tant voulu prévenir. Il y a longtemps que je regrettais que le Roi Charles X et son Gouvernement ne suivissent pas une marche mieux calculée pour répondre à l'attente et au vœu de la nation.

J'étais loin pourtant de prévoir les prodigieux événements qui viennent de se passer, et je croyais même qu'à défaut de cette allure franche et loyale dans l'esprit de la Charte et dans le sens de nos institutions, qu'il était si difficile d'obtenir, il aurait suffi d'un peu de prudence et de modération pour que ce Gouvernement pût aller longtemps comme il allait. Mais, depuis le 8 août 1829, la nouvelle composition du ministère m'avait fort alarmé. Je voyais à quel point cette composition était suspecte et odieuse à la nation, et je m'inquiétais, avec toute la France, des mesures que nous devions en attendre.

Néanmoins, l'attachement aux lois, l'amour de l'ordre ont fait de tels progrès en France, que la résistance au ministère ne serait probablement pas sortie des voies parlementaires, si, dans son délire, ce ministère lui-même n'en eût donné le fatal signal par la plus imprudente et la plus audacieuse violation de la Charte, et par l'abolition de toutes les garanties de nos libertés, pour lesquelles il n'est guère de Français qui ne soit prêt à verser son sang. Aucun excès n'a souillé cette lutte terrible; mais il était difficile qu'il n'en résultât pas quelque ébranlement dans notre état social, et cette même exaltation des esprits, qui les avait détournés de tout désordre, les portait en même temps vers des essais de théories politiques qui auraient précipité la France et peut-être l'Europe dans de grandes calamités. C'est dans cette situation, Sire, que tous les vœux se sont tournés vers moi.

Les vaincus eux-mêmes m'ont cru nécessaire à leur salut. Je l'étais encore plus peut-être pour que les vainqueurs ne laissassent pas dégénérer la victoire. J'ai donc accepté cette noble et pénible tâche, et j'ai écarté toutes les considérations personnelles qui se réunissaient pour me faire désirer d'en être dispensé, parce que j'ai senti que la moindre hésitation de ma part pouvait compromettre l'avenir de la France et le repos de tous nos voisins, qu'il nous importe tant d'assurer. Le titre de lieutenant général du Royaume, qui laissait tout en question, excitait une défiance dangereuse. Il fallait se hâter de sortir de l'état provisoire, tant pour inspirer la confiance nécessaire que pour sauver cette Charte si essentielle à conserver, et qui aurait été très compromise si l'on n'eût promptement satisfait et rassuré les esprits. Il n'échappera pas à la perspicacité de Votre Majesté, ni à sa haute sagesse, que pour atteindre ce but salutaire, il est bien désirable que les événements de Paris soient envisagés sous leur véritable aspect, et que l’Europe, rendant justice aux motifs qui m'ont dirigé, entoure mon Gouvernement de la confiance qu'il a droit d’inspirer. Que Votre Majesté veuille bien ne pas perdre de vue que tant que le Roi Charles X a régné sur la France, j'ai été le plus soumis et le plus fidèle de ses sujets , et que ce n'est qu'au moment où j'ai vu l'action des lois paralysée et l'exercice de l'autorité royale totalement anéanti, que j'ai cru de mon devoir de déférer au vœu national en acceptant la Couronne à laquelle j'étais appelé.

Les liens de famille et de parenté qui m'unissent à Votre Majesté ajouteront encore à mon désir de voir consolider l'heureuse harmonie qui subsiste entre nos Etats. Ces sentiments sont sincères, Sire, et j'ose croire que vous daignerez les partager.

Je prie Votre Majesté d'agréer, etc., etc. »

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Lettre de l'Empereur François au Roi Louis-Philippe

« Schlosshof, le 8 septembre 1830.

Monsieur mon Frère, Cousin et Beau-Frère,

J'ai reçu par le lieutenant général comte Belliard la lettre que Votre Majesté m'a adressée en date du 19 août. Tout en déplorant vivement les catastrophes qui ont eu lieu en France, je me suis décidé, dès le moment où la nouvelle m'en est parvenue, à ne point intervenir dans les démêlés intérieurs de ce pays. J'ai pris cette résolution dans la ferme et légitime attente que Votre Majesté désirera, de son côté, d'éviter tout ce qui pourrait porter atteinte aux intérêts et à la tranquillité des autres Etats. Il existe entre la France et toutes les puissances de l'Europe des traités solennels, qui ont fixé d'une manière claire et précise leurs rapports respectifs, ainsi que l'état de leurs possessions territoriales. J'observerai religieusement ces traités, auxquels l'Europe doit les bienfaits de la paix dont elle jouit depuis quinze ans.

J'ai tout lieu de croire que toutes les puissances, connaissant les devoirs que lesdits traités leur imposent, et les droits qu'ils leur accordent, seront également convaincues de la nécessité de les prendre pour règle invariable de leur politique. Les paroles de Votre Majesté m'autorisant à la regarder comme animée des mêmes sentiments, je n'ai pas hésité à prendre acte de son avènement au trône, et je fais les vœux les plus sincères pour la stabilité et la prospérité de son règne.

Je suis, etc. »

dimanche 9 mai 2010

"Les fanatiques... ont rouvert toutes les plaies de la France..." (anonyme, 1823)


A gauche : l'Ultra, ou la nostalgie du passé ; à droite : le Libéral, ou la confiance en l'avenir. Gravures d'après Louis Boilly, BNF.


« Vingt-cinq ans avaient identifié toutes les classes de la société avec la révolution ; un peuple tout nouveau était, pour ainsi dire, sorti des ruines de l'ancien édifice social qui s'était écroulé sur ses vieux fondements. De nouvelles mœurs avaient régénéré le caractère national, et le glaive même d'un conquérant n'avait pu altérer cette physionomie mâle et fière d'un peuple qui pardonnait tout à la gloire... […] La restauration consacrait l'œuvre de la révolution française, et le monarque, en nous accordant un pacte, garant de nos droits et de nos libertés, comblait tous les vœux, satisfaisait toutes les espérances. La France allait donc enfin se reposer à l'abri du trône constitutionnel.

Cependant une race d'hommes singuliers par leurs habitudes et leur langage, s'élève au milieu de nous : tout annonce en eux une origine extraordinaire; leur physionomie triste et maussade contraste avec le bonheur qui respire sur toutes les autres physionomies. Leur petit nombre néanmoins empêche d'abord que leur apparition dans le monde politique, puisse exciter quelque sensation. Bientôt aux regrets du temps passé et des vieux préjugés succèdent dés plaintes contre le bienfait politique du monarque : on accuse sa bonté, sa sagesse. Le nombre de ces mécontents composé d'abord d'hommes devenus tout-à-fait étrangers à la France, se grossit d'anciens apôtres de la tyrannie aristocratique, féodale et religieuse. Ils appellent dans leurs rangs toutes les hypocrisies, celles de la fidélité comme celles de la dévotion. Leurs écrits proclament déjà tous les avantages de l'ancien régime, en chargeant le nouveau de calomnies, en insultant à l'amour propre national, dans ce qu'il avait de plus cher, c'est-à-dire dans la gloire militaire. A ces sourds frémissements qui effrayent la confiance publique, la France entière s'est émues ; elle lève les yeux vers le trône constitutionnel, et quand le monarque, éclairé sur ses périls, veut rassurer son peuple, il n'est plus temps ; les fanatiques ont détruit, autant qu'il était en eux, son sublime ouvrage et rouvert toutes les plaies de la France. […]

Le bonheur dont la France commençait à jouir hors des cours prévôtales et des lois d’exception, devient pour les fanatiques le texte de plaintes scandaleuses. La prospérité de nos provinces paisibles est présentée dans les feuilles et écrits des ultras, comme le calme avant-coureur de la tempête. Ils montrent déjà le poétique fantôme d'une révolution imaginaire, s'élevant sur l'horizon politique; ils assiègent le trône de leurs craintes ridicules, et réveillent adroitement les soupçons et les alarmes. Depuis lors ils entretiennent une guerre intestine contre le bonheur et la liberté de la France ; délivrée des armées étrangères, elle a trouvé dans son sein des ennemis plus acharnés, moins généreux que le cosaque du Don ou la Landwher prussienne. […]

Le nombre des dupes enrôlées sous les drapeaux des ultras est bien faible, et il est douteux qu'il puisse s'augmenter : l'opinion publique donne un démenti quotidien à leurs mensonges, à leurs espérances, et d'ailleurs le monarque, qui tient dans ses mains les destinées de la France, rassure la patrie contre les tentatives des ultras : la Charte sera toujours l'écueil où viendront se briser leur criminelle audace, et la France ralliée sous ce sacré palladium, n'a rien à craindre de ces menaces impuissantes ; mais au moment où le parti fanatique semble redoubler d'efforts, où les hurlements de sa joie féroce retentissent avec plus de violence, nous croyons qu'un véritable sens des expressions qu'ils emploient, des habitudes de style politique introduit dans leurs écrits, pourrait contribuer à faire mieux connaître leurs intentions. L'immense majorité des Français est royaliste constitutionnelle ; le gouvernement libéral, dont la Charte est le gage, est l'objet de leur plus vif attachement […].

… comme dans le parti des fanatiques, la dénonciation est à l'ordre du jour, nous pensons qu'une profession de foi est nécessaire. Nous sommes dévoués au Roi et à la Charte, mais nous détestons le pouvoir absolu; nous sommes attachés au culte de nos pères, mais nous avons les jésuites en horreur, sous quelques habits, dans quelques places qu'ils se présentent ; nous regardons les royalistes comme de bons Français, comme nos frères ; mais nous détestons les ultras, parce qu'ils ne sont pas Francais ; et notre devise est et sera toujours : Vive le Roi, vive la Charte ! »

Petit dictionnaire ultra, précédé d'un essai sur l'origine, la langue et les œuvres des ultra ; par un royaliste constitutionnel, Paris, Chez Mongie aîné, 1823.