Affichage des articles dont le libellé est loisirs. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est loisirs. Afficher tous les articles

jeudi 31 mars 2011

"Les jeux de balle sont nombreux et variés" (Dictionnaire de la vie pratique..., 1859)

Partie de "foot ball" en Angleterre, d'après G. Cruikshank (1827).

« BALLE (Jeux d'adresse). C'est sans contredit un des exercices les plus propres à développer les forces du corps, et à donner tout à la fois de l'agilité, de l'adresse et de la grâce. Les joueurs doivent avant tout se procurer un bon instrument, mais il est rare qu'on trouve chez les marchands des balles bien faites. Les unes, bourrées de mauvais chiffons, n'ont aucune élasticité ; les autres, composées en grande partie ou même en totalité de gomme élastique, ont le défaut contraire, elles rebondissant beaucoup trop, et de plus elles sont très-dures pour la main. La confection d'une bonne balle est fort simple, et il n'y a pas un enfant qui ne puisse en venir à bout. On taille dans un bouchon de liège une petite boule de la grosseur d'une forte bille à jouer, et, après avoir divisé en lanières minces de la lisière de drap, on recouvre la boule de liège avec ces lanières qu'on applique exactement dans tous les sens et en les serrant suffisamment, de manière que la balle soit un peu ferme et en même temps bien ronde. Quand la balle est arrivée aux trois quarts de la grosseur qu'on veut lui donner, on fixe le dernier bout de lisière au moyen d'une épingle piquée dans la balle, et on couvre la lisière avec de la laine grossière, comme si l'on voulait former une pelote parfaitement arrondie, et en appliquant les fils de laine de manière que la couche qu'ils forment soit partout d'une égale épaisseur. Quand la balle a enfin atteint la grosseur convenable, il s'agit de la couvrir. On taille dans une vieille paire de gants deux pièces semblables, ayant chacune à peu près la forme d'une petite semelle de soulier, mais arrondies aux deux bouts : après les avoir légèrement mouillées pour les assouplir, on les applique sur la balle, l'envers de la peau en dehors, et de façon que les deux extrémités arrondies de chacune d'elles viennent rejoindre la partie échancrée; on les maintient à l'aide de quatre épingles enfoncées jusqu'à la tête, et, avec des ciseaux, on retranche exactement tout ce qu'il y a d'excès dans la peau. Il ne reste plus qu'à s'armer d'une aiguille munie d'une aiguillée de fil écru passé à la cire, et à coudre la balle en réunissant les deux bouts de la peau qui doit toujours être parfaitement tendue.

Les jeux de balle sont nombreux et variés ; mais ceux qu'on joue le plus habituellement sont la balle au mur, la balle au camp et la balle aux pots.

Balle au mur. Cette partie se joue souvent à deux; elle peut aussi réunir 4, 6 et même 8 joueurs, qui se divisent en deux partis, chacun en nombre égal, et, autant que possible, de forces égales. On trace avec un morceau de craie ou de charbon une ligne horizontale dans toute la longueur du mur qu'on a choisi, à la hauteur de 1 ou de 1 m 50 au-dessus du sol. De plus, lorsqu'il n'y a que deux joueurs, et que le mur a une étendue considérable en largeur, on trace sur la terre, à droite et à gauche, une raie formant une limite au delà de laquelle la balle ne doit pas tomber. L'un des joueurs, quand ils ne sont que deux, est désigné par le sort pour servir la balle, c’est-à-dire pour la jeter le premier contre le mur. L'adversaire, es yeux fixés sur la balle, l'attend et la renvoie contre le mur, soit de volée avant qu'elle ait touché le sol, soit après qu'elle a fait un premier bond sur la terre. Le premier joueur agit de même, et la partie se poursuit ainsi, chacun des deux joueurs s'efforçant, tout en renvoyant la balle sans commettre de faute, de donner le moins de chances possible à son adversaire pour le coup suivant. Toute balle manquée, c’est-à-dire toute balle qu'un joueur ne parvient pas à renvoyer contre le mur, compte pour un certain nombre de points en faveur de l'adversaire. C'est aussi une faute de frapper le mur au-dessous de la raie qui y est tracée, ou bien, après avoir renvoyé la balle contre le mur, de la faire tomber à son premier bond en dehors des raies tracées sur le sol. Une partie se compose ordinairement de deux manches, gagnées de suite par le même joueur, ou de trois manches si les deux adversaires ont gagné chacun une des deux premières manches. Chaque manche est de 60 points, et, pour chaque faute commise par l'un des joueurs, l'adversaire compte 15 points. Lorsque la partie réunit plus de deux joueurs, ceux-ci doivent se placer à une certaine distance les uns des autres, de manière à occuper tout l'espace consacré au jeu. Pour le reste, les règles sont les mêmes : la balle est renvoyée alternativement par l'un des joueurs de chaque parti, selon que la balle se présente bonne à prendre à celui-ci ou à celui-là, sans qu'il y ait un rang marqué d'avance pour chacun des joueurs. — Les joueurs sont autorisés à se servir du pied aussi bien que de la main, pour recevoir et renvoyer la balle, mais c'est à la condition que le pied ne commettra pas plus de faute que la main.

La balle au camp. Les joueurs, au nombre de 10, 12 et même plus, mais toujours en nombre pair, se divisent en 2 partis, et le sort désigne le parti qui sera d'abord maître du camp. Ce camp est un espace plus ou moins grand dont les limites sont tracées sur la terre à l'une des extrémités de l'emplacement que les joueurs ont à leur disposition. Hors du camp sont marqués 4 ou 5 buts convenablement espacés, à égale distance l'un de l'autre, et sur la limite qui borne de tous côtés l'emplacement du jeu : le premier et le dernier ont les 2 buts les plus rapprochés du camp, l'un à droite, l'autre à gauche. Les joueurs que le sort a favorisés prennent possession du camp; ceux du parti contraire se dispersent hors du camp, en prenant les positions qu'ils jugent les plus favorables. Alors l'un des joueurs s'avance jusqu’à la limite, la main droite un peu rejetée en arrière, et, après avoir relance avec toute la vigueur de son bras la balle qui lui est servie par un des adversaires, il sort du camp et court au premier but qu'il doit toucher avant de prendre sa course vers les autres buts qu'il doit aussi toucher successivement. Mais, pour agir avec prudence, il doit suivre de l'œil la marche de la balle et les mouvements des adversaires, et juger ainsi s'il a le temps de fournir plusieurs courses ou s'il convient mieux de rester au poste qu'il occupe. Car si la balle a été promptement ramassée et que lancée d'une main sûre elle vienne le frapper pendant le trajet d'un but à un autre, ses camarades et lui sont dépossédés du camp et prennent le rôle des adversaires. Mais en admettant qu'il ait pu seulement arriver au premier but, la balle est de nouveau servie à un second joueur du camp qui la relance comme a fait le premier, et qui s'empresse d'atteindre le premier but, tandis que son camarade fuit au second et y fuit de toute nécessité, le même but ne pouvant jamais être occupé que par un seul joueur à la fois. Un troisième joueur se présente à son tour pour relancer la balle, et courir au premier but, pendant que les deux premiers touchent successivement les autres buts et rentrent dans le camp s'ils le peuvent. La partie se continue ainsi tant que les chances restent les mêmes. Les joueurs maîtres du camp en perdent la possession lorsque l'un d'eux non-seulement est frappé par la balle, dans le trajet qu'il parcourt soit du camp au premier but, soit d'un but à un autre, mais encore si la balle, après avoir été relancée par l'un d'eux, est reçue par l'un des adversaires, avant qu'elle ait touché le sol. Les joueurs qui possèdent le camp ont le droit, lorsqu'ils sont a un but ou qu'ils courent d'un but a un autre, de repousser avec le pied et de rejeter aussi loin que possible la halle, qui, en roulant sur la terre, vient à leur portée.

La balle aux pots. On creuse dans la terre 9 trous ou pois disposes sur 3 lignes parallèles et également espacés de manière à former à peu près un carré d'un mètre en tous sens : ces trous doivent avoir une ouverture et une profondeur suffisantes pour qu'une balle puisse facilement y entrer. A la distance de t ou 2 mètres des trous on trace sur la terre une raie qui les enveloppe; c'est l'emplacement du camp. Enfin, en avant et en face des pots et à une distance de 3 ou 4 mètres au plus, on trace une ligne sur laquelle doit se tenir le joueur chargé de rouler la balle. Ces préparatifs terminés les 9 joueurs (car il ne peut pas y avoir plus de joueurs qu'il n'y a de pots) tirent au sort à qui appartiendra tel ou tel pot, et chacun doit se rappeler ensuite le pot que le sort lui a donné. C'est aussi le sort qui désigne le joueur chargé de rouler la balle le premier. Celui-ci se place sur la raie tracée en face des pots : tous les autres joueurs se postent autour des pots, à la limite du camp, et un pied sur cette limite. Alors le joueur désigné roule la balle, et celle-ci arrivant au milieu des pots tombe presque toujours dans l'un d'eux. Le joueur à qui ce pot appartient ramasse la balle aussi promptement qu'il le peut pour en frapper quelqu'un des autres joueurs qui se sont empressés de prendre la fuite aussitôt qu'ils ont vu la balle s'arrêter dans un pot autre que le leur. S'il atteint un des fugitifs, celui-ci est marqué d'un point ; s'il ne réussit pas, c'est lui au contraire qui est marqué : on met une petite pierre dans le pot de celui qui prend une marque. C'est au joueur qui a été frappé ou à celui qui a été maladroit de rouler à son tour la balle, et la partie se continue, comme il vient d'être dit. Si celui qui est chargé de rouler la balle, ne parvient pas en 3 coups à la faire entrer dans un des 9 pots, il prend une marque. Celui qui possède la balle peut, au lieu de la lancer contre les fugitifs aussitôt qu'il l'a ramassée dans son pot, la garder et attendre une occasion meilleure. Dans ce cas, il a le droit de faire 3 pas hors de la limite du camp, et d'attendre là l'occasion favorable qu'il a voulu se ménager. Tous les joueurs, excepté celui à qui appartient le pot dans lequel tombe la balle, sont tenus de quitter le camp, aussitôt que la balle est entrée dans ce pot : si l'un d'eux y est resté, c'est à ses risques et périls ; il faut qu'il sorte et qu'il s'expose aux coups de la balle : seulement il a le droit de faire 3 pas à partir de la limite du camp avant que le joueur qui est armé de la balle puisse la lancer contre lui. Tout joueur qui a pris 3 marques est hors du jeu, et le gagnant est celui qui n'a pas été marqué ou qui ne l'a été qu'une ou 2 fois tandis que tous les autres ont pris 3 marques. Ce vainqueur a le droit de fusiller les vaincus, c’est-à-dire d'envoyer la balle successivement dans le dos de chacun d'eux, en se plaçant à une distance déterminée. »

Guillaume-Louis-Gustave Belèze, Dictionnaire universel de la vie pratique 
à la ville et à la campagne... Paris, L. Hachette, 1859, vol. 1.

mercredi 15 décembre 2010

"L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé" (Dictionnaire des Sciences médicales, 1822)

"Promenades aériennes. Jardin Baujon (sic)
honoré de la présence de sa Majesté, le 2 août 1817."
(lithographie, 1817, coll. Brown Univ.)

« … Le génie des carrossiers, autrefois tout occupé à rendre les chars brillants d'or, d'ivoire et d’étain, s'étudie de nos jours à prouver, par l'élasticité des ressorts et la souplesse des soupentes, jusqu'à quel point il est capable de servir notre mollesse. Les lois de l'hygiène ne sont plus comptées pour rien, la délicatesse a fait entendre sa voix, et l'industrie la plus nuisible a prévalu pour dégrader le physique de l'homme. Ce raffinement est porté si loin, que non-seulement les chocs reçus par les roues ne transmettent plus à nos organes aucune répercussion de mouvement, mais encore, que les balancements les plus doux arrivent à peine jusqu'à nous. Les ressources thérapeutiques se sont-elles accrues par ces industrieux raffinements ? […] Quelle utilité peut-il avoir pour rétablir une constitution énervée par la mollesse, les voluptés ou les travaux de cabinet ? Quel bien-être éprouveront les parenchymes de nos organes atrophiés, quand nous aurons quitté nos sofas, nos divans et nos bergères, pour aller nous étendre sur les sièges ouatés de nos élégantes calèches ? Cette manière de prendre l'exercice de la voiture n'est propre qu'à accroître cette susceptibilité dite nerveuse, tant à la mode de nos jours, qu'à nous mettre hors d'état de résister aux plus légers froissements, qu'à nous rendre plus attentifs encore sur les nuances les plus légères des sensations désagréables. Le médecin qui prescrit l'exercice de la voiture doit donc avoir égard à la manière dont celle-ci est construite, au terrain sur lequel on doit la faire rouler, au degré de vitesse avec lequel elle est traînée. Les anciens portaient encore leur attention plus loin : ils allaient jusqu'à spécifier quelle était la position que l'on devait garder dans la voiture.

La réflexion des chocs étant en raison indirecte de l'élasticité des ressorts, et directe du degré de tension des soupentes, les cabriolets ou chariots dans lesquels les ressorts sont le moins élastiques, et les soupentes le plus fortement tendues, me paraissent être les plus convenables ; car, si d'un côté la colonne de mouvement doit être assez rompue pour épargner les rudes commotions qu'occasionne la charrette; de l'autre elle ne doit pas l'être assez pour annuler les légères secousses qui constituent précisément les avantages de ce genre d'exercice.

Le degré de vitesse communiqué à la voiture doit être dans un rapport indirect avec l'inégalité du terrain, car les chocs sont d'autant plus répétés dans un temps donné, que les roues auront rencontré sur le sol plus d'éminences et d'enfoncements.

L'exercice de la voiture donnant plus de vigueur à nos organes, sans ajouter à l'activité de leurs fonctions ; facilitant l'assimilation d'une plus grande quantité de matériaux, sans occasionner de pertes ; jouissant en un mot dans le degré le plus élevé de tous les avantages départis aux exercices passifs (1) ; nous pouvons ici dire, par anticipation, qu'il convient à tous les âges, particulièrement aux deux extrêmes de la vie ; qu'il sera très favorable au rétablissement des convalescents, et mis en usage avec beaucoup de succès par ces constitutions sèches, irritables, douées d'une trop grande activité sensitive, pourvu, je le répète encore, que leur délicatesse, contraire aux vues du médecin , ne leur fasse pas rejeter ce qu'il y a de vraiment salutaire dans cet exercice, parmi les bons effets duquel on doit compter encore le renouvellement continuel de la masse d'air et la distraction qu'il procure. »

Dr. Charles Londe, Gymnastique médicale ou l'exercice appliqué aux organes de l'homme d'après les lois de la physiologie, de l'hygiène et de la thérapeutique, Paris, Croullebois, 1821.
______________
(1) Si la voiture n'est pas suspendue, il existe une contraction de quelques parties chez la personne soumise à cet exercice. Elle semble, à chaque choc, faire un effort en sens contraire, pour empêcher la somme de mouvement qui vient d'être transmise à la charpente osseuse de son corps d'être réfléchie sur ses organes intérieurs.
______________

« Sous le rapport médical, on peut désigner sous le nom de voiture toute espèce de machine qui sert à transporter les malades d'un lieu dans un autre. Ainsi le brancard, la chaise à porteur, le fauteuil à roulette, sont des voilures pour l'impotent, le paralytique qui s'en servent. L'usage des voitures ordinaires n'est pas sans influence sur la santé ; les secousses qu'elles produisent, le mouvement qu'elles impriment aux parties, la fatigue qui résulte de leur usage suppléent, jusqu'à un certain point, à l'exercice, pour ceux qui ne peuvent en faire que de très-borne. Certaines fonctions s'exécutent mieux, telles que la circulation, la défécation, l'écoulement des urines, etc., lorsque l'on va en voiture. Les individus qui ont des embarras des premières voies, des engorgements, des obstructions des viscères, se trouvent bien des secousses qu'elles produisent. Les hypocondriaques, les mélancoliques surtout, en retirent de l'avantage ; nous avons guéri un homme de lettres accablé d'hypocondrie, en le faisant secouer deux heures par jour dans une charrette sur un pavé bien dur.

Il n'est pas indifférent d'user de telle ou telle voiture. Les maladies douloureuses exigent des voitures douces, bien suspendues, surtout si on est affecte d'anévrysme, de grossesse, etc., et demandent souvent que l'on aille au pas. Les affections qui sont exemptes de douleur veulent des voitures sans ressort, des charrettes, des charabans ; la patache est même préférable dans quelques cas, comme plus désobstruante. Elle secoue prodigieusement, et dans les premiers instants, il est presque impossible de l'endurer. La voiture non suspendue remplace le cheval pour ceux qui ne peuvent s'en servir.

Un des effets bien marqués des voitures, c'est de faire passer avec rapidité dans un air nouveau, et conséquemment de au poumon un aliment plus vif, plus oxygéné. Aussi la circulation est-elle activée, la respiration plus fréquente; plus vive, par leur usage. C'est un bon procédé à employer dam l'atonie pulmonaire, dans l'inertie et la langueur de la respiration, pour réveiller par un stimulus plus marqué l'organe engourdi. C'est surtout sous ce rapport que les courses rapides en char, connues sous le nom de Montagnes russes, peuvent être conseillées, à part les accidents que ce genre d'exercice peut occasionner. Elles procurent des espèces de douches aériennes, qui peuvent être utiles dans quelques circonstances (Voyez Promenades aériennes, par Cotterel, Paris 1817).

L'usage des voitures augmente l'appétit, facilite la digestion ; il fait monter le sang à la tête, colore le visage, augmente la chaleur générale, constipe s'il est porté trop loin, comme lorsque l'on est plusieurs jours en diligence. Il y a des personnes qui ne peuvent aller en voiture sans en éprouver des accidents, des vomissements, comme dans le mal de mer, et qui sont aussi inexplicables que dans celui-ci. D'autres ne se sentent indisposées que si elles vont à reculons ; d'autres enfin ne peuvent ni manger, ni dormir en voiture; mais le contraire a lieu pour le plus grand nombre des individus.

On voit donc que la voiture peut être employée dans plusieurs occasions avec avantage. Elle est pour beaucoup dans les bons effets des voyages. Celle qui n'est pas suspendue est très-convenable pour les individus apathiques, moroses, dont la digestion est difficile; celle qui est suspendue peut être utile dans quelques lésions de la respiration, comme l'asthme vrai, l'affaiblissement du tissu pulmonaire. C'est au praticien à approprier l'espèce dont il convient de se servir aux cas à traiter. »

Collectif, Dictionnaire des sciences médicales,
Volume 58, Paris, C. L. F. Panckoucke, 1822.


__________________________

« JARDIN BEAUJON.
 
Vous devez être bien curieuse, Madame, d'avoir des détails sur le merveilleux établissement qui s'est formé près d'une de nos barrières, et dont je vous ai déjà dit quelques mots. Je ne sais quel nom lui restera : il est désigné par plusieurs qui, en paraissant le multiplier, lui donnent ne air plus magique. On l'appelé Jardin Beaujon, Promenades aériennes, Montagnes égyptiennes, Montagnes françaises, etc. Remarquez qu'on met le mot montagnes au pluriel, quoiqu'il n'y ait qu'une montagne, mais il convenait sans doute qu'on ne parût pas, même par le nom, inférieur aux Montagnes russes qui sont dans le voisinage.

N'étant point en état de satisfaire moi-même curiosité que je vous suppose, parce que je n'ai pas été dans ce célèbre jardin depuis que les chars sont en activité, je ne peux mieux faire aujourd'hui que de vous envoyer ce que, dans son enthousiasme, un jeune homme vient de m'en écrire.

"Pour arriver là, me marque-t-il, j'ai eu à traverser une foule immense qui remplissait les avenues. Une file de voitures élégantes bordait le chemin depuis la place Louis XV jusqu'à la barrière de l'Etoile. L'entrée du jardin dispose à l'admiration. Je ne vous dis rien du vaste amphithéâtre qui étonne la vue au premier aspect ; vous le connaissez. Les chars roulaient avec une facilité étonnante. Afin de les voir de plus près, j'ai été me placer dans la galerie circulaire qu'on a pratiquée sur les rampes où trois chars devaient à la fois être en mouvement. On en a retranché un pour l'avantage des spectateurs. J'ai eu beaucoup de peine à parvenir jusqu'au belvédère d'où partent les chars ; mais si la continuelle circulation des curieux y cause de l'embarras, on peut en 'être dédommagé par un plaisir d'un autre genre, puisque Paris et la campagne vous offrent la plus magnifique perspective.

Et moi aussi j'ai roulé : vous ne pouvez vous faire d'idée d'une pareille jouissance. C'est un air céleste qu'on respire. Les mouvements sont doux ; les sensations ont quelque chose de voluptueux, surtout lorsqu'on est dans le char, comme j'y étais, avec une jolie femme qui m'avait permis de l'accompagner. Un aimable docteur a eu raison de prétendre que rien n'est plus favorable à la santé, et qu'il n'y a aucun danger dans cet exercice. La tête ne se trouble que dans les premiers moments. On peut faire sa promenade aérienne sans que les nerfs les plus délicats en souffrent, sans que la respiration soit plus gênée, et la digestion plus difficile.

Lorsque je fus descendu, je me trouvai au sein d'une réunion composée de ce que Paris a de plus distingué. Ma belle dame applaudit au goût avec lequel on a orné le pavillon où s'est établi le restaurateur : nous avons été aussi agréablement surpris de la beauté du café placé sous la rampe droite par laquelle remontent les chars ; mais on regrette que le peu de largeur de la salle, dont la longueur est extraordinaire, nuise à la commodité et à la promptitude du service. Nous jouîmes longtemps du plaisir de la promenade dans ce vaste jardin, pour l'établissement duquel l'art et la nature se sont réunis. Des concerts formés par d'habiles artistes ajoutent encore au charme de ce beau lieu, à la prospérité duquel rien n'a manqué jusqu'ici, puisque le Roi a daigné l'honorer de sa visite et de son auguste suffrage." »

Jacques Lablée, La revue, ou Chronique parisienne, politique, morale, littéraire et théâtrale, juillet 1817.

vendredi 15 octobre 2010

"On ne saurait prendre pour des fumeurs sérieux les individus qui s'adonnent à la cigarette" (E. Texier, 1855)

Illustration extraite de L'art de fumer, par Barthélemy Auguste (1844).  


« Il est très-certain qu'on ne saurait prendre pour des fumeurs sérieux les individus qui s'adonnent au cigarette ou à la cigarette, car, en vérité, je ne sais pas au juste quel est son sexe. La cigarette fait cependant tous les jours des progrès effrayants. Cela n'a rien qui doive nous étonner, c'est bien là une distraction digne des fumeurs de la décadence.

Pour ma part, j'ai toujours considéré les fumeurs de cigarettes comme de véritables maniaques, des gens ayant un tic qui consiste à rouler une substance quelconque dans un morceau de papier, et a l'allumer ensuite pour le laisser éteindre presque aussitôt. On n'a jamais vu, depuis que le monde est monde, un fumeur de cigarettes fumer son morceau de papier jusqu'au bout. Analysez le plaisir de la cigarette, vous verrez que le fumeur y tient en lui-même une place bien restreinte.


Ce qu'il y a dans une cigarette.

Il y a d'abord dans la cigarette une occupation manuelle. On coupe le papier. On dispose son tabac. On le roule. On l'allume. En tout, quatre opérations bien distinctes ; le cigare n'en exige qu'une seule, ou deux tout au plus.

Ensuite une perte de temps d'environ 50 pour 100 sur la journée. On est à chaque instant à la recherche ou du papier, ou du tabac; on ne se fait pas une idée de la facilité que l'on a à perdre son papier à cigarettes. Tous ces inconvénients réunis font que les générations modernes, trop blasées pour aimer les plaisirs simples, préfèrent ouvertement la cigarette au cigare et à la pipe. C'est triste à dire, mais c'est comme ça.

La cigarette jaunit l'ongle et l'extrémité du pouce droit, de façon à rendre cette couleur indélébile. C'est la coquetterie des fumeurs de cigarettes. Plus l'ongle est jaune, plus ils sont contents. […]


L'homme aux cigarettes.

Il vous accostait au coin des rues, dans les passages, sur les trottoirs du boulevard.  Des cigarettes, monsieur ; des cigarettes de contrebande, murmurait-il d'une voix furtive, il est impossible de rien fumer de meilleur. Qui ne s'est laissé aller au moins une fois dans sa vie à ces fallacieuses promesses ? On achetait de petits morceaux de papier bourrés de cendres, de sciure de bois, de sable, ou de simple terre.

La régie, la bienfaisante régie, a mis un terme à cette exploitation ; elle s'est chargée de la fabrication et de la vente des cigarettes. Les produits de la régie sont excellents ; cependant le véritable fumeur de cigarettes ne peut fumer que celles qu'il a fabriquées de ses propres mains. Cela se conçoit parfaitement, et nous croyons l'avoir déjà démontré d'une façon péremptoire : ôtez de la cigarette le plaisir de la faire, que reste-t-il ? Rien ou presque rien.


La femme qui fume la cigarette.

Ne croyez pas à la cigarette de la femme ! C'est un mensonge, un truc, une ficelle pour prendre les gens des départements, pour se donner un chic de femme andalouse. En réalité il n'y a pas de femme à Paris qui n'exècre, qui n'abomine le tabac, et cela par une raison bien simple, c'est que le tabac peut jaunir les dents.

Une femme qui fume la cigarette n'est jamais de bonne foi, elle joue un rôle, elle pose, elle veut mettre, comme on dit vulgairement, quelqu'un dedans.

Toutes les lorettes font semblant d'adorer la cigarette. Il y en a même un grand nombre qui s'entraînent au cigare afin d'agir plus vivement sur l'imagination des provinciaux que l'Exposition universelle va amener l'été prochain à Paris. »

T. Delord, A. Frémy, E. Texier, Paris-fumeur (par les auteurs des mémoires de Bilboquet), Paris, Librairie d’Alphonse Taride, 1855.

jeudi 9 septembre 2010

"Tout le reste de la journée nous étions au bord de la mer" (anonyme, 1851)

« Un jour de l'automne dernier, Evélina était à son piano, étudiant sa leçon, quand la porte du salon s'ouvrit devant deux de ses amies qu'elle n'avait pas vues depuis plus d'un mois.

Evélina poussa un cri de joie, les autres en firent autant, et, selon l'habitude, les petites filles se mirent à s'embrasser en parlant toutes les trois à la fois. Questions et réponses partaient, se croisaient, comme les fusées d'un feu d'artifice.

Quelques minutes suffirent pour laisser passer ce flot de paroles, et alors ces demoiselles, un peu calmées parce qu'elles avaient déchargé leur cœur, commencèrent à causer raisonnablement. Ecoutons-les.

Marie : Nous savons en gros que vous êtes tous allés aux bains de mer, que vous vous êtes beaucoup amusés. Mais cela ne nous suffît pas ; il faut, ma petite Evélina, que tu nous racontes cela de fil en aiguille. […]

Berthe : […] D'abord où êtes-vous allés ?

Évélina : A Sainte-Marie ; c'est un hameau tout près de Pornic. Pornic est un petit port de mer situé sur la côte de Bretagne, à douze kilomètres au sud de l'embouchure de la Loire.

Berthe : Au sud ! Est-ce que tu vas nous parler comme un capitaine de vaisseau ? Le sud, est-ce à droite ou à gauche ? parle-nous comme tout le monde.

Marie : […] Vous avez donc passé un grand mois à Sainte-Marie, dans un tout petit village ?

Évelina : Dans un tout petit village. Figurez-vous une pauvre église de campagne, une espèce de grange surmontée d'un clocher; autour de l'église une trentaine de maisons jetées sans ordre, et au lieu de rues des chemins où en hiver il doit y avoir un pied de boue.

Berthe : Et vous ne vous êtes pas ennuyée à mourir dans un pareil endroit !

Évelina : Non ; et cela par une raison bien simple, c'est que si la maison que nous avions louée était à Sainte-Marie, nous n'y rentrions que pour manger et dormir : tout le reste de la journée nous étions au bord de la mer, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.

Berthe : Et que pouviez-vous y faire ?

Évélina : D'abord, prendre tous les jours notre bain ; ensuite, nous promener, chercher des coquillages, ramasser des moules, attraper des crabes, pêcher dans les flaques des petits poissons ; fureter dans les trous, sous les pierres, pour y trouver une foule d'animaux plus drôles, plus curieux les uns que les autres. Que sais-je encore ? Ce qu'il y a de certain, c'est que quand l'heure du déjeuner, du dîner ou du coucher arrivait, nous étions si affairés que nous demandions toujours des minutes de grâce pour achever quelque chose de commencé.

Marie : Et comment prend-on les bains de mer ?

Évélina : Voici la manière dont nous nous baignions. Il se peut qu'on se baigne avec plus de cérémonie ailleurs; j'ai entendu parler d'espèces de petites voitures qu'on roulait dans la mer; mais je n'ai rien vu de semblable, et je ne puis vous parler que de la méthode généralement suivie à Pornic et dans les environs.

Nous avions adopté, pour prendre nos bains, une petite anse située à dix minutes de Sainte-Marie, et presque au pied du phare de Pornic. Cette anse, creusée par la mer dans la ceinture de rochers qui borde la côte depuis Pornic jusqu'à l'embouchure de la Loire, semble avoir été faite exprès pour l'agrément des baigneurs. Ils y trouvent une plage du plus beau sable, unie et moelleuse comme un tapis, et si légèrement inclinée qu'en s'avançant dans l'eau on ne peut craindre d'être brusquement surpris par sa profondeur, puisqu'à chaque pas en avant cette profondeur augmente à peine d'un travers de main.

Au fond de cette anse le gardien du phare place tous les ans une rangée de cabanes qui ressemblent tout à fait aux guérites des soldats, à la seule différence qu'elles sont munies d'une porte pour s'enfermer et d'un carreau de vitre pour les éclairer. Le mobilier de chacune d'elles se compose d'un banc pour s'asseoir, d'un portemanteau et de chevilles pour suspendre ses habits, d'un petit miroir, et enfin d'une boîte pour placer sa bourse et sa montre quand on en a. C'est dans ces cabanes que nous nous déshabillions, et que nous mettions notre costume de bain... un joli costume, allez ! dans lequel on est fagotée à faire peur : il consiste en un large pantalon de grosse laine roussâtre, en une blouse fermée de même étoffe ; et il est complété par un serre-tête de toile cirée, qui empêche les cheveux d'être mouillés. Quand chacun avait fait cette superbe toilette et que nous étions toutes prêtes, nous prenions la corde...
Berthe : Quelle corde?

Évélina : Tiens, c'est vrai ; j'ai oublié de vous parler de la corde. C'est une corde solidement fixée à la tète de pieux qui s'avancent en ligne droite dans la mer. En allant d'un pieu à l'autre cette corde forme donc une espèce de rampe à laquelle on se tient à deux mains ; sans ce point d'appui des fillettes comme nous seraient renversées par les moindres vagues.

C'est donc en suivant la corde que l'on entre dans l'eau, et l'on va jusqu'à ce que l'on en ait presque au menton. Alors on danse, on saute, on s'en donne à cœur joie. Chaque fois qu'on voit arriver une lame plus haute que les autres, on crie : A la lame ! pour que tout le monde se mette sur ses gardes, c'est-à-dire serre la corde, et ferme la bouche ; et la vague vous soulève, et passe majestueusement au-dessus de vos têtes.

Marie : Alors vous vous trouviez tout à fait sous l'eau ? Et vous n'aviez pas peur ?

Évélina : Pas le moins du monde. Cela nous amusait, au contraire, beaucoup. On ne reste sous l'eau qu'un instant, pendant que la lame passe pour aller se fondre en écume sur le rivage. Quelquefois cependant nous étions bien attrapées ; c'est quand nous étions surprises par une lame pendant que, nous soulevant de terre, nous nous laissions flotter sur l'eau suspendues à la corde : c'était là notre manière de l'aire la planche. Mais pendant qu'on se balançait ainsi en babillant, arrivait sournoisement une lame qui vous coupait la parole et vous salait la bouche... et, pour vous consoler, on se moquait de vous.

Berthe : Mais si malheureusement, dans ces moments-là, vous aviez lâché la corde ?

Évelina : Vous ne sauriez vous imaginer combien on s'y cramponne, sans avoir besoin d'y penser, et par un mouvement naturel. Puis je suppose que cela me fût arrivé : la vague m'eût emportée vers le rivage, et laissée presque à sec sur le sable. De plus il y avait toujours là le maître nageur, prêt à nous repêcher, comme il disait. Enfin nous allions toujours nous baigner à marée montante, quand le courant et les lames portent à terre.

[…] Ce n'est que vers la fin de notre séjour à Sainte-Marie que nous n'avons plus pris nos bains avec le même plaisir, à cause de l'apparition d'une énorme quantité de méduses. Ce sont bien les plus dégoûtantes bêtes qu'on puisse imaginer. […] Eh bien, pendant les huit derniers jours que nous sommes restés à Sainte-Marie, non seulement on ne pouvait faire un pas sur la plage sans rencontrer des cadavres de méduses ; mais quand nous nous baignions, celles qui flottaient encore venaient à chaque instant nous passer sous le nez, et nous avons fini par ne plus entrer dans l'eau qu'une baguette à la main, pour les écarter de nous. »

C. G., Les enfants au bord de mer, Tours, Ad. Mame & Cie, 1851.

vendredi 13 août 2010

"Il paraît que, quand on déjeune sur l'herbe, les femmes déjeunent sans chemise" (M. Roux, 1869)

Edouard Manet, Le déjeuner sur l'herbe (1863). Paris, Musée d'Orsay.

« On était arrivé à Asnières. Évariste entra seul dans une hôtellerie et en sortit avec un panier couvert, empli de provisions.
— As-tu soigné le menu? dit Raoul.
— Allons !... ça pèse !... ajouta Pont-Louis-Philippe en tâtant le panier.
— Voyons... quoi qu'il y a de bon... là-dedans ?... s'écrièrent en chœur les trois femmes.
— Laissez-moi vous faire une surprise, répondit Évariste. On n'ouvrira le panier qu'au moment du festin.

On descendit au bord de l'eau où étaient amarrés des canots. On en choisit un et le batelier fouetta l'eau de ses rames en s'arc-boutant d'un pied contre une traverse de bois. La barque gagna le milieu de la rivière et remonta le courant.
— Vous nous assurez, disait Raoul au batelier, que l'île où vous nous menez est riante et bien ombragée ?
— C'est ce qu'il y a de mieux par ici. Du reste, il ne vient pas un amateur qui ne s'y arrête et ne s'en retourne satisfait.
— Très-bien... et vogue la galère !..,
— J'aime assez le doux balancement de la barque, faisait Gabrielle. — Cela a quelque cbose de voluptueux,., n'est-ce pas, mon chat?
— Ne t'abandonne pas trop à cette volupté... ma minette... moi, je commence à avoir le mal de mer.
— C'est égal... ajoutait Pont-Louis-Philippe, le paysage est bête par ici... Cela ne vaut pas les bords du Rhin.
— Oh !... le Rhin !... s'écria Louise en mêlant à son exclamation des mots allemands.
Jeanne ruminait un air de son répertoire. Elle finit par trouver que le canot marchait sur une mesure à six-huit, et elle chanta une barcarole qui fit les délices de tous. Chacun allait de bon cœur au refrain. […]
— Nous voici, s'écria [Raoul], dans l'oasis rêvée par l'ami Évariste... Chapeau bas, messieurs ! et vous, mesdames, recueillez-vous...
— Plus tard, fit Pont-Louis-Philippe... Ouvrons le panier.
— Pas ici sur le sable, répondit Évariste. Pénétrons dans le bois, cherchons un bouquet d'arbres touffus, une nappe de gazon largement développée. Et Raoul :
"Le déjeuner sur l'herbe!... " où ai-je vu cela ?... Ah !... j'y suis... à l'Exposition de M. Manet...Tiens, c'est "très-chic !" Il paraît que, quand on déjeune sur l'herbe, les femmes déjeunent sans chemise... Mesdames... tâchez d'y mettre de la décence.

On était entré dans l'île. A peine Évariste et ses amis eurent-ils fait quelques pas qu'ils se trouvèrent en face d'une famille de marchands du Marais qui, elle aussi, se payait un déjeuner sur l'herbe. Ils passèrent, se disant avec un certain dépit que ce voisinage serait incommode si l'île n'était pas grande. Un peu plus loin, ils virent encore de nouveaux groupes et, encore une fois, ils passèrent en maugréant et en poussant en avant. Ils arrivèrent ainsi jusqu'au milieu de l'île.
Oh ! malechance ! là, une compagnie d'ouvriers, remuant de grosses pierres, battant du mortier, faisant bouillir du bitume, était en train de bâtir des maisons neuves, plantées sur une route tracée selon les lois de l'alignement et aboutissant à deux ponts à moitié construits qui la reliaient à la terre ferme.
— Allons, bon !... s'écria Raoul, voilà notre oasis qui "s'haussmannise !" Passons encore... peut-être que plus loin...
Ils apprirent que plus loin l'île était tout à fait pleine. De ce côté se trouvaient les cabanes et les guinguettes des ouvriers : tout cela était, pour le moment, transformé en établissements, bals, cafés, boutiques de foire, pour recevoir la foule qui, durant quelques jours encore, viendrait à Asnières et à Saint-Ouen célébrer la Pentecôte.
Évariste crut à une mystification et voulut voir la chose de ses propres yeux. Il confia aux ouvriers le panier qui lui pesait au bras et alla en reconnaissance, suivi de sa petite troupe.
On ne l'avait pas trompé ; l'île était envahie de ce côté. Il y avait foule partout : les cafés en plein vent n'avaient ni assez de tables ni assez de chaises ; on se faisait livrer à grand-peine des verres et des bouteilles pour aller boire aux alentours, sur l'herbe, par terre ; les salles de bal, salles dessinées par des clôtures à hauteur d'appui et des mâts aux flammes de couleur, étaient trop étroites et des quadrilles s'organisaient tout autour. Il y avait un peu de tout dans ce tas de monde : le bourgeois et l'artiste, la mercière et la cocotte se coudoyaient sans y prendre garde. Des petits chanteurs napolitains étaient venus échouer là, armés de harpes deux fois grosses comme eux, pour apprendre aux échos de la Seine à faire rimer Garibaldi avec macaroni et liberta avec la poulenta !
Il fut décidé qu'on irait déjeuner de l'autre côté.
— A la guerre comme à la guerre... disait Évariste ; c'est une partie manquée. Une autre fois...
Et Raoul en l'interrompant :
— Une autre fois, avant de nous mettre en route, nous irons demander à M. Manet où gît cette île enchantée, dans laquelle on peut déjeuner sur l'herbe sans... se gêner. »

Marius Roux, Évariste Plauchu : mœurs vraies du Quartier-Latin, Paris, E. Dentu, 1869.

mercredi 7 juillet 2010

Une journée à l'école de natation : 2e partie (Eugène Briffault, 1845)


« ... Les nageurs viennent en foule jusqu'à quatre heures, et depuis quatre heures jusqu'à six heures, c'est une invasion véritable, une cohue étourdissante de voix et d'agitation.

La jeune fashion est exacte à ce rendez-vous quotidien ; l'âge mûr et la vieillesse y sont aussi représentés. Il n'y a plus dans les écoles ni caleçons bleus, ni caleçons rouges ; tout y est bariolage; on court après l'originalité, mais le plus souvent on n'attrape que le grotesque et le ridicule. Il y a là des peignoirs bizarres, des costumes excentriques, et des caleçons qui jouent au turc, à l'arabe, à l'écossais, au grec et au polonais ; on rencontre des baigneurs qui paradent déguisés, ne se mouillent jamais, et qui vont à l'école de natation comme ils iraient au bal masqué. […]

Dans les bassins, les nageurs pullulent, on se heurte, on se choque, l'eau prend la physionomie d'une masse humaine liquide et visqueuse; les sages s'abstiennent de ce tohu-bohu. Les habiles se produisent avec tous leurs avantages, qui la brasse, qui la coupe, qui la marinière. Les uns fout la planche, les autres se jettent debout, ou les jambes croisées dans l'altitude d'un tailleur... La vague vous fustige quelquefois avec sévérité; les belles-têtes se succèdent, et aussi les plat-dos, si l'élan est trop fort ; s'il est trop faible, les plat-ventre et les plat-cuisses. Ces chocs irréguliers sont assez douloureux ; le dommage qu'ils causent se manifeste par une vive rougeur. Une tête mauvaise est, en outre, honnie par des huées impitoyables. […]


Cependant les groupes se forment ; les uns se couchent comme des nègres au repos, les autres se drapent à l'antique dans leur peignoir, s'isolent comme des tragédiens qui répètent leur rôle, ou se réunissent comme les nouvellistes de Rome et d'Athènes ; il y en a qui singent la halte d'un douair dans le désert, d'autres écoutent un orateur, comme les Napolitains autour d'une improvisation ; il y a dos philosophes qui ont un auditoire et qui dogmatisent sur le monde, la morale, la politique, l'industrie et bien d'autres choses ; des journalistes petits et grands; des poètes dépoétisés, et des faiseurs de calembours ; la galanterie des récits et des confidences y est nue, comme ceux qui en parient ; tous posent, les uns avec faste, les autres avec orgueil, plusieurs sans le savoir. Les gros ventres, les têtes énormes, les petites jambes, les genoux gros, cagneux et rentrants, les épines dorsales tordues, les tailles sans lin, les bras maigres, les pieds longs et vilains, engendrent des caricatures à réjouir Gavarni et Daumier.

L'homme est laid dans l'eau, et, au sortir de l'eau, tout son être est grelottant, mouillé et souffreteux ; on ne croirait jamais que tant d'heur et tant de félicité pussent se cacher sous ces piteuses mines de nageurs. Ce qu'il y a de plus amusant, ce sont ceux qui, sur le pont ou sur l'escalier en spirale construit au côté droit de l'amphithéâtre, pour les gens qui aiment à tomber de haut, l'ont la parade au dehors. Ces statues aériennes ne se jettent jamais ; c'est une exhibition à l'usage des beaux yeux des dames qui cheminent sur le quai en traversant le pont Louis XV ; on a comparé ces gens à des dindons qui font la roue sur un perchoir.

L'aspect de l'école de natation a aussi son côté philosophique. S'il est un lien où l'homme, dépouillé de toutes les distinctions extérieures, loin de toutes les distances et de tontes les conventions sociales, revienne à l'égalité réelle et n'ait plus que sa propre valeur, c'est à l'école de natation. Quels plaisants démentis cette vérité vraie, sans toiles et toute nue, donne à la vérité habillée ! C'est devant ce bassin, dans lequel s'agite pêle-mêle un amas de créatures humaines à l'état primitif, que l'on comprend bien l'utilité des habits brodés, des galons, des décorations, des insignes et des oripeaux du luxe et de la vanité ; sans ce clinquant du dehors, combien ne serait-il pas difficile d'assigner à chacun la place qu'il occupe !

Ce pauvre hère que vous apercevez là-bas, bleu, tremblotant et transi, assis tristement sur ce banc, comme un coupable : eh bien ! cet être si piteux, c'est un membre très célèbre de la haute magistrature ; longtemps il fut accusateur, aujourd'hui il est juge. Ce gros homme, qu'on ne peut s'empêcher de trouver laid et commun, c'est un dandy. M.**, un des membres les plus renommés du Jockey-Club. — Que voulez-vous ? vous le voyez tel qu'il est ; mais sa voilure, ses chevaux, sa livrée, son coiffeur et son corset l'attendent à la porte. Quel est ce triste jeune homme qui s'avance si gauchement sur ses jambes grêles et chétives, qui descend par l'échelle des petits et qui voudrait pouvoir entrer dans l'eau sans se mouiller ?— Comment vous dire, madame, que c'est le brillant et audacieux comte de C..., dont les grands airs vous étonnaient, dont la bonne grâce et les charmantes manières vous séduisaient; vous alliez l'aimer ; et, maintenant... il vous inspire le rire et la pitié... Qu'en eût-on fait à Sparte, où le costume ne pouvait mentir ? Que de passions ne résisteraient pas à ces épreuves ! [...]


Les femmes ont aussi leurs bains froids; elles ont des bains à vingt centimes, dans lesquels les mœurs et les habitudes ne diffèrent point de celles des bains d'hommes, si ce n'est qu'on s'y baigne avec une décence extérieure que l'on n'observe pas dans les établissements masculins.

Les baigneuses, vêtues de laine foncée noire on brune, n'ont de nu que le cou, les pieds et les bras; le pantalon-caleçon est à plis, en blouse, afin qu'il ne puisse pas coller sur les formes; presque toutes les femmes portent un serre-tête. Quelques-unes, dans une intention d'élégance, ajoutent à ces serre-tête des ruches, ce qui est horrible; d'autres se coiffent, comme Mazaniello, avec de véritables bonnets de la liberté en laine, bleus, rouges ou bruns. Les plus coquettes bordent en couleur leurs pantalons-caleçons, gardent dans le bain leurs colliers et leurs bracelets, laissent flotter leurs cheveux ou pendre les tresses et les boucles ; quelques autres arrivent coiffées comme si elles allaient à la cour. Rien n'est plus bizarre que de voir une tête ainsi parée sortir de l'eau.


Les femmes nagent moins que les hommes, cependant plusieurs d'entre elles donnent des têtes et plongent : il est vrai que la profondeur des bassins n'est pas redoutable; l'eau ne monte pas plus haut que le cou d'une baigneuse de taille ordinaire ; elles excellent surtout à nager sur le dos.

Les ébats sont plus vifs dans les bains des femmes que chez les hommes; elles se lutinent à outrance et souvent se disputent jusqu'au bout des ongles; elles aiment à se jeter dans l'eau plusieurs ensemble, en se tenant par la main, à former des rondes dans les bassins, comme les naïades autour du char d'Amphitrite.

Aux bains des femmes, qui prennent aussi le titre d’Ecole de natation, se rencontrent surtout des héroïnes de la galanterie et du plaisir opulent ; les autres femmes se tiennent à l'écart, et les bonnes renommées se séparent des ceintures dorées. La cantine est pourvue de pâtisseries, de vins fins et... d'eau-de-vie ! Le punch et quelquefois aussi le vin de Champagne y sont joyeusement fêtés. On y fume tout autant que chez les hommes.

Dans ces bains féminins, les types les plus grotesques et les plus amusants se mêlent aux plus délicieuses images. Après le bain, les femmes se coiffent, s'habillent, peignent et tressent leurs chevelures, et se toilettent au soleil comme font les colombes et les tourterelles ; c'est, dit-on, un ravissant tableau tout à fait dans le goût et dans le dessin oriental. On assure que l'année dernière un jeune dandy a coupé sa barbe pour le contempler.

A l'école de natation et dans les bains des deux sexes, en s'abordant, en ne se demande pas mutuellement des nouvelles de la santé : la première question est toujours celle-ci : — L'eau est-elle bonne ? L'eau est bonne, lorsqu'elle procure une sensation agréable ; elle est mauvaise si son contact blesse par le sentiment du froid; l'air est dans les mêmes conditions i les nageurs aiment mieux l'eau bonne et l'air mauvais que l'eau mauvaise et l'air bon ; le vrai nageur consulte le thermomètre, comme le marin regarde la rose des vents. Au moindre signe de pluie tous les baigneurs se jettent dans l'eau... pour ne pas être mouillés : c'est un instinct de grenouilles.

Quant à la statistique financière des bains froids de la Seine, elle est fort difficile a établir, tant les variations atmosphériques rendent les produits de tous les établissements incertains et douteux. Les bains froids sont ouverts pendant quatre mois et demi, cent quarante jours environ; il y a des journées torrides où l'on peut estimer le chiffre de l'argent dépensé, en rivière, par la population parisienne, à dix ou quinze mille francs, et d'autres où, sous l'impression d'une température froide et humide, les recettes des bains froids ne réalisent pas, toutes ensemble, cinq cents francs. Il est bien entendu que les sommes provenant du prix des abonnements, et qui sont fort élevées, surtout par le nombre des collèges, pensions et institutions qui s'abonnent, ne sont pas comprises dans cette estimation. Les éléments de ce calcul n'ont pas été réunis ; mais il faut croire que cette spéculation est avantageuse; elle est fort recherchée.

Les accidents sont rares dans les écoles de natation ; les plus lointains souvenirs ne parlent d'aucun sinistre grave ; il y a eu des dangers courus, mais sans résultat funeste ; il y a eu aussi des indispositions subites, mais qui ne peuvent point être attribuées au défaut de sûreté ou de vigilance.

Paris est le seul lieu du monde où l'on puisse employer une journée d'été de manière à chanter, le soir, sans remords :

C'est ainsi qu'on descend gaiement
Le fleuve de la vie. »

 
Eugène Briffault, "Une journée à l'école de natation", Le Diable à Paris. Paris et les Parisiens : moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... Paris, J. Hetzel, 1845.

mardi 29 juin 2010

"Si quelqu'un s'avisait d'importer en France la loi... sur le repos dominical, tout le monde travaillerait en cachette" (R. Mitchell, 1868)

Carl Spitzweg (1808-1885), La promenade dominicale, 1841.
Museum Carolino Augusteum, Salzburg.


« … Il est aujourd'hui avoué par tout le monde, sauf par quelques industriels mal renseignés sur leurs intérêts, que le repos du dimanche est favorable à la production autant qu'il est favorable à la santé, au bien-être physique et moral, enfin à l'intelligence du producteur. Il est démontré que les pays où les occupations sont suspendues le dimanche sont en même temps ceux où la machine commerciale et industrielle produit en un temps donné la plus grande somme de travail; que, dans ces pays-là, l'ouvrier est plus robuste que dans les autres, qu'il y jouit d'un plus grand bien-être relatif, que la durée de sa carrière utile y est plus longue, enfin que les mariages y sont généralement plus féconds, et que la population s'y accroît dans une proportion plus rapide.

Attribuer tous ces effets à l'institution du repos hebdomadaire serait commettre une exagération évidente ou s'abandonner à une illusion. Aussi n'est-ce pas ainsi que la question doit être posée. Si le repos du dimanche produit de si heureux résultats, ce n'est pas seulement parce qu'il est en lui-même une chose excellente, c'est encore, et surtout, parce qu'il se lie à tout un ensemble d'institutions conçues dans un même esprit et tendant à favoriser tout à la fois le travailleur et le travail.

Les sociétés où l'on réserve à l'ouvrier un jour de repos complet sur sept sont aussi celles où il rencontre les conditions les plus favorables à son bien-être et à son développement. Caisses d'épargne, assurances sur la vie, associations coopératives de crédit, de production et de consommation, écoles gratuites, bibliothèques, musées spéciaux, enfin tout ce qui tend à rendre l'homme indépendant, et supérieur en quelque sorte à sa propre carrière. Le repos du dimanche n'est qu'un chaînon dans cette vaste trame sociale qui est celle des peuples libres; mais dans des questions de cet ordre, il n'y a pas de réforme isolée, et tout progrès réalisé contient en germe une foule d'autres progrès.

Toutefois, même considéré seul et en dehors de tout autre progrès, le repos hebdomadaire est une institution excellente. Il est, on peut le dire sans aucune exagération, le lien de la famille, car dans un ménage d'ouvriers la vie en commun, l'échange des idées, tout ce qui fait de ses membres épars un tout, en les réunissant autour de leur chef naturel, ne se ferait pas sans lui. L'existence pendant la semaine est, pour la plupart des hommes, trop exclusivement laborieuse pour laisser place à de bien grands épanchements. A ce point de vue, et ce point de vue est celui de la moralité publique, le repos du dimanche est une nécessité de premier ordre et un bienfait social que l'on ne saurait apprécier à un trop haut prix.

Pour notre pays, ces idées ne sont heureusement pas nouvelles, car le repos du dimanche est chez nous la règle, et cette règle ne subit que de rares exceptions. Notre population industrielle n'a donc pas besoin d'être convertie, et elle ne serait pas la dernière à protester si on lui proposait de supprimer un usage auquel elle doit en grande partie sa vigueur intellectuelle et sa robuste santé. Ce n'est pas d'elle que peut venir l'obstacle ; ce n'est pas non plus des pouvoirs politiques, puisque le Conseil fédéral vient de donner, par un acte récent, une adhésion formelle aux principes que nous défendons ici. Sa circulaire aux directeurs des arrondissements postaux a toute la valeur d'une déclaration officielle. Le seul obstacle qui puisse retarder encore la réalisation complète des vœux exprimés par la Société d'utilité publique, ce sont les nécessités matérielles inhérentes à toute société moderne. Il est évident, en effet, qu'on ne saurait songer à arrêter pendant la septième partie de l'année cet immense appareil de circulation qui forme comme le système vasculaire du monde civilisé.

Le plus ardent philanthrope hésiterait si on lui offrait de suspendre cinquante-deux fois par an le triple mouvement des postes, des télégraphes et des chemins de fer. Il y a des nécessités devant lesquelles il faut s'incliner. Mais rien ne s'oppose à ce que l'on recherche les moyens de concilier ces nécessités matérielles avec des besoins d'un autre ordre. Et c'est là ce qui donne au concours ouvert par la Société d'utilité publique toute son importance. Sur la question de principe, tout le monde sera à peu près d'accord ; mais il sera intéressant de connaître les moyens pratiques qui seront proposés pour combiner le repos hebdomadaire avec les exigences de la vie telles que l'ont faite quelques milliers d'années de civilisation. »

Le Journal de Genève, 4 Août 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869. 


___________________________

« Paris, 20 Octobre 1868.

Une Société genevoise [note : Société genevoise d'utilité publique] intelligente et bien intentionnée, met au concours une question fort intéressante : la question du repos dominical. Les philanthropes de Genève, mieux avisés que leurs voisins, du Congrès international, n'entreprennent pas le désarmement universel, la paix générale et la confédération européenne; ils ne touchent qu'aux problèmes placés à portée raisonnable, et leurs travaux sont de nature à ne donner ombrage à aucune opinion.

Le repos périodique est reconnu par tous les hommes éclairés comme absolument indispensable à la santé du corps et de l'esprit. Après maintes expériences plus ou moins infructueuses, il est généralement accepté que celui qui consacre six jours de suite à sa besogne, doit garder le septième jour pour sa famille, ses devoirs religieux ou même ses plaisirs. L'hygiène et la morale sont d'accord sur ce point comme sur tant d'autres, et si l'on ne suit pas l'exemple que nous donna Dieu lui-même au commencement de toutes choses, la santé la plus docile se met rapidement en grève.

A cet égard, il n'y a pas, il ne peut y avoir deux manières de voir, et la Société de Genève n'aurait provoqué aucune discussion, si elle n'avait posé une question subsidiaire, qui est au fond le véritable problème, et dont la solution ne nous semble pas facile à découvrir. "Par quels moyens, nous dit-on, peut-on engager le travailleur à se reposer un jour sur sept ?" Il y en a deux : la force et la persuasion, et naturellement c'est à ce point que la controverse commence.

La force est un moyen très efficace et qui a ses partisans. Les Anglais qui sont de subtils casuistes en matière de liberté, vous disent fort nettement que l'autorité doit protéger, dans certains cas, l'indépendance des uns contre l'intolérance des autres, et qu'en obligeant le citoyen anglais à observer la loi du dimanche, on l'aide à affranchir sa conscience de l'impérieux despotisme de la vie matérielle. L'employé, le commis, le subalterne, quel qu'il soit, serait sans bonnes raisons devant un patron trop avide s'il ne pouvait invoquer les obligations que lui créent les actes du Parlement.

De par la constitution, il faut qu'on se repose, et les boutiques se ferment, en grand respect de la constitution, et aussi un peu par crainte de l'amende. Ce n'est pas assurément le despotisme, mais c'est la liberté imposée au nom de la religion et du salut éternel. Ce système ne serait pas applicable chez nous pour une série de raisons dont la meilleure est que nous aimons à user de nos privilèges comme et quand il nous convient, et que pour nous la liberté serait sans attrait si nous y étions obligés.

Si quelqu'un s'avisait d'importer en France la loi britannique sur le repos dominical, tout le monde travaillerait en cachette, et les ateliers ne chômeraient jamais. Quelle est donc la solution du problème?

Ici nous rentrons dans le vague, l'incertain, l'incomplet. Si l'on n'oblige pas le travailleur à se reposer, on en est forcément réduit à lui donner d'excellents conseils et quelques bons exemples : fonder quelques Sociétés, organiser des Comités, provoquer des adhésions et recueillir des promesses, comme le font les sociétés de tempérance et les associations contre l'abus du tabac.

Ces moyens sont-ils fort efficaces ? Nous en doutons, et jusqu'à présent, ce que l'on a dit de plus sensé sur la question est contenu dans une circulaire de M. de Morny, que nous croyons utile de reproduire ici :

"Le repos du dimanche est l'une des bases essentielles de cette morale qui fait la force et la consolation d'un pays. A ne l'envisager qu'au seul point de vue du bien-être matériel, ce repos est nécessaire à la santé et au développement intellectuel des classes ouvrières; l'homme qui travaille sans relâche et ne réserve aucun jour pour l'accomplissement de ses devoirs et pour le progrès de son instruction, devient, tôt ou tard, en proie au matérialisme, et le sentiment de sa dignité s'altère en lui en même temps que ses facultés physiques. Trop souvent, d'ailleurs, les classes ouvrières que l'on assujettit au travail du dimanche, se dédommagent de cette contrainte en chômant un autre jour de la semaine ; funeste habitude qui, par le mépris des traditions les plus vénérées, conduit insensiblement à la ruine des familles et à la débauche.

Le gouvernement ne prétend pas, dans des questions de cette nature, faire peser une sorte de contrainte sur la volonté des citoyens. Chaque individu reste libre d'obéir aux inspirations de sa conscience ; mais l'Etat, l'administration, les communes, peuvent donner l'exemple du respect des principes. C'est dans ce sens et dans ces limites que je crois nécessaire de vous adresser des instructions spéciales.
Le ministre de l'intérieur, DE MORNY."

Cette circulaire est datée du 15 décembre 1851. Elle a été suivie à diverses époques, et notamment en 1863, de discussions fort intéressantes au Sénat. Les résultats acquis jusqu'ici ne sont pas aussi considérables que nous pourrions le souhaiter ; mais cependant ils sont déjà très appréciables. Depuis une dizaine d'années, le mouvement du "septième jour" se développe en province et même à Paris. Les boutiques se ferment, les ateliers chôment une fois par semaine. Il est évident que le repos dominical entre peu à peu dans nos mœurs.

Robert MITCHELL. »

Le Constitutionnel, 21 octobre 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869.
 
_______________________________
 

« Paris, 23 Novembre 1868.
 
… L'Etat, qui a réglé le travail des enfants dans les manufactures, abuserait-il de son droit en leur réservant aussi la libre disposition de leur dimanche? L'Etat, qui accorde des concessions et des exploitations, abuserait-il de son droit en insérant dans le cahier des charges une clause protectrice des employés et de leurs familles? L'Etat, qui afferme les travaux publics à des entrepreneurs, abuserait-il de son pouvoir en réservant que les ouvriers auront droit à un repos périodique régulier ?

Ceux qui s'occupent de cette question, à Genève, ont obtenu un premier résultat : c'est, comme nous l'avons dit, que le Directeur général des postes, après avoir posé en principe le droit de chaque homme au repos hebdomadaire, a donné des instructions pour que tous les employés de son département fussent, autant, que le permettront les nécessités du service, libres un dimanche sur deux, et que, dans la semaine où ils n'auraient pas eu leur dimanche, ils eussent une demi-journée de complète liberté. Cette mesure, qui paraissait hérissée de difficultés de tous genres, s'est trouvée dans la pratique, si nous sommes bien informés, en présenter beaucoup moins qu'on ne s'y attendait. Ainsi la Suisse a pu commencer à faire ce que font, depuis des années, l'Amérique, l'Angleterre et la Prusse. Et pourquoi l'exemple de ces contrées, dont on ne méconnaîtra certainement ni la prospérité, ni le sens pratique, ni l'esprit d'entreprise, ne serait-il pas suivi en France ? Nous ne demandons pas que l'Etat entre dans des voies de répression ou de coercition, nous lui demandons seulement, et dans les seules limites de sa compétence, sa protection pour ceux qui ne peuvent se protéger eux-mêmes…
A. BOST. »

La Patrie, 23 novembre 1868, cité dans : (sans nom d'auteur) Le repos du dimanche devant la presse quotidienne, Genève, chez les principaux libraires, 1869.

lundi 28 juin 2010

Une journée à l'école de natation : 1ère partie (E. Briffault, 1845)

(Dessins de Bertall).

« Une journée à l'école de natation est un des plus piquants tableaux de mœurs de la vie parisienne; elles s'y montrent nues.

Les portes sont ouvertes de bonne heure ; le matin, l'école est visitée par quelques nageurs consciencieux, qui se baignent avec amour, et chez lesquels le plaisir lui-même tient toujours un peu du devoir ou de l'affaire. La familiarité s'établit entre ces baigneurs habitués et les employés; on cause pêche, natation et rivière; les mariniers jettent le filet en attendant que la journée commence. Vers dix heures, les premiers baigneurs sont partis; le plus grand nombre a déjeuné avec un cigare apporté du dehors; quelques-uns ont savouré modestement, mais avec un de ces appétits de nageurs, qui est de la famille de l'appétit de chasseur, un déjeuner invariablement composé d'une saucisse, d'un petit pain et d'un petit verre d’eau-devie ; c'est un menu primitif que nos ancêtres nous ont légué. Le matin, il y a beaucoup d'enfants qu'on désigne familièrement sous les noms de gamins ou moutards. Vers midi, l'école s'anime et se peuple; mais la foule, qui commence à grossir, n'emplit pas les bassins; tous ces gaillards-là sont des viveurs plutôt que des nageurs ; ils viennent, ces Sardanapales et ces Balthazars d'eau douce, goûter le plaisir du déjeuner tout nu, variété divertissante du déjeuner à la fourchette. Les omelettes et les œufs sur le plat foisonnent dans ce sybaritisme. D'autres bandes suivent les premières, et alors s'organisent des déjeuners que le boulevard Italien et la rue Montorgueil pourraient envier. Le bain reste désert et l'eau n'est fréquentée que par quelques jeunes gens à jeun et ceux qui se baignent du bout des pieds en attendant que les côtelettes soient cuites; on entend quelques explosions de bouteilles de vin de Champagne ; le café, le gloria et le punch parfument l'atmosphère; le cigare fume partout. Sommes-nous chez Véfour ou à l'école de natation ? C’est fort difficile à deviner. "Garçon. mon bifteck ? — Voilà ! — Ma friture ? — Voilà ! voilà ! — Notre poulet sauté ? — Voilà! voilà ! voilà !"


Le tour de l'école de natation arrive enfin ; les déjeuners expirent, à moins, ce qui n'est ni rare ni surprenant. qu'ils ne se prolongent pour se joindre au dîner. Les déjeuneurs font la sieste dans l'attitude des veaux qu'on expose à Poissy, un peu partout, sur les bancs, sur le divan, dessous ou dessus les tables, sur le plancher nu ou sur le long tapis qui s'ouvre sur le sol des galeries. Il est deux heures : vienne le maître de nage. […] Son costume est traditionnel; en été, il porte le pantalon blanc et la veste blanche, la chemise rose, les bas à côtes rondes, alternant de rouge et de blanc, la large ceinture rouge; ses souliers ont la coquetterie de l'escarpin des muscadins, et n'ont pas détaché la large boucle ; il a sacrifié sa queue et ses cadenettes, il est à la titus, mais il n'a pas renoncé à la grande boucle d'oreille d'argent et à la grosse épingle; l'ancre est toujours l'emblème dont il se plaît à parer ses joyaux. Sa figure bronzée est encadrée par d'épais favoris; tout en lui témoigne de sa force et de son expérience.

Au moral, le maître de nage a cette vanité que Molière a donnée à ses maîtres d’armes, de danse, de musique et de philosophie; il met l'art de la natation avant et au-dessus de tous les autres […] Cette bonne opinion de la science qu'il professe se réfléchit dans ses sentiments et dans son langage. Quoique marin de rivière, il ne se pique point de politesse, il ne s'humilie pas et ne se courbe sous aucune main; il a une superbe indépendance ; mais il ne va pas jusqu'à la rudesse; il a du monde à sa façon, et il est un peu plus poli avec les gens qu'il ne le serait avec son caniche. Le maître de nage s'ennuie de ne rien faire ; l'oisiveté l'irrite, non point par amour du travail, mais parce qu'il ne gagne rien les bras croisés ; il aime le repos qu'il goûte au cabaret après une journée laborieuse et productive; il est sobre, et, quand il ne s'enivre pas, il vit de peu. Lorsque la leçon donne, le maître de nage s'humanise et devient presque doux ; mais, quand la leçon ne donne pas, son humeur est massacrante : alors c'est un loup de mer. Il a horreur de ce qu'il nomme les mauvaises pratiques, à la tête desquelles il place les élèves des collèges et des pensions, qui ne peuvent pas économiser sur leurs semaines de quoi lui donner un pourboire. Ce qu'il lui faut, ce sont des gentlemen, des petits barons allemands, ou des princes russes en bas âge, conduits par leur gouverneur, et qui ont toujours la pièce blanche pour payer ses petits soins. Les grands et longs adolescents, les hommes d'âge mûr, sont pour lui de véritables poules au pot ; il les endoctrine si bien sur l'excellence de tout ce qu'il va leur enseigner, qu'ils ne peuvent faire moins que de se montrer généreux. Le maître de nage, dans l'exercice de ses fonctions, tient beaucoup du recruteur et surtout de l'instructeur qui dresse les conscrits. Il en a la voix et les intonations; il ressemble aussi au maître d'armes.

"Allons, monsieur (ou jeune homme), attention ! Les coudes au corps... Ferme!... et ne bougeons pas! le premier mouvement s'exécute en allongeant vivement les bras en avant, et votre coup de jarret bien écarté. — Une, deux... ferme!... N'ayez pas peur... — Allons, monsieur (ou jeune homme), pour achever l'impulsion, rapprochez vivement les cuisses; tendez les jarrets ; écartez les mains à plat sur l'eau. — Une, deux, trois ! allons, ferme! C'est bien monsieur (ou jeune homme). — Maintenant nous allons passer au second mouvement, pour respirer. — Les bras en demi-cercle, appuya sur l'eau; respirez ; ployez les jarrets; rapprochez les talons; remettez-vous comme en commençant. Allons, ferme ! — Ce n'est pas ça, je vais vous répéter; mais je me sèche le gosier, pensez-y, monsieur." Ce monologue glisse le long d'une corde; à un bout est suspendu l'élève qui baigne dans l'eau ; c'est le patient ; à l'autre extrémité on rencontre le maître de nage, marchant sur le bord, et penché sur l'eau. Il n'est pas rare que le maître de nage fasse boire un coup d'eau à ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas lui faire boire un verre de vin.

Ces leçons dans l'eau sont quelquefois précédées de leçons à sec ; tantôt on fait répéter debout les mouvements de la natation, tantôt ou suspend par des sangles, dans l'air, ceux que l'eau effraye trop. — Sous sa brusquerie apparente, le maitre de nage, ce grognard de la Seine, est doux et bienveillant ; il ne fera jamais de mal à ceus même dont il croit avoir le plus à se plaindre ; il est bon pour l'élève ; ses petites vengeances et ses mouvements de mauvaise humeur ne vont pas, ainsi qu'il le dit lui-même, au delà d'une gorgée. Il est rempli de sollicitude; sa vigilance et son dévouement n'ont pas de bornes; de l'œil il surveille la faiblesse des uns, l'imprudence et la sottise des autres.

L'éducation du nageur, commencée par la sangle, continue par la perche, c'est une gaule de sauvetage au moyen de laquelle ou suit chaque brassée, comme les bras d'une mère ou d'une bonne suivent les pas d'un enfant; à la moindre hésitation, la perche protectrice que tient le maître de nage est présente et secourable. Ces fonctions demandent une attention soutenue, dont le surveillant ne s'écarte jamais. De la rive, il donne des conseils aux nageurs ; il répond ans questions qu'on lui adresse sur tous les points de l'art; mais il veut qu'on reconnaisse ces services : un cigare, la goutte et tous les petite présents qui entretiennent l'amitié lui sont fort agréables. Le maître de nage et tous les hommes de sens n'admettent aucun des moyens factices inventés pour soutenir le corps sur l'eau : les vessies, les ceintures ballonnées et les gilets de liège sont proscrits par lui ; la sangle, la perche, un bon vouloir, du calme et de l'application, les livres et les instruments du nageur. »

Eugène Briffault, "Une journée à l'école de natation",  Le Diable à Paris. Paris et les Parisiens : moeurs et coutumes, caractères et portraits des habitants de Paris, tableau complet de leur vie... Paris, J. Hetzel, 1845.