Affichage des articles dont le libellé est santé. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est santé. Afficher tous les articles

dimanche 28 novembre 2010

"Notre système d'impôts indirects... atteint plus particulièrement les classes pauvres" (Dubois, 1839)

Paul Serusier (1864-1927), Le tisserand (1888). Musée d'art et d'archéologie, Senlis.













« HYGIENE PUBLIQUE.

DE L'INFLUENCE DE QUELQUES UNES DE NOS LOIS FISCALES SUR LA SANTE PUBLIQUE.

Pour bien apprécier l'influence de nos lois fiscales sur la santé publique, il importe de considérer chacune de ces lois en particulier : il y a en effet sous ce rapport une très grande différence entre les impôts directs et les impôts indirects. Le législateur a cherché dans l'établissement des premiers à prendre pour base proportionnelle la fortune des citoyens, tandis que dans notre système d'impôts indirects on n'a aucun égard aux facultés diverses des particuliers; on atteint indistinctement toutes les classes de la société ; il y a plus, et nous le prouverons tout à l'heure, on atteint plus particulièrement les classes pauvres, on aggrave leur misère, et conséquemment on altère leur santé. Mais passons à l'examen de ces lois en particulier.
La contribution des portes et fenêtres n'est autre chose qu'un impôt sur la lumière et sur le renouvellement de l'air. Dans un ouvrage présenté tout récemment à l'académie des sciences, un auteur établit qu'il y a un rapport direct entre les lumières de l'esprit et celle qui pénètre par l'ouverture de nos maisons, et que ce rapport entre l'instruction et le nombre de ces ouvertures est parfait, c'est à dire que plus il y a déportes et fenêtres, plus il y a d'instruction, et réciproquement ; en sorte que toutes les fois qu'en traversant un pays on voit des maisons ayant beaucoup de portes et fenêtres, on peut en conclure que l'instruction y est répandue.

Nous trouverons, nous, un autre rapport non moins formellement établi, c'est que le nombre des maladies, et particulièrement des maladies scrofuleuses, est précisément en raison inverse du nombre des portes et fenêtres; de sorte que toutes les fois qu'en traversant un pays, on voit des maisons presque entièrement privées de fenêtres, on peut en conclure que les maladies scrofuleuses règnent dans les mêmes habitations; et il n'est que trop avéré que dans beaucoup de villages, les habitants, pour diminuer le fardeau de leurs impôts, prennent le parti de boucher leurs fenêtres ; dans un village de Picardie, nommé Oresmaux, des familles entières ont fini par succomber, atteintes qu'elles étaient toutes de scrofules ; M. Baudelocque en a recherché les causes : la plupart des maisons, construites en terre, n'avaient pas décroisées (Etud.sur la mal. scroph., page 244).

M. Baudelocque rappelle dans son ouvrage que, suivant une tradition fort ancienne, le sacre conférait aux rois de France le pouvoir de guérir les scrofuleux, et que l'attouchement eut encore lieu lors du sacre de Charles X. Suivant M. Alibert, ancien médecin de ce roi, la chose était louable, en ce que le pouvoir profitait de celle occasion pour faire des libéralités ; suivant nous, le meilleur attouchement eût été d'exempter d'abord les malades de l'impôt sur les portes et fenêtres, et d'accorder des primes d'encouragement à tous ceux qui par un bon système de ventilation, de renouvellement de l'air, auraient mis leurs familles à l'abri de celle maladie. Mais je passe à des impôts dont l'action sur l'état sanitaire des populations est bien moins contestable encore, je veux parler des impôts indirects et des prélèvements des octrois.

Voyons d'abord l'impôt sur le sel : pour faire sentir combien cet impôt est onéreux, et comment, par sa nature même, il tend à altérer l'état sanitaire des classes les moins aisées de la société, il faut parler de l'usage du sel et de son indispensable nécessité.

Il résulte de quelques recherches faites tout récemment par mon compatriote M. Barbier, que chaque individu consomme, terme moyen, de trois gros à une once de sel par jour; que, quelle que soit l'abstinence, la sévérité du régime, imposées à certaines sectes religieuses, leur santé peut se conserver intacte, mais à la condition d'user d'une certaine quantité de sel ; on a vu d'une part des individus soumis au régime le plus austère, mais usant de sel, conserver les attributs de la plus belle santé, et d'autre part des paysans russes, bien nourris d'ailleurs, mais forcés par leurs seigneurs de s'abstenir de sel, tomber dans un état de dépérissement rapide. Ainsi, dit M. Barbier, nos humeurs ne tardent pas à se détériorer, nos tissus organiques à perdre de leur intégrité normale, quand une certaine quantité de sel ne pénètre pas journellement dans la machine humaine ; mais il y a un autre fait non moins important, surtout lorsqu'il s'agit de constater les effets d'une mesure fiscale, c'est que la consommation du sel diminue en proportion de la délicatesse des aliments ; chacun sait, en effet, que les aliments tirés du règne animal exigent peu de sel pour leur digestibilité, tandis que ceux qu'on tire exclusivement du règne végétal en exigent une bien plus forte proportion, d'où il résulte que la consommation du sel augmente d'autant plus que les aliments deviennent plus farineux, qu'ils deviennent plus grossiers. Il faut près d'une once de sel pour faire digérer un litre de haricots : de sorte que l'impôt sur le sel augmente précisément avec la misère du pauvre !!

Je ne parlerai pas de l'utilité du sel dans l'économie rurale, soit pour faire supporter aux animaux ce qu'on appelle la vie d'étable, soit pour rendre plus florissante la vie des prairies, soit enfin comme moyen prophylactique d'une foule de maladies, spécialement des affections cutanées et des cachexies séreuses : je ne parlerai pas non plus de l'utilité du sel comme moyen puissant de fertilisation pour le sol ; il est évident que c'est là un impôt qui ne pourrait être décliné par personne, et moins encore par le pauvre que par tout autre.[…] Mais le fait le plus important à signaler ici c'est que le besoin du sel est d'autant plus formel, d'autant plus impérieux, d'autant plus pressant, que l'alimentation est grossière et insuffisante ; de sorte que l'impôt sur sa consommation nous parait surtout devoir compromettre la santé des pauvres habitants des communes rurales.

Remarquons ensuite, comme conséquence de ce que nous venons de dire, que les- produits graduellement plus considérables de cet impôt, loin d'être un signe de prospérité publique, prouvent plutôt que la misère augmente, que le besoin de faire supporter une mauvaise alimentation devient chaque jour plus pressant et plus universel. Ce n'est donc un impôt bien assis, qu'en ce sens ; que nul ne saurait s'y soustraire, pas même le plus misérable, et que son produit augmente avec la détérioration de la santé publique, qui suit la perte du bien-être.

Sous la restauration, on a vu cet impôt grossir d'année en année : en 1814, il ne produit que 25 millions; en 1815, il passe 35 millions ; en 1818, ses proportions augmentent de nouveau, on lui voit atteindre 41.218.000 ; en 1821, 49 millions. Sous le régime actuel, il n'acquiert pas moins de force ; en 1835, il s'est élevé à 53.817.000 fr., sans comprendre les produits très considérables des salines de l'Est.

Bien que les produits des octrois ne soient portés que pour un dixième au budget général de l'Etat, que les administrations soient distinctes et spécialisées, je rapprocherai ici ces impôts des contributions indirectes et j'en examinerai les effets sur la population des villes. [...]

Le vin, pour les ouvriers des villes, ne devrait pas être un objet de luxe, mais bien un objet de première nécessité ; nos lois fiscales tendent à intervertir cet ordre naturel, cet ordre tout moral. Le vin est devenu pour les dernières classes un objet de luxe et de débauche ; aussi son usage, loin de tourner au profit de la santé du peuple, contribue plutôt à l'altérer. Les ouvriers n'introduisent guère de vin dans leurs ménages, ils n'en achètent ni pour leurs femmes ni pour leurs enfants, chacun sait que c'est surtout hors des barrières, le dimanche et les premiers jours de la semaine, qu'ils vont en boire pour échapper aux lois fiscales. Ainsi, pendant les jours consacrés aux travaux les plus pénibles, les privations sont rigoureuses pour les familles indigentes ; arrivent ensuite des excès qui augmentent la population des hôpitaux.

Peu de temps après le rétablissement des octrois, en l'an IX, le droit d'entrée des vins dans Paris était de 6fr. 60 c. par hectolitre ; en 1819, il était de 13 fr. 50 c. ; sous le nouveau régime ce droit a été porté à 18 fr. 50 c. Personne n'ignore que les droits sont les mêmes pour tous les vins ; mais, comme l'ouvrier prend cette boisson en détail chez les marchands de vins, il doit en payer d'abord la valeur réelle, puis les droits d'octroi, les droits de l'exercice des contributions indirectes, puis le bénéfice des marchands ; bref, le vin falsifié a triplé pour lui de valeur !...

Nous avons montré tout à l'heure la progression rapide du tarif des octrois de Paris depuis l'an IX jusqu'en 1833 ; or nous allons voir que la consommation, dans le même espace de temps, a suivi une marche inverse. En l'an IX, il est entré dans Paris 1.016.613 hectolitres de vin tarifé, comme nous l'avons dit, à 6 fr. 50 c.; en 1819, il n'en est plus entré que 805,499 hectolitres tarifés à 13 fr. 50 c., et en 1839, seulement 595.585 hectolitres tarifés à 18 fr. 50. Ce n'est pas tout, en l'an IX la population de Paris n'était que de 547.756 habitants; en 1819, elle était de 713.765, et en 1839 de 774.338 habitants. On voit d'après ces chiffres quelle réduction progressive a éprouvée la consommation de chaque individu !...

Les eaux de vie au dessous de 93° ont été tarifées à raison de 95 fr. l'hectolitre, et 18 fr. pour le compte du Trésor ; mais comme les ouvriers trouvent moyen de se stimuler et même de s'enivrer avec une quantité bien moindre d'eau de vie que de vin, il en résulte que dans l'intérieur de Paris, c'est sur l'eau-de-vie qu'ils se rejettent.

Parent-Duchâtelet a cité à cette occasion un fait remarquable : c'est que le régime des ouvriers débardeurs est très différent au delà et en deçà des barrières. Les ouvriers de Bercy ne boivent que du vin naturel, tandis que les ouvriers de l'intérieur ne boivent guère que de l'eau de vie ou du vin frelaté, aussi sont-ils presque toujours tourmentés de coliques ou de tranchées.

Toutes les viandes sont taxées, or la viande est un aliment indispensable aux ouvriers des villes. Les ouvriers sans travail, sans ressources, sentent tellement cette nécessité, qu'ils préfèrent manger une viande détestable à ne pas en manger du tout. En voici la preuve : il y a dans Paris deux établissements où l'on débite des têtes de moutons cuites et du bouillon fait avec ces mêmes têtes; l'un de ces établissements est situé près de la Grève, l'autre dans la Cité. Le potage, préparé dans une immense chaudière, distribué à discrétion, coûte un sou par convive. Les têtes, pourvu qu'on rende les os, coûtent de deux sous et demi à trois sous.

Mais il est à remarquer que tous ceux qui fréquentent ces établissements sont des hommes absolument fans ressources, que s'ils y vont, c'est à cause de leur extrême pénurie, de leur profonde misère; dès qu'ils ont du travail ils se gardent bien d'y retourner : ils achètent d'autres viandes.

L'impôt sur les viandes a été aussi en grossissant depuis l'époque de son rétablissement jusqu'à nos jouis; non pas tant sous le rapport de sa quotité générale que sous le rapport du tarif : je m'explique :

Depuis le rétablissement des octrois, la population de Paris a été sans cesse en s'accroissant, les besoins de cette cité ont dû s'accroître dans la même proportion ; d’un autre côté le tarif a été élevé ; il devait en résulter des produits beaucoup plus considérables ; mais il n’en a pas été ainsi ; ce tarif paralysait et même arrêtait la consommation dans les classes peu fortunées, en voici la preuve :



On voit d'après ce petit tableau que la consommation des viandes de bonne qualité a progressivement diminué depuis l'an IX jusqu'aujourd'hui; on voit d'un autre côté que la viande de vache n'entrait que pour une très faible proportion dans l'alimentation des habitants de Paris en 1819, mais que le tarif s'élevant de jour en jour, il a bien fallu en revenir à ces sortes de viandes, de telle sorte que dans les derniers temps on a consommé presque deux fois autant de viande de vache qu'en l'an IX, et presque cinq fois autant qu'en 1819.

La consommation des viandes de mouton et de veau a été au contraire en décroissant ; quant à celle de porc elle a été en augmentant, mais peut-être au détriment de la santé. J'ai dit plus haut, en parlant des boissons, que les ouvriers de nos villes, dans la presque impossibilité où les avait mis l'augmentation incessante des tarifs d'acheter du vin en suffisante quantité, s'étaient rejetés sur l'eau-de-vie qui produit des effets de stimulation à bien plus faible dose et à meilleur marché, j'en dirai autant pour la viande de porc et surtout pour les viandes à la main, viandes qui, sous un petit volume, produisent des effets plus marqués; ajoutons en outre que ces viandes sont vendues toutes préparées, ce qui les fait encore plus rechercher par la classe ouvrière.

D'après tout ce que nous venons de dire on conçoit combien des droits excessifs imposés sur l'alimentation première, indispensable, sont préjudiciables à la santé publique. La population s'accroît, et cependant les moyens de bonne alimentation vont en diminuant ; si donc d'autres éléments n'agissaient avec force sur le mouvement de la population on la verrait rapidement tomber par le fait de ces lois fiscales.

La somme totale de l'alimentation liquide et solide reste la même, du moins elle éprouve peu de variations; mais elle se détériore, elle devient d'autant moins saine qu'on élève les tarifs ; les ouvriers boivent autant que de coutume, mais ils boivent ou des vins falsifiés ou de l'eau-de-vie; leurs familles, leurs enfants boivent plus d'eau. Ils mangent toujours de la viande, mais la proportion des viandes de vache, de porc et de viandes à la main, est plus forte. Or, des deux côtés, veuillez en mesurer les effets sur la santé publique ; calculez les effets d'un régime composé de viande de vache, de têtes de moutons et d'eau ; ajoutez les effets d'un régime composé de charcuterie et d'eau-de-vie !!!

Sous le ciel de la France, et particulièrement sous celui de Paris, qui, chaque année, nous gratifie de cent quatre-vingts jours de brouillard, de cent quarante jours de pluie, et de vingt-un pouces d'eau, il faut de toute nécessité user de combustibles; aussi on s'est empressé d'imposer les combustibles. Ici encore, comme pour les boissons et les comestibles, le tarif s'est graduellement élevé et la consommation moyenne a diminué; donc la somme des privations a été en s'agrandissant.

C'est sur les deux extrêmes de la vie qu'ont dû nécessairement porter ces privations. S'il est un point de doctrine bien constaté en hygiène publique, c'est l'influence funeste des saisons rigoureuses sur les jeunes enfants et les vieillards. Pour deux enfants qui meurent en janvier, dit M. Quetelet, ou n'en perd qu'un seul au mois de juillet. L'hiver recommence à faire sentir sa funeste influence après l'âge de 40 ans ; après 65 ans le froid est aussi a craindre pour les vieillards que pour les enfants nouveau-nés. […]

Il y a plus : nous pourrions donner à cet égard une sorte de contrépreuve. Il existe une petite ville à quatre lieues de Lyon sur la rive droite du Rhône et qu'on nomme Givors. M. Brachet en a relevé les décès avec soin, et à son grand étonnement, il a trouvé que le maximum de la mortalité pour les enfants y est déplacé, qu'il n'est plus le même qu'à Paris ; l'hiver n'y exerce plus sa funeste influence sur le premier âge de la vie. Le froid cependant n'est pas moins vif à Givors qu'à Paris, mais, dit M. Brachet, les moyens de s'en garantir y sont très communs; pour la classe ouvrière et surtout pour les ouvriers de la verrerie, le chauffage ne coûte rien ; ils ont leur tour à recueillir ce qu'on appelle le grésillon ou charbon brûlé ; chacun a un bon feu chez soi.

Ceci confirme pleinement cette vérité que l'homme, comme être intelligent, sait et peut réagir contre les climats, qu'il peut en atténuer les mauvais effets, les annihiler même ; mais, pour cela, il ne faut pas que la misère vienne lui en ôter les moyens.

Qu'on établisse en effet à Givors des lois fiscales sur la consommation des combustibles, sans oublier le grésillon, et bientôt vous verrez le maximum de la mortalité des enfants retomber en hiver et dès lors vous aurez une augmentation considérable dans cette mortalité ; car le maximum d'hiver l'emporte nécessairement sur le maximum d'été.

Mais pour justifier la nécessité, la rigueur de ces sortes d'impôts, en nous objectera sans doute que la majeure partie des sommes perçues est précisément employée à secourir les indigents et les malades. Pour apprécier cette objection à sa juste valeur, il faut tout simplement examiner combien on exige des pauvres contribuables et combien on leur donne.

On a établi qu'en France la moyenne des impôts est actuellement de 31 fr. 35 cent, par individu ; mais par suite des exigences locales, dont je n'ai fait connaître qu'une partie, dans certaines villes la moyenne s'élève annuellement à 100 fr., et ceci est rigoureusement vrai pour les individus qui touchent à l'indigence. Or, après mille expédients, après tant d'appels à la philanthropie des riches, tout ce que les bureaux de charité peuvent accorder aux indigents inscrits sur leurs livres ne va pas au delà de 20 fr. par an ! Comparez.

Sans doute c'est pour leurs dépenses locales que les communes ont été autorisées à s'imposer extraordinairement, à s'entourer d'octrois ; nous savons qu'une partie des rentrées doit faire face aux frais des hôpitaux, des hospices et des secours à domicile ; mais nous avons vu que l'assiette de ces impôts est telle qu'elle accroît nécessairement d'année en année le nombre des indigents et des malades. C'est comme une vaste plaie qu'on veut guérir aux dépens des parties malades elles-mêmes. [...]  

Dubois (d’Amiens). »

L'expérience: journal de médecine et de chirurgie (publié par J. E. Dezeimeris), n° 83, 31 janvier 1839.

mercredi 6 octobre 2010

"Chaque égout de Paris a ses immondices particulières" (Jules Janin, 1836)

Egout collecteur construit sous le boulevard de Sébastopol à Paris, gravure du Monde Illustré (1858).

« Chaque égout de Paris a ses immondices particulières. L'École Militaire, l'Hôtel des Invalides, la Salpêtrière, font de l'égout qui les traverse une véritable fosse d'aisances ; l'égout des abattoirs est rempli de matières animales ; l'égout des Gobelins est une teinture noirâtre. Comme aussi chaque égout a une odeur qui lui est propre ; — odeur fade — ammoniacale — d'hydrogène sulfuré — odeur putride, — odeur d'eau de savon ou de vaisselle croupie en été entre les pavés. L'odeur fade est la plus innocente de toutes ; c'est l'odeur des égouts bien tenus et dans lesquels l'air circule. — l'odeur ammoniacale, c'est l'odeur des fosses d'aisances en grand. — L'hydrogène sulfuré a la propriété de noircir l'or et l'argent, et surtout de tuer son homme comme ferait un coup de sang. C'est l'odeur des égouts qui ont été négligés depuis longtemps. — L'odeur putride, qui est rare, se trouve cependant dans toute sa pureté à l'embouchure de l'égout de l'abattoir du Roule. — L'odeur forte, repoussante et fétide domine au Gros-Caillou , dans les rues de l'Oursine, de Croulebarbe, au faubourg Saint-Denis. Il y a encore une septième classe d'odeurs, qu'on peut appeler odeurs spéciales. Ainsi l'égout Amelot c'est la vacherie et l'urine des animaux ; la rivière de Bièvre exhale une douce odeur de tan qui est le serpolet de ces rivages ; l'égout de la Salpêtrière réunit à lui seul le plus horrible assemblage de toutes ces douces odeurs.

Mais en fait d'odeurs fades, putrides, repoussantes, variées ; en fait d'ammoniaque et d'hydrogène sulfuré, que dirons-nous donc du grand égout où se décharge la voirie de Montfaucon, dans laquelle voirie on apporte, bon an mal an, quatre cent quatre-vingt-dix-huit mille sept cent cinquante bouches de vidanges, formant ensemble un million cent quatre-vingt-dix-sept pieds cubes de matières fécales ? Dans cet aimable lieu, le liquide se sépare du solide et s'en va se perdre dans le grand égout de la rue Lancry, non sans couvrir d'un épais nuage les faubourgs Saint-Denis et Saint-Martin.

Or, les égouts, ces tristes réceptacles de tant d'odeurs nauséabondes et mortelles, Paris a trop peu d'eau pour les laver et pour les assainir ; il faut que des hommes descendent, au péril de leur vie, dans ces voûtes étroites, pour balayer le sable et la boue qui les obstruent. Il faut pourtant bien que vous sachiez comment cela se fait, vous autres heureux de ce monde, qui ne voyez que le ciel et la terre, et qui mourriez d'effroi s'il vous fallait descendre dans les entrailles infectes de la belle ville que vous habitez.

Le malheureux que la faim condamne à ce travail, descend dans l'égout, armé d'une longue planche au bout d'un bâton. Il rencontre d'abord une boue liquide, et tant que la boue est liquide, il la pousse devant lui, avec un grand râteau. Si la boue résiste, on fait une digue au bout de l'égout, l'eau qui monte a bientôt rendu à cette boue compacte toute sa limpidité. Quand la boue est enlevée, reste le sable.

Ce sable qui provient du pavage des rues ou de l'inondation, est enlevé à l'aide de seaux et de poulies. L'asphyxie ou tout au moins l’ophtalmie est au fond de ce sable, qui a gardé traîtreusement toutes les émanations de l'ammoniaque. Et voilà à quel prix vous n'avez pas la peste tous les dix ans!

Cependant on demande ce que deviennent les immondices que charrient incessamment tous les égouts de cette immense ville ? Il faut bien vous le dire, ces immondices se rendent, tout infectés et tout chargés de leurs odeurs, dans la Seine, cette fière rivière où s'abreuvent chaque jour huit cent mille individus. Vous frémissez ! Vos pères ont eu peur bien avant vous : une ordonnance du prévôt de Paris en 1348, etunédit du roi Jean, de 1356, défendaient aux habitants de Paris de jeter leurs immondices sur la voie publique, en temps de pluie, de peur que l'eau ne les entraînât à la rivière.  Une autre ordonnance du prévôt des marchands défend, sous peine de soixante sous d'amende, de jeter dans la Seine aucune boue ou fumier.  Le règlement du 27 juin 1414 ordonne aux chirurgiens de porter le sang des personnes qu'ils auront saignées dans la rivière, au-dessous de la ville. Un arrêt du parlement du 21 juin 1586 condamne au fouet un valet du bourreau qui avait jeté des matières fécales dans la rivière.

Nous sommes de plus intrépides buveurs d'eau que les Parisiens des siècles passés ; nous jetons dans notre rivière tout ce qu'on y peut jeter, cependant nous nous appelons sans façon des hommes civilisés ! et nous nommons nos pères des barbares.

Mais il ne s'agit pas de nous, il s'agit des malheureux qui, cachés dans les fanges de la ville, travaillent incessamment à l'assainir. A peine descendus dans le cloaque immonde, ils sont saisis à la tête d'une vive douleur. La bouche se dessèche et devient brûlante comme elle le serait après huit jours d'une horrible fièvre ; à peine plongés dans cette boue infecte, leur peau devient sanglante, elle se couvre ensuite d'une croûte épaisse, une horrible infiltration purulente est établie dans ces tristes cadavres

Cependant, chose étrange ! Ces malheureux qui ne gagnent que deux francs par jour, sont attachés à cette triste profession comme si elle était la plus belle du monde. Non-seulement ils l'exercent sans dégoût et sans fatigue, mais encore avec joie. Ceci est un des mystères de la toute-puissance d'attraction qui s'établit entre tous les malheureux. Ces pauvres diables, séparés du monde, habitués à s'aimer, à se plaindre, à se secourir, à se sauver les uns les autres, ne voient rien au-delà de l'égout dans lequel ils vivent. La grande cité parisienne les foule aux pieds de ses chevaux, elle n'a pour eux que des excréments et de la boue; peu leur importe ! […]

Mais cependant, qu'est-il besoin d'aller chercher si loin ou si bas des égouts et des cloaques? Chaque maison de Paris ne porte-t-elle pas dans son sein son égout et son cloaque ? L'histoire des fosses d'aisance n'est pas moins digne d'intérêt que toute autre histoire de ce genre. Autrefois, la fosse d'aisance laissait couler tout ce qui pouvait s'échapper dans les nappes d'eau environnantes ; aujourd'hui, c'est une citerne imperméable qui garde tout ce qu'on y jette. Autrefois, les lieux à l'anglaise étaient un luxe, c'est presque une nécessité aujourd’hui. Autrefois, le bain à domicile était une espèce de viatique médical ; aujourd'hui, le bain à domicile est une habitude, c'est autant d'eau pour les fosses d'aisance ; vous croyez qu'il n'y a là dedans rien qui doive inquiéter ? Voici ce qui doit arriver inévitablement. Plus on jettera d'eau dans les fosses d'aisance, et plus souvent il les faudra vider, et plus souvent il faudra payer la vidange, et plus vous verrez les loyers renchérir. Il y a dans les fosses d'aisance, tout simplement, une chose que du reste on trouverait partout aujourd'hui, une révolution. »

Jules Janin, « Les égouts », La Revue de Paris, t. 34 , 1836.

"A l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille" (A. Frémy, 1841)

« On sait qu'une loi tendant à abolir l'odieuse traite des enfants dans les manu-factures a été présentée aux Chambres dans cette session dernière. Nous souhaitons bien vivement qu'elle produise tous les bienfaits qu'on en attend ; car elle peut être considérée comme une loi d'urgence. […]

… transportons-nous sans transition dans la région même des existences que nous allons étudier : c'est-à-dire à la fabrique, dans un de ces vastes établissements qui représentent pour tant de jeunes ouvriers à la fois le berceau, le logis, l'école, et, faut-il le dire aussi ? la tombe.

C'est à trois ou quatre heures du matin que commence ordinairement la journée de l'enfant de fabrique. Plaçons-nous sur la route de Mulhouse, ou de Sainte-Marie-aux-Mines, avant le lever du jour, par une neige de décembre, et assistons à l'arrivée de ces familles d'ouvriers qui sont contraintes de faire quelquefois deux ou trois lieues à pied pour se rendre à la filature, et, le soir, de refaire le même trajet pour regagner leur logis. Dans les pays manufacturiers, les ouvriers trouvent rarement à se loger dans l'intérieur des villes ; l'encombrement et la cherté des loyers les obligent à aller chercher une habitation souvent fort éloignée de la manufacture.

Le départ et le retour de ces caravanes offrent un spectacle vraiment affligeant. Des femmes au teint hâve, au corps voûté, marchent pieds nus au milieu de la boue, leur robe renversée sur la tête. […] ... rien n'est plus triste que de voir ces milliers d'enfants à peine vêtus, marchant derrière leur mère en grelottant, portant sous leurs bras le morceau de pain qui doit composer leur pitance de toute la journée. Ce sont les jeunes ouvriers de la fabrique qui vont faire un rude apprentissage de l'existence, en travaillant quatorze ou quinze heures par jour, c'est-à-dire trois ou quatre heures de plus que les forçats, et cela dans une atmosphère d'étuve. Il en est qui n'ont guère plus de cinq ou six ans. A la fabrique de Sainte-Marie-aux-Mines certains enfants sont même employés dès l'âge de quatre ans et demi à dévider les trames. On remarque parmi eux un grand nombre de scrofuleux. Les vallons qui environnent Sainte-Marie, et qu'habitent les ouvriers, sont humides, malsains, ce qui rend les goîtres très-communs. Les enfants de fabrique gagnent, terme moyen, de six à sept sous par jour ; c'est à peine leur nourriture, d'autant qu'à Sainte-Marie les denrées sont à un prix fort élevé, attendu qu'une grande partie des légumes et des grains qu'on y consomme est tirée de la plaine de l'Alsace. […]

Pour étudier et connaître à fond la véritable destinée de ces jeunes ouvriers, c'est principalement sur la filature qu'il faut porter son attention ; car c'est là qu'on rencontre les plus graves abus, et les effets les plus tristes des calamités qui pèsent sur ces existences.

Dans l'industrie coton-nière, les enfants sont principalement occupés à l'épluchage du coton, au cardage, et surtout au dévidage du fil. Chaque métier à filer en occupe deux ou trois, qui sont ordinairement dirigés par un adulte. Plusieurs détails de la fabrication présentent des dangers réels : ainsi le battage du coton produit presque toujours la suffocation ; certaines machines employées à Amiens, qui minaient les forces des enfants qui les dirigeaient, ont même occasionné une plainte du conseil des prud'hommes, et par suite un arrêté de la mairie qui ordonnait la suppression de ces machines. Pour les ateliers de tissage qui sont encore soumis au vieux régime des métiers à bras, on choisit ordinairement des pièces situées au-dessous du sol, sans soleil, presque sans lumière. L'air qu'on y respire est épais, insalubre, et depuis longtemps on a reconnu qu'il exerçait une influence funeste sur la santé des travailleurs, et surtout sur les poumons délicats des enfants. Mais on a reconnu aussi que l'atmosphère de ces locaux souterrains pouvait seule rendre les fils des chaînes souples, ténus, ductiles, propres à l'opération de l'encotlage : la santé de l'ouvrier a été subordonnée à la réussite de la main-d'œuvre. […]

Dans les manufactures de laine ou de coton , les enfants, même quand ils ne remplissent que des fonctions de simple surveillance, sont presque toujours condamnés à rester debout seize ou dix-sept heures par jour, à peu près dans la même attitude, enfermés dans une pièce sans air, remplie d'une chaleur suffocante. J'ai entendu certaines mères de famille se plaindre de la longueur des classes et des études, qui ne s'étendent pas, disaient-elles, dans les collèges, à moins de deux heures consécutives. Elles craignaient qu'une application aussi prolongée ne compromît à la longue la santé de leurs fils. Probablement ces mères-là n'avaient pas visité les filatures de Thann et de Mulhouse, ni vécu dans les quarante degrés de chaleur que nécessite l'apprêt des toiles dit écossais. Une pareille visite eût aguerri leur sollicitude maternelle. […]

…dans tous les districts et cantons où l'industrie manufacturière forme la loi principale du pays, l'enfant de fabrique a une chance sur deux pour ne pas succomber aux infirmités ou aux maladies qui résultent du métier auquel sa prédestination l'enchaîne. Il a moins de liberté matérielle que le prisonnier, qui, du moins, ne respire pas un air infect ou vicié, ne travaille que lorsqu'il lui plaît, et a toujours sa pitance assurée. L'enfant de fabrique, lui, ne connaît aucune des impressions de joie et de bien-être que le travail bien organisé doit procurer, et sans lesquelles il n'est même qu'une sorte d'exaction. Il n'a jamais eu la jouissance d'un habit neuf, d'un bon repas, d'une caresse tendre ou d'une parole bienveillante ; il ne connaît pas ces bonnes journées de dimanche ou de fête passées entièrement à respirer et à se divertir, si nécessaires au cœur et à la santé des enfants. Pour lui, toutes les journées se ressemblent et lui ramènent les mêmes haillons, les mêmes tâches ingrates, les mêmes exhalaisons morbides. Quels hommes peut-on attendre d'enfants élevés de la sorte, éclos sans air, sans soleil, sans instruction surtout ? Nous nous plaignons de la classe ouvrière, nous la trouvons ignorante, abrutie, émeutière : mais, de grâce, examinons donc le terrain où elle s'ensemence, et les rejetons par lesquels elle se reproduit […].

Les enfants destinés au travail des manufactures ne reçoivent, à proprement parler, non plus de culture que le cheval destiné à faire manœuvrer la roue d'une machine ou à promener la charrue dans le sillon. Personne ne s'est donné la peine de les éclairer ni de les instruire, de former leur cœur, ni de cultiver leur raison. D'ailleurs, qui donc pourrait se charger de ce soin ? Leurs parents, dira-t-on. Mais qu'est-ce que leurs pères et mères, si ce n'est des enfants de fabrique comme eux, devenus adultes, entretenus, par leur genre d'existence, dans l'ignorance ou même la dépravation primitive, vivant le plus souvent en concubinage, investis du titre de la paternité, sans en connaître même les plus simples devoirs ! D'ailleurs, quand deux êtres ont leur journée prise par un travail abrutissant de seize ou dix-sept heures, quel temps leur reste-t-il pour les soins de l'affection et les impressions morales ? […]

La société industrielle de Mulhouse atteste, dans ses bulletins, que rien n'est plus commun que d'entendre des propos obscènes s'échapper de la bouche des plus jeunes ouvriers. Ils ont toutes les habitudes des adultes, le cabaret, l'ivrognerie, le chômage du dimanche et du lundi. Un industriel des Vosges, qui a publié d'utiles réflexions sur notre régime manufacturier, déclare qu'il faut vivre comme lui au milieu de cette race déplorable, et l'observer de près, pour se faire une idée de sa dégradation précoce et des vices qui la dévorent. Il raconte qu'à l'âge où les ouvriers devraient encore être écoliers, on les voit devenir pères de famille, et que souvent, tandis que de faibles enfants travaillent dans les manufactures, les parents fument et s'enivrent au cabaret. Ce fait des unions précoces est également attesté par les rapports des sociétés industrielles du Haut-Rhin, qui prouvent que l'on compte dans celle ville une naissance illégitime sur cinq naissances totales. […]

On voit, d'après ces divers témoignages, que le sort des jeunes filles employées dans les fabriques n'est guère moins misérable que celui des jeunes garçons. S'il est vrai qu'elles aient moins à souffrir que ceux-ci des mauvais traitements physiques, en revanche, la moralité, la pudeur, ne sont chez elles que plus gravement et plus prématurément compromises, ce qui suffit pour rétablir la balance du mal. Ces jeunes filles, livrées au désordre dès l'âge de douze ou treize ans, deviennent les mères des enfants de fabrique, qui sont ainsi, pour la plupart, les fils du concubinage ou de la prostitution, ou de mariages qui n'influent guère d'une façon moins déplorable sur leur destinée par suite des abus que nous avons signalés, la communauté de lit, ou tout au moins de chambre, entre les membres d'une même famille, et, par suite, le manque de retenue qui est chez tant d'ouvriers la conséquence de l'incurie et de l'extrême dénuement. […]

La traite de l'enfance dans les pays manufacturiers est aujourd'hui trop enracinée dans les mœurs et les usages pour espérer qu'une loi puisse aussitôt en comprimer les abus. Pour qu'une loi de ce genre reçoive son application efficace et réelle, il faut surtout qu'elle soit imprimée dans le cœur de tous. C'est donc au prêtre qu'il appartient de s'en faire l'interprète, en rappelant s'il se peut dans ses prônes, ou des conférences religieuses analogues à celles qui existent à Notre-Dame, les ouvriers à leurs devoirs de pères et de mères ; lui seul peut les initier par degrés aux principes d'une réforme salutaire, à l'aide de ces applications de l'Évangile toujours si sensibles et si touchantes, faites au nom du Dieu de paix qui semble avoir condamné d'avance les effets d'un travail oppressif pour les jeunes corps et les jeunes âmes, en disant : Laissez venir à moi les petits enfants. »

Arnould Frémy, "L'enfant de fabrique", Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, vol. 1, Paris, L. Curmer, 1841.


dimanche 29 août 2010

"Le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra" (E. Capendu, 1865)

« Cet hiver de 1849-50 que je passai à Oran vit éclater le choléra dans la ville, mais un choléra effrayant, épouvantable, qui enleva en quarante jours un huitième de la population. […] Pour bien comprendre la situation d'Oran durant cette épidémie, il faut se rappeler que la population de la ville, à cette époque (sans compter la garnison), se composait de deux sixièmes de Maures et d'Arabes, trois sixièmes d'Espagnols et de Juifs et un sixième de Français.

La grande majorité de cette population est d'une superstition que nous ne saurions plus comprendre en Europe. Le choléra sévissait avec une horrible furie, il est vrai ; les cas de mort subite étaient fréquents, la désolation pouvait être grande, mais cette désolation était encore augmentée par les bruits les plus absurdes répandus à profusion. Ainsi, on avait persuadé à la population musulmane que le choléra avait uniquement pour cause des myriades de petits diables bleus, invisibles, qui voltigeaient dans l'air et entraient dans la bouche des fils de Mahomet aussitôt qu'ils entrouvraient les lèvres pour parler. On ajoutait, et cela était facile à persuader, que c'était ces Français, ces chiens de chrétiens, qui avaient importé les petits diables sur la terre d'Afrique. Les Français s'étaient persuadé, eux, que le choléra régnait dans l'air et qu'il fallait déplacer ou purifier les courants pour chasser le fléau, et l'anéantir. Les Espagnols étaient d'un autre avis. Ils affirmaient, au nom de la religion, que, pour combattre le fléau et en triompher, ce qu'il fallait faire surtout et avant tout, c'était un appel à toute la population chrétienne pour organiser une procession solennelle et se rendre à la chapelle du Santa-Cruz implorer la miséricorde divine. […]

Les juifs affirmaient que cette maladie terrible qui emportait tout était l'annonce de la fin du monde et, dans la crainte qu'elle n'emportât aussi les trésors des familles, ils enfouissaient et ils cachaient mystérieusement tous leurs biens et toutes leurs richesses.

Puis, les voitures manquaient pour emporter les cercueils, les bras faisaient défaut pour creuser les fosses. Les autorités civiles éperdues, et étant privées d'ailleurs de moyens puissants d'action, avaient recours à l'autorité militaire. Le préfet, le maire, les chirurgiens, les directeurs des hôpitaux, les députations de tous genres et de toutes sortes venaient chaque jour assaillir le général [Pélissier], qui, accueillant tout le monde, remontant les courages prêts à faillir, était calme, confiant et fort comme sur un champ de bataille. […]

Un matin, tous les canons des forts, tous ceux des batteries basses, tous ceux de Mers-el-Kebir, répondant à ceux du Château-Neuf, tonnèrent sur tous les points de la ville et de la côte. Cette canonnade, qui dura la journée entière, du lever au coucher du soleil, et qui avait pour but de déplacer les courants d'air et de détruire les miasmes putrides pour les Français, et les diables bleus pour les Arabes, ranima la population.

L'espérance revint dans tous les esprits. Le lendemain, la mortalité fut moins grande, soit par effet réel du canon sur l'air, soit par effet produit sur les malades par l'espérance du résultat de la canonnade, ce qui était plus probable. Il y eut un temps d'arrêt dans la pente croissante du fatal fléau, mais après huit jours écoulés, le nombre des victimes augmenta. On en était déjà à un quinzième de la population enlevé par le choléra.

On tenta une nouvelle épreuve : on alluma des feux de bois odoriférants dans lesquels on jetait des brassées de feuilles de palmier encore vertes qui produisaient une fumée grisâtre. Ces feux étaient allumés dans toutes les rues, sur toutes les places, dans tous les quartiers. Ils furent entretenus pendant plusieurs journées consécutives encore dans la pensée de purifier l'air. Malheureusement, cette nouvelle épreuve ne réussit pas mieux que la précédente. Le choléra continua à augmenter. Le chiffre des morts atteignait la proportion du douzième de la population.

Des familles entières disparaissaient, et tous les habitants d'une même rue étaient souvent enlevés par le choléra qui ne respectait ni enfant ni vieillard. On eût dit que le fléau suivait des courants, comme ces trombes destructives qui anéantissent tout sur une même ligne, respectant les points rapprochés de cette ligne tracée.  La terreur devint si forte, si puissante, que des familles entières abandonnèrent la ville, et une émigration commença. Les Espagnols surtout furent les plus pressés à quitter Oran. Ils allèrent s'installer dans les grottes de la plaine des Andalouses. La ville était triste et déserte. […]

En traversant la ville, nous rencontrions à chaque pas les navrants spectacles offerts par la cruelle épidémie. Ici, c'était une maison européenne devenue entièrement déserte depuis la veille et dont tous les habitants avaient été emportés par la mort. Souvent, on entendait sortir d'une maison mauresque les chants funèbres des femmes arabes veillant autour d'un cadavre. […]

Les églises chrétiennes étaient peu nombreuses alors à Oran et le clergé se composait de quelques prêtres qui, épuisés, ne pouvaient suffire, car la quantité de ceux que frappait le fléau était telle qu'il était devenu impossible de faire des services séparés. On réunissait, à certaines heures indiquées, tous les cercueils dans une église et on disait une messe pour toutes les victimes, et cela plusieurs fois par jour.

La terreur augmentait d'heure en heure dans la population et elle prenait des proportions effrayantes qui augmentaient aussi le danger. Tout ce qu'on éprouvait, tout ce qu'on ressentait, la moindre indisposition, c'était le choléra. Combien sont morts pour s'être fait traiter contre l'épidémie sans l'avoir ! […]

... les fossoyeurs manquant absolument, il avait fallu commander des compagnies pour creuser les fosses et, faire la chaux que l'on jetait sur les corps pour éviter les émanations qui eussent peut-être amené la peste. Arrivés au cimetière, un épouvantable spectacle nous impressionna vivement ; le temps manquait littéralement pour enterrer les victimes du choléra : plus de soixante cercueils étaient là, rangés les uns sur les autres, attendant que les soldats eussent creusé la terre. Et cela arrivait chaque jour. Souvent, les cercueils apportés trop tard, passaient la nuit et n'étaient enfouis que le lendemain. Les soldats souffraient de cette pénible corvée. Le général donna ses ordres, parla aux hommes avec cet accent de bonhommie familière qu'il savait prendre. Il leur fit donner à boire, les encouragea et leur promit de venir chaque jour les visiter. […]

Il n'est pas d'exemple, dans aucune autre ville d'Europe ou d'Orient, d'un effet destructif aussi violent du choléra que celui qui plongea la ville d'Oran dans le deuil durant ces deux mois de novembre et de décembre 1849.»

Ernest Capendu. La Popote. Souvenirs militaires d’Oran. Paris, Amyot, 1865. 

dimanche 20 juin 2010

"L'habitude du cigare... modifiera... la race, le caractère et l'esprit français" (Dr L. Véron, 1856)

"Une bonne pipe avant la messe", lithographie Pellerin à Epinal, 1862.

« Nous avons emprunté aux mœurs de l'empire l'habitude de fumer. Un de mes anciens professeurs, le père Boyer, fumait une pipe tous les soirs après dîner ; mais l'usage du cigare et même de la pipe est aujourd'hui une habitude de tout le monde. L'enfant fume, on fume au collège malgré toutes les défenses ; un élève de quatrième me racontait qu'à défaut de tabac, ses camarades raclaient la semelle de leurs souliers, enveloppaient ces raclures dans du papier fin, et se trouvaient très-heureux de fumer de pareilles cigarettes. Les vieillards et beaucoup de femmes fument. On fume en travaillant, en écrivant, en buvant, en mangeant, en jouant et surtout en causant ; on fume chez soi, on fume dans certains lieux publics, on fume à pied, à cheval, on fume le matin, on fume le soir, à toute heure de la journée, même la nuit. On sert souvent des cigares à table au milieu des plats de dessert. Je suis entouré de fumeurs qui ne brûlent pas moins de douze, quinze ou vingt cigares par jour. On n'a pas encore complètement emprunté les mœurs du soldat, on ne chique pas encore.

Le cigare et la pipe ont sur notre économie une action qu'on ne peut contester. L'habitude du cigare en crée le besoin : il en est du cigare comme de l'opium, comme du vin, comme de l'eau-de-vie, comme de l'absinthe pris en grande quantité. Celui qui mange de l'opium ne peut plus s'en passer, de même que l'ivrogne ne peut se guérir de ses excès de vin, d'absinthe et d'eau-de-vie. Je conclus de ce fait que le cigare exerce une action vive et profonde sur tout l'appareil digestif, et, plus encore, sur tout le système nerveux. Cette action puissante ne peut être que délétère. Les "digestions ne peuvent plus s'accomplir qu'à l'aide de cet excitant; l'usage immodéré du tabac produit certainement sur le système nerveux des organes des sens, sur le système nerveux des fonctions organiques, une excitation suivie bientôt d'affaiblissement et d'adynamie.

Il est certain que les maladies de la moelle épinière sont aujourd'hui plus fréquentes que jamais. Royer-Collard, qui a succombé à cette maladie, et qui fumait beaucoup, n'innocentait pas le cigare du mal dont il souffrait. Le comte d'Orsay mourut aussi d'une maladie de la moelle épinière. Cette mort causa sur un grand personnage de ses amis une vive impression. Le docteur Bretonneau (de Tours) fut appelé. Ce grand personnage se plaignit de fatigues dans les membres, d'énervation. Le docteur Bretonneau répondit : "Vous devez fumer douze ou quinze cigares par jour, fumez moins, abstenez-vous, si vous le pouvez encore, de la pernicieuse habitude du cigare, et vous ferez cesser tout cet ensemble de symptômes de faiblesse et d'énervation."

L'habitude du cigare, si universellement répandue en France, et contractée parmi nous dès l'enfance, modifiera assurément, dans l'espace d'un certain nombre d'années, la race, le caractère et l'esprit français. C'est d'ailleurs un trait qui révèle les penchants des temps nouveaux que cette passion insensée dont nous nous sommes pris pour le cigare ; le désir de jouissances nouvelles nous pousse aujourd'hui, hommes et femmes, à tous les ridicules et à tous les excès. »
Dr Louis Véron, Mémoire d’un bourgeois de Paris, vol. 1, Paris, Librairie nouvelle, 1856.
______________________

Lithographie extraite de : L'Art de fumer, ou la Pipe et le cigare, poème en trois chants, suivi de notes,
 par Barthélemy, Paris, Lallemand-Lépine, 1844.

« Il est écrit dans les lois... de la nature que le cigare doit contribuer au bonheur de l'homme en général et de l'étudiant en particulier. […]

Tous les étudiants fument, mais tous ne fument pas de la même manière. Il existe une foule de nuances dans toutes ces nuées tabacales qui planent sans cesse comme des nuages au-dessus du quartier latin. Il est des degrés dans le tabac tout comme dans le crime — sans autre comparaison.

Le jeune étudiant qui débute dans le Code civil (titre premier, jouissance des droits civils) commence par jouir de ses droits de citoyen en achetant un cigare de quatre sous, le plus gros et le plus noir qu'il peut trouver; — mais, hélas ! les effets les plus prompts et les plus déplorables prouvent au néophyte que le tabac n'est pas seulement une plante narcotique ! Aussi est-ce avec un air d’envie que l'apprenti-fumeur admire les exercices de l'étudiant de septième année, qui fume vingt-trois cigares dans sa journée!

Jugez de la stupéfaction du novice, quand il voit son maître fumer par le nez, — et même par les oreilles! Le jeune adepte-fumeur est obligé d'aller graduellement, et de se mettre d'abord aux petites cigarettes formées avec des feuilles de rose, ou autres plantes qui n'ont pas une action directe et immédiate sur le cœur et sur l'estomac. C'est humiliant, mais c'est de rigueur ! Quand l'étudiant arrive vers l'article 390, qui traite de l’émancipation, il se risque à se lancer dans le véritable cigare de la régie. Et une fois, qu'il arrivé à l'article 488, qui déclare formellement qu'à vingt-et-un ans on est capable de tous les actes de la vie civile, notre jeune Français achète décidément une pipe, qu'il s'occupe à culotter avec tous les soins que mérite ce travail important.

Bref, à mesure que l'étudiant avance dans le Code civil, il découvre quelque nouvelle manière d'employer le tabac; et s'il n'est pas encore arrivé à le mâcher, à l'instar des marins et des tambours de la garde nationale, c'est que le Code civil n'a que 2,281 articles, —et c'est fort heureux ! Qu'on dise encore que l'étude du Code civil ne même à rien ; vous voyez que cela conduit à passer au moins bachelier en cigares et licencié ès-pipes.

L'étudiant en médecine prend ses degrés bien plus promptement encore que l'étudiant en droit, attendu que les études si elles anatomiques, ont un charme, n'ont pas du moins celui de charmer l'odorat, et le tabac remplace avantageusement l'eau de Cologne. Aussi l'étudiant en médecine, obligé de se parfumer presque du matin au soir, méprise-t-il souverainement le charlatanisme du cigare, bon tout au plus pour des rhétoriciens ou des femmes de lettres! Ce qu'il lui faut, à lui, c'est une bonne et vaste pipe, qui engloutisse dans ses larges flancs un demi-kilogramme de tabac de caporal.

Avec un ustensile pareil on peut fumer tranquillement depuis le déjeuner jusqu'au dîner, et quelquefois même le déjeuner et le dîner sont-ils compris dans cette pipe monstre, — surtout du 20 au 30 de chaque mois, quand les fonds sont excessivement rares, et qu'on n'a plus crédit que chez les marchands de tabac. C'est une manière de prendre ses repas en reniflant !

Dans toute fête donnée par un étudiant, le cigare joue le premier rôle ; très-souvent même ; il arrive qu'il joue tous les rôles, et qu'il compose à lui seul les diverses classes de rafraîchissements. Aussi, en général, les dames et demoiselles qui fréquentent ces soirées nocturnes ont reconnu la nécessité de se familiariser au moins avec le cigare, et toute étudiante pur-sang fume son petit cigare de manière à faire envie aux femmes de lettres les plus célèbres.

Les lionnes du quartier latin ont aussi admis en principe d'hygiène que le tabac est excellent pour la conservation des dents ; seulement, au lieu de s'en frotter légèrement les gencives, elles le fument complètement : voilà toute la différence. — Mais le gouvernement n'y trouve rien à redire, — au contraire! […] »

Louis Huart (1813-1865). L'étudiant. Paris, 1850.

dimanche 2 mai 2010

"Causerie sur la gymnastique" (E. Paz, 1869)

Planche extraite du Nouveau manuel complet d'éducation physique, gymnastique et morale (vol. 2), de Francisco Amorós y Ondeano (Marquis de Sotelo), 1848.



« Pour faire de la bonne gymnastique, de même que pour faire de la bonne médecine, il faut individualiser, c'est-à-dire appliquera chacun les principes qui conviennent à son âge, à son sexe et à son tempérament.

L'adolescence est l'époque à laquelle les exercices du corps sont le plus utiles ; ils servent alors à l'éducation des sens et à celle du système locomoteur.

A l'époque de la puberté, ils ont pour effet de répartir sur tous les muscles la sève exubérante qui tend à se concentrer vers les organes de la génération, et à prévenir les habitudes vicieuses que l'excès de sensibilité de ces organes détermine trop souvent. Ni la morale, ni les menaces, ni les châtiments, ni les entraves ne peuvent combattre ces funestes tendances. C'est dans la fatigue des membres et une violente excitation musculaire, qu'on trouve les seuls moyens de les prévenir ou de les détruire.

Dans l'âge adulte, la gymnastique est encore utile, afin de maintenir l'équilibre entre toutes les parties de l'organisme et d'éviter les concentrations vitales qui pourraient avoir lieu vers les viscères ; elle l'est surtout pour les gens qui se livrent à des occupations sédentaires, pour les hommes de lettres, de science et de cabinet.

Enfin l'exercice, un exercice modéré, convient également aux vieillards. La gymnastique alors rend le jeu des organes plus facile et sollicite l'action des fibres dont la sensibilité est émoussée.

On le voit, les avantages de la gymnastique sont extrêmes ; mais ses abus ne le sont pas moins, et nous pensons bien faire en indiquant grosso modo les différents modes de gymnastique qui nous paraissent devoir être adoptés, selon les diverses conditions indiquées ci-dessus.

L'enfant est une cire molle qu'on peut étendre en tous sens; seulement, si la tension exercée est excessive, le but serait désastreusement dépassé. Donc, il faut simplement s'étudier à assouplir et à développer son corps en mettant la plus grande sobriété dans le choix des moyens qu'on emploie. Que pour rien au monde on ne songe, dans ce premier âge, c'est-à-dirè jusqu'à dix ou douze ans, aux travaux de force proprement dits; la croissance pourrait s'en trouver modifiée et aussi le caractère de l'enfant. Ce qu'il faut, c'est faire, et non surfaire ni défaire.

La femme, qui est un grand et admirable enfant,' commande la même sollicitude et la même délicatesse que l'enfant lui-même. Comme le frêle arbuste qui résiste à l'ouragan mieux que le chêne séculaire, il faut qu'en conservant les formes et les grâces spéciales à son sexe, elle acquière toute l'énergie qui lui sera nécessaire un jour, pour concevoir et enfanter sans danger. Il faut à la femme des mouvements moelleux, des inflexions douces qui rendent ses membres souples, en développant sa poitrine et en fortifiant ses reins. Constituons, en un mot, un être relativement fort, fort dans la limite du possible et de ses besoins, mais gardons-nous bien de fabriquer des femmes hercules.

Pour les hommes d'âge mûr, il faut proscrire les exercice d'élan, barre fixe, cheval, sautoir, etc., et avoir recours presque exclusivement (à moins qu'on n'ait affaire à un sujet exceptionnellement svelte et nerveux) à la gymnastique d'ensemble ou mouvements raisonnes et progressifs et aux exercices des machines.

Donc, excepté pour les jeunes hommes de 15 à 30 ans, rien de violent, rien d'excessif, des efforts gradués, des instruments et des poids toujours inférieurs à la force acquise, et pour but dominant, l'équilibre et la santé.

E. PAZ,
directeur du Grand Gymnase. »

jeudi 11 février 2010

L'augmentation de la taille moyenne des individus d'après la statistique militaire

1° Le minimum de la taille du soldat a été fixé ainsi qu'il suit à diverses époques et chez divers peuples :

Soldat romain, d'après une loi de Valentinien : 1 m 665
Soldat français, d'après une ordonnance de Louis XIV, du 26 janvier 1701 : 1 m 624
Soldat français,
— de 1799 à 1803 : 1 m 598
— de 1804 : 1 m 544
— d'après la loi du 40 mars 1818 : 1 m 576
— d'après la loi du décembre 1830 : 1 m 540
— d'après la loi du 11 mars 1832 : 1 m 560

Soldat belge : 1 m 570
Soldat prussien : 1 m 624
Soldat anglais : 1 m 620
Soldat cipaye : 1 m 650
Soldat sarde : 1 m 541

2° Le nombre des exemptions pour défaut de taille, en France, a diminué d'une manière notable depuis trente ans ; ce nombre, qui était de 929 sur 10 000 jeunes gens examinés dans la classe de 1831, n'était plus que de 600 dans la classe de 1860 ; en d'autres termes, 100.000 jeunes gens examinés ont donné en 1860 une augmentation rie trois mille deux cents quatre-vingt-dix hommes ayant au moins 1 m 560.

3° La taille est restée stationnaire dans quatre départements, savoir : Aisne, Maine-et-Loire, Gard et Creuse; elle a diminué dans dix-neuf départements et augmenté dans soixante-trois.

4° La proportion des jeunes gens ayant une taille supérieure à 1 m 732 (taille de cuirassier) est au-dessous de 5 pour 100 dans dix-huit de nos départements; elle s'élève à plus de 10 pour 100 dans vingt autres départements ; elle varie de 5 à 10 pour 100 dans quarante-huit.

5° Le minimum de ces hautes tailles correspond à la Haute-Vienne, représenté par 306; le maximum correspond au Doubs, qui est représenté par 1560 sur 10 000 recrues.

6° La taille d'une population n'est nullement, comme on l'a répété, l'expression du bien-être et de la misère, mais, «vaut tout, celle de la race; en d'autres termes, la taille est affaire d'hérédité.

7° Le nombre des jeunes gens d'une taille supérieure à 1 m 732 qui n'est que de 444 sur 10 000 recrues dans les départements de la Bretagne, s'élève à 904, c'est-à-dire à plus du double, dans les départements voisins de la Normandie.

8° II est permis d'attribuer l'accroissement de la taille en Fiance à ce que, sous l'influence de la cessation des grandes guerres de la république et du premier empire, les hommes de haute taille ont pu prendre une part plus active à la procréation des enfants, part dont ils se trouvaient antérieurement plus ou moins exclus, par suite du prélèvement par la conscription et de l'éloignement du sol français, de la presque totalité des hommes reconnus aptes au service.

9° Celte interprétation de la cause de l'accroissement de la taille en France s'accorde d'ailleurs avec ce fait, que la proportion des exemptions pour défaut de taille pour les individus nés de 1811 à 1816 (classes de 1831 à 1836) a constamment excédé 800, et s'est même élevée au chiffre énorme de 929 sur 10 000 examinés pour les naissances de 1811 (classe de 1831); tandis que, dès 1817, un au et demi après la cessation de la guerre, la proportion des exemptions a été constamment au-dessous de 800, et qu'elle s'est même abaissée ii 600 et au-dessous pour lus deux dernières classes sur lesquelles nous possédons des renseignements officiels.

10° Une taille supérieure à 1 m 895 ne s'est rencontrée que dans dix-huit de nos départements, une taille supérieure à 1 m 922 que dans cinq.

11° Parmi les recrues de l'armée anglaise, une taille supérieure à 1 m 720 a été constatée : chez les Irlandais, 1707 fois sur 10000 recrues; chez les Anglais, 1903; chez les Écossais, 2317.

12° En ce qui regarde le poids, 157 hommes sur 10 000 recrues de l'armée anglaise ont présenté un poids inférieur à 65 kilogrammes ; les sept dixièmes des recrues pesaient de 54 à 63 kilogrammes ; 55 hommes seulement sur 10.000 recrues avaient un poids supérieur à 77 kilogrammes.

13° Le poids moyen du soldat a été trouvé, dans un régiment de cipayes de Madras, de 50 kil. 397; dans un régiment de cipayes du Bengale, de 58 kil. 438 ; dans le régiment français des chasseurs à cheval de la garde, de 61 kil. 500.

14° Les années 1858 à 1860, comparées à 1831, ont donné l'énorme augmentation de CINQ MILLE DEUX CENT TRENTE jeunes gens aptes au service, sur 100 000 examinés.

15° La proportion des exemptions pour défaut de taille varie ainsi qu'il suit dans sept États de l'Europe :

16° Dans ces mêmes États, l'aptitude militaire suit la marche décroissante ci-après :


Extrait de : "Histoire médicale du recrutement des armées" par M. Boudin, in Annales d'hygiène publique et de médecine légale, t. XIX, J.-B. Baillière & Fils, janvier 1863.

mercredi 10 février 2010

La vulcanisation : ses dangers pour la santé des ouvriers (A. Delpech, 1861)


◄ Charles Goodyear (1800-1860), inventeur du procédé de vulcanisation au début des années 1840.


Cas d'intoxication suflo-carbonée relaté par le docteur A. Delpech au début des années 1860 :

« T…, vingt et un ans, ouvrier en caoutchouc, est entré, le 10 avril 1862, au n° 3 de la salle Saint-Ferdinand.

Dès l'âge de onze ans et demi, il a commencé à travailler le caoutchouc. Employé d'abord à l'imperméable jusqu'à l'âge de quatorze à quinze ans, il était seulement chargé de diriger la pièce d'étoffe lorsqu'elle passait sous le cylindre, et il n'imprimait point. A quinze ans, il passa à la vulcanisation au soufre, qu'il alternait par demi-journée avec le travail au sulfure. Ce dernier consistait dans le soufflage des ballons et des condoms vulcanisés avec le mélange de sulfure et de chlorure de soufre. Il ne le faisait que par intervalles et seulement quatre à cinq jours de suite. Il l'a continué jusqu'à la quinzaine qui a précédé son entrée à l'hôpital.

Il n'a jamais été employé à la dissolution ni au brassage des cuves que l'on est obligé de faire avec la main pour éviter, comme il dit, les grumeaux et les désagréments.

Les seules interruptions qu'il accuse sont celles qui ont été nécessitées par les souffrances suites du travail. Il est à remarquer dès l'abord qu'à l'âge de quinze ans les appétits génitaux s'éveillèrent chez lui, de bonne heure, comme il dit, et cette époque coïncide avec celle à laquelle il a commencé à subir l'influence toxique avec quelque intensité.

Toutefois, dès l'origine de son travail à l'imperméable, il fut atteint de céphalalgie violente et de vertiges intenses. Jamais il n'a perdu connaissance, mais il était comme ivre et se buttait contre tous les obstacles, sans avoir déraisonné jamais. D'ailleurs, dit-il, tous les ouvriers sont comme saouls. [...]
T… n'a jamais fait d'excès alcooliques.

Outre la céphalalgie et les vertiges, il était atteint assez fréquemment de diarrhée, et il ressentait de la faiblesse musculaire.

Mais c'est au soufflage qu'il a été sérieusement atteint. Des vomissements, une diarrhée beaucoup plus intense, une céphalalgie excessive, des vertiges portés jusqu'à la perte complète de connaissance se sont rapidement développés. Ces accidents d'ailleurs étaient observés chez tous les ouvriers, et ils atteignaient souvent même les femmes employées à coudre dans les ateliers à l'imperméable.

Sa mémoire s'altéra bientôt profondément ; il oubliait d'un moment à l'autre ce qu'il avait à faire. La parole était gênée, il ne pouvait articuler ce qu'il voulait dire, et il oubliait les mots : cela ne sortait peu. Il était facilement irritable et violent, sans aller pourtant jusqu'à des voies de fait. Plus lard, il est devenu triste, et cet état a persisté jusqu'à son entrée à l'hôpital. Il rêvait constamment de choses douloureuses ; agité par des cauchemars, il se réveillait en sursaut. [...]

Sa vue s'est profondément altérée ; elle s'est voilée, et la vision s'opère comme à travers un brouillard. Aujourd'hui encore, il ne reconnaît pas, même à une petite distance. La pupille dilatée est incomplètement contractile. Toutes ces observations ne portent d'ailleurs que sur l'œil gauche. A droite, en effet, la vue est bien plus altérée par suite d'un accident.

Il y a un an, une goutte de mélange vulcanisant a sauté dans l'œil droit ; une vive douleur s'est développée; une ophtalmie intense, qui aurait été caractérisée, dit-il, par le nom d'ophtalmie purulente, s'est développée, et maintenant encore il reste un staphylôme de la cornée et de l'iris.

L'ouïe, l'odorat, le goût, ne semblent pas avoir été troublés.

Il n'en a pas été de même des fonctions génitales. A quinze ans, dit-il, j'étais très fort sur l'article. II répétait, probablement sous l'influence d'une excitation toxique, le coït deux ou trois fois par jour. Bientôt un amoindrissement progressif prit la place de l'excitation, et à dix-huit ans l'anaphrodisie était presque complète. Les fonctions se rétablirent ensuite imparfaitement pendant quelque temps pour subir une dépression nouvelle, et depuis plusieurs mois, lors de son entrée à l'hôpital, il est à peu près complètement nul. L'érection est d'une extrême difficulté, l'éjaculation presque impossible. Depuis quinze jours même, toute excitation génitale a absolument disparu. Ses parties génitales sont dans un état normal de développement. [...]

Dès l'origine, un sentiment de fatigue et de courbature s'est produit. Au bout de trois ans, et soumis à une action toxique plus intense, T... marchait difficilement en se reposant à chaque instant. Ses bras avaient aussi beaucoup perdu de leurs forces, il ne pouvait rien soulever de lourd.

Il est inutile de revenir sur les dégoûts, les vomissements, la diarrhée intense avec coliques, qui ont marqué chez lui la première période. Il rend des gaz intestinaux fétides ; mais ce qu'il y a eu de remarquable, c'est qu'il a été poursuivi, depuis qu'il est soumis à une influence toxique plus vive, par une faim excessive qui a persisté presque jusqu'à ce jour.

Il a été et il est encore atteint d'un essoufflement très prononcé qui d'ailleurs ne s'accompagne d'aucune trace d'emphysème. [...] Les urines sont chargées ; elles présentent une forte odeur de sulfure, et elles déterminent, en traversant l'urètre, un sentiment de cuisson. [...]

On a vu que le malade était entré à l'hôpital dans un état presque absolu d'impuissance. Du 10 avril au 10 mai aucune érection diurne ou nocturne ne se produisit. A partir du 10 mai, il eut plusieurs fois pendant la nuit des érections très incomplètes.

Le 19 mai, il prit 4 milligramme de phosphore sous forme de pilule. Dès la nuit suivante, des érections intenses se développèrent et allèrent même, par leur intensité et leur persistance, jusqu'à la douleur.

On continua l'administration du médicament pendant quelques jours avec les mêmes effets, et T… demanda à sortir se sentant infiniment mieux.

Sa gaieté avait reparu ; sa mémoire était plus présente, ses forces plus grandes; il marchait sans secours. Son appétit commençait à se prononcer. Sa vue seule ne s'améliorait pas avec la même rapidité. Revu depuis (27 août), il nous a raconté les faits suivants : la guérison a persisté et même progressé. Sa force est plus grande, sa marche tout à fait ferme. Sa vue s'éclaircit de plus en plus; ses facultés génitales sont dans un état à peu près normal. Toutefois il a encore des vertiges. »

M. A. Delpech (professeur agrégé à la Faculté de Paris, médecin à l’hôpital Necker) « Industrie du caoutchouc soufflé. Recherches sur l’intoxication spéciale que détermine le sulfure de carbone » (mémoire lu à l’Académie impériale de médecine, dans la séance du 5 novembre 1861), publiée dans Annales d’hygiène publique et de médecine légale, 2e série, tome XIX, Paris, J. Baillière, janvier 1863.

________________

Note :  « Vulcaniser le caoutchouc c'est le soumettre à l'action du soufre dans le but d'augmenter extrêmement son élasticité. On procède à cette opération de différentes manières. On peut immerger les feuilles de caoutchouc dans un bain de soufre fondu, ou les pétrir avec du soufre en poudre. On sulfure encore le caoutchouc à l'aide du chlorure de soufre, du bromure de soufre, ou du polysulfure de potassium. Mais quelle que soit la méthode que l'on préfère, il est un point essentiel : c'est d'élever la température vers 140 ou 150°. [...] La découverte de la vulcanisation du caoutchouc, qui fait perdre à cette matière ses principaux inconvénients, a imprimé les plus rapides progrès à son emploi général. A partir de ce moment, ses applications se sont extrêmement multipliées. [...] On en fait des tampons de machine pour amortir les chocs, des rondelles pour les cylindres des machines à vapeur, des soupapes pour les divers systèmes de pompes, des chaussures, des gants, des bandes pour suspendre le lit des malades dans les hôpitaux, des rouleaux pour les machines à imprimer et à lithographier, des appareils chirurgicaux, des fils, des ressorts, des balles, des ballons, qui font la joie des enfants, des têtes de poupées, des figures d'animaux, etc. En forçant la vulcanisation, M. Goodyear a créé un nouveau produit, dur comme de la pierre ou de l'ivoire. En augmentant successivement la proportion de soufre, on obtient des composés dont la souplesse va insensiblement en diminuant depuis le produit ordinaire jusqu'au produit complètement rigide. A côté du caoutchouc souple, on a donc du caoutchouc qui imite le buffle, l'écaille, le fanon de baleine, etc. C'est ainsi que M. Goodyear a obtenu des manches de couteaux sculptés, des crosses de fusil ornementées, des lorgnettes de théâtre, des instruments de musique, etc., etc. » (Louis Figuier, Le savant du foyer, ou notions scientifiques sur les objets usuels de la vie, Paris, Hachette, 1862, p. 352-354).